‹ La Responsabilite Étude de SociologieChapitre 65 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des forces ‘collectives ‘entraînent les sociétés à choisir des responsables pour les punir. Comment ces forces s’exercent-elles ? quel mécanisme mettent-elles en jeu? C’est ce qu'il nous faut maintenant examiner.

Les émotions suscitées par le crime me restent pas attachées à l'image ‘du crime. Elles se propagent, se transfèrent et c’est ce qui rend possible la symbolisation du crime par un responsable.

Ce phénomène de transfert des émotions se produit également dans la conscience mdividuelle etles psychologues l'ont déjà décrit. L'émotion, par nature, esi expansive. Physiologiquement, toute émotion forte a d’abord pour subs-

1. Ribot, La psychologie des sentiments, Paris, F. Alcan,1896, pp. 171 sqq. — On remarquera que bonnombre des exemples donnés par Ribot sont des faits de psychologie collective. L'étude de la responsabilité illustre Ja théorie du transfert et: pourrait fournir au psychologue des matériaux.

trat organique quelques modifications viscérales et musculaires localisées, mais elle finit par intéresser l'organisme entier. Intellectuellement, l'émotion « fait tache d’huile » dans la conscience. Liée primitivement à une image déterminée, elle rejaillit sur des images différentes avec lesquelles elle n'avait d’abord aucune affinité. Ribot, étudiant le mécanisme dutransfert, le réduit en somme à l’association des idées. C’est confondre deux choses distinctes. L'association explique la manière dont se dirigent les émotions propagées : elle commande le cours du transfert. Mais le ressort profond du phénomène est dans la nature même de l’émotion. Si j'en arrive à aimer ou à haïr tout ce qui, à mes yeux, s'apparente à l'être qu’initialement j'aime ou je hais, c’est que l’amour et la haine sont des forces et que l'énergie, mobilisée dans l'émotion, se dépense, en modifiant autour d'un centre d'expansion le système des représentations. L'association jalonne la voie; l'émotion est le torrent qui se répand par toutes les voies ouvertes.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier que le langage traditionnel de la psychologie associationiste, commode quoique imparfait, simplifie à l'excès les combinaisons réelles des représentations dans la conscience individuelle. Ressemblance et contiguité n’expriment que très grossièrement les relations complexes des images entraînées dans le courant continu de la conscience. Mille liens les rattachent les unes aux autres, qui sont à la fois des similitudes et des adhérences résultant. de contacts. L’enchevêtrement des images est bien plus favorable à la communication des émotions que ne le laisserait d’abord supposer le simple énoncé des lois de l’association.

À fortiori en est-il ainsi des combinaisons d'images dans. les consciences collectives, surlout si l’on observe les sociétés inférieures dont la pensée est plus confuse. « Les représentations collectives primitives ne s'associent pas entre elles. suivant des liaisons qui leur laisseraient à chacune leur indi-

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vidualilé marquée. Elles participent les unes des autres, c’està-dire que chacune d'elles retient les propriétés de l’ensemble auquel elle appartient, de telle sorte que tout est dans tout‘...» Ce que Lévy-Bruhl dit justement du caractère synthétique de la mentalité primitive reste. vrai, dans une large mesure, de toute mentalité collective, jusqu'au jour où des procédures lentes et circonspectes, maniées par des organes différenciés (police, juges d'instruction, experts, tribunaux) exercent une inhibition sur l’enchaînement rapide et confus des représentations sociales.

Si l'aptitude de l’émotion à se transférer le long d’une chaîne d'images associées est la condition psychologique du fait social de responsabilité, elle n’en est d’ailleurs que la condition lointaine. Tout ce que la loi de transfert explique, c’est que le jugement de responsabilité soit psychologiquement. possible. Mais une analyse de ce jugement, qui s’en tiendrait à l'appeler un phénomène de transfert, resterait dans le domaine des généralités. Elle suffirait peut-être à rendre compte des faits qui se passent dans les régions inférieures de la mentalité, dans les couches profondes, subconscientes, où sentiments et idées s'associent et se dissocient en rapport avec des actes qui se déchaïînent comme des réflexes. Mais si la réaction brutale d’une foule contre ce qui a irrité sa colère, les exécutions sommaires de la justice de Lynch comportent bien une brusque détermination de patients, ces faits restent cependant aussi loin de la responsabilité preprement dite que la foule l’est de la société, la simple poussée d’une masse, de la conduite collective organisée. Ils ne nous intéressent que parce qu’ils nous mettent sur le chemin des phénomènes d'ordre supérieur auquel appartient la responsabilité.

