‹ La Responsabilité des HôteliersChapitre 8 sur 104 · TRES · texte numérisé non relu

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humides; quant au lit de plumes et à l’édredon, leur propreté, leur odeur et leur peuplement étaient ordinairement plus que douteux. À côté de l’alcôve, certain petit meuble révélait sa présence par une odeur aussi peu suave, mais encore plus pénétrante, que le seau de toilette en zinc. Dans la cuvette, de la taille des bols à éponges actuels, on ne pouvait se laver qu’une main à la fois; sur le dessus de cheminée en tapisserie avec longs effilés, et sous un majestueux globe de verre, une pendule en carton doré s’obstinait à marquer la même heure depuis sa naissance. Enfin un tapis-partout, largement imprégné de poussière et de taches, amortissait le bruit des sarabandes nocturnes des souris qui sortaient à minuit des plinthes en écumoires, pour passer la revue, avec preuves à l’appui, des effets et quelquefois de la personne du pauvre voyageur. Dans les cours du siècle dernier, le seul perfectionnement (?) apporté à la chambre d’hôtel fut le remplacement de l’hygiénique blanchiment des murs à la chaux, par le papier peint, le plus foncé possible toujours, généralement mal collé, et formant ainsi des nids à araignées, à insectes et à microbes.

Sans doute il n’en était pas ainsi dans toutes les chambres de tous les hôtels; mais la plus grande partie des hôtels des villes de province répondaient de tous points à la description précédente.

Cependant, dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, les découvertes de Pasteur et les travaux de ses élèves sur le rôle des microbes dans la transmission d’un grand nombre de maladies amena une véritable révolution dans la médecine et dans l'hygiène, cette science toute nouvelle, dont le but est de prévoir et d'empêcher le mal que la médecine n’est que trop souvent impuissante à guérir. De toutes les études et de toutes les théories sur le monde des microbes, surgit cette vérité, universellement reconnue, que certains microbes, abandonnant d'une manière quelconque le corps d’un individu atteint d'une maladie dangereuse, peuvent vivre d’une vie autonome pendant un temps très long, être emportés ensuite par l'air ambiant jusque dans les poumons d’un

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homme en bonne santé, développer chez cet homme la même maladie que chez le précédent individu et parfois le tuer en quelques jours. Or, de toutes les expériences faites, il résulte que ces microbes de l’air ambiant élisent domicile de préférence dans les tentures, les tapis, les papiers peints mal collés et moisis, les poussières, et que leur nombre augmente quand une pièce est à l'usage commun de nombreuses personnes et que l’air n’y est que peu ou point renouvelé.

De là vint la vogue actuelle, pour les habitations particulières des maisons aux grandes fenêtres prenant jour sur de larges rues ou de vastes cours, des pièces bien éclairées et aérées directement, des peintures claires décélant les moindres traces de poussière et de toiles d'araignées, de la suppression ou tout au moins de la réduction considérable des dimensions des rideaux et des ciels de lits. 3

« Pourquoi donc ces principes, souverains quand il s’agit d'habitations privées, sont-ils si complètement méconnus dans la plupart des hôtels, où non seulement les salons et salles à manger, mais encore toutes les chambres, tous les meubles servent successivement à des voyageurs de propreté et de santé différentes? »

« Pourquoi, alors que les propriétaires d'immeubles se louant par appartements sacrifient aux idées nouvelles en transformant leurs maisons ou en les reconstruisant selon les données de l'hygiène moderne, pour attirer chez eux des clients, locataires, pourquoi la plupart des propriétaires d'hôtels restent-ils inertes et assoupis dans l'atmosphère raréfiée, sombre, poussiéreuse et microbifère de leurs vieux hôtels préhistoriques, en se lamentant de ne point voir venir chez eux les voyageurs? »

Telle était la question que presque tous les voyageurs en France se posaient dans les dernières années du siècle dernier. Mais si tous les voyageurs gémissaient sur la situation, ils ne faisaient rien pour y remédier. Les quelques rares réclamations isolées que certains touristes osaient formuler n'étaient jamais suivies d'effet : « À quoi bon, se disait l’hôtelier, dépenser mon argent

pour satisfaire les lubies de ce voyageur que très probablement je ne reverrai jamais! » Le « monsieur qui réclamait » était considéré partout comme un « monsieur grincheux », non seulement par les hôteliers, mais même par les autres voyageurs, et il faut avouer qu'ils avaient raison, car ces réclamations étaient toujours faites sur le ton vindicatif et emporté de l’homme furieux d’avoir passé une mauvaise nuit,

