SENTIR
dans la conscience collective la représentation de l'âme du patient. Et cette représentation stimule les sentiments qui l'ont suscitée, car il y a presque toujours quelque côté par où l'individu est sympathique et respectable. Si ses rapports avec le crime sont restés superficiels, accidentels, la sympathie et le respect l'emportent aisément. Dans le cas contraire, ils. cherchent quelques caractères à quoi s'accrocher. Plus une image est précise et intense, plus son efficacité affective et motrice est grande. En ouvrant sa robe, Phryné arrache l’acquittement que le rappel verbal de sa beauté n'aurait pu obtenir. L'enquête psychologique nous met en contact intime avec les traits de caractère qui appellent la sympathie et le respect. À force de fixer notre attention sur les motifs ou prétextes d'indulgence, nous leur conférons une force qu'ils n'avaient pas tout d'abord. Même si l'individu examiné n’est ni sympathique ni respectable, du moins ses défauts propres n’appellent pas exactement les mêmes nuances d’hostilité et de mépris que le crime : et cette différence suffit pour que les sentiments suscités par le crime doivent se composer avec des sentiments non-identiques. |
En définitive, l'analyse psychologique s'attache à ce qu’il y a de plus rigoureusement individuel dans l'individu, à ce qui je distingue irréductiblement, à ce qui fait de lui Pobjet de sentiments qui, dans leur complexité, diffèrent d’un individu à l’autre et sont singuliers comme celui qui les inspire. Or Ja responsabilité de tue en quelque sorte un être, pour faire de lui le substitut du crime, objet de sentiments généraux, qui varient avec la seule nature du crime et n’ont en principe rien à voir avec la nature du patient. Îl est donc inéluctable, semble-t-il, d’une part que l’individualisme cherche des armes dans l’analyse psychologique, et, d'autre part, que cette analyse les lui fournisse.
. FAUCONNET, 23
Notre description de la spiritualisation a été, jusqu'ici, celle d'une phase presque exclusivement négative. Maïs il est un autre aspect de la responsabilité subjective, sous lequel elle apparaît aussi positive que les formes qui l'ont précédée. Spiritualiser la responsabilité n’est pas toujours la nier. L'analysé de l’état d'âme du sujet responsable confirme souvent et corrobore sa responsabilité ; quelquefois, avons-nous vu, elle l'aggrave; exceptionnellement enfin elle suffit à l’établir, quand la faute purement interne est tenue pour imputable. Cette responsabilité, qui est positive en tant qu'elle est subjective, diffère-t-elle en essence de la responsabilité objective? Le mécanisme du jugement de responsabililé, en ce qui la concerne, est-il différent de ce mécanisme schématique que nous avons donné comme fondamental ?
Il nous semble au contraire que le processus générateur reste essentiellement celui que nous avons analysé et quil n'y a aucune raison de préjuger une différence générique entre la responsabilité spirituelle et les autres responsabilités. À première vue, notre théorie semble exclusivement applicable à des êtres et à des faits matériels. Mais ce n’est là qu’une apparence. Notre description est transposable en termes psychologiques. Le jugement qui affirme la responsabilité subjective peut être mis en parallèle, mutatis mutandis, avec le jugemént qui affirme la responsabilité objective. Les termes dans lesquels on parle sont changés; maïs la signification du langage reste essentiellement la même. Participation du patient au Crime, transfert allant du crime au patient : rien dans ces deux notions n'implique nécessairement la matérialité de l’événement criminel et de son auteur. En fait c’est partout le même mécanisme qui joue. Pour le montrer, nous nous attacherons à des faits de responsabilité subjective pure. Le droit
pénal n’en offre pas d'exemples, maïs ils abondent dans l'ordre moral et religieux. Un crime, (on l'appelle alors faute ou péché) est pleinement réalisé aux yeux de notre conscience morale ou religieuse, quand la décision criminelle est prise,
l'intention parfaite. C’est la volition qui est le crime et l’exé-
eution matérielle de l'acte ne change presque rien à sa valeur morale. Dieu lit dans les cœurs; à la rigueur près, notre conscience, quand elle nous juge au for intérieur, le confesseur, même Fopinion éclairée y lisent comme lui. Comment se forme, chez le spectateur imaginaire ou réel du crime intérieur, le jugement de responsabilité ?
D'abord, c’est sur la volition que porte le jugement de sanction; or la wolition est un acte, un fait, exactement comme l'événement criminel externe. Nous pouvons avoir à juger aussi un caractère, mais c'est à la volition que s'attache je véritable jugement de sanction. Tant que la délibération dure, ce jugement est suspendu. Mais quand la volition intervient, il y a lieu à jugement définitif. La volition tranche, sépare. Des virtualités confuses qui se combattaient dans la conscience du sujet, sans se distinguer encore de sa personnalité, un fait se détache, enregistrable. {| ne peut plus être anéanti ; moralement il est acquis. Il pourra être racheié par une volition contraire; mais la faute compte, il y a lieu à jugement de
sanction. Ainsi, dans l’ordre spirituel comme dans l’ordre
matériel, le crime est distinct du criminel et c’est sur le crime que porte d’abord et directement le jugement, c’est à lui que s’attachent les sentiments de réprobation.