LUCE, Lévy-Bruhl, Les fonctions mentales dans les sociélés inférieures, Paris, F. Alcan, 1910, p.76 sqq-

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Le choix du responsable est fixé au cours d'une procédure. Laresponsabilité d’un coupable-est le résultat d’unerecherche plus ou moins volontaire, que ralentit (toujours dans quelque mesure ‘une intervention de la réflexion. Nous verrons plus tard-comment ce caractère a pris, au cours de l'évolution, une importance (croissante. Mais ïl n’est pas étranger aux formes les plus spontanées, les plus rudimentaires de jugement. Et nous devons ici le faire apparaître. Si absurdes que nous paraissent le choix de certains sujets responsables et les conditions dans lesquelles ils :sont (choisis, :si extravagants -que nous semblent certaines ordalies ou certains rites divinatoires qui désignent le meurtrier, toutes ces opérations mentales ‘sont de l’ordre discursif, réfléchi. C’est unepoussée émotionnelle qui met ces mécanismes en mouvement. Ce sont cependant la volonté et l’entendement qui les mettent en œuvre.

Mais de quelle nature est ce jugement? Une description, en termes quasi logiques, ‘va nous permettre de le mieux comprendre.

D'abord, c’est éminemmentunjugement AR cotnme on dit aujourd’hui, un jugement de valeur. Tel être est responsable, apte à subir la peine : c'est-à-dire qu'il a même qualité, même valeur que la ‘peine. Quelque chose est en lui qui seconfond avec l'horreur du crime passé, comme avec larigueur de la sanction à venir. Pour se rendre compte à-elle:même della manière dont elle atiribue ainsi à certains êtres une valeur, à la fois criminelle et pénale, la pensée collective use d'interprétations diverses, mythologiques ou bien philosophiques et juridiques. La mythologie de la sanction, les représentations religieuses dont elle est l’objet donnent une image assez fidèle du mécanisme que nous décrivons. Dans les cas

de responsabilité religieuse, il y a ‘transfert de la souillure sur

le violateur de l'interdit. La vendetta, rite expiatoire, reporte

sur le responsable choisi, — soit par divination, soit parce qu’ilest de la famille ennemie, soit parce qu’il est équivalent à la victime, soit pour tout autre raison, — la souillure que ce responsable est-censé avoir infligée au clan vengeur. On sait comment l'esprit de l’homme tué ou réputé tué réclame qu'on trouve son meurtrier et persécute les siens jusqu'à l'accomplissement de la vendetta. De la même manière, les dieux iniligent la peste pour un crime impuni; ils exigent une sanction, fàt-ce sur un substitut. Dans un cas comme dans l’autre, c'est la même illusion spiritiste . La société cherche à donner un cours à sa violence, crée des symboles pour s'expliquer son propre état et se représenter à elle-même le besoin qu’elle éprouve de juger pour punir. — Quand le droit pénal est complètement laïcisé, le caractère qualitatif du jugement de responsabilité, le transfert émotionnel qu’il suppose sont moins visibles. D'abord, comme nous leverrons ailleurs, ce‘transfert est en réalité moins violent, beaucoup plus lent et plus complexe : l’organisation judiciaire et la procédure l’asservissent à des formes qui le rendent méconnaissable ; et les préoccupations ‘utilitaires de prévention spéciale, intervenant dans la désignation des responsables, le compliquent. Mais surtout le-droit n’a pas, au même degré que la religion, un système de croyances parallèle au système des pratiques, le premier servant de miroir au second. Pour interpréter Îles rites, nous avons les mythes, les dogmes, la théologie. Le droit n'offre rien d’équivalent. Les sociétés ne traduisent pas en croyances définies la conscience qu’elles peuvent avoir des dessous de leur vie juridique. Elle appliquent en fait certaines règles de responsabilité ; elles formulent explicitement, pour guider la pratique, une partie de ces règles. Mais

