CHAPITRE PREMIER
Etat de l'Italie à l'époque où éclata la Révolution française.
L'Italie , au déclin du dix-huitième siècle, était divisée en onze états différens. Quatre de ces états avaient des institutions fixes et un gouvernement républicain : les sept autres obéissaient a des princes, mais leur autorité était limitée , jusqu'à un certain points par les lois que sanctionnaient les représentans du clergé et des villes libres, ou, par des usages antiques, que les siècles et les princes antérieurs avaient consolidés, et qui constituaient
une sorte de droit public dont personne n'osait, méconnaître la puissance.
Venise s'offrait en première ligne parmi les républiques. Ce rang elle le devait à la mémoire de ses bauts faits , à la sagesse supposée de son gouvernement., que n'avait pu ébranler les outrages des siècles , la ligue de Cambray , ni les efforts furieux des Turcs. Mais Venise était demeurée stationnaire au milieu du monde en progrès ; le joug intolérable de son aristocratie et les continuelles persécutions produites par sa loi des suspects , avaient déjà séparé le peuple de la noblesse ; l'un aspirait après des réformes ; l'autre ne demandait qu'à consolider sa puissance et à consumer en paix , réfugiée dans ses lagunes et au sein de ses palais de marbre , des richesses immenses.
A Gènes on retrouvait plus de principes de •vie , moins déloignementpour le progrès , mais les mêmes causes de dissension existaient entre le peuple et la noblesse.
Sur le sommet du Mont-Titanien fleurissait la république de Saint-Marin (*) . Heureux état qui vit impunément ? grâce à sa pauvreté , les
(*) Toute la population de Saint-Marin ne dépasse pas dix mille habitans.
orages politiques gronder autour de lui ! Simulacre de la république romaine , Saint-Marin possède comme elle des consuls , des tribuns , un sénat composé des chefs de familles. Ni l'ambition de la renommée , ni celle de la fortune n'agitent là les esprits ; le consul quitte la charrue pour la toge , les travaux des champs pour les soucis du pouvoir. Exemple de simplicité et de désintéressement unique dans l'Europe moderne !
Lucques était l'asile de la paix , et ses campagnes fertiles la maintenaient dans l'abondance. Un sénat dirigeait les affaires publiques, veillant avec zèle aux besoins des citoyens , dont la vie s'écoulait au sein des loisirs , de la tranquillité et de la joie. Malheureusement la république de Lucques n'était ni assez petite pour échapper a l'œil de ses ambitieux voisins., ni assez grande pour résister à leurs attaques. Elle devait succomber devant le souffle dévastateur qui bouleversa l'Italie , et elle devint en effet la propriété héréditaire des princes qu'il plut à ses ennemis de lui imposer.
Un infant d'Espagne régnait à Parme et à Plaisance , où de vieilles coutumes plutôt que les lois, garantissaient les paisibles habitansdes abus du pouvoir.
Modène était gouvernée de la mémo manière par la maison d'Esté , et n'était point comme aujourd'hui foulée aux pieds par un nouveau Mézence.
En Toscane régnait Léopold Ier, prince instruit et ami des réformes. Depuis les Médicis jusqu'à lui , les Toscans , peuple le plus paisible de l'Italie , pouvaient compter une série de ducs dont les efforts avaient toujours eu pour but le bonheur de leur patrie. L'aisance où vivaient les cultivateurs , la courtoisie qui caractérisait la noblesse , l'instruction du clergé , la presque liberté dont jouissaient la presse et la pensée , étaient leur ouvrage. Florence , grâce à eux, était devenue l'asile des beaux arts, des sciences, et sur la tombe des Galiléi, des Michel- Ange , des Machiavel , ces trois grands génies des siècles antérieurs , venaient s'inspirer Alfieri, Canova , Monti , ces trois grands génies du siècle présent.
Un prince étranger gouvernait le duché de Milan \ et quoique ce prince fût Joseph 11 , Forgueil national n'en était pas moins humilié ; tous ses efforts ne purent lui concilier ni la confiance ni la sympathiedes Milanais. Ils obéissaient , mais la rage dans le cœur.
Le Piémont était depuis plusieurs siècles sous
le joug de la maison de Savoie, qui n'avait point eu encore pour eliefs, grâce au ciel , ni un Charles-Félix , ni un Charles-Albert, dont il suffit de prononcer les noms pour retracer à l'esprit toute une hideuse histoire de parjures et de crimes.
