‹ La responsabilité pénale des toxicomanesChapitre 14 sur 27 · AO TE · texte numérisé non relu

AO TE

rive à la misère et ne peut plus acheter son poison favori. Tous les expédients lui sont alors bons pour se procurer la drogue dont il manque.

On voit par là que le délit commis en état de besoin se distingue nettement du délit commis en état d’ivresse. Il relève surtout d’une atteinte du sens moral et de la volonté, en relation avec le caractère obsédant du désir de toxique, alors que le second résulte principalement d’une atteinte de la conscience.

Le toxicomane en état de besoin sait généralement “il commet un délit, mais il sent venir les troubles généraux intenses qui le menacent. Son angoisse, sa nervosité, son malaise augmentent et il a conscience que pour échapper aux accidents prochains, il n’a qu’une solution, trouver du toxique.

Le sujet en état d’ivresse, au contraire, est plus ou moins obnubilé, ne sait guère ce qu’il fait, et le délit jaillit d’une impulsion mal contrôlée et non d’une idée sans cesse ruminée et despotique.

Jusqu'ici nous n’avons guère examiné que les relations immédiates pouvant unir le délit et l’intoxication ef nous avons en grande partie fait abstraction de la personnalité du toxicomane.

C’est ce que nous allons maintenant étudier dans le cadre des deux grands groupes, annoncés au début de ce chapitre, des toxicomanes habituels et occasionnels.

OBS. VI. — PETIT TOXICOMANE HABITUEL (Rapport communiqué par le Docteur GENIL-PERRIN)

R..., 30 ans, est l’objet d’une information pour insoumission.

Convoqué pour une période de réserve, il n’a pas obéi à son ordre d’appel dans les délais légaux et est arrêté à Paris deux mois plus tard.

CA

I1 se présente correctement, répondant aux questions posées de façon pertinente.

Ses antécédents familiaux sont normaux; lui-même n'aurait jamais eu de maladies graves dans l’enfance. Plus tard il a contracté blennorragie et syphilis.

Il a fait de bonnes études secondaires en province et a passé son baccalauréat (Sciences-Langues). Il a fait ensuite deux années de droit à Montpellier, puis est venu poursuivre ses études à Paris. Maïs là, quoique inscrit à la Faculté, il a finalement tout abandonné pour se faire guide-interprète.

A la suite de son service militaire où il fut déjà déclaré insoumis, ainsi qu’à une première période de réserve, il est allé passer quelques mois dans sa famille puis est revenu à Paris reprendre son ancien genre de vie.

Il avoue avoir toujours été un élève irrégulier et avoir dû des succès scolaires à des facilités naturelles qui compensaient en partie le temps qu’il perdait à s'amuser. À Paris, il a continué à fréquenter les lieux de piaisir, ne s’astreignant à aucun travail suivi: Il fait campagne électorale pour un député, s’essaie dans quelques affaires de bourse qui s’avèrent mauvaises, fait un voyage à l'étranger. C’est alors qu’il a l’idée d'utiliser ses connaissances de langues au mieux de ses goûts nomades en se faisant guide-interprète. Mais naturellement il ne s’attache pas à un office de tourisme ou à un organisme analogue. Il préfère recruter lui-même ses clients par l’intermédiaire des nombreux amis qu’il avait au Café de la Paix, ou Fouquet’s ou au Romano. Faisant toutes ses affaires au café, « il buvait naturellement beaucoup ». Ses gains étaient très variables, mais finissaient avec régularité dans les caisses de quelque tripot. Il lui arrivait également de s’isoler pendant deux ou trois semaines à la Bibliothèque Nationale pour y étudier un sujet qui le passionnait momentanément.

Il avait enfin des « collages avec des demi-mondaines » avec qui il a pris l’habitude de la cocaïne et de l'héroïne.

Il explique son délit en disant qu’il était en voyage et qu’il avait omis de faire son changement d’adresse.

Il réclame d’ailleurs la responsabilité de son acte : € Le vin a été tiré et il n’a été tiré que par moi ».

L'expert lui accorde l’entière responsabilité.

C’est là une histoire assez typique de toxicomane habituel. Il est évident que R.. ne fait pas figure de grand intoxiqué. Il supporte allègrement la drogue, à laquelle il s’est habitué en raison de son caractère indépendant. C’est un sujet instruit, intelligent, mais qui préfère les plaisirs faciles, la vie dans les milieux de luxe et de grands bars, au travail. Imprévoyant, dès qu’il a quelques billets, il les dilapide au tripot ou avec des femmes. Un jour, il est agent électoral, un autre cicerone, puis, pour un temps, le voilà rat de bibliothèque. C’est une sorte de Gil-Blas qui aide à mieux comprendre la vie aventureuse du bachelier de Salamanque.

