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CHAPITRE XVIII

Les républicains se disposent à combattre. — Mesures énergiques du ministre de la guerre. — Détournent des duchesses de Cassant) et dcFopoli. — Conspirations-découvertes. — Le religieux rist ici. — Lois décrétées par le corps législatif. — Les Anglais bloquent le port de Naples. — Caracciolo les attaque. — Recompenses données aux marins. — Constitution napolitaine présentée au corps législatif. — Tristes résultats de l'exj édition contre le cardinal. — Le ministre de la guerre réunît un autre corps d'armée. — Enthousiasme des républicains. — Organisation d'une légion de patriotes calabrais; leur proclamation.

Les deux frères Caracciolo de Roccaromatia. — Le cardinal archevêque de Naples excommunie Ru(ro. — Zèle des évêques patriotes. — Revue et départ des troupes républicaines; leur générosité envers les prisonniers de Castellamare , leurs revers. — État de Naples. — Desseins des royalistes. — Exaltation des républicains. — Les soc. étés patriotiques. — Création d'un tribunal révolutionnaire. — Mesures de terreur; la patrie déclarée en danger. — Le canon d'alarme. — Offres des lazzari reje. tées. — Préparatifs de Rulfo pour attaquer la ville.

La nouvelle de la prise d'Altamnra et le récit des excès commis par les vainqueurs produisirent à Naples diverses émotions. Les

hommes faibles s'épouvantèrent; les royalistes crurent au triomphe de leur cause; les républicains poussèrent un cri de vengeance , et ce cri fut répété par les patriotes calabrois échappés aux massacres des brigands de Rufïb , et qui s'étaient réfugiés à ISaplcS; au milieu de leurs frères, pour vaincre ou mourir avec eux.

Le ministre de la guerre , le vertueux , mais trop insouciant Manlhoné, qui jusqu'alors n'avait pas porté toute son attention sur l'entreprise de Ruflfo, comprit trop tard que ce prêtre aventureux n'était pas seulement à la tête d'une poignée de brigands, comme il l'avait cru, mais qu'il disposait d'une armée dont le nombre et le fanatisme menaçaient d'ébranler jusque dans ses fondemens la naissante république.

Cette aveugle sécurité du ministre de la guerre fut la source de tous les malheurs qui suivirent. En vain lui avait-on dit que les insurgés étaient maîtres de la Calabrc , que leur nombre était considérable, il avait persisté dans 1 idée que les seuls patriolcs des provinces pourraient arrêter leurs progrès; et quand la nouvelle de la prise d'Altamura lui fit enfin ouvrir les yeux, le mal était devenu irréparable.

Manthoné , quoiqu'il en soit , comprenant toute la gravité du péril , s'apprêta à lui tenir

têle. La garde nationale de INaples fut portée a vingt mille hommes , et placée sous les ordres des généraux Bassctla, ancien officier, et Gcnnaro Serra , de lex-maison princière de Cassano. On leur donna pour adjudans-généraux François Grinialdi et Antoine Pineda. Le Chàteau-^euf et le château de l'OËuf lurent confiés à l'ex-chevalier Massa et à l'cx-prince de Santa Scverina , Bisienano. Le commandement de la place échut au général lYderici , homme courageux et intégre. Des corps de garde lurent établis dans chaque rue, des sentinelles placées partout de trente pas en trente pas.

En même temps, Manthonc appela aux armes les ex-soldats de Tannée royale } ouvrit des enrôlemcns volontaires, invita les anciens officiers a reprendre du service , et put ainsi organiser h la hâte un corps de six mille hommes , qu'il destinait à marcher contre Rutïb, si l'argent nécessaire lui eût été fourni par le gouvernement; mais le gouvernement avait épuisé toutes ses ressources ; les caisses étaient vides , et il ne pouvait satisfaire aux demandes du ministre de la guerre qu'en faisant un appel au patriotisme des citoyens.

