CHAPITRE II
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Lu Cour des Dcux-Siciles avant la Révolution française. — Caroline d'Autriche.
Le roi Ferdinand était adulte ; les conseils de l'Espagne avaient triomphé. On voyait le jeune prince parcourir les forêts, ou passer de longs jours sur la mer, tout entier à son goût pour la chasse et pour la pêche- le patois des Lazzaroni était sa seule langue , les plus sales orgies , ses seuls plaisirs : quant aux soins du gouvernement et des affaires publiques , c'était lettres closes pour lui.
Elevé dans les principes, que les peuples sont soumis., par la volonté de dieu, a la puis-
sance des rois , et pousse par d'indignes suggestions dans le gouffre des plaisirs , il joignit , pendant toute sa vie , à l'orgueil du pouvoir absolu, la soif de toutes les voluptés.
Ces fatales dispositions , qui devaient faire le malheur de ses sujets , ne leur étaient pas encore connues; car le gouvernement demeurait dans les mains d'un ministre habile 9 qui prenait pour lui seul la direction de l'état , laissant au prince celle de ses plaisirs : et comme les peuples étaient accoutumés alors à attribuer tout ce qu'ils éprouvaient de bien aux rois , tout ce qu'ils éprouvaient de mal aux ministres, nul prince ne fut , à légal du jeune Ferdinand, chéri par la populace napolitaine , qui retrouvait en lui ses propres mœurs , ses propres passions. Les classes intelligentes elles -mémos n'avaient pas trop à se plaindre d'un régime qui leur accordait la liberté de penser et jusqu'à un certain point d'écrire, leur promettant ainsi le plus brillant avenir.
Mais toute illusion disparut à l'arrivée d'une femme , de Caroline d'Autriche , épouse destinée à partager le sort de Ferdinand , à devenir l'instrument des malheurs du peuple , à semer le deuil , la misère , les gémissemens , là oii elle avait trouvé joie , respect , amour.
La physionomie de Caroline portait emprcinl l'orgueil de son aine: belle de sa personne, ornée de toutes les grâces que donnent les talens, affectionnée h sa famille, mais dominée par des passions violentes , elle était redoutable dans sa haine , cruelle dans ses vengeances , et ne reculait devant aucun crime pour affermir son pouvoir.
A peine arrivée dans le palais-royal , la fille des Césars , la sœur delà reine de France , s'apperçut qu'elle ne pourrait parvenir à gouverner l'état qu'en gouvernant son stupide époux : et composant d'abord sa conduite et son visage pour gagner sa confiance, étudier ses passions et lui donner une haute idée d'elle-même, elle sembla vouloir se dévouer au seul plaisir de refaire son éducation négligée. Mais quand elle eut obtenu sur Ferdinand l'ascendant auquel elle aspirait , quand elle eut reconnu son penchant invincible pour toute espèce de débauches, et sa répugnance pour les soins du gouvernement, elle ne s'occupa plus que d'entretenir le premier, consolider la seconde, et maintenir dans ses mains un pouvoir auquel obéit et son mari et l'Etat.
Ce fut sous de tels auspices que commencèrent les longues et douleureuses vicissitudes de la
(50) cour de Sicile : vicissitudes qui conduisirent Caroline à mourir sur la terre étrangère,, insultée par ceux qu'elle avait protégés ; vicissitudes qui plongèrent pour si long-temps le peuple napolitain dans un aLîme de maux.
Le système du ministre Tanucci mourut avec son pouvoir. D'abord un prince Sicilien , puis le fameux Acton , d'origine anglaise, lui succédèrent de nom , car par le fait , ce fut Caroline qui présida les conseils , dicta ses volontés aux ministres , et dirigea toutes les affaires publiques.
Les étrangers furent appelés aux premières charges de l'état et de la cour, et tout^ dans l'un comme dans l'autre, fut modelé sur la France.
Tout ce qui était italien fut proscrit des salons de la cour : modes P usages , vêtemens , langue , tout fut emprunté à la France; et chose étrange, Caroline elle-même, en préparant ainsi les esprits à s'affectionner à tout ce qui était français , travaillait sans le savoir à l'établissement d'une république importée de la France.
Les savans , les littérateurs nationaux furent méprisés ou persécutés ; l'or ou les faveurs furent la seule route des emplois ; les impôts furent augmentés , les caisses publiques mises au pillage , d'abord pour construire une flotte
(51 ) immense mais inutile , ensuite pour organiser une armée instruite, tantôt à la prusienne, tantôt à la française et souvent habillée des fripperies réunies des deux nations.
Cette imitation permanente des mœurs étrangères , qu'on justifiait en répétant a satiété que les napolitains étaient incapables de rien créer, parvint à inspirera une grande partie de la nation les sentimens de mépris que la reine et son ministre affectaient pour elle.
Cependant pour distraire le roi de toute occupation grave , et pour alimenter en lui le goût des plaisirs grossiers , la reine elle-même ne négligeait aucuns moyens. Son ambition immodérée la rendait complice et instrument du dévergondage de son époux : tantôt Caroline et Ferdinand se montraient dans les camps de manœuvres , sous les habits, l'un de cabaretier, l'autre de vivandière , s'exposant aux attouchemens et aux paroles obscènes d'une soldatesque licencieuse ; tantôt le roi, vêtu en marinier, vendait le poisson aux habitans de Naples : occupation bien grave de ce prince inepte, mais qui du moins n'outrageait ni la morale , ni l'honneur des familles.
Mais malheureusement, à ces mascarades publiques succédaient les débauches du boudoir,
et toute la cour de Naples , comme celles du reste de l'Europe , retentissait des aventures les plus dégoûtantes et les plus scandaleuses.
Ferdinand avait des passions violentes , et la fteïiie savait choisir les lieux et les personnes les plus propres h les aiguillonner.
A seize milles de Naples il existe une résidence royale magnifiquement décorée , embellie de sources , de cascades et de bosquets délicieux , qui s'étendent jusqu'au sommet de la colline où est situé le village de Saint-Leucio. C'est laque fut établi le Harem de Ferdinand : personne ne pouvait pénétrer dans le village sans sa permission expresse; nulle jeune fille ne pouvait s'y marier sans avoir sacrifié les prémices de l'hyniénée sur l'autel de débauches , dont le Fioi était le grand-prêtre ; là tous les liens sacrés de la famille étaient foulés aux pieds , et l'inceste n'y était pas plus redouté que l'adultère.
Ce sont des choses hideuses, des choses qu'on aura peine à croire , sans doute , que je raconte ici; mais tout un peuple en a acquis la preuve quand les Bourbons , frappés par le bras de la providence fatiguée de leurs crimes , s'en sont allés , proscrits et dispersés , demander refuge aux Rois de l'Europe absolue.
Âjoutërâi-je le récit des aventures scanda-
(55) leuses du Roi avec certaines Dames de la Cour,
dont les unes méritèrent les bonnes grâces de
la Reine , dont les autres n'obtinrent que sa
colère > selon leur adresse ou leur inhabileté à
influencer leur royal amant ?
Parlerai-je des épouses ravies à leurs époux, des jeunes filles enlevées du sein de leur famille, et conduites violemment dans l'infâme repaire de Saint-Leucio , puis jetées expirantes sur la voie publique par les satellites du ravisseur ?
Rappellerai-je des scènes dégoûtantes , dignes du siècle de Messaline ? non : il vaut mieux tirer un rideau sur tant de crimes , sur une telle dissolution.
Il me suffira de conclure que la cour des Deux- Siciles, avant la révolution française, était l'ennemie du peuple , et l'antre d'impureté où se préparèrent plus tard d'horribles tragédies.