‹ La République parthénopéenneChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Populace napolitaine. — Assassinat d'un courrier autrichien. — Commencement de l'anarchie. — Députes du peuple au roi , se* promesses, son départ. — Le vice-roi Pignatelli. — Instructions de la reine. — Incendie de la flotte napolitaine. — Fureur du peuple.

Les revers de l'armée produisirent à Naples des effets divers et y excitèrent des passions opposées. La cour tomba du faîte de l'orgueil dans la plus lâche frayeur. Déjà les baïonnettes françaises et le poignard des jacobins lui semblaient prêts à frapper. Les nobles et les classes moyennes faisaient des vœux pour la continualion des triomphes des Français ? mais la popu-

lace exaltée contre eux demandait des armes pour les combattre.

L'élan de cette populace était digne d'une autre cause, et si, à cette époque, le gouvernement royal, et plus tard le gouvernement républicain, eussent su la maîtriser ou la diriger, au lieu de se livrer à des forfaits qui l'ont déshonorée^ elle aurait donné des preuves du plus grand dévoûment à toutes les vertus.

Malheureusement princes et patriotes, dominés par des sympathies étrangères, méconnurent les besoins de ce peuple, contrarièrent ses volontés , excitèrent sa haine et le poussèrent a la cruauté. Alors la vengeance et le pillage furent ses dieux exclusifs : il leur sacrifia toutes ses autres passions , et tomba dans l'anarchie la plus effroyable.

Cependant tout n'était pas encore perdu pour la cause royale : Mack avait réuni vingt mille hommes sur la ligne du Volturne , qui , par sa position, est la dernière barrière de Naples , contre une invasion étrangère, du côté des Abruzzes ou des Etats-Romains : ligne qui s'appuie sur les places fortifiées de Gaeta^deCapua et sur les places d'armes de Caserta, Sainte-Marie de Capua, Sainte-Marie à Cancello, Cajazza, etc. Aux troupes régulières on pouvait ajouter les

masses des paysans qui couraient de partout aux armes^ et déjà dans les Abruzzes on disputait pied à pied le terrain à la division du général Rusca. Enfin les Français, pour approcher du centre de la ligne défensive , c'est-à-dire du quartier- général de Capua, auraient dû laisser un corps d'armée au siège de la fameuse place de Gaeta, et garder leurs communications , chose impossible, attendu leur petit nombre et le soulèvement général des paysans. Ces difficultés auraient pu être appréciées par des hommes de cœur et de talens. Mais la peur s'était déjà emparée dans la cour de INaples de toutes les têtes , quand un nouvel événement pressa le départ de Ferdinand pour la Sicile , départ arrêté dès son arrivée.

Un courrier autrichien était entré dans le port avec des dépêches qui démontraient la fausseté de celles qu'avait supposées Caroline pour pousser Ferdinand à la guerre : ce courrier^, qui avait ordre de ne remettre ses lettres qu'au roi lui-même, aurait ainsi dévoilé la perfidie de la reine : sa mort dès-lors est résolue ; ses dépêches resteront ignorées de Ferdinand. Des agens parcourent la place du port et répandent qu'un émissaire français doit débarquer. La foule se presse, la foule attend sur le rivage le débarque-

ment annoncé. A peine le malheureux courrier, descendu à terre , a-t-il prononcé quelques mots étrangers., qu'on se saisit de lui, on le perce de mille coups , ses dépêches lui sont enlevées par les affidés de la reine, et son corps expirant est traîné par les rues , jusque sous les croisées de la maison royale et sous les yeux de Ferdinand. La une bande de forcenés se livre à une joie féroce, et élève sur ses bras le corps meurtri, mutilé et difforme d'un innocent étranger, pour le montrer au roi qui , saisi d'horreur , se cache la figure dans ses mains. Caroline seule sourit : elle vient d'effacer la preuve de ses machinations dans le sang d'un malheureux !

Mais ce sang déjà retombe sur la tête des tyrans; le torrent de l'anarchie a brisé ses digues; plus de respect aux personnes, à l'âge, au sexe ; plus de sûreté pour les propriétés : une foule de furieux court les rues , prononçant des cris affreux , recherchant partout des étrangers ou des jacobins.

