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Assurance sur la vie. Suicide. Présomption d'aliénation

Je soussigné Paul Brouardel, ai été prié par M. le D"" Lereboullel de donner mon avis sur les questions suivantes soulevées à l'occasion de la mort du sieur W... :

i° Les lésions constatée sont- elles la signification que leur attribue le rapport d'autopsie ?

2° En admettant qu'il y a eu pachyméningile, cette maladie a-l-elle pu, chez un homme qui jamais n'a présenté aucun symptôme de folie, provoquer une impulsion inconsciente au suicide ?

3° Le fait de s'être suicidé en même temps que sa femme qui elle n'est point suspecte de folie, ne milile-t-il pas au contraire en faveur d'un suicide mûrement raisonné, motivé par des pertes d'argent et parfaitement conscient?

4° Par conséquent est-il possible, quelque compte que l'on tienne du rapport d'autopsie, de conclure à lirresponsabilité de W...?

En même temps M. le D"" Lereboullet me faisait remettre copie du rapport d'autopsie de M. W... pratiquée par M. le D'' B..., le 21 mars 1882.

Bien que je ne puisse accepter les conclusions signées par MM. les D''' B..., A... et de M..., et que je fasse sur elles avec le D''H,.. les réserves les plus formelles, je dois rendre justice au rapport d'autopsie qui est très explicite, et c'est sur les constatations même qu'il renferme que je pourrai m'appuyer pour contester les conclusions.

I. — Quelques-unes des lésions constatées n'ont pas la signification qui leur est attribuée. Quelques-unes d'entre elles sont le fait de la submersion et d'un commencement de putréfaction et non la conséquence d'une affection cérébrale ancienne.

La mort par submersion de M. W... est du 19 mars 1882. L'autopsie est du 21 mars. Je ne sais combien de temps a duré la submersion, ni combien de temps s'est écoulé entre le moment où le corps a été retiré de l'eau et le moment de l'autopsie, mais évidemment les altérations cadavériques étaient déjà commencées : « 3. Les téguments présentent une couleur homogène, rouge carmin par places, des marbrures bleuâtres très marquées, en particulier au cou. — 4. Les parties déclives présentent une couleur noirâtre, etc. ».

Or, dans la mort par submersion on trouve des altérations sur

quelques-unes desquelles M. Viberl et moi avons appelé l'altenlion (1).

Nous avons établi que pendant la submersion, l'eau pénètre dans les vaisseaux, surtout par absorption pulmonaire, dans une proportion qui atteint souvent le tiers ou le quart du volume total du sang. Dans ces conditions, le sang a perdu la propriété de se coaguler. La matière colorante des globules se dissout très rapidement, elle ti-anssude dans les tissus et les colore en rouge, notamment les parois des vaisseaux et les muqueuses aériennes.

Le sang très liquide dès que commence la putréfaction est chassé du cœur et des gros vaisseaux par la compression exercée sur le diaphragme par les gaz intestinaux, il s'accumule dans les organes où la putréfaction gazeuse est plus lente, vers la tête, l'encéphale, les membres.

Cette double circonstance : mort par submersion, commencement de putréfaction, explique la liquidité du sang, la vacuité des cavités du cœur, le retlux du sang vers les organes périphériques où ne se développent que plus tard les gaz de putréfaction, notamment vers l'encéphale.

La congestion des sinus de la dure-mère (13), l'œdème des mailles de la pie-mère (16), l'écoulement d'une certaine quantité de liquide sanguinolent hors du canal rachidien (19), la congestion des veines cérébrales (21), la sérosité abondante des ventricules cérébraux (22), les gouttelettes rougeàtres qui paraissent sur les surfaces de section du cerveau (24), le sérum contenu dans le péricarde (40), la réplétion des veines du cou (57), constituent des lésions qui ont pour cause la submersion et le commencement de la décomposition cadavérique, et il ne faudrait pas attribuer à la congestion cérébrale notée sur le cadavre une valeur pouvant faire conclure de ce que l'on a constaté lors de l'autopsie, à ce qui pouvait exister pendant la vie.

