‹ La République parthénopéenneChapitre 24 sur 31 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

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Commencement de l'insurrection dans les Calabres. — Le cardinal Huflb y débarque. — Ses premiers lieutenans. — La croisade contre Naples est annoncée ; les soldats du cardinal prennent la croix. — Progrès et rapines de ces brigands. — Arrêtes de MacdonalJ ; la division Duhesuie appaise la sédition dans la Pouille; prise d'Andria et de Trani ; combat de Stc. -Lucie et de Cetara. Mœurs napolitaines; le jeudi-saint; la fête de Pàque. — Victoires de Souvarow; Macdonald concentre ses trou[ es à Caserte. — Le commissaire Abrial ; organisation véritable de la république Parthénopéenne; insurrection des Lazzari ; conduite de Michel le Fou. — Tentative des Anglais ; ils sont battus par Macdonald. Deux beaux traits de ce général , son départ ; fin de l'invasion française.

Nous avons à raconter maintenant le cornmencement } les progrès et les conséquences funestes de l'insurrection calabroise ; nous avons à parler des horreurs commises par un cardinal au nom de la loi de l'évangile et par

ses hordes , sous le titre de champions des rois; nous avons enfin , surmontant l'émotion de ces tristes souvenirs, à retracer le plus hideux tableau qu'on puisse lire dans les annales de la race humaine , et à exposer comment se déchaînèrent les passions , comment le fanatisme alluma sa torche ; comment une étincelle mit le feu à ce grand incendie , qui détruisit la liberté, la république , les hommes les plus généreux , et reconduisit à Naples parmi des flots de sang la fatale race des Bourbons.

L'armée française occupait encore Naples, les adhésions des provinces calabroises étaient arrivées au gouvernement provisoire ; l'arbre de la liberté était debout sur les places de toutes ses villes , les patriotes commençaient à s'organiser ; mais en même temps de vils agens de la royauté déchue parcouraient les campagnes^ dénonçant partout les Français et les républicains comme des impies qui insultaient les autels, et violaient même le sanctuaire des affections domestiques.

Ces calomnies, effrontément répandues, inoculaient dans la population ignorante des campagnes une haine aveugle et profonde contre le gouvernement républicain. Un homme obscur , mais audacieux , comprit tout le parti

( 251 ) que pouvaient en tirer des mains habiles , et il sut L'exploiter pour lever l'étendard de la révolte.

Dans le commencement de mars 1799 , don Reggio Rinaldi, curé de Scalea , dans la Calabre citérieure , écrivit a la reine Caroline une lettre dans laquelle il proposait d'appeler les masses aux armes au nom de la foi catholique, pour abattre la république^ aussi impie que détestée , et relever le trône ; il ajoutait a ses offres l'exposition de son plan et le choix des moyens ; mais Caroline ne daigna pas même lui répondre.

Le curé renouvela alors ses lettres , et cette fois il les adressa au cardinal PaifFo , qui intrigua auprès de la reine , du conseil , des princes. Ses instances n'eurent qu'un médiocre résultat. Toutefois la reine consentit à écrire au curé Rinaldi des lettres dans lesquelles elle encourageait son dévoùment et lui annonçait le départ de RufTo pour la Calabre. Le cardinal partit en effet , mais sans armes, sans argent ,, sans troupes , n ayant d'autres ressources pour reconquérir le sceptre des Bourbons , que le lé • vier du fanatisme, la volonté de tout tenter, et une profonde connaissance de ses compatriotes.

Arrivé sur les rivages de Scalea , il trouva le curé qui le reçut à la tète d'un bataillon de deux cent cinquante insurgés, et qui le fit saluer par les décharges de deux canons tirés du vieux château de Scalea. Ce fut comme le signal de l'insurrection.

Cependant le cardinal ne resta point découragé du petit nombre de ses partisans., point déconcerté de sa position désespérée ; mais au contraire, se rappelant qu'il était au milieu d'un peuple facile à exalter , il se mit à l'œuvre avec une intrépide résolution. Des circulaires aux curés des campagnes , des mandemens aux évêques pour appeler les citoyens aux armes , au nom de la légitimité et de la religion , au nom de la pieuse race de Saint-Louis et d'Henri IV, furent partout envoyés.