Mais si aucun voyageur isolé ne put jamais réussir dans ses attaques contre la puissante forteresse de la routine des hôteliers, il était réservé à une véritable armée de voyageurs solidaires et disciplinés d'ébranler et d’emporter la place, et d'y faire pénétrer les idées de l'hygiène moderne, Cette armée, ce furent les membres du Touring-Club de France. Cette puissante association, reconnue d'utilité publique, fondée en 1890 et ayant pour but de développer le tourisme en France, travailla à améliorer d’une part les moyens de transport. chemins de fer, bicyclette, automobile, voiture, cheval, marche à pied, et d'autre part le logement et la nourriture aux étapes. Telles furent, en effet, sous l'habile direction de son président, M. A. Ballif, les préoccupations successives du T. C. F. au fur el à mesure que le nombre de ses adhérents, grossissant sans cesse, vint lui apporter l'argent et la force du nombre (110.054 membres au 4er janvier 1908).

Ce ne fut que plusieurs années après sa fondation que le T. C. F, osa s'attaquer à la salubrité des hôtels, alors seulement qu'il fut pleinement conscient de la force que plusieurs dizaines de milliers de touristes pouvaient opposer à la mauvaise volonté présumable des hôteliers. La campagne fut menée d’ahord contre les water-closets, dont la malpropreté générale était ce qui choquait le plus les voyageurs, puis contre les chambres à coucher et enfin elle se terminera contre les salles à manger et des cuisines, Le T. C. F. instruit les hôteliers, dont beaucoup, surtout ceux des petites villes, péchaient par ignorance; il leur apprend à aménager leurs hôtels selon les principes de l'hygiène et aussi à les tenir toujours

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propres, soit par des brochures explicatives, soit par des expositions, soit surtout par les conseils de ses délégués de province généralement connus personnellement des hôteliers et pouvant les convaincre plus aisément. Il leur procure au meilleur compte et au prix du gros des ameublements hygiéniques et coûtant moins cher que les anciens avec tapis et rideaux, de la peinture laquée et des appareils sanitaires. Le T. C. F. a aidé ainsi à transformer 1200 hôtels et a dépensé dans ce but 180.000 francs; de plus elle a donné gratuitement 30.000 francs d'appareils sanitaires à 500 petits hôtels.

Certains hôteliers, surtout parmi les jeunes, eurent foi

dans ces idées et les appliquèrent de suite; ils s’en trouvérent bien. Le T. C. F. força la main à bien d’autres par cet argument singulièrement puissant : ne recommander dans l'Annuaire et ne leur assurer ainsi la clientèle de 110.000 touristes, que les hôtels aménagés d’une manière hygiénique et tenus proprement par un hôtelier aimable. Le difficile, d’ailleurs, n’est que de convertir un hôtelier dans chaque localité, la concurrence convertissant les autres : quand un hôtelier à l’ancienne mode voit les touristes affluer chez un collègue qui leur offre des installations hygiéniques, il ne tarde pas à transformer ses propres installations.

A l'heure actuelle, on peut considérer que la plupart des hôteliers de France sont convertis aux idées nouvelles. Un grand nombre d'hôtels sont installés tout à fait hygiéniquement, soit qu'ils aient été construits à neuf, soit qu'ils aient été entièrement transformés. Quant aux autres, ils se transforment petit à petit, par phases successives, supprimant d'abord tapis et rideaux, puis éclaircissant leurs peintures, et enfin rachetant du mobilier neuf. Pour tous, le mouvement de réforme est commencé : ce qui seul en retarde l'exécution complète pour un grand nombre, c’est la question d'argent.

Ainsi les voyageurs, les touristes, circulant de ville en ville, de localité en localité, se trouvent assurés de jouir d’une hospitalité aujourd'hui améliorée, demain presque parfaite. Cette catégorie de voyageurs proprement dits,

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de personnes qui circulent sans cesse, a toujours existé, et leur nombre seul s’est accru.

