‹ La responsabilité des criminelsChapitre 18 sur 82 · La responsabilité morale, solidaire du libre · texte numérisé non relu

La responsabilité morale, solidaire du libre

arbitre.

# Je crois qu'il faut appeler maintenant « responsabilité morale » ce qu'autrefois on appelait « responsabilité » tout court.

C'est ainsi que, dans le Dictionnaire de philosophie (1906) de l'abbé Elie Blanc, il n'y a pas

1. L'inconvénient de l'expression « responsabilité médicale» est qu'on l'applique déjà à la « responsabilité des médecins >. Les deux applications sont si différentes que l'inconvénient me parait mince. Mais, comme on pourrait rester impressionné par l'objection, je préfère les mots « responsabilité physiologique » ou € responsabilité au sens médical ».

d'article « responsabilité » mais seulement un article « responsabilité morale » (p. 1027) qu'on peut rapprocher de l'article « responsabilité » cité plus haut (p.44)deGoblot,et qui est ainsi conçu: « elle consiste en ce que Ton doit imputer certains actes, avec leurs conséquences, à celui qui les exerce, parce qu'il en est la cause véritable, c'est-à-dire intelligente et libre. Sans liberté pas de responsabilité morale: car c'est par le libre arbitre que l'on est vraiment le maître de ses actes. Les déterministes essaient vainement de concilier la responsabilité proprement dite avec leur système. Si le méchant est absolument déterminé au mal, il n'en est pas l'auteur ; il n'est qu'un instrument. Malheureux, sans être coupable, il sera une victime, il subira les tristes conditions de sa nature ; mais aucune peine proprement dite ne pourra l'atteindre, parce qu'il est irresponsable. »

C'est de cette responsabilité morale que parient Hamon (Déterminisme et responsabilité, 1898) dans cette phrase citée par Mairet : « la liberté morale n'existe pas ; tous les êtres sont irresponsables » ; et Ferraz (Philosophie du devoir) dans ce passage cité par Gilbert Ballet : « entre l'idée de la liberté morale et celle de la responsabilité, il y a une connexion étroite; elles sont en quelque

sorte inséparables et solidaires. L'homme n'est responsable de ses actes que parce qu'il en est la cause et la cause libre ; car, là où il n'y a point de liberté, il n'y a point de véritable causalité. L'homme est une cause seconde, puisque enfin il a lui-même une cause ; mais il est une cause réelle, il a l'initiative de ses actes ; il est un principe de mouvement : sentit se moveri et vi sua ?noverij comme disaient les anciens. Il peut et sait qu'il peut produire, au milieu des innombrables phénomènes dont l'univers est le théâtre et qui vont se succédant et s'engendrant les uns les autres, une série nouvelle de phénomènes dont il est lui-même la source, qu'il a droit de s'attribuer et qu'on est en droit de lui attribuer. Sans cela il ne serait pas plus responsable des actions qu'il fait qu'un fleuve des dégâts qu'il produit, qu'un incendie des désastres qu'il cause. Il ne faudrait jamais, en aucune circonstance, se plaindre d'un homme et l'accuser. »

Gilbert Ballet ajoute : « on ne saurait exposer avec plus de précision une thèse d'ailleurs contestable. Qu'elle soit vraie ou fausse, ce que nous n'avons pas à discuter ici, nous tenons à poser en fait : 1° que lorsqu'on parle de responsabilité morale, le mot n'a de sens qu'autant qu'il implique la croyance au libre arbitre ; 2° que s'en ser-

vir c'est faire nécessairement incursion sur le terrain métaphysique et se solidariser avec une doctrine métaphysique. »

Voilà qui est bien établi.

Il y a une première responsabilité, la responsabilité morale, dont la conception est solidaire de la notion qu'on a du libre arbitre. C'est le sens que les philosophes donnent au mot responsabilité quand ils disputent sur ce sujet. Mais on voit clairement que c'est là un sens dans lequel jamais les magistrats ou les médecins ne prennent le mot responsabilité quand ils s'occupent de la responsabilité des criminels. Ils sont souvent, en tous cas ils peuvent être et ont le droit (dont ils usent largement) d'être, déterministes ; donc, quand ils demandent ou qu'ils acceptent une expertise médicolégale de responsabilité, ils ne prennent pas ce mot dans un sens qui implique la croyance au libre arbitre.

La responsabilité morale est de la compétence exclusive des philosophes ; elle n'intéresse ni les magistrats ni les médecins.

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