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CHAPITRE XIX

Àltaque deRuffb, résistance des patriotes. — Mort d'Antoine Toscano. — La nuit du 12 juin 4799. — Combat dans les rues.

— L'armée de la foi prend possession d'une partie de la ville

— Ruses du cardinal Ruflb ; les miracles deSt-Antoine, pillage, dévastation, atrocités commises parles assaillans. — Détermination des patriotes; faits mémorables : trêve, service funèbre , et repas. — Capitulation. — Nelson et les Anglais; violation du traité, mort de Caracciolo. — Ferdinand arrive à Naples; scènes bideuses, décrets royaux; départ de Ferdinand; conduite de Méjean , commandant de St.-Elme. — Continuation des désordres et de l'anarcbie ; fêtes sur les vaisseaux anglais.

Le 12 juin 1799, a midi, une violente explosion se fit entendre à Naples; les maisons tremblèrent, les vitres se brisèrent, un cri d'épouvante fut poussé par les femmes et les enfans, les républicains coururent aux armes.

Le premier effroi passé, chacun ée demande quel est ce bruit et quelle en est la cause- Les uns prétendent que c'est le com-

mencement de l'attaque du château de l'Œuf par les vaisseaux anglais , les autres que c'est l'avant-coureur d'une éruption du Vésuve ; tous se trompaient.

A la distance d'un mille de la capitale, et sur la route du pont de la Maddalena à Portici, existait la petite forteresse de Villiena , dont la défense était confiée h une garnison calabroise. Le cardinal avait fait attaquer cette forteresse dès la pointe du jour, et la garnison , après avoir soutenu jusqu'à midi les efforts de plus de dix mille assaillans , après avoir épuisé tous ses moyens de défense , après avoir livré sur les remparts et dans l'esplanade un combat meurtrier, la garnison } disons-nous , réduite à une poignée de braves, succomba tout entière. Un seul survécut : c'était le commandant Antoine Toscano. Expirant, criblé de blessures ^ il eut la force de se traîner jusqu'à la poudrière de la forteresse, y mit le feu, et fit ainsi sauter lui , les remparts et les assaillans. Ce fut là l'explosion qui donna à Naples l'alarme dont nous venons de parler.

En même temps Louis Serio, âgé de soixante ans , avocat et poète célèbre , se faisait tuer en défendant un autre avant-poste , à la tête de tous les jeunes gens de son étude, qui, àl'exem-

( 301 ) pie des Calabrois de Villiena, préférèrent la mort à une retraite honteuse.

Après ces combats d'avant-postes , l'attaque devint générale sur tous les points. D'un côté, l'amour de la liberté opéra des prodiges ; de l'autre , l'espoir du pillage , la soif de la vengeance, poussèrent les masses à combattre avec un acharnement sans exemple. Pendant tout le jour j le sang coula à flots de part et d'autre. Le général Writz , quoique blessé dès le commencement de l'action , continua à opposer la plus belle résistance contre le front de la troupe du cardinal, tandis que Caracciolo , avec sa flotille, foudroyait ses flancs. Partout la résistance fut opiniâtre , vigoureuse; partout les républicains repoussèrent avec avantage les attaques des brigands , et rendirent douteuse l'issue du combat.

Tout-à-coup, plus de six mille lazzari tirant des caves les armes qui y étaient cachées , vinrent attaquer par derrière le corps de républicains qui défendait le pont de la Maddalena; mais cette attaque devint funeste aux lazzari ; la légion calabroise, se détachant avec quelques canons, alla à leur rencontre, les repoussa, les poursuivit jusque dans les maisons, en fît un

affreux carnage , puis retourna triomphante à son poste.

Vers les huit heures du soir, Ruffo, découragé de son peu de succès, étonné de ia résistance qu'une poignée d hommes opposait à ses masses profondes , ordonna la retraite sur toute la ligne, et reprit ses positions de la veille. Les répuhlicains de leur côté , laissant de nombreux détachcmens sur tous les points qui avaient été atlaqués , rentrèrent à Naples pour se reposer de leurs fatigues, et se tenir prêts le lendemain à recommencer le combat.