IL — En admettant qu'il y ait eu pachyméningite, cette maladie a-t-elle pu chez un homme qui jamais n'a présenté aucun symptôme de folie, provoquer une impulsion inconsciente au suicide ?

En réalité la pachyméningite n'est pas démontrée. Nous lisons : « (13) Dure mère, épaisse par places, opalescente, par places marbrée. Le long du sinus longitudinalis on remarque de nombreux dépôts d'une substance blanchâtre et très adhérente à la membrane. — (14) La face interne de cette membrane est rugueuse, particulièrement le long de la suture sagittale où elle est fortem eut

(1) Brouardel et Vibert, Élule sur la suôiiiersion {Ann. d'hyg., 1880, 3* série, t. IV) et Brouardel, Pendaison, Asphyxie, Submersion, Paris, 1897, p. 452.

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adhérenle à la pie-mère. -- (Ib) La pie-mère est considérablement épaissie, opaque. — (i7) Par places la pie-mère est adhérente à la substance cérébrale. Le long du sinus longitudinalis elle présente des dépôts de granulations blanchâtres tout à fait analogues à celles observées à la dure-mère. »

Ne nous arrêtons pas àces dernières lésions, ce sont des granulations de Pacchioni dont l'abondance est parfois extrême et n'ont aucun caractère pathologique, ni à celles notées aux paragraphes 18 et 26. L'aplatissement de la substance grise se trouve chez toutes les personnes amaigries comme l'était M. W...

Mais existe-t-il de la pachyméningite ? Ce ne serait pas une pacbyméningite récente aiguë. Celle-ci est caractérisée par des fausses membranes minces, vasculaires, faciles à décoller de la surface de l'arachnoïde.

Serail-ce une pii^hyméningte chronique? Mais en ce cas dans les fausses membranes plus épaisses on trouve autour des vaisseaux des amas considérables de pigment rouge brun, au microscope on voit des cristaux d'hématoïdine. S'il y a des couches successives, on peut souvent les détacher les unes des autres comme des feuillets d'un livre, au moins par fragments.

11 nous semble bien douteux que ces lésions appartiennent à la pachyméningite, mais nous ne pouvons affirmer, n'ayant pas vu nous-mème et en absence d'un examen microscopique, que ce fait soit exact ou inexact.

Quelle çst la valeur des adhérences de la pie-mère à la substance cérébrale (17)? Nous ne saurions non plus ne pas nous demanders'il ne s'agit pas d'un commencement d'altération cadavérique, quand nous lisons (23) que pour faire des sections nettes il faut souvent tremper le couteau dans l'eau et (25) que la substance corticale est légèrement teintée en rose, ainsi que le corpus striatum, thalamus opticus (31).

Notons aussi que l'épendyme des ventricules est sain.

Toutes ces lésions ne nous permettent pas de conclure qu'il y avait une méningite chronique, et ne nous rappellent aucune des autopsies que nous avons faites dans ces cas.

Mais admettons que cette pachyméningite existait réel'emeut, que pouvons-nous en conclure au point de vue de l'état mental de M. W... pendant sa vie ? Certes, si à l'autopsie nous trouvions des lésions en foyer occupant certains points spéciaux de l'encéphale nous pourrions avec vraisemblance dire que pendant la vie cette personne a eu une paralysie avec ou sans aphasie, mais nous ne pourrions même pas l'affirmer sans réserve. Les tumeurs cérébrales volumineuses ne sont-elles pas souvent des surprises d'au-

topsie ? Les aljcès de l'encéphale ne reslenl-ils pas parfois absolument latents ?

Mais d'une lésion diffuse, mal caractérisée, ne présentant pas même les lésions classiques, n'occupant pas les sièges habituels de l'inflammation chronique des méninges et des épendymes ventriculaires, conclure à l'état mental d'un homme pendant sa vie me semble une extrême imprudence.

C'est d'ailleurs l'opinion des auteurs qui se sont occupés de cette question; et je m'abiile volontiers dans ce cas derrière l'opinion de Tardieu (1).