Deux dames , célèbres alors par leur beauté f les duchesses de Cassano et de Popoli, se char-

gèrent d'être auprès de tous les citoyens les interprètes des besoins du pays. Quêtant au nom de la république et de la patrie, elles se présentèrent dans toutes les maisons f inspirèrent à chacun leur enthousiasme, et recueillirent une somme double de celle qui était nécessaire aux besoins de l'armée.

Cet acte de dévoûment valut à celles qui l'avaient accompli les éloges publics du gouvernement, et accéléra le départ de l'armée , qui , divisée en deux colonnes , sous les ordres de Schipani et de Bclpussi , ancien aide-de-camp de Bonaparte , se dirigea par deux points difïerens à la rencontre de Ruffo.

Avec le départ de l'armée , le calme et la sécurité semblèrent renaître à Naples , et Eleonora Fonseca, en rédigeant le Moniteur , enfla ses colonnes des succès que devaient remporter les républicains, des défections qui devaient s'opérer parmi les royalistes , et annonça que de nombreuses troupes françaises allaient arriver au secours de la république sur une flotte franco-espagnole. Au milieu de cette sécurité, deux conspirations royalistes furent découvertes.

La première , ourdie par les deux frères Backer, négocians allemands, fut dévoilée au

gouvernement par leur femme de chambre. On trouva chez les Backer la liste des conjurés , des armes, des plans , des cocardes et des drapeaux aux couleurs royales.

La seconde fut découverte par les investigations du fameux Pistici , moine de St. -François. Son habit inspira la confiance à quatre matelots ; ses exhortations , ses railleries contre la république, pendant une piomenadc en bateau faite avec eux , leur fit croire que le moine était de leur parti ; ils lui donnèrent rendez-vous pour le soir avec le dessein de L'initier aux secrets de la conspiration qui se tramait contre le gouvernement. Pistici évita soifmeusèment, en les quittant, la rencontre des patriotes ses amis, et rentré dans son couvent, il n'en sortit que le soir à onze heures, instant fixé pour le rendez-vous. Il se rendit sur le port oii les quatre matelots 1 attendaient. Ceux-ci , par précaution^ lui bandèrent les yeux, et après de longs détours, Pistici se trouva dans une cave , où six mille fusils anglais , un grand nombre de sabres et des barils de cartouches étaient déjà déposés. Là, au milieu de ces armes et à la lueur dune lanterne, les matelots, après avoir obtenu du moine un serment solennel, lui dévoilèrent qu'à l'approche du car-

dînai y dix mille lazzari et matelots devaient sq soulever , attaquer les républicains par derrière , et assurer ainsi le triomphe de la cause du roi et de la religion.

Pistici } les yeux bandés de nouveau , fut reconduit sur le port, d'où il courut aussitôt dénoncer au gouvernement les révélations qu'il avait reçues. Comme il ne pouvait désigner le lieu du dépôt des armes , on décida d'arrêter les quatre matelots , et pour mettre encore à profit la confiance que leur avait inspirée le moine, et arriver par la a des révélations plus complètes, il fut convenu qu'il se laisserait arrêter avec eux, et qu'il partagerait courageusement toutes les souffrances et les privations de leur captivité.

Ce dessein s'exécuta comme il avait été préparé. Pistici donna un nouveau rendez-vous aux matelots qui l'acceptèrent ; et tous les cinq ils furent arrêtés , chargés de fers , et jetés dans un obscur cachot : mais , ni la vue des chaînes dont le poids fut doublé pour le moine , ni les coups qu'il reçut de la part des geôliers, ni toutes ses roueries pour donner le change à ses compagnons de capitivité ne produisirent aucun fruit. Du moment où ils se virent arrêtés , les matelots devinèrent la trahison, accablèrent

Pistici cl 'injures., el nièrent avec le plus courageux sang-froid leur participation à aucun complot. En vain Pistici resta-t-il plusieurs jours duns une affreuse situation, en vain cndura-t-il d'horribles souffrances; obligé de renoncer à son dessein, il quitta le cachot, et reparut au milieu des patriotes avec les marques de son inutile dévoùmcnt.