1. Voir Durkhéim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, F. Alcan, 1912, p. 572, 582.

elles n’éprouvent pas le besoin de prendre conscience des raisons qui leur font tenir ces règles pour valables, ni de les exprimer dans des symboles. Le processus générateur de responsabilité pénale n’est donc pas donné dans une représentation collective définie, dont nous puissions faire état. Seulement, rien ne nous autorise à penser que le phénomène de responsabilité change de nature, quand il prend la forme proprement juridique. La responsabilité pénale a d’abord été une responsabilité religieuse. Il est vraisemblable que la première naît de la même manière que la seconde. — Ainsi, dans le droit le plus organisé comme dans les formes les plus spontanées et diffuses de sanctions, le jugement déclaratif de responsabilité garde le même caractère. Il constate qu'une qualité, — celle d’être irritant et effrayant — s’est communiquée du crime au patient de la peine.

Un deuxième caractère du jugement de responsabilité est d’être synthétique. Nous avons insisté déjà sur ce fait que, la représentation d’un crime étant donnée, celle du crimiuel ne s'en laisse pas analytiquement tirer. Comme nous. l’avons vu, il y a de l’indétermination dans l'orientation de la peine : dirigée d’abord vers le crime, elle rejaillit tout autour de lui, sans que sa nature la contraigne à frapper ici plutôt que là. Le responsable apparaît bien comme le symbole du crime; entre le crime et lui, un pont est jeté, qui conduit la peine de l’un vers l’autre. Mais crime et responsable restent cependant deux termes hétérogènes. Le patient est traité comme le représentant du crime. Mais il a fallu que cette aptitude à le représenter lui fût conférée par un jugement. C'est dans ce jugement que: consiste le fait de responsabilité. Le choix aurait pu être différent. Rien dans la représentation collective du crime, rien dans le besoin d’une répression de ce crime n'impliquait nécessairement qu’il fût tel. Incriminer et imputer, punir et imputer sont des opérations distinctes.

En troisième lieu, celte synthèse, comme toutes celles qu'opèrent les jugements sociaux, est faite suivant une tradition, des préjugés, des cadres & priori. Tout comme la volonté et le caractère individuels, la volonté et le caractère

collectifs ont leur idiosyncrasie. Une société a sa tournure

d'esprit propre. Quand elle aborde la solution d'un problème pratique, le problème n’est déjà plus entier; les grandes lignes de la solution sont a priori dessinées. Il existe des normes collectives pour la recherche des responsables. Des catégories de sujets passibles de la peine sont préconstituées. C'est dans certaines directions préconçues, et dans ces directions seules, que l'instruction criminelle cherche et doit chercher. Même quand son orientation semble indéterminée, la sanction ne prend pas fortuitement une direction quelconque : elle va là où elle doit aller, où les traditions, l'usage, les précédents juridiques, le rituel lui commandent d'aller. De là ces listes énumératives et limita-

tives de sujets de la peine, ces listes énumératives et limita-

tives de situations génératrices que nous avons dressées, et qu'on peut exiraire des coutumes pénales primitives comme des codes des sociétés les plus élevées en civilisation.

Enfin ces règles, qui président à la recherche du responsable, sont obligatoires. Les enfreindre est un mal, les suivre, un bien social. De là résulte un caractère important du jugement de responsabilité : il est moral. Proposition qui paraîtra d’abord banale et.insignifiante, à force d’évidence. Mais il faut bien voir comment le jugement de responsabilité est moral et en quoi il l'est. Car il y a ici une difiiculté. En établissant que l'orientation de la réaction pénale est largement indéterminée, il semble que nous ayons méconnu ce caractère moral. Dans notre théorie, c’est au crime même que nous serions moralement obligés d'appliquer la peine : le choix d’un substitut du crime, choix que nous avons pu qualifier de relativement arbitraire, apparaît comme un expé-

dient, que l'intérêt peut recommander, mais que la justice ne saurait que réprouver. Le: caractère synthétique du jugement de responsabilité, sur lequel nous avons insisté, n'est-il pas incompatible. avec son caractère obligatoire? Nous croyons au contraire que notre théorie permet de comprendre que les deux caractères — synthétique et. obligatoire — ne sont pas incompatibles, et comment ils appartiennent àla fois : l’un et l’autre aux jugements de responsabilité.

