LA RESPONSAPILITÉ
les faits sociaux se jouaient à la surface de la nature humaine sans la modifier dans son fond. Ainsi s'explique que l’histoire puisse faire cause commune avec une philosophie abstraite, métaphysique ou empirique, mais non historique, de l’homme; elle admettra qu’il y a une responsabilité vraie, fondée dans la nature des choses, que les jugements de responsabilité, sous l'influence des circonstances sociales dans lesquelles ils sont émis, déforment en l'exprimant. De là à penser que le progrès consiste dans l’élimination graduelle de ces caractères sociaux surajoutés; que la responsabilité vraie, cherchant à se réaliser peu à peu dans toute sa pureté, estla vis a tergo qui produit l’évolution, il n’y à qu'un pas, et il est D franchi par l’historien. Il se contente, en général, de l’idée commune, plus ou moins épurée, que nous nous faisons aujourd’hui dela responsabilité, postule qu’elle a toujours obseurément inspiré les hommes, et borne son rôle à l'histoire des vicissitudes qu’elle a traversées avant son triomphe actuel.
Cependant, si leS variations de la moralité sont sociales etont des causes sociales, comment la moralité, dans ce qu’elle a d’invariable, ne serait-elle pas, elle aussi, sociale et n’auraitelle pas sa cause dans la constitution commune à toute société ? Si diverses que soient les civilisations, il y a quelque chose qui est la civilisation. Cet élément immuable, la sociologie l’'étudie dans le même esprit que les variations qui se manifestent au cours de l’histoire. Et il n’y a en effet aucune raison, si l'on écarte les idées préconçues, pour procéder autrement. À travers toutes leurs modalités secondaires, les règles de responsabilité consistent toujours et partout dans une séleclion de sujets qui paraissent investis d’une dignité ou d’une indignité spéciales. D'une comparaison embrassant. les types sociaux les plus éloignés, et notamment les sociétés
où nous vivons et celles qui en diffèrent le plus, nous voulons tirer une définition et une explication de ce fait essentiel de choix.
Ainsi, c'est au problème ordinairement abandonné à la philosophie que nous prétendons appliquer la méthode de l’histoire. Nous aurons toujours en vue le principe de la responsabilité tel qu'il vit actuellement dans notre conscience, l'institution qui nous paraît fondée en raison. Et si notre recherche s’aittache plus souvent à des faits dont des consciences collectives très différentes sont le théâtre, ce n'est pas qu'elle change d'objet. C'est que nous réussissons mieux à nous connaître, en sortant de nous-mêmes que par introspection, élque les circonstances nous permettent souvent de déceler, dans des sociétés différentes, le jeu des forces qui agissent également dans celles où nous vivons, mais à notre insu. Par conire les institutions de sociétés très différentes, dans la mesure où elles nous sont inassimilables, nous paraissent seulement fondées historiquement. Ën rapprochant des nôtres ces institutions primitives, nous parviendrons à comprendre pourquoi les secondes sont autre chose que des bizarreries archéologiques. Efforcons-nous d’apercevoir comment la nature de notre civilisation commande notre conception de la responsabilité, tout comme la nature d’autres civilisations commande des conceptions différentes : par là même nous atteindrons le contenu social du fait
universel de responsabilité.
L'étude de l’évolution, des caractères secondaires qui apparaissent dans certains types sociaux et disparaissent dans d’autres, n’est donc pas notre objet propre. La responsabilité, on le verra, est tantôt objective, tantôt subjective, tanlôt collective, tantôt individuelle. L’explication de ces variations à été déjà poussée assez loin par les historiens du droit : ce n’est pas à elle que nous nous attacherons. Certes leur importance n’est pas moins grande que celle des caracières universels. Nous les appelons secondaires parce qu'elles viennent spécifier et compliquer diversement un fait primaire, et non parce qu’elles sont négligeables. Mais c'est sur le
fait fondamental que se concentrera notre analyse. Même quand nous aborderons l'étude de quelques formes secondaires, c’est sur lui que notre attention continuera à se fixer. Nous chercherons à le retrouver sous les modalités qui le dissimulent. Nous étudierons moins l’évolution elle-même que ce qui, au cours de l'évolution, reste constant.
Par suite on ne trouvera pas dans cet ouvrage une histoire de la responsabilité, ni dans une société particulière, mi en général dans'une série de sociétés. Nulle part nous n’aurons à présenter le tableau synthétique et concret de l'institution de la responsabilité dans une société donnée. Il s’agit pour mous d'analyser un phénomène complexe, d’en distinguer, par abstraction, les divers éléments. Nous chercherons, pour y réussir, les faits démonstratifs, là où nous les trouverons. C’est une obligation pour nous de rapprocher des faits très hétérogènes, empruntés, les uns à des sociétés inférieures, les autres à des sociétés très élevées en organisation. Ce rapprochement seul peut faire apparaître ce qui leur est commun.
Cependant nous avons limité notre champ d'observation. Sauf exception, nous n'y avons compris que des sociétés! dont nous avons pu, dans des documents sûrs, étudier en détail les institutions pénales et religieuses. Nous ne cherchons pas des faits inédits : tous ceux que nous utiliserons sont bien connus, et, croyons-nous, ne seront pas contestés. Dans leur interprétation, nous pouvons nous écarter des historiens qui les ont décrits, mais, pour les établir et les rattacher aux civilisations qui les fournissent, nous avons d'abord mis à profit les travaux de ces historiens. Nous avons
1. Ces sociétés sont principalement : quelques tribus australiennes, les Iroquois, — les Ossètes, — les Kabyles du Djurjura, — la Chine, Israël, l'Inde brahmanique, la Perse Avestique, la Grèce, Rome, les Germains, l'Europe moderne et surtout la France. — Parmi les répertoires généraux de faits, | À faut citer surtout les ouvrages de Steinmetz, Lôffler, Glotz, Westermarck, Makarewicz. Cf. la bibliographie à la fin de l'ouvrage.
ainsi cherché à réduire au minimum les inconvénients des larges comparaisons qui s'imposent à nous et à satisfaire, dans la mesure de nos forces, aux légitimes exigences de la critique historique. |
Dans une première partie, nous décrirons les principaux groupes de faits que nous aurons à interpréter ensuite. Dans la seconde, après avoir discuté quelques idées doctrinales dont il est indispensable de marquer l'insuffisance, nous tenterons d’esquisser une théorie générale de la responsabilité, en analysant ses conditions, sa nature et sa fonction. La troisième partie traitera, dans la mesure où le commande notre dessein, de quelques-unes des formes secondaires de la responsabilité : nous indiquerons dans quel sens elle évolue et comment, tout en restant toujours ce qu’elle est dès l’origine, elle en arrive à prendre les caractères que nos sociétés lui reconnaissent.
ANA LADA ENU