‹ La responsabilité médicale; secret médical, déclarations de naissance, inhumations, expertises médico-légalesChapitre 96 sur 97 · Autopsie incomplète · texte numérisé non relu

Autopsie incomplète

13 novembre 1887.

Monsieur et très honoré Maître,

J'ai recours à vous pour avoir votre avis sur un point délicat d'expertise légale.

Voici ce dont il s'agit en quelques mots : Un homme âgé de trente-quatre ans est trouvé mort sur la route, ne portant d'autres traces de violence qu'une contusion au niveau de la fosse temporale gauche, où siège un épanchement sanguin sous-cutané assez abondant, avec tuméfaction de la paupière supérieure de l'œil correspondant.

Un confrère du voisinage délivre le permis d'inhumer, donnant comme cause probable une fracture de la base du crâne.

Six jours après l'enterrement, la rumeur publique dénonçant un crime, je suis requis par M. le procureur de procéder à l'examen du corps après exhumation et à un examen plus détaillé de la tète, les violences n'ayant porté que sur cette région.

Or l'examen attentif du crâne, base et sommet, l'examen tout spécial du sphénoïde et du rocher n'ont révéié aucune trace de fracture; l'encéphale était plutôt exsangue, sauf un peu de sang noir à la région occipitale, le cadavre reposant sur le dos dans le cercueil.

La surface extérieure du corps ne portait aucun signe de violence.

J'oubliais de vous noter qu'à l'ouverture du cercueil, je notai que le linceul était imbibé, dans la partie qui recouvrait la face, de sang qui s'était écoulé par la narine droite.

Je conclus donc que le sujet n'a pas succombé à une hémorragie cérébrale consécutive à une fracture du crâne qui n'existe pas.

Les organes intérieurs du restant du corps n'ont pas été examinés, M. le procureur désirant seulement savoir si véritablement des violences, ayant pour siège la tête, avaient déterminé la mort.

Nous opérions du reste à la lueur de deux lanternes dans le cimetière, ce qui nous hâtait.

Dans ces conditions, très honoré Maitre, que répondre si le jury me demande : La lésion constatée au niveau de la tempe a-t-elle pu déterminer la mort immédiate ou en une heure ou deux?

Si oui, comment la mort s'est-elle produite, l'encéphale étant plutôt exsangue?

RESPONSABILITÉ DE L'EXPERT. DATE DE l'aCCOUCIIEMENT. 447

Il est bon de vous dire qu'on accuse un de ses camarades de lui avoir donné un coup de bâton à la suite d'une discussion.

Au bout de huit jours de décès, que peut-on inférer d'un encéphale qui commence à se ramollir ?

J'avais songé à une syncope possible, mais dans ce cas, les signes anatomiques sont nuls.

Avant de déposer mon rapport, j'attendrai votre réponse.

50. Responsabilité de l'expert. Date de l'accouchement. — Copie d'une lettre adressée au Dr Paul Lorain.

Le 8 mai 1875.

Monsieur et très savant Confrère,

C'est à un de nos premiers médecins légistes que je viens exposer une question, où mon honneur est en jeu.

Dans 'e courant du mois d'août 1874, une domeslique de ferme de la commune de T..., à 14 kilomètres de chez moi, vient me consulter pour une suppression; je la soupçonne enceinte de 3 à 4 mois, je le lui dis; elle le nie et me demande un remède. N'étant pas sûr de mon diagnostic, je lui donne une potion avec 125 grammes d'eau et 20 grammes d'acétate d'ammoniaque, à prendre par cuillerée toules les heures. Je crois que c'est là une potion inoffensive. Je ne revois plus cette femme.

Le 18 février 1875, je suis requis de procéder à la visite de celte fille et je consigne le résultat de mon examen dans le rapport que je joins à cette lettre. Ace moment, cette fille niait absolument être accouchée.

Nous soussigné, D..., docteur en médecine de la Faculté de Paris, demeurant à C, sur la réquisition de M. le juge de paix, de nous transporter, immédiatement au village de K..., d'y examiner la fille B..., de constater si cette fille n'est pas récemment accouchée et depuis combien de temps, nous nous sommes rendu le jeudi 18 février 1875 audit village, où à dix heures du soir, après avoir reçu notre serment de remplir la mission qui nous était confiée en honneur et conscience, M. le juge de paix nous a requis de visiter la fille B..., qui a déclaré consentir à cette visite.

