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Nous avons dit que l'émotion soulevée par le crime se propage en ondes. Ainsi la société tout entière, hommes et choses, devrait toujours être responsable de tous les crimes. Si étrange que cela paraisse, il est bien vrai que la société tend à se juger tout entière responsable de chaque crime et qu'une des fonctions de la peine est précisément de la décharger de cette responsabilité. Cependant il est évident que le nombre des membres d’une société auxquels s'applique
la peine d’un crime esi toujours relativement petit, comparé
au nombre de ceux que la peine n’atteint pas. Autrement dit, l'irresponsabilité «st la règle, la responsabilité est l’exception. C’est, croyons-nous, que les hommes et les choses sont défendus contre la responsabilité qui les menace. Les sentiments positifs et permanents dont ils sont l’objet font échec aux sentiments destructeurs et occasionnels, qui paissent du crime. Un compromis s'établit. Partout où la barrière morale qui protège chaque membre de la société est assez forte pour arrêter la propagation de la colère et de
Thorreur, il y a irresponsabilité. Même dans les sociétés où
la responsabilité se communique, sa propagation est toujours contrariée.L’irresponsabilité a seulement les apparences d'une notion purement négative. En fait, elle résulte de la résistance opposée par des forces positives.
Dans le régime de la vendetta pure, toutes les conditions les plus favorables à une extension indéfinie de la responsabilité sont réalisées. Puisque le patient est nécessairement étranger à la famille qui exerce la sanction et que les groupes domestiques sont alors presque complètement autonomes, aucun sentiment de respect ni de pitié ne vient
neutraliser la colère des vengeurs; aucune considération
relative au patient lui-même ne se présente à eux pour les
arrêter: ils sont dans un état d’indifférence Complète à l'égard de ce qui n'appartient pas à leur groupe. Aussi la responsabilité est universelle en dehors'du groupe vengeur. C’est ce que nous avons observé dans des sociétés australiennes, malaises, indo-américaines.
On pourrait s'étonner qu'une vendetta aussi libre se satisfit à si bon compte. Pourquoi un si petit nombre de responsables sont-ils frappés, parmi tant d’autres qui pourraient l'être? Mais il ne faut pas oublier que la vendetta est une guerre : ceux qui l’exercent et ceux qui la subissent sont à forces égales. La vendetta comporte des risques pour les vengeurs : la poursuivre indéfiniment reviendrait à se sacrifier eux-mêmes et leur mort exigerait de nouvelles vendettas. Nous avons vu que les Iroquois observés par Lafitau ont parfaitement conscience de ce danger et veulent qu'un petit nombre de chevelures ou de prisonniers satisfassent les ayant-droit. Ensuite il faut aux vengeurs des raisons positives d'ouvrir les hostilités contre des groupes voisins, redoutables par leur force, et avec lesquels il est avantageux. d'entretenir des rapports pacifiques. La vendetta suit la ligne de moindre résistance. A défaut d’une association d'idées vraiment contraignante, elle doit s'attaquer au groupe le moins redouté, le plus haï. S'en prendre à tous ou à n'importe lequel, supposerait qu’on n’a absolument aucune raison de ménager ses voisins, ce qui n’est pas le cas normal. L'irresponsabilité des groupes voisins provient de l'amitié ou de la crainte qu’ils inspirent. Lafitau nous dit explicitement que les Iroquois font des campagnes lointaines, pour ne pas se venger aux dépens de leurs voisins. Ce ne sont pas des forces morales, mais des forces physiques qui limitent ici le champ d'application d’une sanction virtuellement illimitée.
La responsabilité du groupe-auteur est déjà une responsabilité relativement restreinte, en comparaison de cette
responsabilité virtuellement illimitée. Mais elle est encore très étendue. Le groupe reste tout entier responsable: il sera - frappé dans l’un quelconque ou dans quelques-uns de ses membres. Les groupes domestiques font bloc l’un contre l’autre. En temps de guerre, les nations européennes se conduisent encore à peu près de même aujourd’hui : les belligérants respectent les neutres, mais se soucient peu de: se toucher en tel point plutôt qu’en tel autre; l’envahisseur perte des coups à la nation ennemie, il tue et dévaste sans s'inquiéter de savoir quels individus souffrent dans leur corps et dans leur propriété. Pour que le vengeur pût individualiser la responsabilité, il faudrait d’abord qu'il eût le souci de respecter les droits individuels de gens envers lesquels il ne se sent lié par aucun devoir; il faudrait ensuite qu'il obtint le concours du groupe responsable, qui l’aiderait à isoler l'individu meurtrier, reconnaîtrait sa culpabilité et consentirait à le livrer: mais ces deux conditions supposeraient l’existence d'un droit interfamilial, donc d'une opinion, d’une société auxquelles les familles se subordonneraient ; or, par hypothèse, rien de pareil ne se montre encore. Abstraction faite de toute autre cause, l’évolution de la société domestique aurait, à elle seule, pour conséquence une régression de la responsabilité collective. Car l'histoire de la famille est celle d’une concentration continue. Du vaste clan totémique, qui groupe tous les porteurs d’un même totem, aux familles très larges encore mais cependant beaucoup plus restreintes qui, comme la Zadruga slave, maintiennent unis indéfiniment les descendants par les mâles d’un même ancêtre, de celles-ci à la famille paternelle ou à la famille patriarcale, jusqu’à la famille conjugale actuelle où la parenté collatérale se relâche rapidement et qui se réduit presque au groupe conjugal et aux enfants mineurs, — la société domestique diminue continuellement de volume. Or, toutes choses égales d’ailleurs, moins la famille compte de.
membres, plus le nombre des parents collectivement responsables est petit. La vendetta australienne menace tout un clan. L'Etat athénien ne punit que le: y£vx du traître ou du sacrilège. Le Code chinois énumère limitativement les ascendants et descendants que la peine, pour certains crimes seulement, doit atteindre. Dans l'Europe moderne, les pères: et mères et surtout les enfants du criminel de lèse-majesté: sont seuls frappés.