(t II faut bien reconnaUr^e que chez les aliénés les plus gravement et les plus anciennement atteints, toute espèce de lésions anatomiques peut faire défaut; que de plus il n'est pas une seule des altérations observées dans la folie qui n'ait élé observée chez des individus dont les facultés étaient restées intactes; et qu'enfin il n'existe le plus souvent aucun rapport constant et suflisamment établi entre les lésions dont l'encéphale peut être le siège et les formes symplomatiques de la folie. Cependant il est certain que, malgré les incontestables progrès réalisés dans ces derniers temps par les études hislologiques dont le système nerveux a été l'objet, l'appréciation exacte des altérations du cerveau n'est pas encore arrivée au degré de perfection qui peut permeUre de juger délinitivement la question des lésions caractéristiques de la folie. »

Et plus loin, Tardieu (2) rapporte un cas qui se rapproche singulièrement de celui que nous examinons :

« Que valent ces altérations des organes, eu égard de la détermination de l'état menlal ? La question que j'ai déjà indiquée d'une manière générale, s'est posée dans un cas particulier de démence d'une façon très explicite et très significative et a donné lieu à une discussion médico-légale entre des hommes dont le nom et l'autorité m'engagent à reproduire les opinions contradictoires.

« Un vieillard de soixanle-dix-sept ans mourut au cours d'une instance en interdiction diiigée contre lui; et, à l'autopsie, trois médecins constatèrent des lésions du cerveau telles que l'engorgement hypeilrophique des veines sillonnant la pie-mère; des fausses membranes développées sur l'arachnoïde; un épanchement considérable de sérosité, comprimant les organes cérébraux, et enfin le ramollissement de la pulpe cérébrale, et conclurent à une grave et ancienne perturbation dans les fondions intellectuelles. Sur cette base fut intentée une action en nullité de testament et une en-

(1) Tardieu, Étude médico-léçjale sur la folie, 1^ édilion, Paris, 1880, p. 8G.

(2) Tardieu, Jd., p. 119.

quèle fut ordonnée. De plus des consultations médicales furent produites par les demandeurs et parles défendeurs.

« Les premiers avaient posé à MM. Parchappe, Baillarger et Léger les deux questions suivantes : 1° A quelle maladie cérébrale peuvent êlre rapportées les altérations constatées ? 2° Quel devait être d'après ces altérations l'état actuel du sieur M... durant les derniers temps de sa vie ? Les savants experls résumèrent leur opinion dans les conclusions suivantes : « Les altérations constatées après la mort dans l'encéphale de M... appartiennent pour la plupart, avec une entière évidence, à un état palholosique ; aucune d'elles, cependant, ne peut être considérée comme offrant absolument les caractères essentiels à une espèce rigoureusement déterminée ; mais par leur nature et surtout par leur ensemble, elles paraissent devoir être rapportées à la démence sénile. Parmi ces altérations, il en est plusieurs, notamment l'épaississement général des membranes cérébrales et l'bydropisie extra et intra-cérébrale, qui doivent être considérées comme positivement incompatibles avec le fonctionnement normal du cerveau et avec l'intégrité de ses facultés; parleur nature et leur degré, ces altérations ont dû affecter principalement les fonctions cérébrales dans leur énergie et entraîner Taffaiblissement des facultés intellectuelles et même de la motililé volontaire. Si ces altérations encéphaliques se sont rattachées chez le sieur M... au développement de la démence sénile, c'est encore par l'afTaiblissement de l'intelligence et de la molilité volontaire qu'ont dû se traduire les principaux effets de l'état morbide. Quant à l'époque où a dû se produire, sous l'influence des altérations encéphaliques, cette diminution morbide des facultés intellectuelles, il est impossible de la préciser, d'après la considération exclusive de l'état du cerveau après la mort; néanmoins, il est possible d'aflirmer, d'après la nature même des altérations pathologiques qui offrent tous les caractères de la chronicité, que l'influence qu'elles ont dû exercer sur les facultés intellectuelles pour les troubler, surtout en les affaiblissant, a dû s'exercer assez longtemps et probablement plusieurs années avant la mort, l'affaiblissement de l'intelligence, leur effet principal, ayant dû se prononcer de plus en plus à mesure que l'époque de la fin de la vie s'approchait. »