La nuit du 12 juin 1 799 était déjà avancée , un calme profond régnait àNaples, quand toutà-coup le cri de vive le roi se fit entendre dans les rues. Une foule nombreuse de lazzari armés les parcouraient sous les ordres de Gennaro Tausano. Ce Tausano était un riche propriétaire , le secret correspondant de Rufifo j et qui., pour éloigner tous soupçons, s'était fait inscrire sur les registres des sociétés patriotiques, et avait joué le rôle du plus exalté républicain.

Aux cris de vive le roi succédèrent les ordres d'éclairer tous les balcons, sous peine de mort. Ils furent assez exécutés pour que les lazzari pussent se reconnaître, se réunir et marcher en

bon ordre à l'attaque des détachemens républicains qui occupaient Foria , Capcdimonte et le pont de la Maddalena ; pendant ce temps le cardinal, averti du mouvement , attaquait de front les mêmes détachemens. Pris ainsi entre deux feux, les républicains , après avoir long-temps disputé le terrain, se frayèrent à la baïonnette un passage vers la ville, où ils portèrent la terreur et la mort parmi les lazzari qui encombraient les rues. La plus horrible confusion régna alors dans iNaples ; là, le régiment républicain des guides de Roccaromana , en se retirant, faisait retentir les rues des cris de vive la liberté, et sabrait les lazzari sur son passage; ici des patriotes isolés ou surpris étaient égorgés par les lazzari ; ailleurs la légion républicaine calabroise accouraitpour disputer la victoire aux royalistes; partout les patriotes qui avaient combattu le matin reprenaient les armes ; les uns se réunissaient à leurs postes, les autres enga' geaient le combat du haut des croisées : c'était un tumulte, un pêle-mêle, une confusion qu'il est impossible de décrire.

Les brigands de Ruflo, cependant, introduits dans la ville et guidés par les lazzari, commencèrent de tous côtés le pillage. La plus grande partie de la ville était dès-lors au pouvoir des

royalistes ; les patriotes , malgré leur courage surnaturel, ne tenaient plus que dans la rue de Toledo , la place de St.-Ferdinand , le palais royal devenu palais national , la rue de Sainte- Lucie , le couvent de Saint-Martin , et toutes les forteresses. C'est dans cette étroite enceinte que se trouvaient réunis les plus énergiques défenseurs de la patrie; c'était là le dernier vestige , le dernier espoir de la république agonisante.

Tel était l'état de la ville , quand la journée du 13 juin commença. Ce jour était celui du bienheureux St. -Antoine. Déjà, une foule d'actes abominables avaient été commis , dans plusieurs quartiers : mais le cardinal voulant ajouter au fanatisme sanguinaire et pillard de ses bandes, le fanatisme non moins pillard et sanguinaire des lazzari > imagina , pour les attacher sans retour à sa cause > de faire répandre parmi eux le bruit mensonger que les républicains étaient décidés à les pendre tous , s'ils parvenaient à repousser l'armée de la foi ; que déjà dans plusieurs endroits un nombre prodigieux de cordes avaient été préparées, et que la révélation lui en avait été faite par le bienheureux St. -Antoine, dont le patronage avait assuré la victoire aux roya-

listes : puis, se rappelant que la populace quoique crédule veut être persuadée par des faits matériels , il fit exposer des tableaux dans lesquels on voyait St.-Autoine, tenant à la main une énorme quantité de cordes , et le cardinal écoutant à genoux ses révélations. En même temps la statue du saint, dans toutes les églises, fut couverte de ces fameuses cordes : plusieurs endroits en furent remplis; enfin, une prime de six ducats fut promise pour chaque tête de patriote. Il n'en fallait pas davantage pour enflammer des imaginations déjà exaltées. Des hordes de furieux se répandirent dans la ville pour chercher les cordes et les patriotes. La première victime innocente de la ruse infernale de Ruffo fut un malheureux boucher appelé Cristofaro. On trouva chez lui une grande quantité de cordes dont il faisait usage pour son métier , et dans un clin d'œil il fut coupé en morceaux , et sa tête mise parmi les cordes au bout d'une baïonnette.

