CHAPITRE XII
Les Français prennent possession des châteaux. — Les chefs populaires. — Joie des Napolitains. — Etat du royaume , contributions de guerre pour éviter le pillage promis aux soldats. — Proclamation de Championnet. — Organisation d'un gouvernement provisoire. — Suprême dictature de Championnet.
Le 24 janvier le drapeau français flottait sur tous les points de la ville , et des garnisons françaises en occupaient toutes les forteresses. Un calme profond^ en succédant au tumulte de la veille, en avait presque détruit les impressions.
Le peuple , à son grand étonnement , voyait Michel-le-Fou et Pagliuchella parcourir les rues,
( 172 ) l'un en costume d'officier français j l'autre avec les marques distinctes d'une magistrature nouvelle., tous les deux se donnant un grand mouvement pour prévenir tout sujet de plainte. L'influence de ces deux chefs sur les niasses , leur attachement à leur patrie , leur héroïque résistance et leurs efforts pour ramener la paix après tant de troubles , tous ces motifs engagèrent Championnet à élever au grade de capitaine et à prendre pour secrétaire Michel-le- Fou , et à nommer Pagliuchella juge de paix. Ces deux faits captivèrent puissamment la multitude , qui crut y voir la première preuve de son émancipation politique. Jusque là repoussée de tous les emplois publics, civils ou militaires, elle se sentit fière de voir deux hommes sortis de ses rangs marcher de pair avec les classes supérieures.
Dès la matinée du 24 toutes les portes des maisons s'ouvrirent; la libre circulation fut partout rétablie, et surlesbalconsapparurent, après huit jours de retraite et d'angoisses, des femmes et des enfans qui regardaient avec effroi les taches de sang restées sur les murailles , ou l'empreinte des balles et des biscayens , vestiges récens du terrible combat dont la ville venait d'être le théâtre.
(175) En même temps un grand nombre de Napolitains qui s'étaient réfugiés au milieu des ar- 1 nées françaises pour se soustraire aux persécutions de Caroline, rentraient dans le sein de leur famille. C'était à chaque instant des scènes touchantes que la plume ne peut écrire, mais dont la vue arrachait des larmes aux yeux les plus secs.
Ces proscrits aujourd'hui rendus à leurs pareils , h leurs amis, avaient élé les premières victimes du despotisme , les premiers martyrs de la liberté. Tous ils semblaient avoir empreint sur le front le sceau de la foi nouvelle, et tous ils se réjouissaient des peines qu'ils avaient souffertes , des dangers qu'ils avaient courus, car ils croyaient avoir amené le triomphe de la liberté , la victoire des droits de l'humanité.
Cependant cctlc joie d'une population entière fut tout-à-coup troublée parla crainte d'un pillage général. Cette crainte était provoquée par les promesses faites au milieu du Combat par le général en chef à son armée , et par la distribution de certains billets de sûreté donnés aux patriotes comme gages de salut pour eux et pour leurs familles.
La consternation et l'épouvante régnèrent
de nouveau dans la ville ; les hommes pacifiques qui avaient échappé à la furie des lazzari tremblaient maintenant à la vue des étrangers qu'ils avaient considérés d'abord comme leurs libérateurs. Chaque famille crut voir déjà ses foyers envahis par une soldatesque effrénée, pour laquelle le viol , le meurtre, le pillage étaient un besoin , un droit donné par la conquête.
Telle était la situation des Napolitains quand Moliterno, ne consultant que son dévouement, se présenta à Championnet et obtint la révocation des promesses de pillage moyennant une contribution de guerre de cinq millions, qui devait être payée une moitié par la capitale, l'autre par tous les habitans du royaume.
Après ce contrat de rédemption , pour rassurer les esprits troublés, pour faire renaître la tranquillité, le général en chef publia la proclamation suivante :
c< INaples, le 5 pluviôse an vu.
» Championnet, général en chef de l'armée » de Naples , à tous les habitans du ci-devant » royaume de Naples.