Les membres du corps législatif, à la vue de ces conspirations , ne savaient comprendre pourquoi le peuple, soulagé de tous les impôts } assisté dans ses besoins, dirigé par un gouvernement éclairé et ami de son repos, pouvait lui préférer le despotisme royal avec ses spoliations , ses charges pesantes , sa profonde indifférence pour les misères publiques. Ils crurent d'abord que le discrédit des billets de banque était la cause du mécontentement, et ils ordonnèrent la vente des forets et des domaines royaux jusqu'à la concurrence de 19 millions , autorisant les acquéreurs à payer en billets de banque , sur lesquels un bénéfice de 10 pour 100 leur fut accordé.

Ils ne s'en tinrent pas à ces mesures et à quelques autres semblables. Craignant d être inhabiles àfaire seuls le bien du pays, ils appelèrent tous les hommes éclairés aies aider de leurs lu-

mières et de leurs conseils. Tant d'efforts généreux , tant de zèle et de détournent furent mal appréciés par la populace napolitaine. Privée d'instruction , travaillée par les agens de la royauté qui ]?•.: promettaient le pillage des maisons des riches , celle populace était toujours prèle à se soulever contre la république.

Pour accroître les embarras du gouvernement et favoriser les mouvemens populaires, les Anglais voulurent resserrer le blocus; mais l'illustre Caraccïolo, choisissant un jour où la mer était câline, arma une escadrille de canonnières et de bombardièi es , les seuls navires sauvés de l'incendie de la flotte, et protégé par les batteries de la côîe de Voja et de Pansicola, il attaqua les frégates et les vaisseaux ennemis, les obligea , après plusieurs heures de combat , h prendre le large, et rentra le soir a Naplcs aux applaudissemens du peuple entier.

Le gouvernement voulut montrer en celle occasion comment une république sait récompenser ceux qui se dévouent pour elle. Après avoir honore le courage et le patriotisme de Caracciolo , il s'occupa surtout de secourir les veuves et les enfans des marins morts dans le combat. Les unes reçurent cinquante ducats; les autres continuèrent à toucher la solde de

( 285 ) leurs pères, et la patrie les adopta pour ses enfans. En même temps , des récompenses furent prodiguées a tous les marins qui avaient combattu , et un banquet civique leur fut offert , à eux et «à leurs familles. Le peuple put voir par là que, sous un gouvernement républicain , la reconnaissance de l'a pairie savait découvrir le mérite , dans quelque rang qu'il fût caché.

Cependant le corps législatif avait commencé ses discussions sur la constitution républicaine qui devait régir le pays. Le projet en avait été élaboré par Marins Fagano, mais il avait le tort peut-être de paraître dans plusieurs de ses dispositions, Limitation trop fidèle des constitutions Française et Cisalpine. Toutefois, Pagano qui était un homme de génie, comprenant la lutte qui devait naturellement exister entre le pouvoir législatif elle pouvoir exécutif, pour en prévenir les funestes résultats , avait imaginé un troisième pouvoir : celui des censeurs. Ces magistrats, au nombre de six, nommés par le peuple^ jamais rééligibles , devaient veiller à l'observance des lois , empêcher les usurpations et l'arbitraire du pouvoir exécutif, présenter la liste de tous les employés des administrations , et destituer ceux contre lesquels il s'élèverait de justes plaintes.

La censure dans les idées de Pagano , assurait l'indépendance et l'harmonie des pouvoirs, la puissance et le respect des lois ; elle rétablissait le lien naturel qui subordonne les administrateurs au peuple et non au pouvoir exé-* cutif.