Mais dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les hôtels ont acquis une nouvelle clientèle très importante : une habitude nouvelle et excellente pour la santé s'est créée et rapidement développée, l'habitude de quitter les grandes villes pendant les vacances, les mois d’août et septembre et la quinzaine de Pâques, et d’émigrer temporairement dans les montagnes, à la campagne ou au bord de la mer. Pendant longtemps, cet usage fut réservé aux familles riches possédant château ou propriété, puis il s’étendit peu à peu aux classes de moins en moins aisées de la bourgeoisie, grâce aux progrès énormes des chemins de fer, relèvement de la vitesse des trains, mise en service de voitures confortables et luxueuses de toutes classes, et création de billets collectifs de famille à prix très réduits. Ces citadins en villégiature logent, soit en villas meublées, soit à l'hôtel. On voit done qu'il y a là une source considérable de richesses pour l’hôtelier qui saura attirer ces pensionnaires à long séjour dans son hôtel, par son hygiène, sa propreté, sa bonne cuisine et son aménité. En ce qui concerne les plages de l'Océan, et surtout de la Manche, il faut reconnaitre que les citadins y vivent surtout en villas, et que les pensionnaires à l’hôtel sont rares. Les raisons en sont le petit nombre des hôtels en ces pays, et les prix exorbitants et hors de proportion avec leur tenue, que la rapacité de leurs hôteliers n'a que trop longtemps exigés ou exige encore; c’est aussi ce fait que le long séjour à la mer est monotone quand la campagne environnante est plate et « riche en agriculture », et que l’on cherche raturellement à remédier à cette monotonie en se créant un « intérieur »; d'où la préférence accordée à la villa.

Le système de la villégiature à l'hôtel a, au contraire, pris son plein développement dans les montagnes. On y rencontre, soit de grands hôtels luxueux, soit de simples petits hôtels-pensions, dans les situations les plus pittoresques, dans les grands centres, dans les hameaux perdus

de la montagne, dans les vallées, sur les sommets, au bord des lacs, à flanc de montagne. Grands ou petits, tous ces hôtels ont pour principale clientèle les pensionnaires à long séjour, qui forment le fond de l'hôtel, ne variant pas selon les intempéries passagères. L’hôtelier aimable et empressé fournit un logement propre, une nourriture bonne et consent des prix de pension d'autant plus réduits que les familles sont plus nombreuses et séjournent plus de semaines. Dans ces conditions, un été dans les Alpes ne coûte pas plus à une famille qu’un séjour sur quelque plage du Pas-de-Calais entre deux déserts, l’un d’eau grise, l’autre de sable et de betteraves.

Il faut avouer que ce type d’hôtel-pension de montagne, propre et à prix raisonnables, ne s'est pendant longtemps trouvé qu’en Suisse, d’où l'habitude, qui ne s’est que trop enracinée dans l'esprit de certaines gens de considérer qu’il ny a de montagnes qu'en Suisse. Cependant, maintenant tous les hôtels de la Savoie et du Dauphiné sont tout aussi hygiéniques; mais, par contre, ils ont une bonne cuisine, infiniment supérieure à la cuisine suisse. À

Sous l'influence du Touring-Club et des Syndicats d'initiative de ces regions, les anciens hôtels savoyards et dauphinois se sont tous transformés, et il s’en ouvre chaque année plusieurs nouveaux, plus ou moins grands, construits et aménagés avec plus ou moins de luxe, mais : tous selon les règles de l'hygiène. Une société, la « Compagnie hôtelière des centres de tourisme », s’est même formée tout récemment, pour la construction et l’exploitation d'hôtels de grand confort dans les centres de tourisme. Ces hôtels de villégiature en montagne constituent toute une nouvelle catégorie d'hôtels appelés au plus grand avenir.

Mais l'hygiène, la propreté, la bonne noucriture, l’aménité de l’hôtelier ne suffisent pas : il faut encore un site, un endroit pittoresque de montagne dont le charme attire et retient le voyageur. Or, quel autre pays que la France pourrait offrir un pareil ensemble de montagnes, toutes attirantes, quoique se présentant sous des aspects

si divers. Il faut y construire de ces hôtels-pensions par centaines et par milliers, développer cette nouvelle face de l’industrie hôtelière par une patriotique union des hôteliers et des capitalistes, pour arrêter l'exportation de l'or français dans les villégiatures étrangères et pour amener toujours plus nombreux les étrangers à venir, en échange de notre merveilleux climat, laisser leur or dans ces populations si méritantes et si peu fortunées de nos régions montagneuses, de nos Pyrénées, de nos Cévennes, de notre Auvergne, de notre Jura, de nos Vosges, de notre Morvan, et surtout de nos Alpes françaises, ce joyau de la France et du monde, où, du Rhône à la frontière d'Italie, de Genève et du Mont Blanc à la côte azurée de la Méditerranée, ce paradis de la France, la montagne revêt tous les aspects possibles, de la plus sublime grandeur à la grâce ia plus charmante, tout en restant toujours l'expression la plus parfaite de la beauté.

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