» Vous êtes enfin libres , votre liberté est le
» seul prix que la France veut retirer de sa coa- » quête, et la seule clause du traité de paix que » l'armée de la république vient jurer soleunel- » lement avec vous jusque dans les murs de la » capitale et sur le trône renversé de votre der- » nier roi.
» Malheur à qui refusera de signer avec nous )i ce pacte honorable , où tout le fruit de » la victoire est pour le vaincu , et qui ne » laisse au vainqueur que la gloire d'avoir n consolidé votre bonheur ! 11 sera traité » comme un ennemi public , contre lequel » nous restons armés. S'il y a donc encore « parmi vous des cœurs assez ingrats pour re- » jeter la liberté que nous avons conquise au » prix de notre sang, ou des hommes assez in- » sensés pour regretter un roi déchu du droit » de les commander par la violation du ser- » ment qu'il avait fait de les défendre , qu'ils » fuient sous les drapeaux déshonorés du par- » jure, la guerre contre eux est à mort et ils » seront exterminés.
» Républicains , la cause pour laquelle vous >} avez si généreusement souffert est enfin dé- » cidée ; ce que n'avaient pu terminer les vic- » toires brillantes de l'armée d'Italie, ce qui » avait si long-temps retardé les intérêts poli-
» tiques de l'Europe entière, ce qui avait sus- » pendu les espérances d'une paix générale , » ce qui avait empêché jusqu'à ce jour la reli- » gion des traités et la crainte d'une guerre » nouvelle, l'aveuglement du dernier roi l'a » heureusement opéré.
» Qu'il accuse donc uniquement son or- » gueil insensé et l'audace de son agression 7 » du bonheur de votre destinée et de la fata- » lité de ses disgrâces, mais qu'il soit justc- » ment puni d'avoir attaqué contre la foi des » sermens une nation alliée , et d'avoir voulu » ravir la liberté d'un peuple voisin par la » perte d'une couronne qu'il a déshonorée, et » par le chagrin de vous avoir lui-même ren- » dus libres. Qu'aucune crainte n'empoisonne » le sentiment d'un bonheur aussi inattendu; )) l'armée que je commande reste au milieu de » vous pour vous défendre , elle perdra jus- » qu'au dernier de ses soldats , elle répandra » jusqu'à la dernière goutte de son sang avant » de souffrir que votre dernier tyran conserve » même l'espérance de renouveler les proscrip- )) tions de vos familles , et de rouvrir les ca- » chots dans lesquels il les a fait si long-temps » gémir.
» Napolitains , si l'armée française prend
m aujourd'hui le titre à' armée de Naples 3 c'est par l'effet de l'engagement solennel qu'elle
> prend de mourir pour votre cause, et de ne faire usage de ses armes que pour le maintien de votre indépendance et la conservation d'un droit qu'elle vous a conquis.
» Que le peuple donc se rassure sur la liberté de son culte ; que le citoyen cesse de s'alarmer sur les droits et la propriété. Un grand intérêt a soutenu les tyrans dans les grands efforts qu'ils ont faits pour calom-
» nier., aux yeux des nations, le sentiment et la loyauté de la nation française; mais il faut peu de jours à un peuple aussi généreux pour désabuser les hommes crédules des pré- » ventions odieuses dont se sert la tyrannie ) pour les portera des excès déplorables.
» L'organisation du brigandage et de l'assas- ) sinat , imaginée par votre dernier roi et exé- ) cutée par ses agens corrompus , comme un
> moyen de défense, a eu des résultats déplo- ) râbles } des conséquences bien funestes; mais ) en remédiant à la cause du mal, il sera fa- ) cile d'en arrêter les suites et d'en réparer
même les effets.
» Que les autorités républicaines qui vont » être créées rétablissent l'ordre et la tran-
( 178) » quillité sur les bases d'une administration pa- » ternelle; qu'elles dissipent les frayeurs de » l'ignorance et calment la fureur dufanatisme » avec un zèle égal à celui qui a été employé » par la perfidie pour les aigrir et les irriter, » et bientôt la sévérité de la discipline qui ré- » tablit avec tant de facilité l'ordre dans les » troupes d'un peuple libre , ne tardera pas à » mettre un terme aux désordres provoqués » par la haine , et que les droits de la repré- » saille ont à peine permis de réprimer.