L'appel fut entendu par les curés ; les premiers ils descendirent de leurs villages un crucifix d'une main , un fusil de l'autre , prêchant au nom de dieu, la mort, le pillage, l'extermination des patriotes ; et tandis que des moines, à l'imitation des curés, couraient aussi grossir les rangs de Ruffo , des assassins 3 des voleurs de grands chemins , des brigands se |>résentèrent en foule pour commencer cette

pieuse guerre contre la république ou plutôt contre la propriété.

Le premier de ces hommes de crimes qui vint offrit ses services à Ruffb , fut Carlo Pezza, jadis connu sous le nom de Fia Garofalo , plus tard sous celui de Fra Diavolo. Pezza avait, dès sa première jeunesse, pris le froc avec le nom de Fra Garofalo; mais hardi, intrépide, actif, enclin aux vices les plus crapuleux , il fut hientôt expulsé du couvent par les moines qui le croyaient une incarnation du diahle , et prit le nom de Fra Diavolo j s'abandonnant alors à toute la fougue de ses mauvaises passions de moine, il se fit brigand. Les forêts de laCalabre ne tardèrent pas à retentir de ses exploits, comme le couvent avait retenti de ses orgies: quand il se présenta au cardinal , il comptait parmi ses mérites un nombre incroyable de meurtres , cinq vols à main armée des fonds du trésor royal , diverses attaques contre la force publique , de viols infâmes , la gloire d'avoir bravé la colère du gouvernement pendant plusieurs années , et d'avoir porté la terreur , la misère, l'outrage, la mort dans les villes et les villages, dans la hutte du pauvre comme dans le palais du riche.

A Fra Diavolo succéda Panzanera, bandit re-

nommé pour sa cruauté impitoyable et par le nombre des victimes qu'il avait immolées.

Sciarpa vint après lui : Sciarpa avait été sbire du tribunal de Salerne ; il se présenta a la tête de tous les galériens qui s'étaient évadés des bagnes de Naples, au temps de l'insurrection populaire , et qui n'avaient à attendre de la république qu'une captivité nouvelle et la punition terrible de leurs crimes.

Le quatrième des illustres scélérats qui vinrent offrir leur appui à R.uffo , fut le meunier Gaétan Mammone. Cet homme, si l'on peut lui donner ce nom , s'extasiait à la vue des patriotes expirans , auxquels il avait ouvert les veines pour en sucer le sang. Son gilet, au lieu de boutons, présentait pour ornement des oreilles humaines, et sa tasse était le crâne d'un libéral. Et ce monstre cependant fut accueilli dans la légion du cardinal ; et c'est ce monstre auquel le roi Ferdinand écrivit plus tard en Y appelant mon général et mon ami. Quelle honteuse page dans l'histoire des Bourbons.

Tous ces hommes pervers , et le cortège de bandits en sous-ordre qui se ralliaient à eux , non-seulement furent reçus avec toutes les marques de l'amitié et ùc la distinction par le cardinal Rufto , mais même il nomma lieutenans-

généraux les premiers , et choisit ses officiers parmi les seconds. Puis, comme si ce n'était pas assez de l'infamie de ces choix, ii déclara guerre sainte et pieuse, celle qu'on allait entreprendre contre la république parthénopéenne , et pour que rien ne manquât à cette scandaleuse prostitution de la foi catholique, il voulut solenniser par les pompes d'un service divin le jour où cette guerre était décrétée.

Un autel fut donc élevé au milieu des campagnes calahroises ; le cardinal, revêtu de lhabit des lévites qu'il allait souiller , ayant à ses cotés FraDiavolo, Sciarpa et Panzauera comme les premiers dignitaires de son armée , entouré par des milliers de brigands farouches et de paysans crédules, consomma le plus auguste sacrifice delà religion catholique , invoqua la présence du dieu de l'évangile, et lui prêtant ses passions, ses projets , ses impiétés , ses infâmes désirs, il prêcha en son nom une sainte croisade contre la liberté , et promit en même temps le paradis à ceux qui auraient succombé dans les combats , et les biens des riches , le pillage des villes à ceux que la mort aurait épargnés.

