Remy de Gourmont l
« Ils ont été sages, dit Remy de Gourmont, les médecins qui décidèrent en un récent Congrès de refuser de se prononcer sur les problèmes de responsabilité que leur posent les tribunaux... Parler de responsabilité, c'est parler de libre arbitre, et parler de libre arbitre, c'est s'engager dans les mystères fondamentaux de la philosophie humaine... On comprend que les médecins, qui sont presque tous déterministes, aient résolu de ne plus se prononcer sur les questions de responsabilité. Cela n'est pas du ressort de la médecine, qui doit se borner à déclarer si le sujet est sain ou malade et à le soigner si on le remet entre ses mains. »
Non. Le rôle du médecin est plus étendu que cela. Si l'inculpé est un épileptique qui a agi hors de sa crise, s'il est dégénéré, hystérique, fou moral... il ne suffit pas que le médecin donne son diagnostic auquel les jurés ne comprendront rien et dont par suite ils ne tiendront nul compte.
1. Rbmy de Gourmont. Causeries. Les médecins et là responsabilité. La Dépêche, 1« septembre 1907; Causeries. Les médecins et la responsabilité. L'opinion du D r Grasset. Ibidem, 10 septembre 1907.
Il faut qu'il dise si les neurones psychiques étaient ou non normaux chez le sujet au moment où l'inculpé a décidé son crime. Où est, dans ce cas, l'acte de foi du magistrat ou du médecin dans le libre arbitre, s'il reste entendu que le mot responsabilité est pris uniquement dans son sens médical et n'est prononcé qu'avec l'épithète « médicale » ? Quel que soit le déterminisme du médecin expert, il peut toujours faire son rapport sur ce point de départ. Il ne faut pas, je le répète, que la peur d'être accusé de spiritualisme et la phobie de la métaphysique nous fassent abandonner nos droits sur une partie du domaine médical.
Dans son second article, Remy de Gourmont, après avoir très-courtoisement inséré ma réponse in extenso (malgré sa longueur) dit : € sans revenir sur la question du libre arbitre et du déterminisme, on peut, d'accord avec le D r Grasset et d'ailleurs avec les faits et avec le bon sens, admettre qu'il y a des malades mentaux, que ces malades sont plus ou moins malades, c'est-àdire plus ou moins conscients, plus ou moins aptes à résister à leurs impulsions. L'hypothèse du déterminisme ne peut nous faire oublier toutes les nuances visibles entre l'homme normal et le fou caractérisé. L'homme normal qui reçoit
des impressions diverses, externes et internes, réagit également aux unes et aux autres ; les unes le poussent, les autres le retiennent : il se forme un équilibre. La vie normale n'est que cela, un état statique. L'homme que Ton qualifie d'anormal est au contraire en état plus ou moins constant de déséquilibre, une force le pousse que ne vient pas contrebalancer la force contraire : il tombe. »
Dans cette constatation très juste et très bien observée, Remy de Gourmont ne veut voir qu'un fait sans application légale ou sociale comme dans la chute d'un arbre plus ou moins bien protégé par un rideau de pins . « C'est un fait, et Ton en tiendra compte dans l'estimation des arbres comme dans celle des hommes. C'est un fait et voilà tout. »
« Quand nous aurons bien disputé sur l'origine du désastre Soleilland, quand nous aurons épuisé tous les arguments pour ou contre toutes les nuances de la responsabilité que Ton, peut découvrir dans un homme sain ou malade, nous nous trouverons d'accord avec les bûcherons sociaux, avec les magistrats, sur la nécessité d'enlever l'homme et d'en débarrasser à jamais la société... Ne parlons même pas de crime, parlons de danger... L'idée de crime est une idée meta-
physique; l'idée de danger est une idée sociale. Les opinions de MM. Baudin, Faguet, de Fleury qui effraient M. Grasset, sont en principe fort acceptables. La société ne peut pas à chaque crime instituer un nouveau débat philosophique ni se mettre à toucher des questions qui, dès qu'il y eut des hommes qui pensèrent, troublèrent la pensée humaine. Depuis quelque temps on ne demande plus aux jurés leur opinion sur la matérialité d'un fait, on les interroge sur le programme de l'agrégation de philosophie. C'est ridicule. Il y a d'un côté les assassins et de l'autre les assassinés. Que m 9 importe que celui qui me cassera la tête soit un apache ou un fou furieux? Ce qui m'importe c'est de vivre 1 . J'ai grand' pitié des malades, mais je prie qu'on enferme soigneusement ceux qui sont en état de fièvre chaude. »
Je suis presque humilié et inquiet de maintenir mes idées contre des adversaires de la taille de ceux que je viens de citer dans ce chapitre, parce que je me demande toujours sur quel point porte mon erreur (inconsciente) de raisonnement pour aboutir à des conclusions si divergentes avec des points de départ si voisins.