Sur le tronc pontifical était assis Pie VI , homme de mœurs irréprochables , mais d'un caractère dépourvu de fermeté : il succombait sous le poids de l'âge et des infirmités. Le collège des cardinaux , ces harpies déguisées sous la pourpre, administrait toutes les affaires temporelles et spirituelles , confondant le sacré et le profane , trafiquant pour leur compte d'une religion toute de paix et de charité , spoliant les peuples pour nager dans le luxe et les plaisirs que des vœux solennels leur interdisent.
Les destinées du royaume des Deux-Siciles, n'avaient rien de commun avec le reste de l'Italie.
Tombées sous la domination de Charles V parla force des armes , les Deux-Siciles étaient restées près de deux siècles la propriété de l'Espagne ; propriété administrée par des vice-rois qui employaient tous les moyens d'opprimer la nation et de faire prévaloir chez elle les usages et les lois espagnoles. De-là , la violation de la charte constitutionnelle accordée par Charles V,
des troubles interminables , tous les vices de l'organisation féodale , la ricbesse des couvens , l'emploi de tous les modes connus de corruption et d'extorsion , la confusion et le désordre de toutes les branches du gouvernement , enfin les efforts continuels du pouvoir pour faire descendre la population des Deux-Siciles au niveau de fanatisme et de barbarie où végétait celle de l'Espagne.
La guerre de la succession et le traité d'Utrecht mirent fin à une partie de ces maux ; et le royaume des Deux-Siciles fut séparé de celui de Castille , quoique placé sous le sceptre d'un membre de la même famille.
Charles III , qui régna plusieurs années , secondé par le zèle d'un sage ministre , le marquis Tanucci (*), avait essayé d'extirper les abus, de diminuer les souffrances , que la nation ne supportait qu'avec impatience. Mais les bonnes intentions de ce monarque rencontrèrent deux résistances formidables dans la noblesse et le clergé. Cependant il réussit à chasser les jésuites, ces ennemis des peuples et des rois.
Appelé ensuite par droit d'hérédité à monter sur le trône d'Espagne , il laissa celui des Deux-
(*) Ce ministre était Toscan.
Siciles an second de ses fils,, qui, âgé de sept ans, fut proclamé roi sous le nom de Ferdinand IV, tandis qu'un conseil de régence fut chargé du gouvernement pendant sa minorité.
C'est à cette époque que remonte pour Naples la longue période de malheurs continuels que ni le temps ni les révolutions n'ont pu encore interrompre.
Charles , en quittant le royaume qu'il avait long-temps gouverné, voulut dans sa sollicitude pour le peuple des Deux-Siciles lui assurer encore pour long-temps une sage administration : et pour y réussir, il imagina ( singulière conception) d'ordonner que l'éducation du jeune roi fût entièrement négligée , et que toutes les règles de conduite dans les affaires lui vinssent de l'Espagne. Fatale condition des peuples d'être également victimes de l'amour ou de la haine de leurs rois ! d'être plutôt gouvernés par leurs passions que par les lois et la justice éternelle î
Ferdinand fut donc condamné à végéter dans l'ignorance des usages , des coutumes, des arts de sa patrie ; et rien ne fut épargné pour qu'il devînt le parfait modèle des Lazzaroni.
Cependant le ministre que Charles avait placé à la tête de la régence continuait à marcher dans la voie des réformes , favorisant
( 18 ) l'émancipation des communes , protégeant les sciences , humanisant les seigneurs féodaux , en les attirant dans la Capitale, en les contraignant à s'y dépouiller de leurs rudesses , à s'y dégoûter de leurs vieux châteaux , repaires de toute espèce de crimes. ,
Telle était la situation politique de l'Italie dans les dernières années du dix-huitième siècle. Il nous reste à examiner quelle était sa situation morale ; vers quel but tendaient ses populations diverses.
Il y a dans l'histoire de l'humanité en général , comme dans celles des nations en particulier, une période qui semble , aux yeux de l'observateur superficiel , s'étendre ou se rétrécir selon le mouvement des révolutions sociales, mais qui, aux yeux du philosophe, est le résultat d'une loi morale, invariable, indestructible , celle du progrès. L'univers entier lui obéit , et quand les phénomènes qui en résultent semblent disparaître un moment , c'est pour se reproduire bientôt avec un nouvel éclat. Car si cette loi abandonne une contrée, c'est pour agir avec plus de puissance sur une autre , jusqu'au moment enfin où , réunissant tous les peuples sous son empire, elle sera consacrée pour tous d'une manière uniforme et durable.
Or cette loi dominait l'Europe au dixhuitième siècle , siècle de vie , de lumière , présage manifeste du prochain perfectionnement de l'espèce humaine.