Tandis que ces discussions occupaient le pouvoir législatif, des nouvelles de l'expédition dirigée contre Uuffo arrivèrent au ministre de la guerre; elles étaient fâcheuses. Il voulut les tenir secrètes , tandis qu'il travaillerait à organiser un nouveau corps d'armée ; mais tout fut bientôt connu. On sut que les républicains) avaient été défaits et obligés de battre en retraite ; que Spinelli avait été tué , et son corps dispersé au pont de Campestrino ; que Carafa s'était réfugié avec les restes de sa légion dans la forteresse de Pescara ; que Schipani , battu par les troupes de Sciarpa , s'obstinait à lui tenir tête, et queBelpussi, accablé par le nombre, opérait sa retraite sur Naples.

A ces nouvelles déjà si affligeantes venaient se joindre des bruits plus sinistres encore. On assurait que toutes les provinces , soit spontanément , soit par l'effet de l'intrigue ou de la force , avaient levé l'étendard de la révolte , massacré les républicains, et que l'armé* de

Ruffo, grossie par les renforts venus de ces provinces, marchait sur deux colonnes contre Naples. Quelques villes, disait- on , avaient seules résisté à ce torrent dévastateur, et parmi elles on citait Castcl PVuovo , dont les habitans de tout âge, de tout sexe avaient fondu les tuyaux des orgues, les plombs des fenêtres pour en faire des balles ; avaient démoli les murailles de leurs maisons pour y chercher le salpêtre ; avaient enfin repoussé avec courage les brigands , aux cris de vive la liberté ! vive la républiq

ue I

Tous ces revers , au lieu d'abattre l'énergie des patriotes napolitains, ne firent qu'exciter leur enthousiasme, et Manthoné , quoique réduit à recruter ses troupes dans la seule capitale, put organiser en quelques jours une division -forte de six mille hommes et un corps d'artillerie proportionné. En même temps, les émigrés calabrois se formèrent en une légion forte de trois mille hommes , dans laquelle s'enrôlèrent les hommes de tout état , de t<mt âge ; le riche qui avait tout sacrifié à la liberté , le moine qui avait préféré la liberté h son couvent, les prêtres qui croyaient faire triompher la religion par la république.

Tous ces généreux enfans de la Galabre , ins-

pires par le plus noble patriotisme , par le plus complet dévouaient , réhabilitaient par l'exemple de leurs vertus cette même terre que souillaient ses autres en fa us, ceux qui combattaient sous les ordres de Puino.

La légion organisée, une proclamation fut publiée en son nom., dans laquelle le caractère passionné et opiniâtre des Calabrois se peignait tout entier. Nous avons tout perdu , disaient les membres de la légion , tout sacrifié à la liberté, femmes } en fans , propriétés, aisance, aujourd'hui nous ne respirons plus que sang et vengeance : « Nous allons chercher la mort; il » nous est indifférent de la recevoir , pourvu » que notre patrie vive libre et heureuse, et » que nous mourions vengés ! »

A cette proclamation , Manthoné répondit par une autre, dans laquelle il témoignait aux patriotes Calabrois la gratitude du gouvernement, pour leur noble conduite qui excitait l'émulation des républicains et faisait renaître la confiance dans leurs cœurs. « Non , leur din sait-il en finissant , non , une république qui » a dans son sein des héros tels que vous ne pé- » rira pas. »

Malheureusement tous les Napolitains n'imitèrciût pas ce beau dévouaient. Lucio Carac-

ciolo , duc de Roccaromana, qui avait secondé Moliterno dans la scène religieuse de la procession ; Caracciolo qui avait conspiré pour favoriser lentrée des Français à Naples et avait concouru àla prise de St.-Elme ; Caracciolo crue le gouvernement républicain avait nommé général, Caracciolo à cette époque devint traître à sa patrie, àla liberté, à la cause qu'il avait défendue toute sa vie.

Le gouvernement avait invité Lucio Caracciolo à organiser un régiment d'hussards , dans les environs de JNapleSj en mettant à sa disposition les fonds nécessaires. Caracciolo avait accepté ; mais à peine le régiment fut-il organisé , qu'il déserta , et alla s'offrir lui et sa troupe à Ruffo.