« Ces conclusions furent combattues avec une extrême vivacité dans un mémoire signé par Trousseau, Grisolle, Falret, Follin et M. le professeur Lasèguo. « Notre avis formel, explicite, y était-il dit, est que la prétention de déterminer après la mort le degré d'intelligence d'un homme, d'après l'élat de son cerveau, et de conclure de la structure des méninges qu'il était apte ou non h

choisir ses héritiers, est condamnée d'avance comme un non-sens inqualifiable; que, dans l'espèce, cet échafaudage d'hypothèses sans cohérence repose non seulement sur un principe faux, mais sur des faits mal observés et mal interprétés, parce qu'on a confondu les modifications séniles indépendantes des maladies cérébrales avec des reliquats d'inflammation et les altérations cadavériques avec des lésions accomplies durant la vie. Les auteurs des procès-verbaux sont eux-mêmes si peu édifiés sur la signification de Tautopsie qu'ils admettent indistinctement, comme pertinemment démontrée, l'existence ou d'une démence sénile, ou d'une paralysie générale, ou d'une simple obtusion de l'esprit, ou même d'un affaiblissement intellectuel assez peu marqué pour qu'il ne supprime que la possibilité de prendre l'initiative dans une affaire sérieuse. Non seulement nous repoussons énergiquement ces conclusions contradictoires, mais nous croyons de notre devoir de protester contre une tentative sans précédent et qui, si elle pouvait trouver des imitateurs, compromettrait l'autorité et la dignité de la médecine légale. L'état mental d'un homme se juge par ses paroles et par ses actes; il relève de l'observation directe du médecin et de l'enquête du magistrat, et, dans l'état actuel de la science, il est interdit d'asseoir cette grave décision sur les conjectures d'une autopsie. »

En résumé : les lésions anatomiques, d'ailleurs plus précises que celles notées dans le procès-verbal d'autopsie de W..., sont un des éléments que l'on peut invoquer pour démontrer qu'un individu est aliéné, mais ce n'est qu'un élément bien inférieur dans sa valeur à ceux que fournissent l'observation pendant la vie, les actes accomplis et les écrits ou les lettres laissés par les personnes dont on veut établir l'état mental. Nous n'oserions certes pas, en admettant l'existence d'une pachyméningite qui dans ce cas n'est même pas établie, en déduire queW... était ou n'était pas aliéné.

IIL — Le fait de s'être suicidé en même temps que sa femme, qui elle n'était point suspecte de folie, ne milite-t-il pas au contraire en faveur d'un suicide mûrement raisonné, motivé par des pertes d'argent et parfaitement conscient?

Il semble difficile d'admettre que ce soient des idées différentes, indépendantes les unes des autres, saines chez l'un des époux, résultant du délire chez l'autre, qui aient conduit M. et Mme W..- A accomplir un même acte simultanément, dans des conditions identiques.

Je sais bien, et M. le D"" B... y fait allusion, que l'on a décrit à juste titre la folie à deux, l'un des époux finissant par inculquer à l'autre, plus faible en général de caractère, ses idées délirantes.

mais c'est là un fait à lente évolution, facile à suivre par conséquent par les témoins journaliers, qui assistent à la déchéance progressive des deux personnes. Celles-ci ont chacune sur l'autre une action excitante qui exagère les manifeslalions, et rien ne serait plus facile à établir par témoignages que cette folie à longue durée. Je n'ai aucun document à l'aide duquel Je puisse fournir une opinion sur celte folie à deux, mais je le répète, Tcnquéte four nirait aisément sur ce point des renseignements précis.

Si celte folie à deux n'est pas établie, il est certain que la simultanéité du suicide doit faire admettre que l'acte des deux époux a été délerniiiié par des mobiles identiques, et on ne peut taxer les unsdïnsanité sans établir que chez l'autre ces mobiles étaient également le résultat d'idées erronées.