Au contraire, le: jeu des forces antagonistes à la responsabilité apparaît bien, si l’on observe deux autres aspects de l’évolution domestique : d’une part.la dissociation de la famille et l’affranchissement corrélatif de l'individu, d'autre part la lutte de l'Etat contre les groupes domestiques. En même temps qu’ellese concentre sur elle-même, la famille se désintègre. L'indépendance de ses membres à son égard va croissant, à mesure qu'ils vivent davantage hors de son sein, relèvent davantage de groupes divers pour leur vie politique, religieuse, économique, et se différencient davantage. Les droits de la famille sur ses membres sont aujourd’hui bien restreints, et inversement leurs obligations à-son égard. Or la responsabilité solidaire de la famille est un aspect de la solidarité domestique. Le milieu domestique a peu à peu perdu les caractères qui faisaient de lui le domaine d'élection de la responsabilité collective. Les individus deviennent trop différents, trop indépendants, ils acquièrent trop de valeur propre, aussibien pour se transmettre aisément la responsabilité qui incombe à l’un d’entre eux, que-pour se confondre, au regard de la vendetta, dans l’unité de la famille. Leur parenté les rapproche moins que leurs caractères singuliers ne les séparent. |
L'Etat est le grand adversaire de la vendetta et de la res- : ponsabilité collective. Il à besoin, pour se constituer, de détendre les liens éiroïts qui rattachent les individus aux familles ; sa lutte contre la responsabilité est un aspect particu-
4 lier de sa lutte contre l'autonomie des groupes domestiques.
. Il émancipe l'individu, et en même temps il l’isole : contrairement à ce qu'on pourrait attendre, l'accroissement de: la: liberté individuelle entraîne d’abord un amoindrissement de responsabilité. Car l'individu libéré n’est plus responsable que de ses actes personnels ; il échappe à la responsabilité collective. — D'ailleurs, dans cette lutte conire les communautés domestiques, lEtatne réussit pas d'emblée. Nous connaissons des cas où il échoue. Mahomet ne put obtenir que la création de l'Islam entraînât la désuétude des guerres de vengeance entreles clans arabes°. En tous cas, c’est par degrés que l'Etat réussit à limiter la responsabilité collective. Avant de l'interdire, il la tolère, soit subsidiairement, soit à condition que la sanction s’atiénue : les parents ne sont plus responsables qu’à défaut du meurtrier ; la composition pécuniaire est déjà un droit pour les parents, quand la vendetia sanglante menace encore la personne même du meurtrier. Enfin, pendant longtemps, la solidarité domestique reste assez forte, l'Etat assez débile pour que l'équilibre se rompe souvent au désavantage de l'Etat. Quand un meurtre met aux prises deux familles, l'Etat semble se dissoudre à l'égard de ces deux groupes. Les guerres privées ont ensanglanté des cités déjà fortement constituées. Elles sont le symptôme d’une persistance de la responsabilité collective en matière de véndetia.
En même temps qu'elle a’ cessé d’être possible, la respon- ‘sabilité collective des familles a d’ailleurs perdu son utilité fonctionnelle. Tant que, dans chaque parent, on peut voir la famille tout entière, et que celle-ci est en quelque sorte consubstantielle à l'individu, on punit vraiment le crime familial en punissant un parent. Mais qui donc aujourd’hui voit dans
4. C’est cette lutte que Glotz a bien étudiée en Grèce. Cf. surtout la deuxième partie et le chapitre 1 de là troisième partie de son livre.
2. Procksch, Ueber die Blulrache bei den vorislamischen Arabern und Mohammeds Slellung zu ihr, Leipzig, 1899; ch. LI,
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l'individu sa famille ? Sauf exception, l'individu se meut trop librement et trop loin du foyer pour que son activité ait le caractère proprement domestique. La parenté d'un homme est souvent inconnue de ceux avec qui il passe la majeure partie de son temps. La responsabilité collective de la famille serait chez nous nettement artificielle, donc injuste et sans efficacité morale, même au regard de la peine.
Avec la vendetta, ce sont les sanctions religieuses qui mani-. festent, pour la responsabililé communicable et collective, l'affinité la plus durable. Le christianisme lui-même fait une place au sacrifice expiatoire, dans lequel une victime qui n'a pas participé au péché originel se substitue à Fhomme pour le racheter. Il admet de même qu’on mérite pour autrui. Le dogme du péché originel est une application du principe de la responsabilité collective et héréditaire. Nous avons vu que les Grecs du temps de Plutarque acceptaient encore l'idée d’une justice divine qui punit les enfants pour les pères‘. Ainsi, même des sociétés, qui ne toléreraient plus que l'Etat punit des familles entières ou des individus n’ayant eu avec le crime que des rapports indirects, ne répugnent pas à maintenir sous sa forme religieuse une responsabilité collective et indirecte.
C'est que les sanctions religieuses, quand elles sont nettement différenciées des peines, se présentent sous l’une de ces deux formes : ou bien elles sont des rites, généralement peu douloureux, qu'on peut soit imposer aux individus sans que la pitié s'émeuve, soit accomplir sur des victimes animales substituées aux individus ; ou bien ce sont des sanctions que les dieux se chargent d’administrer, soit ici-bas, soit outretombe, et que la société :magine sans avoir à les infliger ellemême. On s’explique aisément qu'une sociélé puisse tolérer des sanctions collectives rituelles ou imaginaires, alors qu’elle se refuse à punir de ses propres mains d’autres patients que: