LE SECRET MÉDICAL ET LE MÉDECIN EXPERT
cendîmes à Bournemouth dans un hûlel tenu par un Français, qui nous prévint que nos chambres étaient prêtes et que nous étions attendus depuis vingt-quatre heures, tant le secret avait été bien gardé ; à 10 heures du soir, nous étions près du malade.
Après nous être assurés qu'il était réellement très souffrant, nous ajournâmes au lendemain matin un examen complet.
Le lendemain, les médecins consultants étaient arrivés de Londres, et MM. Ferrier, Brunton, Frayser, Malcolm M" Hardy, nous firent un excellent accueil. Je le note avec intention, Messieurs : c'est la première fois, à ma connaissance, que des médecins étrangers ont été appelés à faire officiellement un acte médico-légal en dehors de leur pays. Nous étions envoyés en Angleterre pour contrôler la véracité des certificats délivrés par les médecins désignés plus haut et les rapports de MM. Andrew Clarke et Brunton. Nos confrères avaient été violemment attaqués par une partie de la presse française; rien ne révéla dans leur attitude que notre intervention leur fût désagréable, ils furent d'une courtoisie parfaite. Je souhaite, Messieurs, que si un jour les rôles étaient renversés, si des médecins anglais venaient en France contrôler nos assertions, ils reçoivent de nos confrères un semblable accueil.
Le malade, âgé de quarante-huit ans, paraissait soixantecinq ans au moins; les chairs étaient amaigries, flasques; la faiblesse était extrême. Après une heure d'examen, Cornélius Herz eut devant nous une crise d'angoisse avec dépression du pouls, sueurs froides, on entendait au niveau de la crosse de l'aorte un bruit de souffle doux. La rate était volumineuse(12à 15 cent.). La température du corps présentait une singularité : elle était notablement plus basse dans les membres du côté gauche que dans ceux du côté droit. Cette différence fut la même lors de notre premier examen, au commencement et à la fin du second. Les renseignements lOurnis par nos collègues anglais nous apprirent que Cor-
nélius Herz avait été reconnu diabétique en 1890, qu'il avait été soigné par les D"^^ Reliquet et Potain. La quantité de sucre rendue enun jour aurait atteint, en 1891, 362 grammes. Lors de notre visite, les urines contenaient un peu dalbumine, et il y avait encore une quantité considérable de sucre.
Le 6 février 1893, Cornélius Herz, à la suite d'une promenade sur la falaise de Bournemouth, aurait eu uneaortite aiguë, suivie probablement d'une embolie splénique. De plus il y avait des crises ayant toutes les apparences de l'angine de poitrine. L'alimentation était devenue très difficile, il y avait des vomissements incoercibles, et on avait dû renoncer à nourrir le malade par la voie stomacale ; depuis quelques jours, on ne le nourrissait plus que par la voie rectale.
Nous déclarâmes que le transport du malade était impossible, qu'une rémission dans la marcbe de la maladie était possible, et qu'une terminaison fatale pouvait survenir brusquement.
Des dépêches envoyées d'Angleterre annoncèrent, lesjours suivants, que l'agonie commençait, que Cornélius Herz était mort, etc. On nous considéra comme les auteurs de ces divers bruits, et nous ne démentîmes rien, parce que, bien qu'il ne s'agît que d'un certificat de santé, et que par conséquent notre rapport ne soulevât pas la question du secret professionnel, noussavionsque Cornélius Herz lisaitles journaux, et nous pensions humain de ne pas aggraver l'état du malade en lui faisant passer sous les yeux les graves prévisions consignées dans notre rapport.
Je crois inutile, Messieurs, de défendre dans cet amphithéâtre la mémoire de Charcot; vous l'avez connu : il suffît. Je ne me permettrai pas davantage de défendre ici l'honorabilité de nos collègues d'Angleterre, qui sont la gloire médicale de leur pays. On nous avait, disait-on, montré un faux Cornélius Herz ; le vrai jouait au crocket, il voyageait en France, etc. : tous ces racontars font plus d'honneur à