‹ La République parthénopéenneChapitre 16 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Insurrection. — Débanderaient de l'arcie'e. — Fuite de Mack et du rice-roi. — Les élus du peuple. — Moliterno nommé chef du peuple. — Dépulation à Championnet. — Refus de ce général de négocier.

Le 16 janvier 1799, le jour avait a peine paru que déjà une foule innombrable de peuple encombrait les places et les rues de Naples ; l'orage grossissait de tous côtés ; des hommes , montés sur des chaises ou des banquettes , haranguaient la multitude, de ces tribunes improvisées. Leurs discours , sans cet éclat de style , sans cette élégance de mots que l'art enseigne, étaient écoutés par la foule } parce que ceux qui

les prononçaient n'étaient pas vendus à la faveur, à l'argent ou aux rubans des rois.

Ici on proposait d'attaquer le camp français , là de s'emparer des forteresses et du pouvoir , mais partout les voix étaient unanimes pour crier à la trahison contre le gouvernement, et pour proclamer la stupidité du roi qui avait abandonné un pays qu'il aurait pu défendre.

L'énormité des impôts , la spoliation des monts de piété pour satisfaire les favoris de la reine , la confiance accordée à des généraux étrangers , l'incendie de la flotte, étaient autant de tableaux qui se présentaient au souvenir du peuple pour lui rappeler la domination des Bourbons, contre laquelle il vomissait des injures et des malédictions.

Mais aux discours succèdent bientôt les faits: la foule s'ébranle , se divise , attaque et emporte les arsenaux , pille les armes et se dirige contre les forteresses ; défendues mollement , elles tombent dans ses mains, et la ville entière se trouve dès-lors au pouvoir de son souverain légitime, le peuple.

Cette facile victoire n'avait été encore souillée par aucun meurtre, quand les patriotes, continuant à marcher dans une route fatale , conseillèrent aux insurgés de délivrer tous lespri-

( »*5 ) sonniers de la capitale. Le but de ce conseil était de faire obtenir la liberté à des milliers de détenus politiques ; le peuple obéit , mais en aveugle : les portes de tous les cachots furent brisées, un grand nombre de citoyens furent restitués à leurs amis , à leur famille , à la patrie 5 mais avec eux sortirent six mille individus souillés de crimes de toute espèce.

En même temps les galériens rompirent leurs fers et courant s'armer ne songèrent qu'à assouvir leurs vengeances contre les magistrats qui les avaient frappés , et à s'emparer des propriétés qu'ils convoitaient. Toutes ces hordes d'assassins donc se répandirent au milieu du peuple , et y portèrent la soif du sang et du pillage.

Le soulèvement de Naples occasionna aussi le débandement de l'armée qui revenait de Capoue, et hâta la fuite de Mack et du viceroi : l'un se réfugia dans le camp français, l'autre s'embarqua pour la Sicile ; tous les deux furent sur le point d'être atteints par la vengeance d'un peuple irrité.

Au départ du vice-roi toute ombre de gouvernement disparut ; les insurgés même n'avaient pas encore songé à choisir leurs chefs, et cet état d'anarchie alarmait tous les honnêtes

gens. En vain le cardinal archevêque cher^ cha-t-il à persuader à la foule de déposer les armes ; ses paroles demeurèrent sans effet. Alors les magistrats municipaux et les élus (*) du peuple se réunirent, et ils demandèrent au prince de Moliterno de joindre ses efforts aux leurs pour sauver la patrie. Le prince accepta cette noble tâche et se rendit avec eux au milieu des insurgés.

La vue de Moliterno et des magistrats populaires produisit un grand effet sur les masses , et les cris de vive Moliterno ! vivent les magistrats de cité! plus de traîtres! plus de vice-roi! annoncèrent que la domination des Bourbons avait été comprise même par les lazzari.

Les élus prirent la parole et leur discours fut écouté avec respect; ils furent déclarés à l'unanimité députés du peuple et munis de tous les pouvoirs nécessaires pour gouverner l'état sous la présidence du prince Moliterno , qui, avec des attributions presque dictatoriales,

(*) Conformément à d'anciens privilèges de la ville de Naples , indépendamment du maire et des conseillers municipaux , ce peuple nommait encore des magistrats particuliers , qu'on appelait élus , et dont les attributions étaient très-étendues. ( V. Giannone Fstoria civile del regno di Napoli. )

reçut le titre de chef du peuple } titre qui rappelait la puissance du malheureux Masaniello.

Les premiers soins du nouveau gouvernement eurent pour but de calmer les esprits, de faire reparaître l'ordre et la sûreté.