Cette vue augmenta la rage des lazzari et accrédita la fable de Ruffo , qui bientôt donna lieu à des scènes affreuses.

Toutes les maisons des riches furent pillées, dévastées, un grand nombre furent incendiées. Ni les vieillards , ni les femmes , ni les enfans ,

ne furent épargnés ; l'insulte , la violence , la mort furent le partage de tout ce qui tomba sous les mains de ces cannibales. Des hommes estimés qui seulement avaient porté l'uniforme de la garde nationale , des prêtres , des moines qui avaient prêché l'égalité , furent dépouillés de leurs vêtemens, puis attachés nus à la queue d'un cheval , et traînés par toute la ville ; ou bien meurtris de coups , couverts de blessures, ils étaient roulés , pour ainsi dire , jusqu'au pont de la Maddalena. Là, on les achevait en leur coupant la tête qu'on courait porter au cardinal, qui, fidèle à sa parole, payait la prime promise , et encourageait les assassins h continuer leurs recherches, à découvrir les patriotes, à servir ainsi la cause de Dieu et du roi.

Les femmes subirent un traitement pareil. Les belles duchesses de Cassano et de Popoli , les deux quêteuses républicaines, M. mes de Santo Felice et de Salonne, plusieurs autres encore, furent promenées parles rues dans l'état de nudité le plus complet , et sans que leur beauté, leurs prières , leurs larmes pussent fléchir la férocité de leurs persécuteurs, qui se faisaient un plaisir de meurtrir leurs membres délicats , et de les exposer sans voile aux regards de tous.

Pagliuchella et Michel de Lando, ou le fou , ces deux chefs du peuple qui avaient combattu contre les Français,, ces deux hommes adorés jadis par les lazzari, furent non seulement massacrés par eux pour avoir accepté des emplois républicains, mais encore leur chair pantelante fut achetée à prix d'argent comme un aliment rare et exquis.

Cet exemple d'un cannibalisme incroyable de nos jours, ne fut pourtant pas le seul dans cette funeste époque. Tandis que Mammone se plaisait à voir supplicier les patriotes et à boire leur sang , des feux étaient allumés au milieu des places par les lazzari 3 qui venaient y faire rôtir les cœurs et les foies de leurs victimes pour les dévorer ensuite. Enfin, on raconte de Reggio Rinaldi , de ce curé de la Scalea , qui avait, le premier, dans la Calabre, levé l'étendard de la révolte , qu'il trouvait un goût délicat au pain couvert d'une couche de graisse humaine.

Et qu'on ne pense pas que nous racontions ici des fables inventées par un aveugle esprit de parti , et acceptées comme vraies par une populace ignorante et crédule : sans doute l'imagination napolitaine a pu broder sur les détails de ces horribles scènes; mais elle n'a point

in venté le fond, qui malheureusement n'est que trop vrai ; de nombreux témoignages l'attestent. Nous n'en citerons que trois :

Fox, l'illustre Fox, en appelant l'attention du gouvernement anglais sur les maux que les Napolitains avaient soufferts en 1799, a la restauration des Bourbons , déclara en plein parlement qu'à cette époque la chair même des victimes avait été dévorée par les amis de ï ordre social et moral (*).

« On pendait , dit un autre Anglais (**) dans sesmémoires, on étouffait, ou l'on faisait dévorer par des chiens nombre de personnes qui étaient ou que l'on supposait avoir été du parti des Français. On mit à mort toutes celles qui composaient les familles des membres du gouvernement. Outre plusieurs négocians , quarante citoyens de Naples, jurisconsultes ou médecins, furent brûlés vifs. Les duchesses de Cassano et de Popoli, avec plusieurs seigneurs, furent traînés par les rues et jetés dans les flammes ; les marquises de Capreglia , de Roso , de Flomarino, de Battiloro, de Auletta, le duc

(*) V. le discours de Fox à la chambre des communes, en 1801.

