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dans un sens restreint du mot, la faute, la culpa. Dans la terminologie de la jurisprudence romaine, la culpa s'oppose, d'une part au casus, fait fortuit, qui n’engendre aucune responsabilité, et au dolus, injustice consciente et volontaire qui engendre le maximum de responsabilité. L'homme négligent ne veut pas mal faire : il est cependant en faute, sa conduite est sanctionnée. La nature de cette faute est une vexata quaestio pour les théoriciens de la responsabilité. Elle intéresse principalement le droit civil : c’est à une étude de la sanction restitutive qu’elle se rattacherait surtout. Mais le droit pénal, la morale, la religion sanctionnent aussi, de sanctions répressives, les négligences. Il nous faut sommairement examiner si notre analyse nous fournit au moins le principe d’une solution.
Commettre un délit, une faute morale, un péché par négligence, c’est violerune règle sans le vouloir : pas de volition, done, semble-t-il, pas de responsabilité spirituelle ou subjeclive; la responsabilité résultant de la négligence ne paraît être engendrée que par la participation du corps à l'acte matériel. Cependant, accuser quelqu'un d’une négligence, c’est pénétrer dans sa conscience et constater quelque chose qui n’est ni la xolition coupable, ni l'absence pure et simple de tout état psychologique générateur de responsabilité. L'acte n'est ni fortuit, ni ou je ne l'ai pas fait « exprès » et c’est cependant « ma faute ». Quelle est la nature de cette faute, qui est un fait subjectif autre que la volition?
Le spiritualisme indéterministe est ici plus embarrassé que le déterminisme utilitaire. Pour lui, je suis responsable exactement dans la mesure où j’ai voulu : par mon choix libre, je crée du mal, et c’est ce mal dont je me charge. Mais justement, dans la négligence, je ne veux pas le mal. Je suis bien la cause de l'événement externe; mais je le veux comme s’il était indifférent, je ne vois pas qu'il intéresse la moralité : je ne peux donc pas le vouloir en tant que défendu, ni par
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conséquent créer du mal; je suis provisoirement dans l’état du fou et de l'enfant, qui ne discernent pas la règle intéressée par leur conduite. La négligence elle-même ne pourra jamais être assimilée à une libre création de mal. J'ai pu être coupable de préparer les conjonctures présentes. Mais il reste
que, dans ces conjonctures, les conditions d’une délibération et d’une volition ont fait défaut. La négligence en elle-même
est inimputable : telle serait la conclusion logique des prémisses spiritualistes; les autres solutions sont contradictoires. Il est rare qu’on le reconnaisse explicitement. En général, on tente de justifier l'imputation de la négligence par un ‘appel au sentiment confus que nous avons de son immoralité. .. Le déterminisme utilitaire au contraire a la tâche facile. El
lui suffit, pour imputer, d’une causalité sans caractère moral : l'homme est responsable de tous les faits que son activité produit, y compris les faits inintentionnels. La nature de la sanction varie selon la « témibilité » de l’agent: Or l’homme négligent, s’il est moins à craindre que le criminel qui tue volontairement, est plus à craindre que l’homme auquel, par cas fortuit et en dehors de toute imprudence, un ascident.est arrivé. La négligence révèle de mauvaises habitudes meniales, un développement insuffisant des facultés que suppose la vie sociale. Les mesures d’intimidation ou de rééducation seront efficacement prescrites. De ce point de vue, la répression de la négligence se justifie aisément.
