CHAPITRE IX
Conspiration des patriotes. — Insurrection des paysans. — Armistice avec les Français. — Emeute provoque'e par les patriotes.
Ainsi que le labarum des chrétiens s'était élevé jadis sur des monceaux de cadavres, ainsi la bannière de la foi politique, du progrès social, eut aussi, dans les dernières années du dixhuitième siècle , ses persécuteurs et ses martyrs. Funeste destinée de la race humaine qui exige toujours des hosties sanglantes pour comprendre la vérité , pour secouer les chaînes des préjugés, le joug des tyrans et la puissance du fanatisme.
A vous donc la palme , oh ! héros du dix-
huitième siècle, pour les progrès de vos neveux î A vous le souvenir d'amour de nous autres proscrits ! et puissent vos cendres entendre un jour la voix des nations régénérées , le serment de l'alliance des peuples, le plus beau des résultats de tant de révolutions.
Pour se dévouer à cette sainte mission une foule de patriotes napolitains se réunit en janvier 1799, afin d'aviser aux moyens de mettre à profit le départ du roi et de hâter la révolution. Ils veulent fonder une république dans laquelle se réaliseront les rêves des âmes pures et passionnées , dans laquelle s'éprouveront les systèmes philantropiques de Pagano et de Cirillo , pour améliorer la société, pour rendre au bonheur les classes indigentes, pour faire pénétrer les bienfaits de la civilisation jusque dans les bagnes et les prisons (*).
(*) Il faudrait connaître les mémoires de Cirillo , lus à l'Académie des Sciences de Naples , et surtout celui qui a rapport aux prisons , pour comprendre la pensée de ce grand homme : pensée que la tyrannie n'a pas encore permis de faire apprécier aux étrangers. Les manuscrits de Cirillo seront publiés un jour, et alors on connaîtra quelle république on aurait pu fonder à Naples avec des hommes tels que lui.
Le dessein arrêté , il fallait écarter les obstacles qui s'opposaient à l'exécution , gagner les soldats, diriger et caresser la populace. Plusieurs réunions eurent lieu, et on reconnut que tous les obstacles se résumaient dans deux hommes: le général Mack et le vice-roi Pignatelli. Une conspiration fut donc tramée contre eux.
Parmi les conspirateurs , deux hommes aussi se faisaient remarquer , c'était le prince de Moliterno et le duc de Pvoccaromana ; l'un jouissant d'une certaine renommée militaire, et d'une grande popularité, mais ambitieux et gagné à la cause de la liberté par des promesses de hauts emplois; l'autre, fameux par sa beauté, par ses exploits galans et ses folies : tous les deux plus dévoués à leurs intérêts qu'à ceux de la patrie.
Mack et le vice-roi s'occupaient plutôt de détruire les patriotes au moyen de l'anarchie populaire, que de disputer le terrain aux Français. Les patriotes décidèrent donc de se débarrasser du général autrichien et de François Pignatelli. Moliterno prit l'engagement de faire égorger le premier, et Gabriel Manthoné 3 officier d'artillerie distingué, promit^ avec l'aide des patriotes, de tuer le second, d'attaquer les forteresses et de proclamer la république.
Ce plan arrêté, un serment prononcé, le jour du 10 janvier fut fixé pour l'exécution ; ce jour devait saluer la république napolitaine, qui d ailleurs devait être fondée sur des institutions nationales et non apportées au bout des baïonnettes étrangères ; qui devait être la conséquence immédiate des études de nos publicistes, et non le fruit d'une servile imitation des théories applicables à un autre peuple , à un autre pays.
Chacun attendait le jour désigné; chacun se berçait dans les plus douces espérances , quand Mack, instruit la veille du jour oii devait éclater la conspiration, fit jeter Moliterno dans une prison, changea la disposition de ses troupes, et expédia un de ses affidés au vice-roi pour l'instruire du complot.
Cependant, dès la matinée du 10 l'élite de la noblesse napolitaine attendait sous les murs du palais royal l'arrivée de Manthoné pour accomplir son dessein ; mais ce même Monthoné annonça la découverte de la conspiration , l'emprisonnement de Moliterno et le danger qu'il courait, étant menacé d'un conseil de guerre. Cette nouvelle obligea les patriotes à ajourner l'exécution de leurs projets. Seulement un certain nombre d'entre eux , pour délivrer Mo-
Jitcrno, se mirent à parcourir les rues en criant contre Mack à la trahison î à la trahison manifeste , puisque sous de frivoles prétextes il faisait emprisonner Moliterno , l'amour des soldats , le loyal défenseur du trône , le seul homme capable d'arrêter l'invasion française.