OBS. VII. —— PETIT TOXICOMANE HABITUEL (Rapport des Docteurs TRUELLE, HEUYER et GENIL- PERRIN, communiqué par le Docteur GENIL-PERRIN)

B..., inculpé d'infraction à la loi sur les substances vénéneuses.

La police ayant arrêté au sortir de chez lui deux individus porteurs d’héroïne, une perquisition y amena la découverte de nombreux paquets de drogue.

B... se présente correctement, sans manifester de troubles mentaux apparents.

Ses antécédents familiaux ne montrent rien d’anormal.

Lui-même n’aurait présenté que les maladies ba-

nales de l’enfance. Il a déjà subi une cure de désintoxication.

Issu d’une famille honorable, B... est venu à Paris à l’âge de 13 ans et a passé la première partie de son baccalauréat. Après deux échecs à la seconde partie, il aurait préparé l’Ecole des Beaux-Arts, mais n’y serait pas entré, par négligence, dit-il.

Ajourné deux fois, il n’a pas fait son service militaire.

Il vit de subsides accordés par son père en cherchant à gagner sa vie de diverses manières. Il fait de la peinture qu’il ne vend guère, s'intéresse à l’occultisme et collabore à diverses revues éphémères, où pour 30 francs l’article, il publie quelques études astrologiques mensuelles.

Il aurait pris l’habitude des toxiques au contact d’une femme dont, dit-il, il était amoureux et qu’il cherchait à guérir.

Il avoue en outre des habitudes homosexuelles.

Il passe sa vie à Montparnasse dans des cercles d’esthètes et de toxicomanes.

Un rapport de police établit que ses voisins le considèrent comme un individu de moralité douteuse et se seraient plaints plusieurs fois des orgies qui se déroulaient chez lui.

Cette vie désordonnée s’émaille d’ailleurs d’incidents tragiques ; un de ses amis, pris d’un malaise chez lui, mourut quelques heures après son transfert à l’hôpital. Une expertise toxicologique ayant été négative, l'affaire a été close par un non-lieu. Plus récemment, à la suite d’une discussion, sa maîtresse, la fille A... a tenté de se suicider chez lui en se pendant avec une serviette de toilette. Enfin quelques jours avant les faits qui lui sont reprochés, un autre de ses amis, C..., amant de la fille A... également, s’est suicidé chez cette dernière.

B... reconnaît être toxicomane mais nie faire le trafic de la drogue. Il en aurait simplement cédé au prix coûtant à des amis momentanément sans fournisseurs, et il explique la quantité de drogue découverte chez lui par son habitude de ne se fournir que chaque mois.

Les experts concluent à l’entière responsabilité de Bb:

Comme dans le cas précédent, nous avons affaire à un déclassé déséquilibré. Incapable de travail productif, il mène une vie débauchée, fréquente artistes et amateurs, hommes et femmes, se rapproche sexuellement de celles-ci et de ceux-là, tantôt les hébergeant chez lui, tantôt allant leur demander l'hospitalité. Il nie naturellement le délit qu’on lui reproche.

De ces deux cas, deux notions cliniques sont surtout à retenir. Tout d’abord, le petite toxicomane habituel se présente généralement comme un déséquilibré. Il faut d’ailleurs remarquer qu’il ne s’agit pas là d’un grand déséquilibre pouvant nécessiter et permettre un internement. D’autre part, l’usage des toxiques n’entraîne pas dans ces cas de troubles mentaux susceptibles de conduire le sujet à l’asile. L’internement, s’il était réalisé, ne pourrait donc être longtemps maintenu, et nous verrons au chapitre suivant toute l'importance de cette notion au point de vue médicolégal.

Il nous faut maintenant examiner, par quelques exemples concrets, l’aspect du grand toxicomane habituel.

OBS. VIII. —— GRAND TOXICOMANE HABITUEL (Rapport emprunté à DUBRUISSON et VIGOUROUX)

Alfred de N..., âgé de 33 ans, est inculpé de vol. Il a soustrait à une voisine de chambre, dans l’hôtel garni qu’il habite, divers objets, papier à lettre, peigne,

LS

brosses, réveil-matin, et notamment des chemises qu’il a déchirées pour s’en faire des mouchoirs.