fi ne suffit pas d'être en fait en rapport avec la peine, pour être responsable. Le responsable, c'est celui qui, en droit, doit servir de patient; une peine, justement. proportionnée au crime en qualité et en grandeur, peut devenir injuste, si elle s'oriente autrement qu'elle ne devrait : la responsabilité, c'est l'aptitude à devenir légitimement le patient de la peine. Punir le responsable est pour la: société un devoir et par corséquent un droit; punir des irresponsables est un crime. La responsabilité a cette vertu: qu’elle exerce sur la peine une sorte d’atiraction morale : elle confère une habilité pénale à celui qui en est investi, elle le met à part, comme si une sélection avait distingué, de la foule des irresponsables, le seul être que la peine püt Justement et dût frapper. Le responsable a droit. à la peine, à l'exclusion de tous autres. Cet élément moral du jugement de responsabilité a été retenu dans la définition initiale du phénomène: dès le début, nous avons indiqué que le jugement était commandé par des règles obligatoires, qui ont le caractère d’une inslitution. Dans la mesure où l'identification du patient avec le: crime est réelle, l'application de la peine à ce patient a une valeur morale, puisque les forces qui déterminent l'orientation de la peine vers le crime sont des forces morales. Le choix artificiel d'un patient est immoral, parce que lasociété le traite comme s’il se confondait à ses yeux avec le crime, tout en sachant que cela n’esi pas; elle:se ment ou cherche à se faire illusion à elle-même, en affirmant faussement que le

- transfert s’est produit. La question qu'elle doit se poser n’est

pas : qui est-il avantageux de punir ? mais : qui est coloré par le reflet du crime? Autrement dit, la société est Ziée par le phénomène de iransfert qui se produit en elle spontanément et à son insu. Quoique ce phénomène soil social, tout se passe comme s’il appartenait au monde extérieur : il est en effet extérieur par rapport à la conscience claire et réfléchie. Ainsi ii y à des êtres qui sont réellement des substituts du crime : réalité subjective sans doute, en ce sens: que le processus de symbolisation est d'ordre spirituel, mais réalité cependant et comme telle objectivement donnée à la connaissance. La société n’est pas moralement libre de choisir arbiirairement les patients, parce que le transfert de ses sentiments les a nécessairement déterminés en elle. Elle doit se poser une question qui revient à celle-ci : dans quelle direction, sur qui le transfert s'est-il opéré? Et c’est là toute la question de la responsabilité. Pas plus que l'individu, la société n’aperçoit qu’un transfert d'émotions se produit ; encore moins est-elle consciente des causes du phénomène-et de la provenance de l'émotion transférée. Elle constate seulement le résultat et elle y voit un fait premier, irréductible : tel être attire. sur lui la peine. Etant données la constitution de la société et les: conditions dans lesquelles s’est accompli le crime, le phénomène se produit récessairement : c’est-à-dire qu'il n’est pas au pouvoir de la société de le susciter, de l'empécher, dele modifier à son gré. Mais les forces qui le déterminent sont des forces morales et par suite aussi la nécessité dont il s’agit ici. Le jugement de responsabilité est un fait moral, parce qu’il est fait des mêmes éléments et produit par les mêmes forces que la moralité tout entière. Ce n’est pas une doctrine philosophique qui, le reconnaissant pour fondé, lui confère son caractère. : il est moral en fait.

L'apparence logique de notre analyse ne doit pas faire

illusion. Dans la conscience d’une société qui prononce un

jugement de responsabilité, dans celle de l'individu qui participe à ce jugement, les éléments que nous venons de distinguer, de distribuer dans des moments successifs, forment un tout, donné en une fois, dans un seul temps. Nous avons, en quelque sorte, fait miroiter les facettes d’un phénomène dont l'unité complexe ne doit pas être méconnue. Nous sommes maintenant en état de le décrire plus concrètement.

