Voir ci-dessous, ch. VI, p
L affective. Et, en ‘effet, ces sociétés distinguent souvent à
* peine la présomption que nous appelons logique et la pré- . somption par prévention affective. Tous les êtres anormaux, par exemple les infirmes, les magiciens, les étrangers, sont rendus responsables avec une très grande facilité
parce qu’ils sont habituellement l’objet de sentiments hos-
tiles. Ces êtres occupent, dans la classification religieuse, une place telle qu'ils ne sont jamais tout à fait neutres comme ce qui est profane, mais plutôt impurs; c’est cette impureté qui les apparente au crime. C’est ainsi que les Européens explorateurs ont été si souvent rendus par les primitifs responsables des intempéries, de l’insuccès des chasses et des pêches, etc. L'interprétation de l'observateur européen rationalise le phénomène plus qu’il ne devrait l'être : les indigènes, dira-t-il, frappent les Blancs parce qu'ils attribuent
- à leurs maléfices les maux dont ils souffrent; la responsabilité
“ semble résulter d’une constatation de causalité. Mais il est
« évident que tout le processus est commandé par les sentiments - dont les Blancs sont l’objet.
Ces observations nous ramènent aux faits de vendetta
- inorientée décrits ci-dessus !. Le choix des patients, dans ce
cas, nous a paru arbitraire: les responsables, par une exception remarquable à la loi générale, ne semblent soutenir
- aucun rapport, d'aucune sorte, avec l'événement qui provoque
la sanction. C’est qu’il y a ici responsabilité par ressemblance
- affective. Les vengeurs en quête de victimes épargneront les - membres de la tribu ou de la confédération à laquelle ils - appartiennent, ou les voisins trop proches avec lesquels ils - entretiennent des relations d'alliance ou dont ils redouteraient
l'hostilité; ils frapperont tous les autres hommes qu'ils
* rencontreront sur leur chemin, inconnus, étrangers, bommes d'une autre race. Dans les sociétés inférieures, l'étranger est un ennemi; tout au moins, il n’est pas protégé contre les D) 4. Ch. 1, p. 235. HE
manifestations hostiles par des sentiments de sympathie, puisque celle-ci est tribale ou confédérale, mais non humaine : étranger est un patient tout indiqué, parce qu'on a pour lui des sentiments analogues à ceux qu’on nourrit pour l'attentat qu'on veut venger. Quand il y a choix délibéré, il peut sembler que l'assemblée instruit une affaire comme le ferait se tribunal organisé, et cherche qui doit être tenu pour l'auteur du meurtre qu'on veut venger : mais il est infiniment vraisemblable, certain dans bien des cas, que c’est l’attribution de la responsabilité qui est le phénomène primaire. On affirme que le maléfice mortel vient de tel clan pour des raisons confuses qui ne doivent pas faireillusion. Les vengeurs choisissent les patients selon les suggestions de leur sensibilité et de leur imagination. — Entre l'élection délibérée d’un patient choisi parmi les ennemis traditionnels et l'expédition, au cours de laquelle on tue tout étranger que ne protège pas un privilège sentimental, il n’y a sans doute que des différences secondaires. — Nous réussissons ainsi à ramener à la formule générale de la responsabilité les seuls faits qui semblaient y être irréductibles.
Une pensée où dominent les images confuses est, par excellence, un milieu favorable pour le transfert des émotions : aussi les sociétés inférieures ont comme la hantise de la contagion et se défendent contre elle en élevantles digues des interdictions. On s'explique que, dans les mêmes sociétés, la responsabilité puisse s'étendre en tous sens, dérouter dans son orientation toutes nos prévisions logiques et frapper fort loin du crime des êtres que rien, à nos yeux, n'apparente à lui. Les sociétés inférieures sont le terrain d'élection des faits de responsabilité; celle-ci régresse à mesure que la pensée devient plus analytique, et tend à s’évanouir, quand la pensée abstraite cherche à [a « fonder», en rejetant préalablement toutes les associations qui ne peuvent prendre la forme de relations logiques.