Tandis que Lucio Caracciolo ternissait ainsi en un jour toute sa gloire passée, Nicolas Caracciolo , son frère, ne voulant pas qu'on le crût complice de sa défection, offrit de se constituer prisonnier, demanda qu'une enquête lui fournît les moyens de prouver son innocence, si elle était soupçonnée, et proposa, dans le cas où elle ne le serait pas , de lever à ses frais un régiment de cavalerie et d'aller se battre à sa tête conlre l'ennemi , et même contre son frère.

Cette dernière offre fut acceptée par le gou-

vernement et Nicolas Caracciolo s'empressa de la mettre à exécution.

Mais pendant que Manthoné usait de tous ses moyens militaires pour défendre la république^ le clergé de INaples recourait dans le même but à ses armes spirituelles : les prédicateurs redoublaient de zèle; les évêques Natali et Délia Terre menaçaient d'excommunication ceux qui ne se soumettraientpas au nouveau gouvernement, et le cardinal archevêque , fidèle à Ses sentimens patriotiques , publiait en sa qualité de primat , une lettre pastorale , dans laquelle il ordonnait 1.° de substituer dans toutes les prières de l'église le nom de la république à celui du roi ; 2 ,° de refuser toute absolution aux ennemis de la république , ou à ceux qui, connaissant des complots ou des dépôts d'armes, nlallaient pas les dénoncer au gouvernement. L'archevêque prenait soin aussi dans cette même lettre de démentir les proclamations du cardinal Ruffo , qu'il traitait d'imposteur, d'ennemi de dieu et de l'état, lui reprochant de prêcher le désordre, le meurtre, le pillage , au nom d'une religion de paix , de charité , de justice : cette lettre était terminée par l'excommunication en forme du cardinal RiuTo et de ses adhérens.

Ce mandement aurait pu produire un heureux résultat si le peuple napolitain eût été vraiment religieux ; mais, nous le répétons , son culte était matériel, sa foi subordonnée à ses passions , aussi , peu se soucièrent les royalistes d'être ou non excommuniés : ils n'en continuèrent pas moins à conspirer , tandis que Ruffo, pour ne point demeurer en reste à l'égard de l'archevêque , l'excommuniait à son tour.

Manthoné , ayant achevé tous ses préparatifs militaires, se disposait à partir, mais auparavant il voulut rassurer les esprits des habitans de la capitale par un grand déploiement de troupes : une revue fut ordonnée , au milieu de laquelle on devait fusiller les prisonniers faits sur les insurgés de Castellammare, et brûler leurs drapeaux. La garde nationale à pied et à cheval se forma sur deux files dans la belle rue de Toledo. La troupe de ligne se développa sur la place du Château-Neuf. Les prisonniers furent promenés devant les troupes, les mains liées derrière le dos, puis conduits sur la place du Château pour y attendre l'instant de leur supplice. Là, tandis qu'un vastebûcherdeslinéàbrûler les drapeaux du roi était apprêté , les malheureux prisonniers , pâles , tremblans , à genoux au pied de l'arbre de la liberté , attendaient , au

( 290 ) nombre de deux cent cinquante , que leur dernière heure fût sonnée.

Mais tout-à-coup un cri unanime s'éleva du sein de la foule des spectateurs : Grâce , grâce aux prisonniers! Ce cri fut exaucé : les fers tombèrent des mains de ces citoyens égarés } qui , dans le délire de leur reconnaissance^ coururent embrasser l'arbre de la liberté , aux cris mille fois répétés de vive la république !

En même temps une collecte se fit sur la place , et le montant en fut distribué aux prisonniers , qui, touchés de tant de générosité, s'enrôlèrent presque tous dans les troupes de la république, et s'offrirent à partir avec Manthoné.