Le souffle du progrès n'inspirait pas seulement les philosophes et les novateurs Français , il inspirait encore ceux de l'Italie qui avaient aussi leur révolution à faire: à la voix des Mirabeau, des Voltaire, des d'Alembert, répondaient comme un écho, celle du marquis de Beccheria dans son éloquent traité des délits et des peines , celle du chevalier Charles Filangiéri dans sa science de la législation. De ces deux ouvrages allait sortir une révolution : un nouveau droit public se levait pour l'Italie; les prérogatives de la noblesse féodale étaient foudroyées par les nobles eux-mêmes : grand exemple de philantropie et d'équité! les hommes regardés jusqu'alors comme des choses reprenaient leur rang ; le vent de la raison balayait la poussière du moyen âge, et la force faisait enfin place à la justice.
C'était encore pour protéger les droits du citoyen , que Léopold de Toscane publiait son code , et qu'il faisait faire à l'humanité un pas immense en abobssant la peine de mort.
Plus tard, dans cette même Toscane, un
monseigneur de Ricci de Pistoja (*) réclamait l'antique indépendance du clergé, Fobservance de là religion primitive, et, condamnant la suprématie romaine , il s'associait aux plus illustres ecclésiastiques de sa patrie. C'est alors que le synode de Pistoja proclama de nouveau les maximes oubliées de Giannoni , de ]\ani et de Sarpi.
Le clergé de Parme et de la Lombardie entendit cet appel • il défendit l'intégrité des droits temporels , leur indépendance complète de la prééminence , que l'église ? dans des temps de barbarie et d ignorance , avait usurpée en violant tous les préceptes de l'évangile. Une lutte semblable s'élevait dans le royaume de Naples. Capecelatro, monseigneur de Tarente, homme qui joignait à des mœurs élégantes une immense érudition , et un François Confort i , professeur du droit de la nature et des gens, faisaient entendre les mêmes idées. Ils démontraient dans leurs écrits la futilité et le ridicule de la présentation de la fameuse Haquenée , exigée par les papes comme une preuve de leur souveraineté sur le royaunc de Naples.
(*) "V . de Potter ; vie de Scipion de Ricri , tvéqut de Pistoja.
Protecteur, comme Filangiei 1 , de I humanité et de 1 indépendance des peuples , François Marins Pagano publiait ses essais politiques , son code pénal , sa logique des probabilités , ouvrages qui, tout en éclairant d'un nouveau jour les recherches savantes de Vico sur l'origine des sociétés, mettaient en évidence une ame pleine de noblesse et de philanthropie.
À côté de lui brillait du même éclat un abbé Gcnovesi , l'instituteur de ce fameux Paoli , qui devait régénérer la Corse. Aux leçons du vénérable vieillard accourait aussi une jeunesse empressée , et l'illustre professeur mourait avec l'espérance que ses maximes, propagées pai ses nombreux élèves, affranchiraient un joui ritalie (*).
Le mot de république commençait à raisonner dans la foule , et Marcellus Scotto publiait un cathéchisme pour les matelots , livre ignoré de l'Europe , mais qui , destiné à éclairer les masses , renferme les germes féconds de la régénération sociale et les vrais principes de l'égalité .
(*) ;Voyez les ouvrages de Gcnovesi ; et partuuhèie- Hierjtt ses lettres familières.
Un grand nombre d'avocats , formés à l'école de Beccheria et de Filangieri , devenaient les sentinelles avancées de la civilisation ; les nobles eux-mêmes détestaient les vexations pratiquées jusqu'alors ; et toutes les classes intelligentes de l'Italie avaient déjà secoué le joug , aspirant a des réformes , aussi bien dans les républiques que dans les monarchies de la Péninsule , aussi bien dans l'ordre religieux que dans l'ordre politique : enfin , il n'était pas jusqu'aux gouvernails qui, entraînés par le mouvement général, n'osaient ni lui échapper, ni lui résister. Malheureusement , les masses avaient encore besoin d'être éclairées ; malheureusement , les préjugés accumulés depuis tant de siècles avaient encore de l'empire sur elles ; malheureusement, cette révolution qui aurait dû s'opérer lentement , se changea en un tourbillon , contre-coup de la tempête violente , qui, du sein de la France, alla comme un éclair secouer tous les trônes de l'Europe. De là , la méfiance entre les gouvernails et les gouvernés; delà, la séparation de l'Italie en deux camps : tous les hommes intelligens et la liberté dans l'un; les princes , les prêtres et la populace abrutie dans l'autre : camps toujours ennemis, toujours en lutte, se disputant la
victoire qui les trahit tour à tour , pour les livrer tous deux aux étrangers ; camps enfin d'où se déchaînèrent toutes les passions haineuses , qui produisirent les discordes civiles , les meurtres et les atrocités dont nous sommes condamnés à développer le tissu dans les pages suivantes.