Voici ce que nous avons constaté :

1° Le visage ne paraît pas porter de traces de masque de grossesse.

2° Les seins sont mous ; le mamelon, entouré d'une aréole brune, laisse suinter a l'aide de pressions réitérées une gouttelette de lait.

3° Le ventre est dur, une ligne brune très mince, se dirige du

pubis à l'ombilic; on ne peul, à cause de la résistance des parois abdominales, sentir les organes situés profondément dans l'abdomen. Sur les côtés on remarque quelques vergetures liés peu apparentes.

4° La chemise est imprégnée de sang. — Interrogée par nous pour connaître la provenance de ce sang, la fille B... nous répond qu'elle a ses règles.

5° La vulve ne présente à la vue ni contusions ni déchirures, il s'en écoule un peu de sang.

6° Au toucher, l'orifice du vagin ne paraît pas trop élargi, l'index et le médius de la main étant introduits ensemble, il serait impossible d'introduire sans violence un troisième doigt. On sent l'utérus assez volumineux. Le col est mou, gros, l'orifice inférieur du col est fermé.

7° Au spéculum, le col de l'utérus paraît volumineux, l'orifice fermé semble irrégulier et laisse suinter du sang comme il arrive à une époque menstruelle.

Nous devons d'abord faire remarquer que notre examen a été pratiqué à la lumière d'une chandelle, éclairage insuffisant qui n'a pas permis d'apprécier très exactement certains signes. Les vergetures que nous avons cru remarquer sur les côtés du ventre et que nous avons eu quelques difficultés à reconnaître, pourraient avoir à la lumière du jour un tout autre aspect. De même pour le col de l'utérus; le sang qui en suintait, joint à l'éclairage défectueux ont pu jusqu'à un certain point dénaturer l'apparence dus parties.

La mollesse des seins, l'aréole brune qui entoure le mamelon, la gouttelette de lait qu'on en peut faire suinter, la ligne brune allant du pubis à l'ombilic, le volume que semble avoir l'utérus, la grosseur du col et l'apparence irrégulière de son orifice, tout semble démontrer qu'il s'est formé à l'intérieur de l'utérus un produit qui en a été ensuite expulsé.

Quelle était la rature de ce produit ? Il est impossible d'affirmer que ce n'est pas une tumeur, soit fibreuse, soit sanguine; mais en raison de la rareté d'une semblable affection, il est fort probable que l'accroissement de l'utérus était la suite du développement d'un fœtus. — Quant à savoir si cette grossesse probable a été menée à terme, la petitesse des vergetures, la dureté des parois abdominales, l'étroitesse relative de la vulve sembleraient faire croire que le produit expulsé n'était pas volumineux et feraient pencher pour un accouchement avant terme. Cependant, il n'est pas impossible que les parois du ventre aient conservé une résistance assez grande même après une grossesse menée à terme, et

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que la vulve soit revenue sur elle-même au bout d'un temps suffisamment long.

Quant à l'époque à laquelle a eu lieu cet accouchement probable, il est impossible de la fixer exactement. Les seins ne donnent plus qu'une gouttelette de lait, et encore faut-il presser fortement et à plusieurs reprises pour l'obtenir. L'utérus est revenu sur lui-même, son col est fermé. Il n'y a plus de traces de contusions ou de déchirures de la vulve. L'entrée du vagin est éLroite, il n'y a pas d'écoulement lochial ; tout cela semble prouver que l'époque dé l'accouchement est fort éloignée; elle peut remonter à trois semaines, mais semblerait plus naturellement devoir être reportée à un mois environ, car l'écoulement sanguin qu'on constate chez la fille B..., présente tout à fait l'apparence d'un écoulement menstruel qui, chez une femme n'ayant pas allaité son enfanl, aurait dû revenir à peu près un mois après l'accouchement.

Nous devons ajouter que l'état du vagin et celui de l'utérus peuvent aussi bien indiquer une date beaucoup plus éloignée.