Dans cette épouvantable position que fait la cour de Sicile ? Oppose-t-elle un frein aux fureurs qu'elle-même a excitées? Non, mais au contraire., aidée par Emma-Liona et les Anglais de Nelson, elle dépouille les musées, les palais, les banques, et entassant sur les vaisseaux an-

glais pour vingt millions de ducats des richesses de la nation et de la couronne , elle se prépare a partir pour la Sicile ; elle n'hésite pas à laisser le royaume dans une affreuse anarchie, pour y revenir bientôt avec la hache levée sur la tête de ceux qui auront arraché leur patrie à tant de désordres. En vain, au premier bruit du départ du roi , le corps des magistrats de cité était accouru au palais pour engager la cour h rester au milieu des Napolitains, aies sauver, par sa présence , des malheurs dont les menaçait l'anarchie populaire; envahi aussi les députés des lazzaroni avaient demandé comme gage d'amour que le roi restât au milieu d'eux , promettant de s'armer et de courir en masse à l'ennemi. Le roi, procédant avec sa mauvaise foi accoutumée, promit aux uns de rester pour seconder leurs efforts contre l'anarchie, aux autres de mourir a la tête de son peuple • tandis que la nuit même, après avoir nommé François Pignatelli vice-roi du royaume, il s embarqua sur le vaisseau de Nelson et se dirigea vers la Sicile, île infortunée, qui perdit toutes ses libertés pour avoir accueilli deux fois, dans leurs malheurs, les Bourbons de Naples!

Dès la pointe du jour on apprit à Naples le départ du roi, la i;ommalion de Pignatelli? et

( M» ) on lut une proclamation qui ajoutait de nouveaux maux aux précédens.

La cour, encore peu satisfaite de l'incendie allumé, exprimait dans un manifeste toutes ses idées de vengeance future. Elle recourait au fanatisme , aux passions des masses j elle invoquait le bras du peuple pour repousser les Français, pour se conserver un royaume qu'elle n'avait pas su défendre , qu'elle avait lâchement abandonné ; elle promettait enfin de revenir de la Sicile avec de puissans secours.

La connaissance de ces faits produisit une morne stupeur dans la ville ; les promesses du roi éludées , l'anarchie déjà flagrante , l'étranger qui s'avançait menaçant, éveillaient dans les esprits les plus tristes pressentirnens. Les patriotes alors commencèrent à se réunir pour veiller a leur sûreté et au salut du pays. Les prêtres s'apprêtèrent à augmenter les fureurs de la populace; les lazzaroni désignèrent les maisons destinées au pillage; le vice-roi se prépara à accomplir en partie les instructions données par la reine.

En effet, Caroline en partant, et comme pour laisser un dernier souvenir d'amour à un peuple dépouillé et prêt a se déchirer les entrailles avec ses propres mains, avait ordonné au vice-

( 419 ) roi 1 .° d incendier tonte la flotte napolitaine ; 2.° de pousser les fclazzaroni à l'anarchie pour les décider k massacrer tous les honnêtes gens de la ville ; 5° de brûler les greniers publics afin de ne laisser, entre un peuple affamé et la classe des propriétaires , que le désespoir et la mort.

Ces instructions s'accomplirent en partie ; peut-être pour les autres le vice -roi hésita; peut-être les circonstances ne furent pas favorables. En tout cas, il eut k répondre plus tard pour l'inexécution dune partie des ordres qu'il avait reçus.

Le premier de ces ordres s'effectua : au milieu de la nuit, k un signal convenu, des vaisseaux anglais et portugais mirent le feu k la flotte napolitaine qui était en désarmement dans le port; puis, s'embossant, foudroyèrent de leurs batteries ceux des vaisseaux qui , dirigés par des patriotes , cherchaient k gagner le large pour échapper k l'incendie. Toute tentative est inutile : un tourbillon de flammes et de fumée s'élève jusqu'aux nues ; le peuple, réveillé par les détonations de l'artillerie , est effrayé par la lueur de l'incendie se reflétant dans le ciel , semblable k l'embrasement qui jadis anéantit ia fameuse Pompéia ; chaque citoyen se presse

d'accourir ; chacun veut connaître la cause du désastre qu'on croit fortuite ; mais du moment qu'on apprend les ordres de la reine et qu'on voit les bâtimens étrangers empêcher tout secours, la fureur se saisit des habitans de toutes les classes, une rage forcenée les agite, on se répand en injures méritées contre la cour et les Anglais , instigateurs et ministres de cet acte digne des barbares ; Ferdinand est qualifié de tyran , Caroline d'ennemie de la nation , même par les lazzaroni ; on jure de les repousser à jamais du royaume ; on proteste contre une si horrible domination. Ah! pourquoi cet élan ne fut-il pas exploité par des hommes habiles, il eût suffi peut-être pour sauver ma patrie des maux qui l'ont accablée depuis ; il eût suffi peut-être pour changer ses destins !

Mais tandis que le peuple se désespère , cric , menace , le sacrifice est consommé ; aux lueurs de l'incendie , au bruit des décharges du canon ont succédé une nuit profonde et le léger murmure des vagues. Demain le soleil éclairera les débris de trente-six vaisseaux de guerre de toute grandeur ; de tant de millions arrachés aux sueurs du peuple, il ne restera que des charbons encore ardens.

Tels furent les flambeaux qui éclairèrent le

( 121 ) départ de Caroline ; ils étaient dignes de ses furies ; ils étaient dignes du gouvernement anglais, habitué à de pareils forfaits. Toulon, Naples , Copenhague : trois pages horribles que le peuple britannique, un jour émancipé , rougira de lire dans son histoire.

Page 1