La responsabilité résultant de l'association par contiguité a, dans notre exposé antérieur, quelque chose de déconcertant, en raison de son apparence fortuite. Mis à sa place, dans l’ensemble des faits de communication, par contact des propriétés d'une chose à une autre, le fait de responsabilité par contiguité prend, un nouvel aspect. Sans doute l'établissement accidentel d’une contiguité entre les deux représentations reste bien le fait qui déclanche tout le mécanisme; mais tous les ressorts du mécanisme sont préalablement tendus et c’est à chaque instant, à toute occasion qu'il se met à jouer. Le contact ou le voisinage, qui nous paraît tout à fait extrinsèque aux choses, incapable de changer leur nature intime, entraîne au contraire pour ces sociétés les changements les plus profonds : la liaison du responsable au crime doit, ànos yeux, être quelque chose de irès étroit, une vraie participation morale: or, pour nous, un contact ne suffit pas à déterminer cette participation, et voilà pourquoi la responsabilité par contact nous révolte. Mais si des sociétés ont une mentalité telle qu'un contact y suffise à produire une participation intime, la responsabilité par contact s'explique aisément, puisque l’iden- ! tification du crime et du patient se trouve vraiment, pour ces ‘ sociétés, réalisée.
De même on interprétera mieux la responsabilité résultant de l'association par ressemblances, si l’on se familiarise avec cette idée, que ce qui est à nos yeux analogie lointaine ou ressemblance superficielle et illusoire peut, pour des mentalités différentes de la nôtre, être ressemblance profonde et presque identité. Les classifications des sociétés inférieures ‘ rapprochent étroitement des choses qui, selon nous, n’ont rien de commun : le champ de la responsabilité par ressemblances est ainsi infiniment plus vaste qu’il ne semble d’abord, et les combinaisons possibles toutes différentes. — Les ressem-
1. Durkheim et Mauss, De quelques formes primitives de classification, in L'Année Sociologique, tome VI, Paris, F. Alcan, 1903, pp. 1-72.
blances corporelles les plus légères jouent ici le même rôle que nous assignions tout à l'heure aux contacts accidentel : ce n’est pas elles qui, par leur seule vertu, rapprochent fortement les représentations ; elles sont l’occasion pour la pensée collective de faire participer ces représentations à un même système préexistant, d'incorporer des êtres à un même groupe. L'exécution d’une effigie a fini par n’être plus qu'une fiction, un symbole avec lequel on jouait, pour ainsi dire, sans en êire dupe : mais, comme dans toutes les fictions juridiques sans doute, il y a d’abord eu une interprétation littérale | que nous ne comprenons plus; on a Cru vraiment qu'une effigie, tout comme une victime ou un patient vicaire, était rendue identique, par une opération rituelle, au responsable primaire qu’on ne pouvait atteindre ou qu'on voulait sauver. — De ce point de vue, la ressemblance corporelle, la ressemblance «spirituelle » et la ressemblance affective ne font qu'un. C’est parce que les choses sont classées dans des groupes pour chacun desquels la société nourrit des sentiments propres que les courants émotionnels trouvent, pour leur écoulement, tout : un réseau de canalisations préparées d'avance. La pensée collective, recherchant un patient pour la peine d’un: sacrilège, se meut dans le cercle des images qui s’apparentent aïfectivement pour elle au sacrilège, qui participent à son essence d’une manière permanente : magiciens, sorciers, hérétiques, infidèles, etc. Un incident, insignifiant pour nous, par exemple l'apparition d’un insecte sur le cadavre, orientera la pensée du clan qui cherche une vengeance vers tel clan déterminé; nous verrons là une interprétation d'indices illusoires ; c’est que nous ne sentons pas l’étroite parenté de l'insecte trouvé à côté du cadavre avec le clan choisi.
La désignation d’un patient, telle qu’elle vient d’être décrite, n'est pas arbitraire. Nous devons répéter ici ce que nous disions plus haut du jugement de responsabilité, quand nous analysions le contenu de la qualité qu'il affirme de certains
sujets. Des associations ou liaisons quelconques s’établissent en fait dans la conscience collective, entre la représentation
du crime et d’autres représentations. Il n’est pas au pouvoir
d'une société de remplacer ces liaisons par d’autres, à son gré: si elle essaye d’en forger artificiellement, elle n’est pas dupe d'elle-même et elle sait bien qu'elle substitue, à la responsabilité réelle, une apparence injuste de responsabilité. Toute société est liée par le processus spontané qui se produit dans : les régions inférieures de sa conscience et qui échappe à sa volonté; en tant que PréCessus moral, elle ne peut jamais le créer par un artifice. {1 n’y a pas à demander si une responsabilité déterminée par de telles conditions peut être dite « vraie », si ces liaisons dont elle dépend sont légitimes. Nous ne pouvons prendre pour eriterium notre conception de la
responsabilité et des liaisons qui nous semblent la fonder.
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