Quant à la sécrétion lactée, on peut la retrouver encore après plusieurs mois, et même sans qu'il y ait eu accouchement.

Conclusions. — I. L'utérus de la fille B... semble avoir subi un accroissement de volume assez considérable par suite du développement, dans sa cavité, d'un produit qui peut avoir été une tumeur pathologique, mais qui était beaucoup plus probablement un fœlus. (2-3-6-7.)

II. Ce produit a dû être expulsé, et peut-être, si c'était un fœlus, avant le terme naturel. (3-5-6-7.)

NI. Il est impossible de fixer exactement à quelle époque a dû avoir lieu l'expulsion de ce produit ; il doit y avoir au moins trois semaines, et peut-être beaucoup plus longtemps. La présence constatée des menstrues donnerait lieu de fixer préférablement celte date à un mois, sans permettre de rien affirmer à cet égard.

En foi de quoi nous avons rédigé et signé le présent rapport que nous déclarons conforme à la vérité.

Le 19 février 1875.

Deux jours après ceL examen, le 20 février, la femme se décide à faire des aveux et à présenter le cadavre de son enfant, et le 23 du même mois, un de mes confrères et amis, le docteur A..., appeléàla visiter et à faire l'autopsie du cadavre de l'enfant, affirme que cette femme est accouchée depuis un mois.

Lorsque l'affaire vient en cour d'assises, le président, qui siégeait I'. Biioi ■ v n i ■ i i . — llespuns. inéd. 29

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pour la première fois, étonné du désaccord qui régnait entre les deux rapports dont l'un affirmait landis que l'autre faisait des réserves, sans tenir compte de la situation différente qui avait été faite à chacun de nous par les aveux de la femme et la découverte du cadavre de l'enfant qui s'étaient produits entre les deux rapports, m'a fort maltraité, m'accusant d'avoir raisonné sur des exceptions ; enfin il a eu tort, selon moi , de parler avec trop d'assurance de choses qu'il ne connaît pas. L'affaire en serait restée là, car je ne suis pas le premier médecin maltraité en cour d'assises et à cela il n'y a rien à faire. Mais un journaliste de H... a pris prétexte de cela pour insinuer dans un article profondément injurieux que j'avais voulu faire avorter la femme, que j'avais été payé pour manquer à mon devoir et que je serais le père de l'enfant. Tout cela est trop absurde pour avoir besoin d'être réfuté: ma potion est inoffenswe, j'ai reçu un franc pour ma consultation et je n'ai vu cette femme qu'une fois dans mon cabinet.

Mais, et ceci est plus sérieux, ce journaliste affirme que mon rapport, comme le démontrent, dit-il, mes doutes et mes hypothèses, n'a été fait que dans le but spécial de tromper la justice et de faire abandonner la poursuite.

J'ai fait une réponse et je fais de plus un procès en diffamation.

Je crois qu'il y a quelque chose qui touche, en dehors de moi, l'indépendance du corps médical tout entier. Mon confrère et moi devions avoir le droit d'émettre chacun notre opinion basée sur un raisonnement consciencieux, sans qu'un journaliste pût venir accuser l'un ou l'autre de nous de n'être pas un honnête homme.

Mon confrère affirme, après aveu de la femme : il agit d'après sa conscience ; mais je me crois aussi parfaitement en droit de trouver prudent, lorsque la femme nie, de me borner à déclarer l'accouchement probable et je ne vois pas en quoi j'ai cherché à égarer la justice.

Voici les trois questions que je désire vous soumettre :

1° En présence d'une femme accouchée depuis vingt-sept jours, ai-je commis une action blâmable en déclarant l'accouchement probable, mais en faisant mes réserves pour le cas possible où l'état de cette femme eût tenu à autre chose qu'un accouchement?

2° Ai-je commis une action blâmable en fixant approximativement la date de cet accouchement probable à un mois?

3° Lorsque deux experts sont d'une opinion différente, l'un d'eux doit-il nécessairement être un malhonnête homme ?

Je dois ajouter qu'il a été établi par les débats que la femme était accouchée vingt-sept jours avant l'examen pratiqué par moi.

J'espère que vous voudrez bien m'honorer d'une réponse dans

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