Ce langage fut entendu par le bandit consommé comme par le paysan fanatique, par les compagnons de Fia Diavolo comme par les

( 256 ) paroissiens de Reggio Rinaldi ; tous s'écrièrent ensemble : « que la volonté de Dieu s'accomplisse m , les uns résignés au martyr, les autres convoitant déjà les profits delà victoire.

Quel tableau ! Où pourrait-on en trouver un semblable dans l'histoire du passé ? Il faut remonter jusqu'au douzième siècle pour rencontrer un tel fanatisme ; et celui-là encore était excusable ! l'ignorance et l'abrutissement des mœurs l'expliquent jusqu'à un certain point. Mais voir au dix-huitième siècle, aux pieds des Appenins , un cardinal couvert du chapeau rouge, portant à sa ceinture un poignard et des pistolets, haranguer un ramas de brigands et de glaériens, leur distribuer, comme Gauthier-sansavoir , des croix blanches , les décorer du nom d'armée de la foi , et les pousser, avec la perspective du pillage , à la guerre civile , au meurtre, à l'anarchie! un tel fait est à peine croyable.

Tels furent les commencemens de cette insurrection, où l'on vit la monarchie mettre à profit la crédulité la plus grossière, le fanatisme le plus aveugle, la corruption la plus effrontée, la scélératesse la plus endurcie, toutes les passions enfin les plus hideuses des masses, pour en faire îeî instrumens passifs de ses vo-

lontés et pour les diriger contre les défenses, de l'humanité, de la liberté , de la patrie.

A peine toutes ces hordes furent-elles réunies que le défaut de vivres se fit sentir. Elles s'adressèrent au cardinal qui leur répondit par des bénédictions. Dès ce moment , l'assassinat, le pillage et l'incendie devinrent , si l'on peut ainsi parler , les commissaires aux subsistances de son armée.

Partout, la vierge timide comme la pudique épouse furent souillées ou violées ; quelquesunes furent égorgées sur le lieu même de leur déshonneur; partout les hommes riches expirèrent au milieu des tourmens , après avoir vu leurs propriétés dévastées , incendiées ; partout les églises furent profanées ; et ces hommes qu'un prélat avait décorés de la croix catholique, ces hommes que dirigeaient des curés et un cardinal , n'hésitaient pas à porter leurs mains sanglantes sur le saint-ciboire, à fouler aux pieds l'eucharistie , quitte h venir ensuite s'agenouiller devant RufFo , pour recevoir sa bénédiction et la promesse des indulgences qui devaient leur ouvrir les portes du Ciel.

C'est de la sorte que les croisés, se recrutant continuellement pendant leur marche , répandirent la désolation dans les provinces cala-

broises. Ils rencontrèrent souvent une résistance vigoureuse de la part des patriotes, qui, en plusieurs endroits , se défendirent comme des lions ; mais que pouvait la valeur contre le nombre ? ils succombèrent , et le cardinal marcha de triomphe en triomphe.

Aux premières nouvelles de l'insurrection calabroise, le général Macdonald avait fait avancer quelques troupes vers la principauté intérieure, et expédié à la division Duhesme l'ordre de se presser dans ses opérations contre les insurgés de la Pouille. Il publia aussi , le 22 ventôse, un arrêté qui, confondant l'innocent avec le coupable, réunissant la confiscation à la mort, acheva de démontrer les tristes conséquences de la dictature militaire.

Voici les dispositions de cet arrêté :

« 1 .° Toute commune qui arborera l'étendard de la contre-révolution sera réduite à l'qbéissance par la force, soumise à des impositions extraordinaires et à toute la rigueur du régime militaire.

» 2.° Les cardinaux, archevêques, évêques, abbés, curés et tous les ministres du culte en général sont personnellement responsables des révoltes qui se manifeste* ont. Au moment où. il en éclatera une dans le? lieux qu'ils habitent f

ils seront obligés d'y porter remède sur le champ ; la transgression ru la contravention aux dispositions du présent article sera punie de ]a même peine que celle établie contre les rebelles.

» 5.° Tout rebella rris les armes à la main

sera fusillé ; tout chef, tout auteur d'insurrection, soit ecclésiastique, soit séculier, sera traité de même.