Le phénomène fondamental, c'est le brusque transfert d'émotions, subconscient, du moins par rapport àla conscience claire, des émotions soulevées par le crime; il peut se produire presque instantanément, de telle sorte que la responsa-. bilité soit à peu près contemporaine du crime et que la représentation du responsable accompagne dès son apparition celle du crime. Puis la société prend conscience du résultat de ce transfert et déclare, plus ou moins explicitement, que tel être est responsable : voilà le jugement. Ce jugementpeut ne pas s'exprimer dans une formule verbale : on peut affirmer en agissant. Quand la réaction pénale suit instantanément le crime, dans la justice populaire à formes non organisées par exemple, l'exécution de la peine contient le jugement de responsabilité : la foule, en se ruant sur le patient, affirme sa responsabilité. Mais les deux phénomènes peuvent se dissocier. Supposons l'exécution de la peine retardée pour une raison quelconque; le transfert ne s’en produira pas moins et, par conséquent, le jugement de responsabilité, lequel se traduira et par une formule verbale, s’il y a condamnation régulière, et aussi par l'attitude de mépris ou d'horreur que la foule prendra à l'égard du patient désigné; la peine ne sera appliquée qu'ultérieurement. Nous voyons ici le fait deresponsabilité bien isolé.

Ce fait apparaît, ‘de ce point de vue, comme antérieur au fait de sanction: il faut déjà qu’il y ait un responsable pour qu'il puisse y avoir peine, tandis que la responsabilité est la conséquence immédiate du crime et peut exister même si la réaction

wo

pénale avorte. Crime, trouble émotionnel qu'il suscite et propagation de ce trouble de telle sorte qu’un certain nombre de représentations soient colorées comme le crime lui-même, voilà une première phase, phase de dépression; puis réaction mt contre le crime et ce qui s’assimile à lui, voilà la econde phase, phase de réaction. Ce qui se communique du crime au patient, c'est la qualité d’être érritant et effrayant; ce qui constitue la peine, c’est la manifestation de la colère et de la peur. La conscience sociale est satisfaite quand le circuit se referme, que la colère et la peur se dépensent sur les êtres irrilants et effrayants et qu’ainsi les résultats de la réaction annulent ceux de la dépression. L’indépendance du fait de responsabilité apparaît surtout dans les cas où la peine ne se produit jamais. Supposons par “exemple que le responsable soit trop puissant pour qu'on M puisse exécuter la condamnation ou même pour qu'on ose la prononcer : il y a cependant eu transfert et jugement de responsabilité. Si d’ailleurs on regarde les choses de près, on constatera qu'à défaut de peine proprement dite, une sanction diffuse accompagne toujours le jugement de responsabilité, faite de mésestime, de mépris, d'horreur, de dégoût. Il n’est pas possible en effet, si la représentation du crime et celle du responsable sont liées à une émotion, que celle-ci ne se manifeste pas par une réaction, si atténuée qu'on l’imagine. Il reste cependant qu'en apparence il y a alors responsabilité sans sanction : fait important pour l'interprétation des formes les plus évoluées de la responsabilité morale.

Le jugement social commande le jugement individuel : la société exerce sur les individus une action, sentie par eux sous forme d'obligation morale, d’ailleurs acceptée. L'individu

moralement sain n’a qu ‘à interroger sa conscience pour Con- \ naître qui il doit et qui il veut tenir pour responsable. S'il hésite, c’est qu'il participe insuffisamment à l’activité morale

Fauconxer, 17

258 LA RESPONSAPILITÉ

de la société; il se recueille et fait un effort d’introspection pour mieux apercevoir les phénomènes moraux qui restaient obscurs pour lui et quels êtres sont devenus des symboles du crime. Cet effort ne modifie en rien le processus; il l’intensifie seulement pour en permettre l’aperception laborieuse: Si l'individu juge mal sans le savoir, c’est que sa moralité n'est pas seulement paresseuse et molle, mais encore faussée. Comme le jugement collectif de responsabilité dépend de la constitution permanente de la société, il est toujoursle même pour le même crime; au moins les variations, comme l’évolution morale tout entière, se produisent-elles avec lenteur: 11 existe donc des habitudes collectives régulatrices, qui sont coercitives pour les individus; ces habitudes se traduisent dans les formules abstraites qui sont les règles de responsabilité. Une fois en possession d'un corps de règles, les individus peuvent élaborer, d’une manière tout artificielle, des jugements justes de responsabilité; 1l leur suffit d’apphiquer correctement les règles; l'intelligence :supplée ici la conscience morale. Mais le jugement que l'intelligence affirme ne signifie pas en définitive autre chose que ceci : en principe, dans tel cas, c’est de telle façon et sur tel être que se fait le transfert émotionnel.