N.. appartient à une famille honorable et fortunée et il ne faut pas chercher dans son impécuniosité la cause de son vol.

Lors de l’examen, il tremble, pleure et ne comprend pas les questions qu’on lui pose à l’occasion de ses larcins. Il affirme qu’on l’accuse injustement, dit qu’il n’a rien volé et pour un peu accuserait un persécuteur inconnu d’avoir mis à son insu dans ses poches, les objets cités.

Alfred de N.. a eu une enfance chétive, il a néanmoins fait des études normales et est bachelier. Atteint, à 20 ans, de fièvre typhoïde, il aurait, par la suite, commencé à donner des signes de déséquilibre et à s’intoxiquer à la morphine. Au service militaire, il a accumulé punitions sur punitions pour être finalement réformé.

Plus tard, ses habitudes de morphinomanie se sont accrues et de ce fait, il a fait trois séjours dans diverses maisons de santé. Il en sortait désintoxiqué et retrouvait à peu près son équilibre maïs retombaïit rapidement dans ses anciennes habitudes.

Il menait une vie modeste, retirée et bizarre. Il rognait sur toutes ses dépenses pour acheter du toxique.

Sa logeuse le croyait buveur, mais, dit-elle, « depuis quelque temps, il était un peu moins extravagant qu'avant ».

L'expert conclut à l’irresponsabilité et à l’internement.

Nous avons là un bel exemple de grand morphinomane arrivé à la dernière période de l’intoxication, marquée par un trouble profond des facultés mentales. C’est ce qui explique qu’il était « moins extravagant », comme le dit sa logeuse. C’est ce qui explique également les vols absurdes et inutiles qu’il a commis.

Cependant, il semble bien que les longs excès de morphine ne doivent pas être seuls rendus responsables de l’état actuel d'Alfred de N.. En effet, nous le voyons éternellement puni au régiment, réformé et cela probablement pour des raisons psychiatriques. Quand il est désintoxiqué, il ne retrouve qu’un équilibre approximatif, et d’ailleurs retombe rapidement dans l’usage de la drogue.

En outre, les experts le déclarent débile et déséquilibré.

C’est donc un morphinomane invétéré mais qui présente d’autres troubles mentaux marqués et dont il semble que sa toxicomanie relève en grande partie.

OBS. IX. — GRAND TOXICOMANE HABITUEL (Rapport des Docteurs TRUELLE, ROGUES DE FURSAC et GENIL-PERRIN, communiqué par le Docteur GENIL- PERRIN)

C... est l’objet d’une information pour tentative d’homicide.

Il a, en effet, blessé sa sœur d’un coup de feu au front, qui a entraîné la perte de l’œil droit. La scène s’est déroulée chez la mère de C... où il s'était rendu dans l'intention de renouer avec les deux femmes des relations rompues deux ans plus tôt. C... s’est ensuite tiré une balle dans l’épaule gauche.

La famille a tout d’abord cherché à dissimuler le drame, mais un cousin, craignant que C... ne continue à être dangereux a pris l'initiative de porter plainte.

Les motifs du drame seraient les suivants :

C..., toxicomane invétéré, n'ayant jamais pu se faire une situation et ayant dilapidé tout son avoir, a tenté de vivre aux crochets de sa mère et de sa sœur. Cette dernière ayant insisté, on lui coupe les vivres et C...

ss LQ =

de ce fait, aurait conçu contre elle une haine très vive.

La vie de C... est particulièrement instructive :

Dès l’enfance, C... s’est montré nerveux, anormal, et atteint de tics. Il fut alors examiné par divers spécialistes, dont CHARCOT.

En. dépit de sa vive intelligence, il se refusait à tout travail et se signalait par de nombreuses frasques. A ce moment, le Professeur PITRE, de la Faculté de Bordeaux, psychiâtre, déclare qu’il demeurera anormal avec responsabilité atténuée.

C... a échoué à son baccalauréat classique, mais, en revanche, est recu au baccalauréat moderne avec mention.

Dès cette époque, il fait preuve d’une très brillante intelligence, maïs avec des absences inexplicables.

