CHAPITRE VII
LE DAUPHIN EN VENDÉE
Aussitôt qu'il devint possible de sortir de Paris sans danger, MM. de Frotté et Ojardias emmenèrent le fils de Louis XVI et le dirigèrent vers les provinces de l'Ouest.
Ils ne voyageaient que la nuit, par des chemins étroits et détournés; la demeure retirée d'un homme fidèle au ma heur servait d'étape. Déguisé en fille, le prince était presque partout, pour sa sûreté comme pour celle de ses hôtes, un inconnu. Constamment caché pendant le jour, il changeait le soir de chaumière ou de château, sans sortir des limites du pays occi pé par les armées royalei. Telle fut sa vie depuis janvier 1794 jusqu'à juin 1795.
La participation de M. Frotté à l'enlèvement et le séjour du Dauphin en Vendée sont attestés dans la lettre suivante, extraite du Times, journal anglais :
« A M. l'éditeur du Times,
« Dans votre feuille d'hier se trouve un long article concernant les infortunes du Dauphin. Quelque étranges que soient ces détails et l'existence du fils de Louis XVI , pour ceux qui connaissent les premières années du prince, cependant, il y a de fortes raisons pour croire à la réalité des documents rapportés parle duc de Normandie, dans la publication dont vous entretenez vos lecteurs. •
«Un des principaux agents qui se sont employés pour arracher le Dauphin du Temple, fut le comte de Frotté, général vendéen, à la famille duquel je suis allié: ma sœur avait épousé son frère; «j'ai eu, par conséquent, les moyens de m'asturer que le comte de Frotté a été le principal instrument de l'évasion du Dauphin et de sa fuite dans la Vendée, » où quelque temps après il organisa la guerre si célèbre dans l'histoire de France.
«Napoléon, premier consul, voulant rétablir la paix, négocia sur ce point avec le comte de Frotté, et lui déclara que si le général mettait bas les armes et rendait ainsi, la tranquillité à cette portion du pays, il lui accorderait un sauf-conduit pour aller résider où bon lui semblerait. Cette proposition fut agréée par M. de Frotté, qui choisit Paris pour le Heu de sa résidence. Sur sa route vers cette ville, néanmoins, en approchant de Verneuil avec son sauf-conduit à la main, le général fut brusquement arrêté, puis barbarement et traîtreusement fusillé. Je défie qui que ce soit de contredire ce fait. Maintenant, pourquoi le chef du pouvoir d'alors en France
commit-il un acte si contraire au droit des gens, à la justice et à l'humanité, si ce s'est parce que le général de Frotté connaissait le lieu où le Dauphin était caché, et parce qu'il importait à la police de B maparte de détruire le moindre vestige d'une existence si dangereuse pour l'exécution de ses desseins, etc., etc.
<( Je suis> etc., tt.i.
« Signé : baron F. Thierry.
« Londres, le 2 décembre 1 838.
« 4, C evelan square, Saint-James. j>
Ce n'est point là un témoignage étranger, snspect, provoqué; il émane directement et spontanément du frère de la bellesœur de M. de Frotté, d'un homme qui, comme il le dit luimême, <t a eu les moyens de s'assurer que le comte de Frotté a été le principal instrument de l'évasion du Dauphin et de sa fuite en Vendée ; » au lieu d'être adressé au fils de Louis XVI,, il l'est au rédacteur d'un journal, à l'occasion d'un article concernant les infortunes du Dauphin. Il réunit donc toutes les conditions de crédibilité.
Le pape Pie VI, dont nous avons, sur lafoi de Lafont-d'Aussonne, consigné les paroles à la page 8 de notre préambule, indique également, dans son allocution de 1798, « le jeune Louis-Charles de Normandie comme retiré dans le Bocage, et jouissant d'une parfaite santé. » A cette époque il n'y était plus depuis longtemps ; mais cette phrase>prouve que le Saint- Père connaissait l'enlèvement et le séjour en Vendée.