Le peuple crut à ces bruits,, le peuple qui haïssait Mack parce qu'il était étranger, et le vice-roi parce qu'il était hautain et orgueilleux, demanda à grands cris la liberté de son prince chéri. Ces cris trouvèrent un écho parmi les soldats , et Moliterno fut élargi et libre de recommencer ses trames, tandis qu'une peur immodérée saisit Mack et le vice-roi .
Tous les deux virent les dangers qui menaçaient leur vie, et l'impossibilité de résister à la fois aux attaques du dehors et aux conspirations du dedans ; ils se décidèrent donc à demander un armistice au général Championnet.
A cet effet le duc del Gesso et le prince de Migliano , tous les deux connus par le plus outré royalisme, furent envoyés dans le camp français, munis de pleins pouvoirs, non-seulement pour proposer, mais encore pour négocier la paix.
Pour bien apprécier toute 1 importance de cette démarche, pour mieux expliquer les voies
( 130 ) du gouvernement napolitain dans tous les temps, il est nécessaire de faire connaître quelle était la position de l'armée française à cette époque , et si le moment de parler de paix et d'armistice était bien choisi.
Vers le milieu de janvier 1 799 , conformément à une ordonnance signée Ferdinand , et qui portait : aussitôt que les Français auront mis le pied sur le sol napolitain, toutes les communes doivent se lever en masse et commencer le massacre (*) , les paysans de toutes les provinces encouragés par les moines qui; dune maintenaient la croix ^ de l'autre la carabine, avaient couru aux armes et commencé une guerre atroce. Malheur aux prisonniers tombés dans leurs mains ! malheur aux blessés ! Les prêtres et les princes avaient dit que les Français étaient des monstres , et tout sentiment d'humanité fut étouffé. Des soldats furent attachés aux arbres , et on les fit expirer au milieu d'un cercle de flamme.
Des officiers succombèrent à d'affreux tournions : les Français se vengeaient de ces crimes en incendiant les villes et les villages.
(*) Victoires et Conquêtes, vol. 10, pag. 12 et suivantes.
Les combats soutenus à Castelforte et à Isernia par les Français et par les Polonais, ces débris sanglans d'un grand peuple que vous trouverez toujours lié à la fortune de la France, des rivages enchantés de Naples , aux glaces du INord ou sous la zone africaine j ces combats, disons-nous , ne furent pas moins funestes aux Napolitains qu'aux Français.
Ceux-ci perdirent un grand nombre de braves pour enlever chaque maison, devenue une forteresse ; ceux-là furent glacés d'horreur à la vue des débris fumans d'Isernia et de Castelforte. Terrible spectacle pour l'humanité ! puissante leçon qui devrait profiter aux partisans de la monarchie ! Deux peuples étaient poussés à s'entr'égorger par les caprices d'une reine ; deux peuples se noyaient dans le sang, tandis qu'elle s'enivrait dans les plaisirs. Mais de tels faits sont désormais du domaine de l'histoire. Les peuples se sont reconnus , et nous^ sur la terre de l'exil, nous avons a jamais scellé le pacte d'alliance. L'Italie du dix-neuvième siècle ne cédera plus aux insinuations des prêtres et des rois. H y a long-temps qu'elle gémit sur ces pages sanglantes et qu'elle repousse toute solidarité avec ceux qui l'ont alors si indignement trompée.
Par suite de cette insurrection générale de presque tout le royaume,, le corps d'armée du centre , commandé par Championnet, en position devant Capoue, était enveloppé ; son parc de réserve, et même les équipages du général en chef, étaient tombés au pouvoir des insurgés ; le pont du Garigliano avait été brûlé: les communications avec Rome entièrement coupées , la jonction avec la division du général Duhesme devenue impossible; les soldats français réduits k ne pouvoir disposer que d'un seul paquet de cartouches; les vivres enfin manquaient, et un renfort de sept mille soldats napolitains qui se retiraient de la Toscane, devait augmenter la force des troupes placées sur la ligne de Capoue.
Telle était la situation désespérante de Championnet , quand les négociateurs napolitains se présentèrent dans son camp pour signer un armistice, dont les conditions étaient laissées à sa discrétion , hors celle d'occuper Naples.
Championnet , en homme de guerre expérimenté, refusa d'abord toutes conditions qui ne le laisseraient pas maître de la capitale ; mais sur les instances des plénipotentiaires, et craignant une trahison , il accorda les conditions dont voici les principales :
H 1° La ville de Capoue,, telle quelle se m trouve avec ses magasins de tout genre , sera m remise demain 11 janvier, à 10 heures du » matin, à l'armée française ; il est bien entendu » que l'artillerie et les munitions de guerre » tirées par le camp retranché seront resti- » tuées.