» Fait à Naples, le 5 pluviôse an vu, ou 24 » janvier 1799.
» £e^WraZ^c/^/CHAMPIONNET. »
A cette proclamation, dans laquelle on faisait pompe de noblesse et de sentimens libéraux, succéda l'organisation provisoire du gouvernement sous les auspices de la loi suivante , que nous transcrivons ici, pour la connaissance des hommes et des temps.
Loi concernant le gouvernement provisoire de la République Napolitaine.
« Championnet , général en chef de l'armée » de Naples , considérant que la régénération
» d'un peuple ne peut s'effectuer sous l'in- » fluence et la direction des institutions du » despotisme ;
» Que la constitution d'un peuple ne peut » être sévèrement calculée sur ses habitudes » et sur ses moeurs^ sans le secours d'un travail » assidu et d'une méditation approfondie;
» Que le cours de l'administration générale » ne peut être suspendu, sans un grand danger » pour la fortune publique et pour celle des » citoyens ;
» Que le règne de la tyrannie ne peut cesser, » dans un pays qui a vieilli dans la corruption » de ses habitudes , sans contrarier les plus » grands intérêts ou irriter les passions les n plus viles , et que par conséquent il est aussi » urgent que nécessaire d'opposer aux projets » de la malveillance et aux tentatives des mé- » contens un gouvernement aussi actif que vis goureux, qui prépare la félicité du peuple » par des lois sages } et de déjouer les ma- » nœuvres de ses ennemis par une surv«il- » lance active;
» Ordonne ce qui suit :
» Art. I." La république napolitaine est
» provisoirement représentée par vingt-un ci- » toyens.
» II. Sont nommés membres de la représen- » tation nationale les citoyens Gennaro Rai- » mondi , Nicolas Fasulo , Ignace Ciaia , Vas- » sallo^ Charles Laubert, Melchior Delfico, » Stanislas Renzi, Luogoteta, MathiasZarrillo, m Moliterno, Dominique Bisceglia , Marius Pa- » gano , Joseph Abbainonte , Severe Caputo , » Flavio Pirelli , Dominique Cirillo , Forges , » Davanzati , Vincenzo Porta , Raphaël Doria , » Gabriel Manthoné et Jean Riario.
» III. L'assemblée des représentans est inves- » tie de l'autorité législative et executive jus- » qu'à l'organisation complète du gouverne- » ment constitutionnel.
» IV. Les décrets de l'assemblée des repré- » sentans n'ont force de loi que par la sanction » du général en chef.
» V. L'assemblée des représentans ne peut » délibérer que lorsque les deux tiers des » membres sont présens ; les décrets sont » arrêtés à la majorité des suffrages.
» VI. L'assemblée des représentans est divi- » sée en six comités pour l'exécution des lois
( 181 ) » et tous les détails de l'administration pu- » blique.
» VII. Il y aura un comité central de legis- » lation, un comité de police générale, un co- » mité militaire , un comité de finances et un » comité d'administration intérieure.
» VIII. Les membres des comités seront » nommés par l'assemblée générale : leurs at- » tributions et les bornes de leur juridiction h seront établies par une loi particulière (*). »
Tel fut le commencement de la république partliénopéenne , commencement de dictature militaire, de gouvernement de l'épée , conséquence nécessaire dune liberté apportée par des étrangers au bout de leurs baïonnettes, destin irrévocable des peuples qui, plutôt que de s'ensevelir sous les débris de leur patrie , préfèrent accueillir en amis leurs vainqueurs.
Le gouvernement provisoire organisé , ses membres entrèrent en fonctions : deux hommes seulement refusèrent de devenir les instrumens aveugles de la dictature étrangère. Ces deux hommes furent Dominique Cirillo et Ma-
(*) Moniteur du 4 venlâs& an frll.
rius Pagano. Un tel refus, bien digne d'une vie jusqu'alors sans tache,, honore leur mémoire, et l'histoire, en prononçant leurs noms avec respect, offre leur conduite à la postérité , comme un modèle d'indépendance et de vertus civiques.
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