IV. — Par conséquent est-il possible, quelque comple que l'on tienne du rapport d'autopsie, de conclure, à l'irresponsabilité de \V...?

Même en tenant pour établi que W... avait une pachyméningile, on ne pourrait en conclure en dehors des témoignages fournis sur ses acies, ses écrits et ses paroles pendant sa vie, que W... fût irresponsable.

11. Affaire Cornélius Herz. — 1° Rapport de MM. les professeurs Charcot et Brol'ardel SLR l'état de santé de Cornélius Herz. — Nous soussignés, Charcot et Brouardel, professeur? à la Faculté de médecine, membres de l'Institut, avons été chargés, le 20 juin 1893, par M. le Ministre des affaires étrangères, de nous rendre à Bournemoulh pour examiner Cornélius Herz, à l'effet de savoir s'il était en étal d'être transporté hors de son domicile.

Le 21 juin, nous sommes arrivés à neuf heures et demie du soir à Bournemouth; nous avons procédé le soir même à un premier examen, et le lendemain matin 22 à un examen plus complet.

Ce rapport comprend deux parties. La première résume les constatations que nous avons faites personnellement et qui nous ont permis de formuler une conclusion sur la question qui nous était posée par M. le ministre des affaires étrangères. La seconde établit l'histoire de la maladie de Cornélius Herz, telle qu'il nous a été possible de la reconstituer h l'aide des renseignements fournis par le malade et les docteurs anglais qui lui ont donné leurs soins. Disons tout de suiie que nous n'avons eu qu'à nous louer de la courtoisie et de la correction de nos collègues anglais.

rremiére partie. — Constatations faites par nous sur la personne de

Cornélius Herz (21-22 juin 1893). — Cornélius Herz déclare être âgé de quarante-huit ans, il paraît avoir au moins soixantecinq ans. La face est pâle, décolorée, l'œil vif.

Les muscles des membres sont flasques; il est évident que dans les derniers mois, le malade a subi un amaigrissement notable.

La faiblesse est extrême. Les battements du cœur, réguliers (pendant la durée de nos deux examens) sont faibles, assez fréquents (92 à 90 par minute). Les bruits du cœur sont sourds, ils semblent éloignés. L'auscultation fait entendre au-dessous du bord supérieur du sternum, à un centimètre environ et un peu à droite de la ligne médiane, un souffle très doux au premiertenips ; ce bruit ne s'entend que dans un espace très restreint.

Le cœur ne parait pas avoir un volume exagéré.

La force du pouls est très variable. Assez fort pendant notre premier examen et au commencement du second, il a subi, alors que celui-ci durait depuis une heure environ, une dépression très prononcée. En même temps la figure du malade prenait une expression d'angoisse, les extrémités se refroidissaient et le corps se couvrait de sueurs froides. Cet incident témoignait suffisamment de la faiblesse du malade menacé de syncope sans que nous lui ayons fait subir aucun déplacement même dans son lit.

Les pulsations des deux radiales sont égales et synchrones.

La langue est sèche à l'extrémité, un peu blanche. Il n'y a pas d'odeur d'acétone. Les parois du ventre sont souples et permettent de pratiquer facilement la palpation. La rate est augmentée de volume, elle mesure transversalement 12 à lo centimètres, son diamètre vertical parait moins grand. Cette palpation est rendue un peu difficile parce que le malade accuse dans cette région une douleur extrêmement vive, exagciée par la pression.

Le foie n'est pas augmenté de volume, il ne dépasse pas le rebord des fausses côtes. Il n'y a pas dans cette région de sensibilité anormale.

On ne découvre dans le reste de l'abdomen ni tumeur, ni résistance exagérée.

La température du corps présente une anomalie assez remarquable. Elle est, à la main, très notablement plus basse dans les membres supérieur et inférieur gauches que dans les membrescorrespondants du côté droit. Cette différence est aussi prononcée pour les genoux que pour les pieds. Elle a été la môme pendant notre premier examen que pendant le second, au commencement de celui-ci et à la fin.

La sensibilité au contact est moindre dans la partie gauche du corps que dans la partie droite.