» 4.° Les communes sont responsables collectivement de tous les assassinats ou massacres qui se commettront contre les Français.

» 5.° En cas d'alarme, le sondes cloches est défendu sous peine de mort ; et les ecclésiastiques sont personnellement responsables de cette disposition.

» 6.° Tout homme qui répandra de fausses nouvelles ou de fausses alarmes sera puni de mort.

» 7.° La peine de mort, dans les cas désignés ci -dessus, emporte la confiscation de tous les biens. »

Tandis que ce décret de terreur militaire effrayait les populations paisibles , sans arrêter les progrès de l'insurrection , Duhesme , secondé par une légion napolitaine aux ordres d'Hector Carafa , duc d'Andria , avait battu les

insurgés kSt.-Scvero, dans la Capitanaîa. Brou»-» sier , soutenu par cette même légion , se présenta devant les villes d'Andria et de Trani , de la terre de Bari. Dans l'une comme dans l'autre, on avait élevé au milieu de chaque place un autel sur lequel le portrait de Ferdinand avait été placé à côté du Christ. Dans l'une comme dans l'autre , des prodiges de valeur illustrèrent la résistance et l'agression.

Andria tomba la première , et une chose digne de remarque , c'est de voir son seigneur , son duc, monter à l'assaut, seconderiez efforts» des Français, employer les armes pour rapporter la liberté et l'égalité à une ville qui leur préférait l'esclavage et les droits féodaux.

Pu les misères d'Andria, ni six mille hommes passés par les armes dans celte malheureuse ville, n'émurent les habitans de Trani, qui se défendirent sur les remparts , dans les maisons, du sommet des terrasses ., soutenant contre les Français une espèce de bataille aérienne; mais enfin, vaincus, ils furent également passés par les armes ou noyés dans le port, pour appaiser la rage des vainqueurs qui avaient perdu trente officiers et un grand nombre de soldats.

Aux massacres d'Andria et de Trani succédèrent les carnages de Cetara et de Santa Lucia ,

dans la principauté citérieure. Ici le général Sarrasin , là Broussier et Carafa laissaient une terrible renommée parmi les populations épouvantées. Partout la guerre civile ^ la dévastation y la misère , planaient sur ce malheureux pays ; et nous reproduisons les paroles du Moniteur français pour achever le funeste tableau de cette époque. « Dans la Calabre, les roya- » listes incendient tout dans les pays qu'ils » soupçonnent tenir pour le parti républicain. » Dans la Pouille et dans la Campanie, la né- » cessité force les Français a ne pas ménager » les pays qui se révoltent. Si cet état de choses » dure , ces campagnes offriront l'horrible » image de l'incendie et de la destruction. » Et cette prophétie s'accomplit!

Mais tandis que les fléaux de la guerre civile se répandaient ainsi dans les provinces , et de loin menaçaient Naples, que faisait-on dans cette ville ?

Ce qu'on y avait toujours fait : on jouissait du présent sans s'inquiéter de l'avenir. Indifférens aux malheurs de la Calabre et de la Pouille, insoucieux des résultats futurs de linsurrection chaque jour plus puissante, les Napolitains rêvaient un avenir de liberté et de bonheur qui leur échappait déjà; et cependant, fidèles à

leur caractère , ils couraient à Posilipo , aux théâtres, aux pompes de leurs fêtes religieuses , auxquels assistaient aussi leurs nouveaux maîtres 3 les Français.

Une ancienne coutume interdisait à Naples la circulation des voitures le jeudi et le vendredi saint. Macdonald respecta cet usage dans la semaine sainte de 1 799 . La même coutume voulait que , durant ces deux jours , la cour napolitaine, déployant la plus grande pompe, visitât à pied les églises , et Macdonald environné par un brillant état-major français, suivi par les membres du gouvernement provisoire et l'étatmajor napolitain , alla visiter les églises 3 non pour rendre hommage à une religion qui avait été proscrite de la France , mais pour caresser des superstitions qu'il était d'une politique sage de ménager.

