‹ La Responsabilite Étude de SociologieChapitre 62 sur 107 · ANpie · texte numérisé non relu

ANpie

4. Une forme de vendetta, toute différente de celle que nous analysons dans le texte, s’observe en Australie. Elle a été bien étudiée par Steinmetz, II, 1. Abschnitt: der geregelte Rachekampf:(parmiles textes postérieurs, cf. Howitt, The native tribes of South-East Australia, Londou, 1904, p. 348 sqq.; N: W. Thomes, Natives of Australia, London,1906, p.149 s8qq.):la vendetta.est un combat réglé, un duel individuel ou collectif; elle est considérée comme accomplie, dès que le combat a duré un certains temps ou qu’un des adversaires a été blessé. Les observatenrs européens disent que le parti vengeur provoque

l’homme ou le clan qu'il tient pour l’auteur du meurtre. L'orientation vers

sans qu'aucune force contraire la restreigne, les choses se passent à peu près comme au Daghestan.

Tous les observateurs s'accordent à dire que la mort n’y est jamais tenue pour naturelle’. Le décès d’un vieillard ou d’un malade, l'accident mortel, le meurtre sont sentis comme des événements de même nature : tout décès est attribué à l’activité malfaisante, aux Coups ou aux pratiques magiques d'un ennemi. Toute mort donne donc ouverture à une vendetta. Et voici comment est choisi le patient qui doit la subir. Dans certaines tribus, le mourant le désigne lui-même. « Un mourant qui croit que des actes de sorcellerie ou des incantations sont cause de sa maladie, dit Dawson, indique à ses amis le nombre de personnes qu'ils doivent tuer dans la tribu qu'il suspecte. Quelquefois lé mourant nomme l'individu qu’il considère comme l’auteur de sa maladie? ». Spencer et Gillen rapportent la même chose. « Il n’est pas rare que le mourant murmure à l'oreille d'un Railtchawa, ou homme-médecine, le nom de l’homme dont la magie le tue * ». Ou bien la désignation est rituelle ou magique : l'interprétation de certains signes naturels oriente la sanction. « Quand la tribu de l’offenseur n'a pas été autrement révélée (par le mourant), dit Dawson’, la question est tranchée une fois le corps placé dans l'arbre, par l'examen du premier ver qui tombe du corps et rampe sur l'espace balayé qui est au-dessous. Si le corps a été enterré, la surface de la tombe est soigneusement balayée et nivelée.

l'auteur serait donc très nette. Mais, à supposer cette interprétation exacte, il s'agit évidemment ici d'une vendetta limilée. Les forces sociales qui paralysent son essor et lui imposent une réglementation s'opposent en même temps à un choix libre du patient.

1. Cf. par exemple Spencer et Gillen, The native tribes of Central Australia, London, 1899, p. 476.

2. Dawson, Australian Aborigines, p.68. Il s'agit de tribus du S.-0. de Yictoria: cf., sur ces tribus, Frazer, Totemism and Exogamy, London, 1910, 1, p.463. À

3. [s’agit des Arun!a du Centre : Spencer et Gillen, loc. cit., p. 416.

4, Loc. cif,

Puis la première fourmi qui la traverse indique la direction de la tribu coupable de la mort du défunt. Si possible, l’un des. membres de cette tribu doit être tué ». Dans le même cas, selon Spencer et Gillen ‘, « il n'y a pas de difficulté à déterminer tôt ou tard, par quelque autre méthode, le parti cou-

pable. Peut-être, quand on creusera la tombe, trouvera-t-on

une cavité aboutissant sur un de ses côtés, laquelle montrera immédiatement la direction dans laquelle vit le coupable ; ou bien l'indication peut être fournie, quelquefois pas moins d’un an après le décès, par un terrier fait par quelque animal sur un côté de la tombe. L'identité de l’homme coupable est toujours révélée par l’homme-médecine ». Ou bien enfin le choix du patient est délibéré. Chez les Dieyeries, par exemple, le chef, un inäigène influent, choisit les hommes qui compo-

seront le parti vengeur, le pinya. « La nuit précédant le

départ, les hommes composant le pynia sortent du camp vers sept heures du soir et s’éloignent à une distance d'environ trois cents yards; là ils s’asseyent en cercle, plantant leurs lances dans le sol à côté d’eux. Les femmes forment autour des hommes un cercle plus grand, un certain nombre d’entre elles portent à la main des branches enflammées. Le chef ouvre le conseil en demandant qui causa la mort de leur ami ou parent : en réponse, les autres nemment plusieurs indigènes de leur propre tribu ou des tribus voisines, chacun attribuant le crime à son ennemi le plus acharné. Le chef,