{**) V- M. Ritchie ; Mémoires politiques et littéraires*

d'Accadia , le prince de St.rongoli , furent massacrés, ainsi que toute leur famille ; on pilla leurs maisons ^ puis on y mit le feu. En un seul jour, des jeunes gens des meilleures familles et quelques moines de Monte-Oliveto , qui tous , au nombre de quatre-vingt-cinq, s'étaient retirés dans un couvent^ subirent le même sort, »

Un écrivain russe , un membre de cette famille si fatale aux Czars , le comte OrlofF , en parlant de l'époque que nous décrivons , s'exprime ainsi : m Voici le dénouement d'un de » ces drames politiques dont l'Italie a été le

» théâtre Il n'exista plus dès-lors dans la

» grande ville de INaples que deux classes de )> personnes , celle des bourreaux et celle des » victimes. Ces dernières étaient ou mises en » pièces , et dévorées toutes palpitantes par une » foule de cannibales , ou traînées par les rues, » puis, mortes ou mourantes., jetées dans les bû- » cbers allumés sur les places publiques (*). »

Toutes ces horreurs ^ dont le récit soulève à la fois d'indignation et de dégoût, se prolongèrent long-temps, et furent accompagnées par des actes de la plus infâme lâcheté, du plus ignoble

(*) V. Orloiï, Mémoires historiques sur le royaume de Naples,

égoïsme ; l'ami devint le dénonciateur de son ami; la porte de l'épouse, du frère resta souvent fermée au mari, au frère qui cherchait un asile; et un père (nous avons de la répugnance à le raconter) 3 un père , pour se sauver de la mort , accusa son fils innocent, le dénonça comme républicain , et le vit massacrer devant ses yeux sans aucune émotion.

Malheur à quiconque avait exercé la noble fonction de père ou mère des pauvres, qui avait secouru l'indigence au nom de la patrie ! il vit sa maison pillée , dévastée, et expia au milieu des tortures une vie de déjoûment et de privations.

Il n'y avait pas d'asile assez ignoré pour soustraire les victimes aux recherches de leurs persécuteurs. Quelques patriotes avaient cru échapper au péril en courant se cacher dans les anciens aqueducs de la ville ; mais obli" gés , faute de nourriture , d'en sortir le soir pour aller disputer aux chiens les alimens immondes qu'ils trouvaient dans les boues des rues , ils furent bientôt observés , suivis , découverts , et les lazzaris , sans pitié , les égorgèrent aux cris de vive saint Antoine ! vive la sainte foi ! Mais revenons à la situation des partis à la suite de la matinée du 15.

Les républicains qui occupaient une partie de la ville et les forteresses continuaient h combattre ; ils espéraient que la colonne de Schipani^ forte de trois mille hommes, et qui occupait la Torre de l'Annunziata , viendraient les dégager ; ils espéraient aussi que les bandes indisciplinées de Ruffo se fatigueraient d'un combat prolongé^ et leur fourniraient l'occasion de rentrer en possession de toute la ville.

En attendant , le corps législatif continuait ses séances dans le Palais JNational comme au temps du plus grand calme • ses membres conservant jusqu'à la dernière heure la modération qui les distinguait, repoussèrent hautement la proposition faite par quelques patriotes d'envoyer au cardinal les têtes des otages renfermés dans les châfeaux , comme la juste représaille des atrocités commises par son armée ; ces dignes citoyens voulaient rester purs de tout acte sanguinaire, et préserver la république napolitaine de toute tache, même en présence des forfaits multipliés des royalistes.

Cependant plusieurs tentatives faites par Fra Diavolo e Sciarpa pour gagner du terrain sur les patriotes, avaient été repoussées avec perte. En vain une grêle de balles sillonna plusieurs jours la ville , Fra Diavolo et Sciarpa durent re~

noncer à leur entreprise , et se dispersèrent pour prendre de nouveau part au pillage. Celui-ci en effet n'avait pas discontinué , grâce aux lazzari et aux paysans des environs delà capitale, qui étaient venus glaner sur les pas des brigands de Ruffo.