Un peuple immense , surpris et touché de ce spectacle inattendu , une multitude de femmes élégantes, assises dans leurs chaises à porteurs, environnées de nombreux laquais, bordaient partout les rues et les places publiques sur le passage du cortège. N'était-ce pas chose curieuse de voir l'uniforme républicain mêlé parmi les capuchons des pénitens noirs,, blancs, rouges, gris, ou les épaules nues des belles Na-

politaines , dont la parure recherchée, les pierreries hrillantes , contrastaient avec le deuil de l'église?

Etrange pays ! peuple à imagination passionée, qu'on croit dévot parce qu'il fréquente les églises , parce qu'il est avide de tout ce qui frappe ses yeux , émeut ses sens ; qui va aux fêtes religieuses comme aux bals, aux sermons comme aux spectacles, ne voyant dans ses temples que des lieux de réunion où il peut mieux encore qu'ailleurs satisfaire sa curiosité, échapper aux ennuis de sa vie oisive , donner et recevoir des rendez- vous d'amour.

Le deuil de la sainte semaine terminé, les cloches annoncèrent la solennité de la Pàque , et tandis que le général Macdonald se rendait a la cathédrale , au milieu de l'appareil que nous avons décrit plus haut , pour assister à la célébration de la messe pontificale du cardinalarchevêque , une foule de Français courait au Vomero , où la populace célébrait a sa manière les mystères de la résurrection.

Sur les collines du Vomero il existe une église ancienne et vénérée , autour de laquelle , dans la matinée de la fête de Pàque , toute la populace napolitaine est accoutumée à venir de temps immémorial jouir d'un spectacle qui p.a-

raît plus que bizarre aux étrangers qui le voient pour la première fois.

Au milieu de l'église , un grand nombre de statues en bois et de grandeur naturelle sont pour ainsi dire rangées en bataille ; elles sont la représentation grossière des trois Maries, du Christ et des apôtres , et les acteurs muets d'une farce religieuse qui n'attend pour commencer que le signal du curé de la paroisse.

A ce signal,, des hommes aux formes robustes s'emparent de ces statues, les placent sur leur tête , et le mystère s'exécute ; les statues sortent de l'église , se dispersent dans les sentiers de l'Antignano , se rapprochent , s'évitent de nouveau^ puis se rapprochent encore , se saluent PTotesquement , et font en un mot toutes les manœuvres burlesques commandées par leur rôle. Ici c'est l'incrédule Thomas qui, r>our reconnaître Jésus , veut le toucher de ses mains ; là c'est Jean qui rapporte à la vierge que son fils est reparu ; ailleurs c'est Jésus qui évite la rencontre de Marie 3 enfin, à un instant marqué , toutes les statues se réunissent sur la place d' Antignano ; là Jésus se manifeste à sa mère et aux apôtres ; et tandis qu'il est salué par les acclamations des spectateurs 3 une foule d'oiseaux s'échappent des plis de la robe de

Marie , et des chasseurs aposlés les abattent à coupé de fusil ; les cloches carillonnent , le peuple bat des mains , et annonce que les mystères sont terminés. Alors la foule des fidèles court aux cabarets où la piété napolitaine finit par d abondantes libations de vin de Procida et du Vésuve > cette fête qui n'a plus sa pareille au monde.

Tous les gouvernemens antérieurs avaient permis celle solennité plus populaire que religieuse- celui de la république ne la défendit pas. Ainsi les Français purent se convaincre quel était le véritable culte des Napolitains^ même des lazzari , culte entièrement matériel , favorisé par les prêtres et les moines qui exploitent à leur profit les miracles des images , la vénération que le peuple ressent, non envers tel ou tel saint, mais envers sa statue; culte digne du paganisme, et qui, au lieu déparier à l'ame , h l'intelligence , s'adresse exclusivement aux sens et aux passions.

Mais tandis que Naples se livrait ainsi aux plaisirs , de tristes nouvelles arrivèrent du dehors. Les négociations de Rastadt étaient rompues; le sang de deux représeritans français avait coulé, le droit des gens avait été foulé aux pieds, et Souvarow venant de reconquérir la victoire

( 246 ) aux armes des alliés, menaçait de couper l'armée de Naples.