. remarquant quel est celui que la majorité voudrait qu’on tuât,

proclame son nom d’une voix forte; au même moment chaque homme saisit sa lance. Les femmes qui ont des brandons les disposent en rang et, ce faisant, prononcent des noms d’indigènes, jusqu’à ce que l’une d’entre elles nomme l’homme qui vient d'être condamné : alors tous les hommes simultanément jettent leur lance sur le brandon de la femme qui a nommé le condamné. Le chef prend alors en main le bran-

1, Loc, cit,

don; un des vieillards a creusé dans le sol avec sa mainun irou profond de quelques pouces ; le chef y place le brandon, le recouvre, .et tous déclarent qu'ils tueront le condamné et le verront enterré comme ce bâton ‘ ».

Quel que soit le procédé de désignation, il est manifeste que l'orientation de la vendetta est tout à fait indéterminée. Puisqu'il s’agit le plus souvent d’une mort naturelle, il n’y a pas d'auteur réel. Et les soupçons du mourant, le choix «de l'assemblée, surtout l'interprétation des signes relevés sur la tombe laissent à l'arbitraire, à la passion, aux associations d'idées fortuites, le champ le plus large. L'interprétation des signes peut tout au plus orienter les vengeurs vers l’un des points de l’espace, vers une tribu voisine; elle suppose un choix ultérieur, qui reste tout à fait arbitraire. Dira-t-on qu’à tout le moins le responsable est présumé cause du décès qu’on veut venger ? Mais c’est là une interprétation européenne du fait, qui ne change rien à sa nature. La prétendue présomption de causalité, au lieu de commander la responsabilité, n’en résulterait-elle pas? Il faut tuer quelqu'un : le patient une fois choisi, on admet peut-être qu'il est l’auteur du décès. Mais il est bien peu vraisemblable qu’une hypothèse spéculative sur la cause précède le jugement de responsabilité. Si l’on rapproche des faits australiens les faits similaires chservés. ailleurs, on voit clairement que le caractère arbitraire du choix s'explique surtout par l'indifférence de la vendetta à une orientation quelconque.

Aux Philippines et dans presque toutes les populations de race malaise, la vendetta se confond dans une large mesure avec ce qu'on appelle la « chasse aux têtes © ». La coutume

1. Gason, in Woods, The native tribes of South Australia, Adélaïde, 4879,

p. 263-264. Cf. Howitt, The salive tribes of South-East Australia, pp.326 sqq.,

p.803; Spencer et Gillen, The northern tribes of Central Australia, Londres, 1904, p. 556 sqq.

2. fci, je m'appuie seulement sur les textes rassemblés par Steinmetz, I p. 384-360, en particulier sur Blumentritt (Philippines). Of.ci-dessus, p.4%,n.1

veut que la mort, celle d’un chefou d’un notable surtout, ait pour sanction le meurtre d'une ou plusieurs personnes; leurs têtes sont coupées et rapportées sur la tombe. Or, ici, il n’est même pas question de désignation : on tue n’importe qui, le premier venu, à l'exception des membres du groupe auquel appartiennent les vengeurs et des groupes alliés. Cest le hasard de la rencontre qui oriente la vendetta. « Tout'homme appartenant à une tribu étrangère, avec laquelle ils n’entretiennent pas particulièrement de rapports d'amitié, est abattu, s'il a le malheur de rencontrer les vengeurs ‘ ». Ou bien les parents du mort restent-cachés près de la tombe et tuent d'une flèche l'étranger qui la foule aux pieds ?. Il est possible que la rencontre! ou le passage sur la tombe soient, aux yeux des indigènes, des signes rituels qui désignent la victime : je ne sache pas que les observateurs le disent; mais on voit combien nous sommes près des faits australiens.

Voici ce que Lafitau rapporte des Iroquois *. « Les familles. ne se soutiennent que par le nombre de ceux qui les composent... La perte d’une seule personne est une grande perte, mais une perte qu'il faut nécessairement réparer, en remplacant cette personne qui manque, par une ou par plusieurs autres, selon que la personne qu'on doit remplacer, était plus ou moins considérable. Ce n’est point à ceux de la Cabane à réparer cette perte, mais à tous ceux qui y ont des alliances, ou leur Athonni, comme ils parlent; et voilà en quoi consiste l’avantage d’une Cabane d’avoir plusieurs

1, P. 343, d'après Blumentritt.

Page 1