La retraite de Fra Diavolo et de Sciarpa , et les désordres qui régnaient parmi toutes les troupes du cardinal , décidèrent les patriotes k rappeler le corps de Schipani, et k tomber, avec toutes leurs forces réunies, sur les royalistes déjà presque tous dispersés ou livrés à de dégoûtantes orgies. L'avis en fut ouvert au sein du corps législatif , puis approuvé par le pouvoir exécutif et par tous les patriotes présens.

Mais pour exécuter ce plan , il fallait entrer en communication avec Schipani et avec le corps de républicains qui occupait le couvent Saint-Martin. Or , on ne pouvait le faire qu'à travers les lignes royalistes. Dominique Cirillo alors , ainsi que Marius Pagano et François Conforti, l'un président, les deux autres membres du corps législatif, proposèrent k l'assemblée de se dévouer à cette périlleuse mission. Leur offre généreuse fut couverte dapplaudissemens ; mais tous les jeunes membres la repoussèrent, déclarant qu'il n'appartenait

( 3*3 ) qu'à eux d'affronter de tels dangers. Les trois nobles vieillards insistèrent en vain ; il fut décidé que. le sort désignerait ceux d'entre les jeunes membres de l'assemblée qui auraient l'honneur de se dévouer pour le salut de tous. Les deux courageux citoyens a qui échut cet honneur réussirent dans leurs tentatives, et les patriotes se bercèrent de l'espérance que le lendemain Naples serait délivrée de ses ennemis.

En effet, le 17 juin, dès l'aube du jour, Schipani rangea sa division en bataille , ranima le courage de ses soldats par une courte et véhémente allocution , leur fit renouveler le serment de mourir pour la république , et se mit en marche.

Mais Schipani , patriote dévoué , manquait d'expérience militaire : au lieu de prendre des chemins détournés, il se dirigea par la route de Portici , qu'il savait occupée par des Pvusses , des troupes de ligne , garnie de canons , et dont les habitans étaient tous dévoués à la royauté. Bientôt enveloppé, cerné, il opposa inutilement une opiniâtre résistance , sa division fut écrasée par le nombre , et Schipani luimême resta sur le champ de bataille.

En vain a Naples , tous les patriotes avaient

( 31* ) pris les armes , et tournant les yeux vers la campagne, attendaient l'arrivée de la colonne ; en vain ils expédièrent des messagers pour kâler sa marche : ce ne fut que vers le soir qu'on apprit sa complète destruction. Décidés alors à tenter seuls un coup de main contre les royalistes , les patriotes se réunirent à minuit sur la place du Vasto , et marchèrent contre les batteries de la Villa-Réale, dont le feu pouvait faire beaucoup de mal au fort de l'OEuf : l'attaque réussit ; après quelques coups de fusils tirés de part et d'autres , une charge a la baïonnette renversa tout obstacle ; la garde albanaise fut culbutée, les canoaniers furent tués sur leurs pièces, les parapets démolis et les canons encloués, malgré le feu terrible des frégates anglaises embossées et auxquelles le commandant des batteries était allé demander du secours.

Encouragés par ce succès , les patriotes marchèrent immédiatement contre les bataillons albannais, cantonnés dans la rue de Chiaja, les assaillirent , les défirent., et les jetèrent en désordre dans les positions occupées par les troupes de Fra Diavolo } au milieu desquelles leur présence vint répandre l'épouvante.

Les républicains satisfaits de ces deux expé-

ditions retournèrent à leurs postes et reprirent la défensive.

Cependant le cardinal , convaincu que ses bandes, déjà chargées d'or et de dépouilles précieuses, n'iraient plus au combat avec le même enthousiasme; prévoyant les conséquences probables d'une défense désespérée de la part des républicains ; désireux enfin de soumettre entièrement la ville avant l'arrivée du roi Ferdinand , dont le départ de la Sicile avait été annoncé, le cardinal, disons-nous se décida à parlementer avec les républicains , et leur proposa une trêve pendant laquelle on s'entendrait sur les termes d'une capitulation, offrant de faire cesser aussitôt le pillage et les meurtres.