Dans un second moment, les sentiments sont transférés de la représentation de la volition sur celle du moi; et la responsabilité subjective est la conséquence de ce transfert. La qualiñcation morale attribuée d’abord à la volition est reportée sur le sujet du vouloir, comme la qualification d’abord atiribuée à l’acte matériel était reportée sur l’agent corporel. Et ce
transfert, ce report peuvent être symbolisés par les notions
de contagion, de contamination, de souillure : l'événement faute semble engendrer un principe d’impureté, et c’est parce qu’il a commis la faute que le sujet volontaire, souillé par elle, s’avilit, perd en valeur morale, s’abaisse dans la hiérarchie des êtres moraux ; sa culpabilité, sa responsabilité, c’est-à-dire la qualité qui le désigne comme patient d'une sanction, résulte.
de sa faute. Ainsi il est possible de concevoir sur le même
modèle le processus spirituel d’où résulte la responsabilité subjective et le processus matériel d'où résulte la responsabilité objective. Pour la conscience qui juge, ces caractères spirituels ou matériels sont secondaires ; l’essentiel, ce sont les termes suivants: un fait, un être; elle se représente ce fait, cet être, et elle étend au second la réprobation qu’elle jette d'abord sur le premier.
Cette analyse n’est pas arbitraire. Seule elle nous paraît s’accorder avec la procédure que suit, en fait, notre conscience morale, lorsqu’ellé accomplit « l'examen de conscience » et juge, devant le for intérieur, l’élément purement spirituel de nos fautes. Comme le droit pénal traditionnel, la moralité, telle qu’elle fonctionne en fait dans nos consciences, est formaliste et nous pouvons tirer du formalisme moral, comme nous l’avons fait du formalisme juridique‘, une preuve que le jugement de sanction s'applique d’abord à l'événement moral interne et n’atteint l'agent, ici le moi, que dans une seconde démarche.
On appelle formaliste une règle de sanction qui distingue minutieusement la gravité des infractions, considérées en elles-mêmes et abstraction faite de leur auteur. On signale généralement le formalisme des systèmes juridiques dans lesquels la responsabilité est purement objective : soit par exemple les tarifs des Leges Barbarorum où le taux de Ja composition varie selon la dimension de la blessure, sa profondeur, l'organe lésé, etc. Mais le formalisme est parfaite-
1, Cf, ci-dessus, p. 229.
ment compatible avec le subjectivisme radical. On peut s’attacher à définir, à mesurer la faute purement intérieure avec la même subtilité que l’acte et ses résultats matériels. C’est ce que fait le catholicisme. Ses Pénitentiels, ses livres de casuistique, ses manuels de confession s’inspirent du même esprit formaliste qui anime les Leges, même quand ce sont de purs états de conscience, et non plus des faits matériels, qui sont soumis à l'analyse. Dans l’examen de conscience et dans la confession, ce sont les péchés, avec les circonstances qui les différencient, que le pénitent s’efforce de déterminer ; il ne s’agit pas pour lui de prendre conscience de ses défauts, de sa nature ; il lui faut dresser un bilan, dire combien de fois, depuis la dernière confession, il a commis telle faute prévue au catalogue des péchés, dénombrer, étiqueter des faits, les dater et les localiser. Ce sont ces péchés que le pécheur expie par la pénitence; enfin ce sont ces péchés que la formule sacramentelle absout. L'idée d’une absolution totale, définitive etsoudaine du péché est absurde dans toute doctrine qui attache directement le jugement moral à l’agent; elle n’a de sens que si le rite, équivalent de la sanction, a le rôle que nous avcns assigné à celle-ci : annuler l'acte, faire que tout soit moralement comme s’il n'avait pas été!.
La théologie catholique nous fournit aussi la plus exacte transposition, en termes spirituels, de la notion de lasouillure, telle que la connaissent les religions inférieures; c’est-à-dire qu’elle exprime, en termes symboliques, ce phénomène de transfert que nous retrouvons dans la genèse de la responsabilité subjective aussi bien qu’objective. Le péché entraîne
4. La théologie distingue très nettement le péché, événement déterminé, daté, et la nature corrompue, la concupiscence, élément du caractère. Formule du Concile de Trente : « Hanc concupiscentiam... sancta synodus declarat Ecclesiam catholicam nunquam intellexisse peccatum appellari, quod vere et proprie in renatis peccatum sit, sed quia ex peccato est et ad peccatum inclieat. » Tanquerey, Synopsis theologiæ moralis et pastoralis, tome IT, #6d., Rome-Tournai-Paris, 1912, p. 253.
deux ordres de conséquences : il appelle la peine (c’est le reatus pœnæ) ou l’expiation qui permet d'y échapper; mais il
engendre aussi l’état de péché (reatus culpæ) qui n’est autre
chose que sa propre nature communiquée au pécheur. Générateur du mal, c’est-à-dire de quelque chose qui est le con:
traire du saint, du divin, il communique au pécheur ce carac=
tère mauvais et le pécheur se trouve ainsi, du fait du péché, ‘privé de Dieu. Parce qu'il a péché, il est dans l'état de péché. Et la terminologie catholique assimile ce transport à
une souillure, à une contamination ‘. Le transfert est apparent aussi dans la théorie du mérite. Le mérite est engendré .
par les bonnes œuvres, (d'ailleurs par l'intervention. surnaturelle de la grâce, mais il importe peu ici). De œuvre il rejaillit sur l’ouvrier. C’est sur ce postulat qu’est fondée la doctrine de la justification par les œuvres, à laquelle s’oppose la doctrine protestante de la justification par la foi ?.
Mais on peut faire abstraction de toute formule confessionnelle. Il ÿ a une interprétation spiritualiste, laïque et commune, de la vie morale. Celle-ci est conçue non comme la réalisation du contenu d’un caractère, mais comme un combat, comme une succession de chutes et de relèvements, de défaites et de victoires. Or, sous ces notions, nous reconnaissons cette idée maitresse : que les événements moraux internes sont, par eux-mêmés, importants et entraînent des résultats différents, selon qu'ils tournent bien ou mal. Ces événements sont donc générateurs de valeur. Si la volition est vertueuse, il y à d’abord mérite en elle et secondairement augmentation de force morale, d'énergie pour le bien, chez
l'agent. S'il y a faute, il y a démérite et secondairement :