Les réflexes des genoux sont normaux, un peu plus prononcés à gauche qu'à droite. 11 n'y a pas de trépidation.

Les ongles des pouces des mains sont marqués par des sillons transversaux qui leur donnent un aspect onduleux.

Nous avons procédé à l'examen des urines et nous avons constaté qu'elles contiennent une petite quantité d'albumine et une quantité considérable de sucre.

L'intelligence du malade est intacte. Il répond avec une grande précision. Il ne semble pas se faire illusion sur la gravité de son étal et parle de toute chose avec une grande fermeté.

Les constatations directes que nous venons de relater, notamment la crise avec tendance à la syncope dont nous avons été témoins, ne nous laissent aucun doute sur la réponse qu'il y a lieu de faire à la question qui nous a été posée. On ne pourrait transporter Cornélius Herz, même à une courte distance, sans faire courir au malade les plus grands dangers. Nous ne prendrions pas la responsabilité de conseiller un transport.

Deuxième partie. — Histoire sommaire de la maladie de Cornélius Herzreconstituée à l'aide de nos constatations, des renseignements fournis par le malade et les médecins avec lesquels nous avons été en relation, MM. Frayser, Malcolm M"^ Hardy, Lounder Brunton, Fer rier, et la consultation de MM. Andrew Clarkeet Brunton(2[ mars 1893). — Depuis que Cornélius Herz est soigné à Bournemouth, il a été observé jour par jour avec un soin scrupuleux et éclairé par les médecins traitants; nous joignons â ce rapport un cahier des températures observées du 14 février au 8 mai et quelques-unes des analyses des urines. Il est facile de suivre la marche des dilférents incidents dont nous aurons à parlei'.

Cornélius Herz aurait toujours été d'une bonne santé jusqu'à la fin de novembre 1890. Il a eu sept enfants, six sont vivants, l'ainée a dix-huit ans, le plus jeune deux ans et cinq mois.

Le 6 novembre 1890, la mère de Cornélius Herz mourut. Elle avait succombé au dieibète. Quelques jours plus tard, le père de Cornélius Herz et lui-même, surpris par la quantité des urines qu'ils émettaient journellement, en firent faire l'analyse. On constata que tous deux étaient diabétiques. Le père, âgé de soixantedouze ans, a eu des accùs de goutte très nets dans les pieds et dans les mains.

Vers cette époque, l'analyse des urines aurait montré que

Cornélius Herz rendait 8 litres d'urines, la quantité de sucre rendue par jour aurait atteint 362 grammes.

Il fut soigné à Paris par M. le D'' Reliquat et M. le P"" Potain. Il n'y eut avant son départ pour Londres, en novembre 1892, qu'un incident notable, il y a un an : il aurait perdu subitement la vue pendant quelques heures (trois heures) ; ce phénomène ne se serait pas reproduit. Nous constatons que les pupilles sont également dilatées, normales. M. leD'' Malcolm M" Hardy a pratiqué l'examen du fond de l'œil. La rétine est normale, le cristallin est transparent. L'acuité de la vue change un peu avec la quantité de sucre contenu dans les urines.

Le 6 février 1893, Cornélius Herz fut pris d'un accès de fièvre, avec sentiment d'anxiété précordiale. Cet accès dura six jours et aurait été le point de départ des accidents survenus depuis. Je joins le tracé de température remis par les médecins.

La température générale, déjà à cette époque, était habituellement basse. Elle oscillait aux environs de 36" C, dépassait ou atteignait rarement 37°. Le 6 février, le thermomètre marqua 38°, 5, et le 10 février, 39°.

A cette date, les médecins traitants, se basant sur les troubles cardio-vasculaires et la douleur précordiale, diagnostiquèrent une aorlite aiguë. Quelques jours après, l'augmentation de volume de la rate fit admettre la probabilité d'une embolie splénique. Il y a toutefois lieu de remarquer que, un an auparavant, la douleur de la région splénique aurait déjà été constatée par M. Potain, au dire de Cornélius Herz, et qu'à cette époque il n'y avait pas d'augmentation de volume de la rate.