L'offre d'une trêve fut acceptée par les républicains , mais ils se refusèrent à négocier aucime capitulation avec un ministre des Bourbons de tapies , si bien connus par leur manque de foi aux traités, par leur mépris de tout droit des gens ; ils aimèrent mieux s'en rapporter aux commandans russes, turcs et anglais, et demandèrent à ne traiter qu'avec eux des termes de la capitulation, termes qu'ils se réservèrent le droit de dicter.

En attendant la décision définitive du cardinal , les patriotes profitant de la trêve qui

leur était accordée , se réunirent sur la place Royale. Là, un service funèbre , en l'honneur des républicains morts pour la liberté, fut célébré par l'évêque Délia Torre avec toute la pompe possible dans de telles circonstances ; et après le service , un repas national fut donné à tous les patriotes présens. Ce repas et ce service furent les deux derniers actes de la république parthénopéennne !

Le lendemain , les parlementaires royalistes apportèrent les adhésions des généraux étrangers aux articles préliminaires de la capitulation, et les bases suivantes, dictées par les républicains^ furent aussitôt acceptées par le cardinal et ses alliés.

1 .° Entier oubli de tous les actes exécutés pendant la révolution ;

2.° Liberté complète pour les patriotes de rester dans le royaume , ou de se rendre en France sur des bàtimens neuties; les personnes et les propriétés des citoyens compris dans la première catégorie , garanties et respectées sans que le gouvernement pût inquiéter les unes ou confisquer les autres, sous aucun prétexte : les propriétés des citoyens qui préféraient se rendre en France seraient administrées en leur nom.

( 317 ) 3.° Les mêmes conditions seraient communes à tous les prisonniers faits par les républicains , sur les troupes royales et leurs alliés , même avant le blocus de la forteresse (*).

(*) A oici le texte original de la capitulation :

1.° Il castello nuovo, e quello dell'ovo , saranno rimessi nelle mani del comandante délie truppe di S. M il re délie due Sicilie , e di quelle dei suoi alleati il re d'Inghilterra , l'imperadore di tutte le Russie , e la Porta ottomana, con tutte le munizioni da guerra, e da bocca, artiglieria , ed effetti di ogni specie , esistenti nei magazzini di cui si formera inventario dai commissari respettivi dopo la firma délia présente capitolazione.

Art. 2. Le truppe componenti, le guarnigioni, conserveranno i loro forti lino che i bastimenti di cui si parlera qui appresso , destinati a transportais gl'individui , che vorranno andare a Tolone saranno pronti a far vêla.

Art. 3. Le guarnigioni usciranno cogli onori di guerra , armi bagaglie , tamburo battente , bandière spiegate, miccia accesa e ciascuna con due pezzi d'artiglieria, esse déporranno le armi sul lido.

Art. 4. Le persone , e le proprietà mobili, ed immobili di tutti gT individui componenti le due guarnigioni , saranno rispettate , e garantite.

Art. 5. Tutti b suddetti individui potranno sciegliere d'imbarcarsi sopra i bastimenti parlamentar j ; che saranno loro présentati per condurli a Tolone , o di restare in NapoU senza essere inquiétati ne essi , ne le loro famiglie.

Art. 6. Le condizioni contenute nella présente capito-

Se reposant sur la foi de cette capitulation, qui se trouvait signée non seulement parle cardinal Ruffo, comme vicaire-général du roi des Deux- Siciles, mais encore par Foote, commandant de la flotte britannique 9 au nom du roi d'Angleterre; parle général commandant les troupes russes au nom de son empereur , et par l'émir albanais , commandant celles du grand seigneur, les républicains évacuèrentles forteresses et déposèrent les armes , les uds pour se

lazione sono comuni a tutte le persone dei due sessi rinchiuse nei forli.

Art. 7. Le stesse condizioni avranno luogo riguardo a tutt' i pi jgionieri fatti sulle truppe repubblicane dalle truppe di S. M. il Hé di Sicilia, e quelle dei suoi alleati nei divers! combattimenti , cbe lianno avuto luogo prima dei blocco dei forti.