Quoiqu'au milieu d'amis et dans un pays ami, M. de Frotté n'était pas Bans inquiétude sur le sort du prince. Fallait-il garder complètement le silence, l'incognito ? Valaitril mieux le présenter publiquement aux populations et le proclamer roi ? Était-il plus prudent de conEir le secret à quelques chefs de l'armée royale que de l'apprendre à tous? M. de Frotté hésitait. Le silence et l't ncognito lui semblaient plus &ûrs, mais déjà des bruits d'enlèvement avaient transpiré. Montrer le fils sauvé d a roi-martyr aux Vendéens et aux Bretons, il savait bien que c'était remuer jusqu'au fond des entrailles leurs instincts monarchiques, amener la proclamation immédiate du prince, mais en même temps provoquer une guerre d'extermination contre ce malheureux pays, li ne doutait pas de l'impression que produiraient sir ces fb raves gros l'âge, l'innocence, les infortunes de leur jeune roi ; il tremblait de trouver dans leur enthousiasme leur perte et laaienacw S'ouvrir à quelques chefs offrait moins d'inconvénients; M. do Frotté choisit ce dernier parti ; il eût avec eux des entrevues dans le Bocage, à Beau préau.
LE *Kt!tKt* Élf VENDEE. 81*
Msct^.-- « Je, soussignée, R.-M.C... drteF..., veuve en premières noces deUf.-J.-L. P.... capitaine au régiment de la reine, infanterie, ^sous Louis XVI, et en secondes tioces de F... deB..., ancien garde- du -corps de LL. MM. Louis XVI, Louis XV1H et Charles X, atteste avoir vu S. A. R. le duc de Normandie, fils de Louis XVI, d'abord à la conr, avant 89, ce puis à Beaupréau, après son enlèvement du Temple. J'affirme avoir été témoin de la reconnaissance du jeune prince parles chtfe vendéens, rassemblés dans ce but. »
« Paris, ce 20 juin 1847.
« Signé : Veuve de B... »
Malgré ces expressions, qui semblent indiquer une reconnaissance publique, tout porte à croire qu'elle fut secrète et n'eut pour témoins qu'un très petit nombre de chefs.
Cependant beaucoup de personnes assurent, les unes a que le Danphin fut amené à 1 état -major vendéen,» les autres « qu'un enfant mystérieux parut au camp de Charette, qu'on monta la garde devant sa tente, que le général lui parlait chapeau baé, et qu'il passa ses troupes en revue devant cet enfant, aux cris de : vive Louis XVI !! » Toutes s^accordent à dire « que presqu'aussitôt on ne le vit plus et qu'on n'en entendit plus parler; » Tune d'elles va jusqu'à donner 1e motif de sa disparition : « on redoutait une minorité. »
Pièce 39. — M. l'abbé J. €..., chanoine, rapporte :
«t Mgr Soyer, évêque de Luçon, disait qu'il tenait de deux officiers supérieurs vendéens que le captif du Temple avait été amené à l'état-major, et qu'il n'en avait pas été question, parce qu'on redoutait une minorité.
a 16 janvier 1849.
* Signé : J. G... p
Pièce 40» — > M. B..., a*ehitecïe> raconte à IL G... et à M. Foyauer:
« Que madame de M... tenait du général T... qu'à l'époque des guerres delà Vendée il avait été de garde à l'entrée d'une tente où toi enfant mystérieux avart passé la nuit, et que te lendemain il avait disparu» Cela te passait au camp de Charette.
« Signé : G... étFotAtiER. »
4*. - Le 31 janvier 1849, M. l'abbé A..., curé de u'une de ses paroissiennes nommée Louise Bernard, ; gouvernante de M. Bâcher, chanoine, à Nantes, lui a
raconté *
« Qu'étant en 1Î94 au quartier général de Charette, elle avait vu, pendant quelques jours, un enfant mystérieux que
Si FILS DE LOUIS XVI.