Précisément parce que ce phénomène est de nature émoüonnelle, c'est dans les cas où l'émotion suscitée par le crime est particulièrement violente qu'on peut le plus aisémen: l'observer. Les sociétés inférieures ou désorganisées, les foules sont des terrains d'observation privilégiés, où le fait apparaî comme grossi. Mais la responsabilité ne change pas de nature dans les sociétés les plus élevées en organisation. Notr. description peut faire une place à tous les compléments qu seront jugés nécessaires pour l'explication des faits de respon sabilité les plus complexes. On vient de voir déjà comments superposaient le transfert, puis le jugement collectif, le habitudes, les règles, le jugement individuel spontané 0!

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… réfléchi. L’attention collective peut se porter sur les rapports que le patient soutient avec le crime et les analyser, et par là modifier la direction du transfert; nous aurons à revenir sur ce fait : ilne change rien au phénomène que nous avons décrit. Dans un seul cas, la réflexion et la volonté semblent s'exercer sur le iransfert lui-même, l’assujettir à leur discipline et l'empêcher. Lorque, dans une société, l'institution de la responsabilité est ébranlée, la conscience . collective est traversée par des courants émotionnels variés qui se contrarient : alors des dissensions s'élèvent entre les individus et la réflexion doit intervenir pour décider enire les prétentions opposées. Lorsqu'elle a réussi à faire prévaloir “une solution, celle-ci apparaît comme rationnelle; on dit “volontiers que les principes l'ont emporté sur les impulsions de la sensibilité ou sur la tradition. Par exemple, on nous * accorderait sans doute sans trop de peine que là responsabilité collective de la famille ou celle des aliénés, telles qu’elles sont admises dans tant de sociétés, s'expliquent par un transfert d'émotions; mais on ajouterait aussitôt que la raison a triomphé de ces forces aveugles et que la responsabilité aciuelle estfondée en raison et non plus commandée par la loi de transfert. En réalité, les principes n’expriment pas autre chose que les manières stables de penser et de sentir, par opposition ‘aux perturbations momentanées et superficielles. Si une foule, dans nos sociétés européennes, se laisse entrainer/aujourd’hui à massacrer toute la famille d’an traître ou bien:un aliéné, en affirmant leur responsabilité, c'est que le fait de transfert que nous avons décrit s’est produit dans la conscience de cette foule. Mais l'orage passionnel qui la secoue sera bref; quand il sera passé, elle s’apercevra que, conformément à ses propres tendances, à ses tendances permanentes, elle aurait dû juger tout autrement. Faire appel à la raison, c’est en somme demander à la société cét'effort d'introspection dont nous parlions tout à l'heure

Qu'il s'agisse d’une société qui s’écarte momentanément de la morale à “laquelle elle est attachée, ou d’une société en transformation qui s'achemine vers une morale nouvelle, lerôle de la réflexion reste toujours le même : la réflexion s ’efforce d'exercer une inhibition sur les phénomènes émotionnels dus à des circonstances passagères ou à des conditions reconnues comme perturbairices, pour faire prévaloir les tendances constitutives. Elle met la société en état delire en elle-même, de discerner les jugements qu’elle ne regrettera pas, dans lesquels elle se reconnaîtra toujours, de ceux qu’elle regretterait et qu’elle désavouerait. On peut dire encore qu’elle sert à distinguer le vrai du faux, la vraie responsabilité de la responsabilité illusoire. Mais elle est hors d'état de susciter à elle seule un jugement de responsabilité. Si la réflexion parvenait à empêcher tout phénomène de transfert des émotions: soulevées par le crime, il n’y aurait plus de responsables.