Art. 8. I signori Arcivescovo di Salerno, Micheroux ; Dillon, cd il Vescovo d'Avellino , saranno rimessi al comandante dei forte St.-Elmo, ove resteranno in ostaggio , fino a cbe non sia assicurato l'arrivo a Tolone dgl'individui , die vi si mandano.

Art. 9. Tutti gli altri ostaggi, e prigionieri di stato rincbiusi nei due forti saranno rimessi in bbertà subito dopo la fuma délia présente capitolazione.

Art. 10. Tutti gli articoli délia présente capitolazione non potranno escguirsi, se non do^o cbe sr.ranno stati interamenté approvati dal comandante dei forte St.-Ehno. — Signati , etc.

( 319 ) retirer au sein de leurs familles, les autres pour s'arracher par un exil volontaire au spectacle de l'esclavage de leur patrie que tous leurs efforts n'avaient pu maintenir libre.

Déjà , conformément aux stipulations précédentes, une première flotille remplie de républicains était partie pour la France ; déjà la seconde appareillait, et la troisième,, sur laquelle les républicains des provinces devaient s'embarquer, était réunie, lorsque la flotte anglaise, commandée par Nelson , parut dans le golfe de Naples^, et y parut comme le signal du parjure et de l'infamie.

La reine Caroline , instruite de la capitulation accordée aux républicains , et craignant de voir s'échapper pour elle l'occasion de la vengeance, avait expédié en toute hâte, auprès de Nelson, Emma Lyona, sa maîtresse, avec un message qu'elle résuma dans ces paroles : « J'aimerais mieux perdre les deux royau- ■) mes que de capituler avec des rebelles. »

La mission d'Emma Lyona obtint un plein succès. Nelson, dès son arrivée, fit publier au nom du roi Ferdinand un arrêté portant :

1.° Que S. M. ^ieiliennei n'avait jamais eu l'intention de capituler avec des rebelles; 2.°

que le cardinal n'avait point été investi d'un semblable pouvoir. Il ordonnait; en conséquence, que tous les rebelles fussent emprisonnés et jugés, déclarant qu'ils n'avaient rien à espérer de sa clémence.

Cet arrêté jeta la consternation et l'épouvante dans la ville. Le pillage, les désordres , les meurtres recommencèrent aussitôt. En vain quelques patriotes se présentèrent à Nelson pour réclamer sa protection , au nom de la foi des traités, garantie par un officier-général anglais. Nelson répondit qu'il présenterait leurs réclamations au roi des Deux-Siciles , le seul qui eût le droit de juger le mérite ou les crimes de ses sujets.

En même temps, l'amiral anglais^ toujours à l'instigation de la digne confidente de Caroline, faisait arrêter les bâtimens prêts à partir pour la France , s'emparait des républicains , les chargeait de fers , et les jetait dans la cale des vaisseaux ; il envoyait aussi des barques légères à la poursuite de ceux qui étaient partis , avec ordre , si on les atteignait , de les ramener à Naples.

Le sang commença bientôt à couler , et ce fut à un ressentiment particulier que fut immolée la première victime.

Caracciolo, que tout JNaplcs respectait pour ses talens, son courage, son noble désintéressement^ Caracciolo avait, un soir, dans les salons de la cour , arraché sa fille Cécile du cercle qui entourait Emma Lyona, craignant de la voir profanée par le contact impur de la courtisane. Cet outrage n'avait pas été oublié : la vie de Caracciolo fut demandée par la vindicative Emma Lyona à JNelson, qui la lui accorda. Un prix fut promis h celui qui découvrirait la retraite de Caracciolo , et ce vertueux citoyen , trahi par ses domestiques , fut amené de sa campagne de Marano à bord du vaisseau amiral , où un conseil de guerre réuni à la hâte , sous la présidence du comte de Thurn , officier au service du roi des Deux-Siciles , le jugea ou plutôt le condamna sans l'entendre. Une sentence de mort fut prononcée contre Caracciolo, et une demi-heure après , son corps inanimé pendait à la vergue d'une frégate.