Mais cette douleur est devenue très intense et actuellement elle persiste, ayant envahi toute la région cardiaque et splénique.

La tendance à la syncope daterait de février ou mars.

Plusieurs fois, Cornélius Herz aurait, vers cette époque, tenté de se lever pour uriner ; il dut renoncer à ces tentatives qui auraient été suivies de chutes et de syncopes. On a dû plusieurs fois, pour éviter ces syncopes ou les faire cesser, donner à boire de l'éther au malade, et même une fois pratiquer une injection sous-cutanée d'éthcr.

Les digestions sont devenues de plus en plus difficiles. Depuis quelques semaines surtout, toute alimentation serait suivie de crises très douloureuses, durant plusieurs heures, avec des vomissements incoercibles. Ces vomissements seraient précédés d'une crise de refroidissement analogue à celle dont nous avons été témoins. Et alors que les assistants constatent le refroidissement général du corps, le malade ressentirait une cuisson dans

les membres, surtout dans ceux du côté gauche, avec une anxiété précordiale très vive.

La veille de notre visite, il y aurait eu un peu de sang dans un des vomissements. Il n'y aurait pas eu d'autre hémorragie.

La violence de ces crises a forcé les médecins à substituer à l'alimentation stomacale, l'alimentation par la voie rectale (trois lavements par jour de thé et de bœuf peptonisé).

Malgré ce changement, il y a encore eu des vomissements muqueux, blanchâtres.

Les urines sont moins abondantes. Les analyses jointes montrent qu'elles varient de 1600 à oOO grammes :

28 janvier 715

1 1 avril 1610

29 mai 5G0

Elles contenaient, le 28 janvier, I2s^,'6 de sucre pour les vingtquatre heures ;le 11 avril, oO grammes ; le 29 mai, 8 grammes.

Il y a toujours eu une petite quantité d'alijumine.

Le sommeil est de peu de durée : dans la nuit, le malade fait trois ou quatre sommes de demi-heure, une heure, parfois une heure et demie.

Il serait difficile dans ces conditions de porter un proyioslic ferme. Les crises doul-oureuses avec tendance à la syncope exposent le malade à succomber subitement.

Si les crises de vomissemenis ne cessent pas, l'inanition et la faibles se augmenteront et précipiteront l'issue fatale. L'alimentation rectale n'est en effet supportée en général que pendant une période d'assez courte durée.

Les troubles de la circulation, les lésions de la rate, bien qu'en apparence elles semblent moins graves qu'en février ou mars, n"ont pas disparu.

Enfin tous ces accidents se sont développés chez un homme atteint d'un diabète grave.

Il n'est pas impossible qu'il survienne une rémission dans ki marche de la maladie, mais cette possibilité ne permet pas d'écarter la probabilité d'une terminaison fatale brusque et à courte échéance.

2° Rapport de MM. les priûfessel-rs Brol'ardel et Dieulafov SUR l'état de sa.nté de Cornélius Herz (4 novembre 1893). — Nous avons l'honneur, M. le professeur Brouardel et moi, de faire connaître le rapport qui nous a été demandé par M. le président du conseil, concernant les résultats de la mission dont nous

avons été chargés, en vue de constater l'état de santé de Cornélius Hcrz.

En publiant ce rapport in extenso, notre but est de nous opposer à toute légende, à tout nialiMitendu, qui pourrait être tenté de se substituer à la vérité.

Cette publicité est du reste justifiée par l'exemple que nous ont donné nos très honorables confrères anglais, qui, à plusieurs reprises et tout récemment encore, dans le British Médical Journal, ont discuté, avec les détails les plus circonstanciés, le diagnostic et le pronostic de la maladie de Cornélius Herz.

Le 20 juin 1893, MM. les professeurs Charcot et Broiiardel étaient chargés par M. le ministre des affaires étrangères de se rendre à Bournemouth pour examiner Cornélius Herz à l'effet de savoir s'il était en état d'être transporté hors de son domicile.