Après cet acte d'une générosité qui honore les républicains , tous les officiers s'élancèrent sur les drapeaux du roi^ les mirent en pièces , aux cris de mort aux tyrans , en distribuèrent les lambeaux aux soldats qui les placèrent au bout de leurs baïonnettes. Ainsi finit, sans effusion de sang, une journée destinée d'abord au massacre de deux cent cinquante victimes.

Le lendemain , Manthoné confiant une moitié de sa division à Schipani qui devait tenir en échec le corps commandé par Sciarpa, marcha lui-même avec l'autre moitié à la rencontre

de Ruffo. Malheureusement l'insuffisance de ses forces fit échouer son plan. 11 battit, il est vrai , toutes les avant-gardes ennemies; mais, quand il arriva en présence de Ruffo , à la tête de cinquante mille brigands que dirigeaient des officiers habiles, et que soutenaient des troupes de ligne russes et anglaises et une nombreuse artillerie , il fut obligé de se replier sur Naples, harcelé sans cesse dans sa retraite, et contraint d'abandonner à l'ennemi ses bagages et ses canons.

A la nouvelle de cette retraite, Schipani , qui n'avait rencontré aucun obstacle dans sa marche , mais dont les efforts n'avaient pu empêcher la jonction de Sciarpa avec le cardinal, Schipani, disons-nous, se replia également sur Naples, et s'étant retranché sur un plateau ^ près de la torre dell' Annunciata , à huit milles environ de la capitale , il attendit les ordres du gouvernement.

Cette double retraite jeta la consternation dans IXaples dont la situation devint dès-lors très-critique. En effet, toutes ses communications avec les provinces étaient coupées; les Anglais bloquaient de nouveau son port; les vivres commençaient à manquer ; et tandis que le cardinal la menaçait d'une invasion qui de-

vait surpasser en ravages toutes celles que l'histoire a gravées en traits de sang dans ses pages , les lazzari se préparaient à prendre leur revanche sur les patriotes. Le pillage, le meurtre, la famine , telle était la perspective des malheureux Napolitains.

Les royalistes cependant, se croyant assurés d'un prochain triomphe, se préparèrent à en profiter: ils louèrent des maisons pour y déposer le butin aux jours du pillage ; ils marquèrent, la nuit, de croix rouges et noires, les demeures des patriotes qu'ils devaient égorger aux jours de la vengeance.

Cependant le courage des patriotes ne fit que se retremper au milieu de tant de périls : ils jurèrent de tenir tête aux lazzari , aux royalistes, aux Anglais, aux brigands de Ruffo ; de vaincre en un mot ou de s'ensevelir sous les ruines de JNaples ; toutes les sociétés patriotiques se réunirent en un seul corps , et choisirent pour général en chef Joseph Writz , citoyen Suisse ; ce choix fut approuvé par le gouvernement • les prisons et les bagnes furent minés , pour apprendre aux hommes de désordre que la plus légère tentative de révolte leur coûterait la vie ; le frère du cardinal Ruffo, ceux de Micheroux et de Dillon , l'évêque

( 29*> ) d'Avellino, et tous les individus dont les parens combattaient dans l'armée de la foi , furent conduits comme otages dans les forteresses; un tribunal révolutionnaire, qui devait juger sur un simple procès-verbal , fut établi et présidé par Vincent Lupo, avocat; tous les employés et les fonctionnaires, excepté les membres du corps législatif, ceux du pouvoir exécutif et les quatre ministres , furent obligés de se faire inscrire sur les cadres de la garde nationale mobile ; un appel fut fait à tous les hommes capables de porter les armes; des canons furent braqués sur les places du Petit-Port et du Marché, pour tenir en respect les lazzari^ tandis que Méjean, commandant de St.-Elme et de la garnison française , menaçait, dans une proclamation énergique, de bombarder Naples au premier mouvement insurrectionnel.