personne ne connaissait. Le général ne paraissait devant lui que chapeau bas. Il fit passer en revue sa petite armée devant cet enfant, et le général donnant l'exemple, on répéta bien des fois ce cri : Vive Louis XVII ! Louise Bernard désirait beaucoup conoaître le nom de cet enfant ; elle n'a jamais pu en venir à bout. Après quelques jours l'enfant disparut. »
Constatons en outre l'existence d'une proclamation de Charette à son armée, sous les murs des Sables-d'Olonne, postérieure au 8 juin 1795, dans laquelle il dit : « Voulez-vous laisser périr l'eufant miraculeusement sauvé du Temple, comme ont péri ses augustes parents? » Cette proclamation est avouée par r adversaire le plus déclaré du fils de Louis XVi, car nous empruntons notre citation à { Univers du 6 juillet J850.
Entourés de tous ces témoignages, il est impossible de révoquer en doute le séjour du Dauphin en Vendée et sa présentation à certains chefs.
Mais cet enfant mystérieux devant lequel Charette passe ses troupes en revue, est-ce le fils de Louis XVI î est-ce un autre enfant, à l'aide duquel le général voulait essayer l'es-
Erit de son armée ? y a-t-il eu revue aux cris de : Vive ouis XVII? C'est ce qu'on ne saurait affirmer sur l'unique autorité de Louise Bernard. Cependant, que ce soit le Dauphin, que ce soit un autre, cet acte n'est point inconciliable avec la politique de Charette, surtout quand on songe à la disparition subite de l'enfant. Car, à cet élan de royalisme succéda la réflexion, et Charette envisageant ses forces dut en rester là.
Ici se présentent plusieurs objections :
Pourquoi conduire le Dauphin dans la Vendée au lieu de l'emmener immédiatement hors de France?
S'il a été présenté aux chefs vendéens et à l'état-major de Charette, si les troupes royales ont crié : Vive Louis XVII ! pourquoi ne pas continuer à le saluer roi ? pourquoi les historiens n'en parlent-ils pas? pourquoi cet enfant mystérieux disparaît-il tout- à-coup? pourquoi Charette lui-même, qui s'était fait général au nom de la légitimité , proclame-t-il Louis XVIII ? pourquoi de tant de personnes qui ont pu voir le Dauphin ou savoir son passage en Vendée, s'en trouve-t-il si peu oui l'attestent?
La réponse ne se fera pas attendre :
Où conduire le jeune prince pour le mettre en sûreté, si ce n'est en Vendée ? La Convention avertie de l'enlèvement dirigea nécessairement la plus active surveillance vers les frontières; s'exposer à les franchir immédiatement, c'était corn* mettre une imprudence impardonnable. Tandis que, retiré dans un pays fidèle à sa famille, il échappait aux agents du
LE DAUPHIN EN VENDÉE
gouvernement, laissait refroidir leur zèle, épiant l'occasion de gagner l'étranger.
Après un premier cri de dévouaient eicité par la conservation et la présence du Dauphin, les chefs vendéens, qui le virent à l'assemblée de Beaupréau ou à l'armée de Charette, certainement en très petit nombre, aperçurent immédiatement le danger d'une reconnaissance ouverte dans leur position. L'histoire nous apprend qu'en 1794 ils étaient traqués de tous côtés, à la veille de traiter de leur soumission avec la République. 11 y aurait donc eu folie de leur part à persister dans la résolution de publier que le roi se trouvait au milieu d'eux. Cette mesure inconsidérée allait le désigner aux intrigues etaux poignards des Conventionnels, attirer contre leurs troupes épuisées les efforts des armées républicaines, et les faire écrasertous. Aussi l'enfant mystérieux rentre-t-ilpresqu'aussitôtdans l'obscurité. Et ce fut fort heureux; car au commencement de 1795 les Vendéens, Charette et Stofflet, étaient obligés de demander et de conclure la paix.