A la suite d'un double examen aussi prolongé que scrupuleux, et éclairés par les renseignements fournis par les médecins anglais, MM. Charcot et Brouardel rédigèrent un rapport dont nous allons reproduire les traits les plus saillants:

Cornélius Herz est atteint du diabète sucré avec phosphaturie, azoturie et albuminurie. A ces symptômes diabétiques s'ajoutent une pâleur des tissus, un amaigrissement considérable, une déperdition telle des forces, que pendant les examens prolongés faits par les médecins français, le malade fut pris d'angoisse, de sueurs froides, de refroidissement aux extrémités avec tendance à la syncope. La dépression des forces était encore expliquée par ce fait que le malade, atteint d'une intolérance stomacale absolue, vomissait tous les aliments, ce qui avait engagé les médecins anglais à recourir à l'alimentation par la voie rectale.

D'autre part, Cornélius Herz avait été pris le 6 février 1893 d'accès de fièvre avec anxiété précordiale et troubles cardio-vasculaires, qui avaient fait diagnostiquer aux médecins anglais une aortite aiguë. Depuis cette époque, le malade avait été sujet à des sensations de défaillance et de syncope survenant principalement dès qu'il voulait se lever. C'étaient bien là des signes d'angine de poitrine.

En face de cette situation caractérisée par un état diabétique voisin de la cachexie, et par des accidents cardio-aortiques sans cesse menaçants, les conclusions de MM. Charcot et Brouardel furent les suivantes : tt Les constatations directes que nous venons de relater, notamment la crise avec tendance à la syncope, dont nous avons été témoins, ne nous laissent aucun doute sur la réponse qu'il y a lieu de faire à la question qui nous a été posée.

On ne pourrait transporter Cornélius Herz sans faire courir au malade les plus grands dangers; nous ne prendrions pas la responsabilité de conseiller son transport. »

Néanmoins le rapport se terminait par une phrase où nous relevons la déclaration suivante : « Il n'est pas impossible qu'il survienne une rémission dans la marche de la maladie. »

Eh bien, cette rémission est survenue et c'est ici que commence la deuxième partie du rapport actuel.

Sous l'intluence d'une hygiène alimentaire sévère, d'un traitement bien conduit, le malade s'est amélioré, les forces ont reparu peu à peu, et quand nous sommes arrivés à Bournemouth samedi dernier, 4 novembre, M. Brouardel et moi, voici ce que nous avons constaté en présence de nos honorables confrères anglais :

Cornélius Herz est dans la plénitude de ses facultés intellectuelles. Il n'est plus l'homme anémié et amaigri du mois de juin ; il n'est plus l'homme tombant d'inanition et de faiblesse, il a bonne mine, il est solidement musclé, il a engraissé, la voix est forte et bien timbrée, le pouls est de bonne qualité ; au point de A'ue des symptômes diabétiques, le sucre urinaire a notablement diminué, et l'albuminurie a complètement disparu ; nous ne constatons aucun symptôme de brightisme.

L'alimentation, impossible il y a quelques mois, est actuellement solide et substantielle ; on en peut juger, du reste, par quelques vomissements qui ont eu lieu en notre présence, vomissements provoqués, suivant le malade, par l'état nerveux oîi l'avait plongé notre examen.

Entre autres symptômes, d'ordre également nerveux, nous signalons des sensations de froid et de légère anesthésie occupant principalement le côté gauche du corps et parfois provoquées par la pression de l'hypocondre gauche.

L'examen du cœur nous a donné les résultats suivants : Il n'y a pas d'hypertrophie cardiaque et le choc systolique est normal. A l'auscultation on perçoit un très léger souffle au premier temps à la région mitrale, et un prolongement du second temps à l'orifice aorlique ; ce prolongement ne mérite même pas le nom de souffle de retour, et d'ailleurs les autres signes de l'insuffisance aortique font défaut.

Au dire du malade, qui reste confiné dans son lit, les tendances à la défaillance sont fréquentes, l'angoisse syncopale survient soit spontanément, soit à l'occasion de mouvements avec la sensation de la vie qui s'éteint.

Ce sont là des symptômes d'angine de poitrine, mais ils ne se

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