Il échoue à Polytechnique mais entre à l’Ecole Centrale en même temps qu’il obtient une licence de mathématiques. C’est à ce moment que, par curiosité et pour imiter les toxicomanes qu’il fréquentait, il s’est mis à prendre de la drogue: C’était surtout, dit-il, pour avoir eu les échos d’un drame qui s’est déroulé dans un appartement voisin de sa chambre : un morphinomane se livrait sur sa maîtresse à des voies de fait et cette scène avait simplement piqué sa curiosité.

Il a fait un an de service militaire au cours duquel il s’est tiré une balle de revolver pour éviter de partir en manœuvres et rester ainsi auprès de sa maîtresse. IL s’est ensuite marié et a été quelques années ingénieur dans une entreprise industrielle. Mais il travaille de façon fantaisiste, continuant de s’adonner à la drogue et menant une vie scandaleuse.

A cette époque, il frise la Cour d’Assises, ayant tenté, paraît-il, d’étrangler une femme au cours d’une crise de sadisme.

La guerre survient, C... va au front, puis à la suite d’une bronchite est évacué à l’arrière, et pendant les années de guerre sa conduite semble normale.

C’est après sa démobilisation qu’il « se consacre définitivement à la drogue ».

Son tempérament déséquilibré se manifeste également de diverses manières : actes anormaux, flagellations. Il s’occupe, en outre, d’occultisme et assiste à des messes noires.

Il fait de nombreux séjours dans diverses maisons de santé, mais retombe toujours dans ses anciennes habitudes.

Ajoutons que le château de C... aurait brûlé de façon suspecte, alors que celui-ci était chez sa maîtresse, une institutrice du voisinage.

Sa conduite a d’ailleurs fait l’objet d’une requête en dation de Conseil judiciaire.

Divorcé, il s’est remarié avec une veuve, mère de deux enfants, malgré les avertissements donnés à cette dernière par la famille. Le ménage passera par des alternatives de luttes violentes et de réconciliations. C... brutalise sa femme et menacera même de l’étrangler. Un jour, c’est un de ses enfants qu’il menace d’un couteau.

C... a publié différents ouvrages où il exalte l’usage des stupéfiants les plus variés.

Examiné dans une maison de santé ouverte où il suit une cure de désintoxication, il se présente de facon désinvolte, mais ne manifeste aucun trouble mental apparent. Parmi ses antécédents, on relève qu’un oncle était toxicomane. Il donne sur sa vie antérieure les renseignements que nous connaissons.

Interrogé sur les faits, il déclare ne plus se les rappeler exactement. « J’étais dans une situation lamentable, je ne pouvais subvenir aux besoins de ma femme et de mes enfants. Je ne pouvais m'empêcher de prendre des stupéfiants. J’ai fait des tentatives désespérées pour me sevrer.. Je voulais disparaître, me tuer devant ma sœur, chez ma mère. Le jour où j'ai fait

cela, j'ai pris une dose plus élevée que d’habitude. Dans l’après-midi, j'avais bu deux ou trois Pernods, puis j’ai repris de la drogue. Chez ma mère, j’ai trouvé l’abbé et ma sœur, j’ai dîné, je le sais parce qu'on me l’a dit. Plus tard, dans le salon, il me semble que ma sœur s’est levée et a dit : « Mais, il va se faire mal ».

Ensuite, je me rappelle la clinique du Docteur B... où l’on m’a arrangé. Ils m'ont envoyé ensuite ici. Alors, il n’y a plus de trou dans ma mémoire. Elle a perdu un œil. Savez-vous si on peut greffer un œil ?.… Les miens sont de la même taille et de la même couleur. J’en donnerais bien un pour elle ».

Interrogé sur ses habitudes toximaniaques, C... dit qu’il prenait 0 gr. 20 à O0 gr. 15 de morphine par jour ou bien 15 à 20 gr. de laudanum quand il ne pouvait avoir de morphine.

Il déclare ne,pas souffrir du sevrage. « La souffrance morale domine tout... Je suis un lâche... Je m’en suis débarrassé trente-six fois, mais je retombe fatalement. »

L'examen physique révèle des réflexes tendineux vifs. Les réflexes pupillaires sont faibles, mais les pupilles sont larges et égales.

Le pouls, variable avec l’état émotif, est rapide, entre 100 et 120.

Il existe des tics de la face très marqués et un bégayement intermittent, le tout variant aussi avec les émotions.

Invité à exposer dans une note écrite sa psychologie actuelle et passée et les raisons du drame, C... le fait avec complaisance et il est intéressant de reproduire quelques passages de cette note autobiographique.

Page 1