Tous les individus déposèrent les armes, laissant aux députés la faculté de traiter ou de combattre avec les Français ; une milice citoyenne fut aussitôt organisée sous le nom de garde urbaine ; des patrouilles parcoururent la ville ; le prix du pain fut diminué ; les marchés se rouvrirent; et pour épouvanter les galériens, des potences furent élevées dans chaque rue, avec ordre de pendre sur-le-champ tout homme qui aurait pillé ou menacé de troubler la tranquillité publique : aucune procédure n'était nécessaire pour condamner le coupable , il suffisait aux chefs des patrouilles de constater le crime avec deux témoins. Moyen de salut terrible, il est vrai, mais nécessaire : moyen qui n'atteignit pas le citoyen pacifique et qui sauva les propriétés et la vie à des milliers d'hommes.

La tranquillité intérieure ainsi assurée , on s'occupa de formuler la révolution qui venait de s'effectuer , et d'en manisfester la puissance à l'extérieur. La souveraineté du peuple fut proclamée; toutes les lois et les ordonnances

( 446 ) furent promulguées en son nom. On déclara biens nationaux les biens de la couronne , on les mit en vente : on en destina le produit à remplir le déficit du trésor, à racheter le papier monnaie qui n'avait plus de valeur, et enlin le cri de vive le peuple fut substitué à tout autre mot de ralliement.

Après ces actes, les élus se réunirent en une assemblée publique , dans laquelle intervinrent les hommes les plus éclairés de la ville, pour aviser aux moyens de conclure la paix avec les Français , qui déjà poussaient leurs avantpostes jusqu'à un mille de la capitale.

Après diverses opinions proposées et discutées , on arrêta qu'une députation , ayant Moliterno à sa tête, porterait dans le camp français des paroles de paix au nom du peuple , avec mission spéciale de conclure un traité basé sur la liberté nationale et l'intégrité du territoire.

Ces deux conditions étaient formelles, et dans le cas de refus un appel aux armes devait être fait dans tout le royaume, et les Français devaient être désignés à la vengeance publique comme des oppresseurs et des ambitieux qui masquaient , sous les mots de liberté et de république , leur soif de conquêtes.

Les députés partirent, mais ils étaient déjà prévenus par des hommes qui préféraient les Français à leur patrie. Ces hommes aveugles ou coupables assurèrent au général Championnet que la ville était dans une anarchie complète , qu'il suffisait de se présenter pour l'occuper sans coup - férir ; mais en cas de résistance , ils promirent une puissante coopération : avec ces faux rapports ils réussirent facilement à persuader le jeune général, déjà flatté d'ajouter à ses triomphes la prise de Naples, et ils préparèrent ainsi le sacrifice de leur pays.

Telle était la situation d'esprit où se trouvait Championnet quand les députés napolitains se présentèrent à lui. 11 se refusa à reconnaître leur qualité de représentans de la nation , sous prétexte que le drapeau national ne flottait pas sur la ville. En vain Moliterno et ses collègues plaidèrent-ils avec chaleur la cause de leur infortunée patrie prête à être déchirée ou par les fureurs du peuplé, s'il triomphait des Français, ou par le glaive du soldat victorieux. En vain ils exposèrent que la populace napolitaine ne pourrait supporter la présence des Français ; qu'elle avait déposé les armes à la condition formelle de ne pas voir les soldats de la république \ que pour éviter des flots de sang

et gagner les esprits , un armistice au moins était nécessaire ; en vain promirent-ils de faire arborer le drapeau national a leur retour dans la capitale; en vain invoquèrent-ils la promesse solennelle proclamée par la convention française de paix aux peuples et guerre aux rois , tout fut inutile : les généraux français gâtés par la victoire aspiraient déjà à substituer à la justice la force, aux droits de l'homme le gouvernement de Fépée.

Championnet , persistant dans ses refus , menaça de pillage et d'incendie la ville la plus populeuse de l'Italie si elle essayait la moindre résistance, si dans les 24 heures son entière soumission n'était pas effectuée , et il congédia les députés avec dédain et colère.

Ainsi finit sans résultat une entrevue qui aurait pu arrêter l'effusion du sang, et prévenir les tristes événemens qui se succédèrent. Quand on considère que Championnet avait négocié avec le vice-roi de ce Ferdinand violateur d'un traité, et lui avait accordé tout ce qu'il refusait à un peuple malheureux qui n'avait point provoqué la guerre ., on est tenté de conclure que ce mot roi a une fatale influence , même sur les âmes républicaines.

Page 1