Seulement, cette explication si simple ne s'accorde pas avec les faits. En dehors de toute préoccupation utilitaire de prévention, la moralité et la religion voient dans la négligence une faute tout à fait comparable à la faute volontaire, quoique d’une moindre gravité. Elles ne la considèrent pas comme la manifestation de l'impéritie de l'auteur, mais comme un événement moral, assimilable à la volition coupable et qui, comme tel, a son importance propre: Je me reproche intérieurement d’avoir été négligent, comme si
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cette négligence consistait vraiment dans la libre acceptation du mal. Quels que soient mon caractère et mes habitudes, il me semble que j'étais libre de ne pas être négligent. Même si la sanction juridique de la négligence tendait exclusivement à la prévention des négligences futures par l’intimidation, la conscience morale nous avertirait qu'il y a bien là un acte générateur de démérite, réclamant une expiation. La religion dépose dans le même sens, elle punit le péché commis par négligence. Dans l'éducation, la répression. de/la négligence joue un rôle essentiel : or l’éducateur la reproche
à l'enfant comme une véritable chute. Il ne constate pas
seulement le fait, en s’efforçant de prévenir sa répétition par un entrainement approprié : il fait appel au jugement moral et cherche à éveiller chez l'enfant ce sentiment qu’il s’est passé
en lui quelque chose qui est son œuvre.
Au fond, ce qu'on reproche à l’homme coupable de négligence, c'est-de ne pas s'être trouvé dans un certain état de tension morale que les circonstances commandaient. Soit un homicide involontaire. On jugera qu'il y a cas fortuit, si l'agent se mouvait dans un milieu tel que rien ne pouvait lui faire penser qu'une vie humaine fût intéressée par sa conduite; ou encore si, sachant qu'une vie humaine était intéressée, il à été perpétuellement dominé par le sentiment du voisinage de cette chose sacrée, que protègent des interdictions morales. Dans le premier cas, les conjénctures étaient complètement amorales et l'attitude qui convient dans le maniement des choses indifférentes était permise : rien n’obligeait l'agent à prévoir quesa conduite aurait des répercussions dans le domaine des choses interdites. Dans le second cas, l'agent s’est comportécomme on doit le faire, quand on manie ou approche les choses sacrées; il a gardé l'attitude de respect qui convient à leur égard et usé des procédés prescrits: ilne pouvait faire plus, s’il avait le devoir ou simple-
ment le droit de courir un risque, de ne pas s'abstenir. On
jugera au contraire qu’il y a négligence, si l’agent, se mouvant dans le voisinage d'une chose sacrée comme la vie humaine ou la maniant, n’a pas gardé l'attitude prescrite en pareil cas. Cette attitude est ce que nous appelons tension
morale. L’attitude de respect de l’inférieur en face du supé-
rieur, le recueillement du fidèle dans un temple, l'attention de l'élève en classe sont des états de tension. Ils sont caractérisés par des phénomènes d’inhibition et de préperception : les mouvements inutiles sont arrêtés, les mouvements nécessaires surveillés, les images nouvelles attendues. Une surexcitation générale des facultés augmente l'étendue et la richesse des associations, l'exactitude et le champ des prévisions, la
rapidité des décisions, la sûreté des mouvements. Quand
on reproche à l’homme négligent de n'avoir pas prévu ce qu'il aurait dû prévoir, d’avoir fait un geste maladroit qu'il aurait dù éviter, on fait usage de formules qui expriment mal le jugement réellement porté. L'imprévision et la maladresse sont par elles-mêmes sans valeur morale : mais elles sont les symptômes de cette insuffisance de tension qu'on incri-
mine. En gros, on impute souvent à négligence tout ce qui.
révèle une adresse ou une prudence inférieures à la moyenne, à la diligence normale du «bon père de famille », à la compétence ordinaire requise chez le médecin, chez l'ingénieur. Mais la conscience morale scrupuleuse a d’autres exigences. Elle cherche à interpréter les démarches de l'agent, pour décider non pas si ses aptitudes sont inférieures au type normal, mais s’il a réalisé l’état de tension obligatoire. Un grand chirurgien peut commettre une négligence coupable, tout en faisant preuve d’une habileté supérieure à ce qu’on exige de la moyenne des chirurgiens. Civilement et pénalement, il ne serapas responsable, mais sa conscience le condamnera.
L'état de tension résulte normalement du rayonnement qu'exercent autour d'elles les choses sacrées. Un fidèle pieux