Ainsi termina sa carrière le prince François Caracciolo^ amiral napolitain, ministre delà marine sous la république, homme de mœurs simples , d un grand mérite , d'une rare humanité.

Sa morl fut cligne de toute sa vie. Deux minutes avant de marcher au supplice , il s'occu-

paît à décrire, pour les élèves de la marine napolitaine , les procédés supérieurs de la construction nautique des Anglais ; et comme le matelot qui devait serrer le nœud fatal se prit à pleurer, Caracciolo , avec ce calme et cette douceur qui ne l'avaient jamais abandonné , s'efforça de consoler son bourreau.

Emma Lyona , cependant, que la vue du cadavre de Caracciolo fit sourire , obtint pour dernier outrage qu'il fût jeté a la mer- et quand le roi Ferdinand arriva dans le golfe , le premier objet sur lequel il put jeter les yeux fut le corps livide de l'amiral , de son ancien ami , qui flottait sur les vagues. Ferdinand le vit en effet , le reconnut , et il n'eut pas la pudeur d'ordonner que quelques honneurs funèbres fussent rendus à celui qui l'avait long-temps servi.

Mais ce que le roi de Naples négligea d'ordonner , les pauvres matelots de Sainte-Lucie, ceux que Caracciolo avait souvent secourus dans leurs besoins, surent l'exécuter. La nuit, à la faveur des ténèbres, ils retirèrent son corps du sein des flots , le renfermèrent dans un cercueil , et 1 enterrèrent , avec une doideur sincère et un profond recueillement, dans le cimetière de leur paroisse.

A l'arrivée de Ferdinand, les Napolitains Crurent que l'anarchie et les desordres allaient enfin cesser ; ils se trompaient. La présence du roi ne fit qu'enhardir la populace, et sa fureur ne connut plus de bornes. Des troupes de furibonds visitèrent de nouveau les maisons pour y découvrir les patriotes ou les riches, et les conduire, non plus devant le cardinal, mais devant le roi lui-même , qui était demeuré sur le vaisseau anglais le Royal George.

« Le roi , dit un historien contemporain et » notre compatriote (*), le roi qui 9 jusqu'à son )> départ de Naplcs } avait été insouciant et » lâche, se montra, dès son retour , farouche » et cruel. Celui qui connaît 1 histoire des » hommes sait que ces deux caractères se ren- ;j contrent et se confondent souvent dans un » même individu. Il vit^ on pourrait presque )) dire, il savoura, du haut du navire qu il mon- » tait , les scènes de pillage et les massacres de » la capitale. Tous les malheureux que la po- » pulace arrêtait étaient conduits devant lui , » et lui étaient présentés tels qu'ils se trou- » vaient en ces affreux momens, c'est-à-dire

(*) Cuoco memorie sulla rivoiuziorie dcî 1779. Edizione di Jlilano.

» conseillées et conduites par lady Hamilton , » d'infâme mémoire , qui prostitua l'honneur » du faible Nelson et de toute la nation an- » glaise ; par ce même Nelson qui prouva au » monde combien le courage militaire est au- » dessous du courage de l'honnête homme ; » par le ministre - courtisan Acton , le lâche » favori de Ferdinand et de Caroline ; enfin , » par Fiore , Guidobaldi , Antoine la Rossa , » Damiani , Sambuti , et par le plus scélérat de » tous, le sanguinaire Speziale, ces juges- » bourreaux , le rebut et l'exécration de la nan ture humaine, qu'il fallait toute la sagacité » d'un gouvernement à Vorientale pour dé- » couvrir, et toute la corruption des cours pour m former. »

A la formation de la junte succéda le décret des catégories , décret qui punissait de mort et de confiscation les actes déjà accomplis, et consacrait ainsi l'infâme principe delà rétroactivité. En voici les principales dispositions :

Seront punis de mort et de la perte de tous leurs biens ,

1 .° Ceux qui ont été employés pendant le gouvernement républicain ;

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