Nous nous sommes attachés, jusqu'ici, à comprendre ce qu'est la qualité de responsable, comment les forces nées du crime ont la vertu de créer cette propriété qu’on appelle la responsabilité. Il nous reste à circonscrire le champ dans lequel agissent ces forces, à marquer pourquoi certains êtres. sont, plutôt que d’autres, intéressés par le transfert émotionnel que nous avons décrit et, de ce fait, deviennent les sujets dont on affirme la responsabilité.

Les êtres jugés responsables peuvent n'avoir, considérés en eux-mêmes et abstraction faite de la conscience collective qui affirme leur responsabilité, aucune affinité logiquement nécessaire avec le crime. Mais les représentations de ces êtres | soutiennent, dans cette conscience, une relation avec la représentation du crime. Quelle est la nature de cette relation? |

- Toutes les situations génératrices de responsabilité que mous avons décrites se laissent ranger sous deux rubriques que nous emprunterons, pour la commodité, au langage associationiste.

I. — Responsabilité par contigquité. Les représentations du responsable et du crime se sont liées, parce qu'elles ont été données simultanément à la conscience sociale qui juge.

À. — Responsabilité des agents ou auteurs du crime. Il y a, au minimum, ici, un rapport de contiguité. La présence d'un homme dans le voisinage du lieu du crime est souvent, aux yeux du jury, une forte présomption de culpabilité. nversement, c’est un des meilleurs moyens d'établir son irresponsabilité que d'invoquer un alibi. — Le rapport d'agent à acte est d’ailleurs autre chose qu’un rapport de contiguité : nous 3 reviendrons tout à l’heure.

B. — Responsabilité de tous les êtres, hommes, animaux, objets, qui jouent dans le crime un rôle quelconque, par exemple le rôle d'instrument, mais qui ne sont pas à proprement parler des auteurs : par exemple c’est l’arme ou c’est le cheval, poussé par le cavalier, qui tuent.

C. — Responsabilité de tout ce qui a tenu une place dans la scène du crime, de tout ce qu’on nommerait si l’on décrivait le crime et tous les alentours. Ici la participation au crime est purement passive : la contiguïté intervient seule pour lier les représentations. Peuvent être dits responsables à ce titre : le lieu et le temps du crime, les choses qui constituent le décor dans lequel il s’est produit, les témoins! ; et encore les lieux plus ou moins rapprochés du crime avec les personnes et les choses qui y résident, par exemple les vil-

1. Lieux maudits, maisons abandonnées parce qu’un crime y a été commis. Le jour anniversaire d’un grand crime est néfaste. Les témoins d'un haut fait s'enorgueillissent d'y avoir assisté; ils en tirent considération, c'està-dire mérite. Inversement la crainte d’être suspecté arrête souvent le

témoignage de ceux qui ont vu le crime.

lages voisins du point où gît lecadavre de l’homme assassiné‘.

D. — Responsabilité collective des groupes organisés, de la famille surtout, de. la nation, etc?. L’habitude de percevoir ou d'imaginer un homme au milieu des siens, dans son pays ou dans sa maison, et la relation de contiguité qui en

résulte, peuvent déterminer dans une certaine mesure Ja res-.

ponsabilité collective des groupes organisés; mais c’est sans doute une relation de ressemblance qui est prépondérante. E. — Responsabilité par contact. lei la loi de contiguité

est seule en cause, et les faits la révèlent d’une manière si saisissante qu'ils paraissent être la loi elle-même, rendue

sensible. Les exemples les plus remarquables sont : la responsabilité indirecte des êtres souillés et çontaminés par un contact, postérieur au crime, avec le responsable primaire; la responsabilité vicaire des êtres artificiellement substitués auresponsable primaire, notamment des victimes expiatoires*, le contact étant très souvent Ja condition rituelle du transfert de la responsabilité; la responsabilité immédiate des êtres dont le crime consiste à toucher les « sacra » dont le contact est interdit5. Bien entendu, le contact matériel, par lui-même inopérant, est seulement la condition déterminante de la relation qui s'établit entre deux images dans la conscience sociale. Celle-ci crée la liaison ; et elle prête ensuite au contact matériel une vertu propre, pour s'expliquer à elle-même un fait dont elle ignore la véritable nature. — Les « tabous de contatt », séricto sensu, sont innombrables. Mais l'extension.de ce groupe de faiis est bien plus vaste encore, si l’on remarque que le contact tactile n’est qu'un cas

particulier de la contiguïté : la proximité est un contact.