Le directoire ne s'en tint pas là : voulant frapper les esprits par une de ces solennités usitées dans les républiques anciennes au milieu de semblables circonstances , il déclara le «5 juin , avec tout l'appareil possible , que la patrie était en danger, et il invita tous les citoyens h s'armer pour la défendre. L'épouvante alors et la consternation se saisirent de tous les habitans paisibles qui n'appartenaient ni aux complots roya-

listes, ni aux clubs républicains; beaucoup d'entr'eux cherchèrent des retraites obscures pour s'y mettre à l'abri des périls qu'ils prévoyaient, et tous attendirent une catastrophe plus terrible que celle d'Altamura et de Cosenza.

Le gouvernement avait décrété qu'au moment où trois coups de canon seraient tirés , tous les individus appartenant aux sociétés patriotiques ou à la garde nationale devaient se rendre aux lieux fixés pour leur réunion ; que les fenêtres des maisons devaient être aussitôt fermées ; que tout individu n'appartenant pas aux corps ci-dessus désignés ^ et rencontré dans les rues une demi-heure après les trois coups de canon serait fusillé : enfin que trois autres coups de canon seraient encore tirés pour annoncer aux citoyens que la circulation était redevenue libre.

En effet, le 10 juin, à huit heures du soir, le canon d'alarme se fait entendre, et aussitôt un trouble extrême se répand dans la ville : tout ce qui n'est pas déterminé à combattre court s'enfermer dans les maisons, le reste prend les armes et se rend aux postes désignés par les chefs.

Ce n'était qu'une fausse alerte. Bientôt, "Writz, Manthoné et Bassetta se présentèrent

(*9it )

pour remercier les patriotes au nom du gouvernement , et après quelques paroles énergiques ils les congédièrent, en leur annonçant que le canon d'alarme n'avait été tiré que pour connaître le nombre des vrais patriotes , de ceux qui étaient décidés à mourir ou à vaincre.

Le lendemain matin, trois nouveaux coups de canon annoncèrent aux habitans que la liberté de circuler dans la ville leur était rendue : mais peu en profitèrent , tant avait été profonde la terreur qui s'était emparée des esprits timides.

Un résultat de ces mesures alarmantes que les patriotes n'avaient pas prévu, fut que le pain manqua un moment chez les boulangers. Les familles qui s'étaient renfermées dans leur maison, ne sachant pour combien de temps elles y seraient confinées , s'étaient approvisionnées en conséquence , et , quand la circulation fut rétablie , une foule de citoyens, qui n'avaient pas pris les mêmes précautions, ne trouvèrent plus de pain nulle part. Heureusement cette espèce de disette fut de courte durée , et les républicains, par leurs efforts et leur surveillance, y eurent bientôt remédié.

Cependant les deux lazzari qui faisaient partie du corps législatif , désireux d'aug-

menter le nombre beaucoup trop restreint des défenseurs de la patrie, étaient d'avis qu'on fît prendre les armes à la foule deslazzari, avec la précaution toutefois de renfermer dans les cbâteaux leurs femmes et leurs enfans , pour en faire les gages de leur fidélité : mais cet avis ne fut point adopté , sous le prétexte qu'on manquait d'armes ; seulement, on permit aux lazzari les plus connus par leurs sentimens républicains de se mêler dans les rangs de la garde nationale.

Le danger croissait d'heure en heure : le 12 juin , Ruffo ayant réuni ses deux corps d'armée , montant ensemble à soixante mille hommes, fit enfin ses dispositions d'attaque contre la ville , choisissant à l'imitation des Français , les trois points de Foria , de la porte Capuana et du pont de la Maddalena, où il commandait en personne. Les patriotes, de leur côté, se préparèrent à le bien recevoir , tandis que Caracciolo, armant sa flotille, se tint prêt à prendre en flanc la colonne dirigée contre le pont de la Maddalena.

Les préparatifs achevés de part et d'autre, on attendit au lendemain pour commencer le carnage et donner au monde le spectacle de la plus hideuse discorde civile.

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