» 2° Le roi des Deux-Siciles paiera à la ré- » publique française dix millions de livres tour- » nois, dont cinq le 2t> nivôse présent mois , » correspondant au lo janvier 1799, et les » cinq autres au 9 pluviôse, correspondaRt au » 215 janvier même année. »
En vertu de cet armistice, l'armée française entra à Capoue le 11 janvier 1799, occupant ainsi, sans coup férir, le dernier boulevard de la ville de Naples , et se trouvant, par l événement le plus inattendu, délivrée du plus grand péril qu elle eût encore couru (*).
En conséquence des conditions stipulées, les Français étendirent leurs lignes de démarcations jusque dans la Fouille, et envoyèrent à
(*) Telles sont les paroles mêmes des rédacteurs de l'ouvrage des Victoires et Conquêtes des Français, vol. 10 , pag. i5 et ï6.
jNaples le citoyen Arcambal pour recevoir le paiement des cinq premiers millions.
Mais cette convention qui rassurait Mack et le vice -roi , qui les mettait en état de comprimer la révolution , alarma les patriotes : ils entrevirent que ces préliminaires pourraient être suivis par une paix solide , et le retour de Caroline avec tout son cortège de juntes d'état, de favoris, despions et de bourreaux : ils se décidèrent alors à entraver les négociations , à tenter d'amener la violation de la trêve^ et même du droit des gens s'il le fallait.
On répand donc parmi le peuple que Mack a consommé la trahison, qu'il a livré Capoue aux Français , qu'un commissaire est arrivé pour prendre aussi possession de Naples , que le vice-roi est d'accord , que c'en est fait de la ville, si le peuple ne court aux armes, ne fait justice de tant de traîtres , et ne proteste contre toutes ces machinations.
Les passions de ce peuple inflammable se réveillent en sursaut ; Mack , l'objet de ses mépris , le vice-roi, de sa haine, les Français, de ses fureurs, sont tous confondus dans un seul désir exprimé par ce seul cri : Mort aux traîtres !
Dès Je milieu pc la nuit, les hommes du
peuple, guidés par les patriotes, envahissent la demeure d'Arcambal ; heureusement pour celui-ci qu'il était dans ce moment auprès du vice-roi. Un grand nombre d'entre eux se dirige alors vers le palais et l'attaque; le reste se précipite dans le théâtre de S. Carlo, où il espère trouver Arcambal et Pignatelli.
Un étrange spectacle softre alors ; le parterre est envahi , les loges sont escaladées , les acteurs baissent la toile et s'enfuient; les spectateurs sont assommés ou pillés : ici d'élégantes parures de dames sont mises en lambeaux ; là la mère gémissante appelle son enfant , l'époux ne trouve plus sa compagne , le père cherche ses fils ; le désordre , le tumulte est à son comble ; une foule toujours croissante encombre toutes les issues; on croit reconnaître dans chaque personne bien mise le français Arcambal , dans chaque noble napolitain, Pignatelli; mais l'un et l'autre s'étaient sauvés; l'un par des chemins détournés gagnait déjà la roule de Capoue , l'autre se renfermait dans le Château-Neuf qui communique avec le palais royal .
Le peuple enfin , fatigué de ses recherches , abandonne le théâtre, se répand dans les rues et arrête chaque citoyen sous prétexte de dé-
( 156 couvrir le commissaire républicain, mais en effet pour continuer ses premiers essais de pillage.
Les patriotes se félicitaient de la réussite de leurs desseins; ils avaient fait rompre l'armistice j ils applaudissaient avec enivrement à ces scènes populaires : infortunés, dont les lires devaient se changer en pleurs de sang!
A partir de ce jour , l'anarchie leva la tête , les patriotes avaient ouvert l'abîme qui devait les engloutir ; ils espéraient en vain maîtriser le peuple comme ils l'avaient fait jusqu'alors ; ils espéraient ranimer en lui , pour la France , cet engouement factice dont il avait été saisi un moment. Erreur funeste !
Des traditions conservées de pères en fils rappelaient trop à ce même peuple le joug cruel des Angevins et de la cour de Charles. Deux cents ans d'un despotisme étranger avait imprimé dans son cœur une haine instinctive contre toute domination étrangère.
Caroline d'ailleurs et les prêtres avaient signalé les Français comme des ennemis de l'autel et de l'honneur des familles, et les patriotes eux aussi n'avaient-ils pas dû employer les mêmes calomnies pour entraîner le peuple à violer l'ar-^misticc. La tâche qu'ils entreprenaient était
(137) donc au-dessus de leurs forces. Le peuple une fois déchaîné par eux , leur échappa complètement, et loin de pouvoir diriger ses fureurs à leur gré, ils en devinrent bientôt les premières victimes.