. Glow, p. 211, groupe un certain nombre d'exemples. . Voir ci-dessus, ch. I, p. 61 sqq.

.Id., ch. I, p. 157 sqq:

. Id, ch Il) pets:

. Id,;:ch. I pa u86:

lâche; et en un sens on touche ce qu'on voit, le mot - qu'on entend ou qu'on prononce, etc. Toutes les inter- . dictions peuvent être aperçues sous l'aspect d’interdictions de toucher : car les choses interdites sont les choses séparées ; le crime est toujours un rapprochement ou un contact indu. De ce point de vue, le crime par contact, au sens large du mot,®t par suite la responsabilité résultant de la contiguiié seraient le cas générique, dont tous les autres seraient des espèces. — Il faut enfin remarquer que la notion de contiguité n'implique pas que les termes entre lesquels de contact s'établit sont d'ordre matériel; on peut analogiquement parler d’une contiguïté entre éléments psy- 1chiques‘ : par suite, même quand le crime est conçu comme un événement purement subjectif et consiste dans une intention ou dans une volition,-on peut encore se représenter

“cet événement comme un contact, non plus matériel mais

Spirituel, entre une conscience et des choses spirituelles “interdites. La criminalité subjective semble être exactement … le contraire de celle qui consiste à violer les tabous de contacl; elles ont pourtant des traits communs?.

I — Responsabilité par ressemblance. — La représentation du crime et celle du responsable soutiennent, dans la conscience sociale qui Juge, une relation de similitude. A ce type ressortissent principalement les faits suivants de responsabilité :

A. — Responsabilité par ressemblance « corporelle ».

. Exemples : Responsabilité des effigies : le patient de la peine

est une image, plus ou moins grossière, du criminel contumace; ce dernier paraît responsable pour une raison quelconque, mais son effigie n’attire sur elle la peine que parce qu’elle ressemble, à lui d’abord, et par son intermédiaire au

A C'est précisément ce que fait la psychologie, quand elle parle d’association par contiguité.

2, Voir ci-dessous, p. 355.

crime. — Responsabilités des victimes expiatoires : on peut conjecturer qu’elles sont souvent choisies en vertu de certaines ressemblances qui sont censées exister entre elles et les caractères du crime qu’il s’agit d'expier. — De ces faits sont voisines certaines formes de talion. L'idée de talion est celle d’une symétrie qualitative et quantitative entre le crime et la sanction. Mais il arrive aussi qu’on cherche à obtenir une symétrie ou équivalence entre le crime, plus exactement entre la victime du crime, et le patient de la sanction : ainsi la vengeance du sang s'exerce souvent sur un membre du groupe meurtrier équivalent et analogue à la victime, un

enfant pour un enfant, une femme pour une femme, un

homme adulte pour un adulte, un chef pour un chef. La responsabilité collective du groupe se complique ici par le choix d’un membre du groupe ressemblant à la victime. Les remarquables dispositions du Code d'Hammourabi analysées ci-dessus ! peuvent servir d'exemples : sans doute c'est l'auteur qui est visé par la vengeance; mais le Code l’oblige à livrer, non pas seulement un patient équivalent à la victime, mais encore semblable à elle : ce choix spécial est commandé par la loi de ressemblance.

B. — Responsabilité par ressemblance « spirituelle». Ici, ce n’est plus le corps du patient qui ressemble à certains éléments matériels du crime; il y'a ressemblance entre le crime comme événement moral et l’indoles du responsable. Dans nos sociétés, l’analyse psychologique des intentions, motifs, sentiments d’un accusé, convaincu d’avoir matériellement accompli le crime, prépare la solution de cette question : peut-on déceler chez l'accusé une immoralité foncière comparable à celle dont l'acte passe pour être le symptôme, retrouve-t-on son crime en lui, son caractère dans son crime, bref, ressemble-t-il à son crime? Sa responsabilité n’est entière que si la réponse est affirmative. Lorsqu'il n’est pas

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