Ces nouvelles produisirent un triste effet sur le pays , et Macdonald, en sage capitaine , concentra ses troupes à Caserta pour se tenir prêt à tout événement. En même temps, d'accord avec Abrial, commissaire extraordinaire du directoire, il s'occupa de l'organisation définitive de la république parthénopéenne. Ainsi les victoires d'un barbare , et la crainte d'être attaqués sur leur derrière pendant leur retraite, arrachèrent aux deux chefs de l'armée française ce que ni la loyauté des patriotes qui s'étaient battus dans leurs rangs , ni la justice de leur cause n'avaient pu jusque là leur faire obtenir.

Dans ces derniers momens donc , comme pour constater une vie pleine de jeunesse et de vigueur, qui allait bientôt être ensevelie dans le cercueil, la république parthénopéenne fut constituée. Macdonald convoqua une grande assemblée de citoyens. Abrial , déjà lié avec les hommes les plus purs , annonça aux Napolitains que le régime provisoire était fini , qu'ils allaient être libres et indépendans sous l'administration d'un gouvernement régulier constitué par eux. La joie des vrais patriotes fut extrême, car la domination des Français leur étak d'au-

tant plus insupportable qu'elle s était établie au nom de la liberté.

Abrial demanda à tous les citoyens les plus distingués par leurs vertus et leurs talens des listes de candidats parmi lesquels il se réservait de eboisir, en respectant le vœu de la majorité , les membres d'un directoire exécutif et d'un corps législatif. Ces listes lui furent remises, et les noms les plus chers au pays, les plus célèbres dans la littérature et les sciences , se trouvèrent répétés sur chacune d'elles.

C'est à l'aide de ce singulier mode d'élection que le directoire et le corps législatif furent formés. Les membres du premier , au nombre de cinq, étaient Joseph Abbamonte , Ignace Ciaja, Ercole d'Agnese,, Giuseppe Albanesi,, Melchiorre Delfico; les membres du second furent : Dominique Cirillo , qui fut élevé à la présidence , Marius Pagano, Flavio Pirelli, Capece Latro , archevêque de Tarente, Raymond di Gennaro, Michel Filangieri , Antoine iSolli , Decius Coletti^ \incent llossi , Vincent de Philippis, Gabriel Manthoné , Marcello Scotti , Giuseppe , Marchetti , Camillo Colangelo , Filippo Briganti , Belforte , Giuseppe Pignatelli , Giovanni Gambaïi , Francesco Conforli et le marquis Bruno.

Le ministère de la guerre fut confié à Gabriel Manthoné, celui de l'intérieur au mathématicien de Philippis, tandis que l'avocat Pignatelli et Raphaël Doria prenaient la direction de ceirec de la police et de la marine.

Les duc de Cassano et de Canzano furent expédiés comme ambassadeurs , l'un auprès de la république Ligurienne, l'autre auprès de la Romaine. Tous les deux reçurent l'instruction d'observer et de faire connaître au gouvernement la véritable position des armées françaises dans la Haute -Italie. Deux légions d'infanterie et deux de cavalerie s'organisèrent sous les ordres des généraux Tederici } Napolitain , et Writz,, Suisse. En môme temps et en peu de jours , six mille hommes de la garde nationale parfaitement habillés et équipés , furent passés en revue par le ministre de la guérie.

Tout prenait un aspect nouveau à Naples , tout s'animait aux mots magiques de liberté et de patrie , tout jusqu à la plume d'une femme célèbre , Eleonora Fonseca-Pimentel , qui portait dans la rédaction du Moniteur napolitain qu'elle rédigeait, toute la chaleur , tout le patriotisme de son ame ardente et exaltée.

Cependant une flotte anglaise paraissait dans le golfe de Naples, et des émissaires secrets

( 249 ) travaillaient la populace. Leurs intrigues parvinrent à exciter dans le quartier du Porto et du Pendino une émeute qui menaçait de gagner toute la ville , quand Michel-le-Fou , par ordre du général en chef, et sur la promesse d'être élevé au grade de chef de bataillon, courut audevant des insurgés, employant l'argent, les menaces , les caresses , et réussit à les faire rentrer dans 1 ordre.

Malgré cet échec les Anglais ne perdirent pas tout espoir d insurger le pays. Ils débarquèrent sur les côtes de la Torre de X Annonciade , de Sorrento et de Casleliamarc divers détachemens de leurs troupes avec de 1 artillerie et des officiers de Ferdinand. Par suite de ce débarquement , la forteresse de Castellamare , attaquée par les frégates anglaises du côté de la mer, par les troupes du côté delà terre, fut enlevée, et tandis qu'un combats engageait dans la ville entre les habitans qui défendaient la république et ceux qui soutenaient le roi , les populations de Sorreuto, de la Cava , de Yietri et de plusieurs autres villes et villages , prenaient les armes en faveur des Bourbons et des Anglais.

Le général Macdonald , instruit de ces évenemens, revint deCaserte àJNaples, et recourut à des moyens énergiques pour étouffer l'insur-

rection. Le général Sarrazin fut dirigé sur Castellamare , le général Watrins sur les villes de Vietri et de la Cava, Macdonald lui-même s'avança jusqu'à la torre de l'Annonciade, point de jonction des deux routes qui conduisent à la Cava et à Castellamare.

Les efforts des Français furent couronnés de succès : partout les Anglais et les royalistes furent culbutés et dispersés ; Castellamare retomba au pouvoir des républicains ; toute la côte fut délivrée de la présence de l'ennemi; et des prisonniers, des drapeaux furent le fruit des rapides triomphes du général Macdonald.

Nous ne pouvons résister au désir d'enregistrer ici , au milieu de tant de récits de sang et de cruauté , deux faits qui honorent les généraux Championnet et Macdonald , les républicains français et les talensde l'Italie. Un arrêté du 5 ventôse , signé par le premier , portait ce qui suit :

« Championnet, général en chef, considérant que le premier devoir des républiques est d'honorer les talens , et d'exciter l'émulation des citoyens , en mettant sans cesse devant leurs yeux la gloire qui suit même dans le tombeau les grands hommes de tous les pays et de tous siècles, arrête qu'il sera élevé à Virgile un mo-

( 251 ) nument en marbre à l'endroit où se trouve son tombeau , près de la Grotta di Pozzuoli (*) . »

Cet arrêté fut confirmé par Macdonald j mais il est demeuré sans exécution : la république vécut trop peu de temps pour l'accomplir , et la royauté restaurée l'a laissé dans l'oubli. Un jour viendra , peut-être, où nous pourrons réaliser la pensée de Championne^ et satisfaire à la dette de l'Europe envers l'une des antiques lumières de la civilisation. C'est un devoir que la future république italienne ne manquera pas d'accomplir.

Le second fait que nous avons à signaler, est le respect témoigné par les Français envers la maison et les descendans du Tasso.

Sorrento^ la ville qui vit naître ce grand poète , avait pris une part active à l'insurrection et opposé une résistance obstinée aux troupes françaises chargées de la réduire. Emportée de vive force , elle subit les effets de la colère du vainqueur. Toutefois , au milieu même du désordre qui accompagne toujours une semblable victoire , le nom du Tasso ne fut pas oublié , et sa maison , encore habitée par sa famille , fut préservée du pillage. Une garde

(*) Moniteur du 28 germinal an VIL

d'honneur fut chargée par le commandant des troupes françaises de veiller à ce qu'aucun dommage ne lui fût fait (*).

Cependant les nouvelles victoires de Souvarow , et la mort de Joubert, obligèrent Macdonald à presser son départ; et, le 7 mai 1799^ il fit ses adieux aux patriotes , laissa une garnison de cinq cents hommes dans le château de Saint -Elme, sous les ordres du chef de légion Méjeant , sortit du royaume en trois colonnes, par Sora et St. -Germano , et se dirigea sur Rome.

Avec Macdonald tous les Français , même Abrial et le consul maritime, quittèrent Naples, et il ne resta plus dans cette ville , de la présence protectrice de la république française , que son drapeau qui flottait comme un météore brillant sur le sommet de la tour Saint-Elme.

^) La famille Tasso , reconnaissante envers le général en chef , lui fit présent d'un portrait du poète , exécuté de son vivant par le célèbre Zuccaro. Ce portrait , Macdonald le remit à Abrial.

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