D'autres considérations non moins graves purent et durent imposer silence au bon vouloir : une minorité était impossible, impolitique, dans ces temps difficiles où la République ne rencontrait pas d'hommes assez forts pour lutter d'énergie avec elle ; des envoyés secrets du comte de Provence parcouraient la contrée et circonvenaient les chefs dans un intérêt qui n'était point celui du Dauphin. 11 fallait donc prévenir les troubles inséparables d'une régence, l'anarchie monarchique et la division des amis de la royauté ; il fallait soustraire la vie du fils de Louis XVI aux embûches d'un oncle, ambitieux, qui, par soif du trône, s'était montré capable de tous les crimes. Ces considérations étaient certes de nature à comprimer les sentiments de loyauté et d'amour de légitimité de Charette. Elles l'entraînèrent à reconnaître et proclamer Louis XVIII.
Les historiens se taisent sur toutes ces circonstances ; la raison en est bien simple. M. de Frotté et la plupart des chefs vendéens périrent dans la guerre civile assassinés ou fusillés ; ceux qui survécurent, gagnés à la politique de Louis XVIll, n'eurent garde d'avouer que, contrairement aux principes rigoureux de la conscience et du droit, ils s'étaient prêtés à la proclamation du comte de Provence au détriment du fils de Louis XVI, qu'ils avaient vu et qu'ils savaient vivant. Parmi les rares témoins de ces faits et les rares confidents du secret, les uns, royalistes innocents, à la façon d : M- Mennetion, pièce 32, eurent la bonhomie de remettre au monarque restauré les documents relatifs à son neveu qu'ils possédaient ; le reste, troupeau muet, retenu par l'intérêt 0!i par une fausse idée de fi-iélité, n'a pas voulu déshonorer h royauté, son idole, en révélant sa honteuse usurpation.
Quant aux cris de: vite Loeis XVJI ! ils sont consignés dans les histoires du temps. Je n'y attacherais qu'une médiocre importance s'ils n'avaient été proférés qu'à l'époque de la mort de Louis XVI, parce qu'en vertu du vieil aclag*.: le roi est mort, vive le roi! le» Vendéens durent crier; vive Louis XVII! Mais ia proclamation de Charette place la date de ces acclamations après la mort de l'enfant du Temple, ce qui est très différent.
Dès que M, de Frotté se fut convaincu par la faiblesse dea insurges, par la vigueur de la République, par les menées du comte de Provence, par les dissensions des chefs, par l'état général des affaires, que la royauté du fils de Louis XVI n'a*» vait aucunes chances et que sa vie. étais exposée, U n'eut plus au'aue pansée désormais, celte de fe soustraire à loua les regards, de préparer les moyens de le faire échapper de France, et de te remettre entre les main» du prince de Oondé.
C'est alors qie, de concert avec Ojardias , au commencement de juin 1795, il imagina le voyage éclatant du jeune Morin de Guérivière, chapitre V, pour attirer du côté de l'Auvergne l'attention du gouvernement, pendant qu'il s'embarquait à la Rochelle avec son précieni dépôt.
Pièce 42. — La sœur Saint-Sauveur, née...., religieuse supérieure de l'hôpital de..., écrit à M , chanoine :
«Le 27 juillet 1851.
« Monsieur,
« Je réponds à votre lettre, sans aucune gêne de consci nce. Voici les laits :
« Nous demeurions à la Rochelle, sur le port. Ma mère tenait un tcès fort commerce d'eaux-de-vie et de liqueurs; elle avait une nombreuse famille, dix enfants, à cette époque ; son mari était absent. Moi, j'avais neuf ans. Un de mes frères, qui en avait quatorze, étudiait pour être prêtre. Les malheurs des temps ne lui permettaient plus de continuer ses études* Pour ne pas lui en laisser perdre le fruit, ma mère fit un échange avec un capitaine hollandais qui voulait que son fil» apprît la langue française; elle lui confia mon frère pour qu il apprît la langue hollandaise. Le capitaine était un parfait honnête homme, fille profita de cette bonne circonstance pour faire évader huit prêtres qui étaient dans «ne grande p eine.
« Le soir du départ, elle en avait renfermé dans une chambre sept qui s'étaient rend us déguisés ; le huitième manqua La bonne occasion, fut pris et n'eut pas la force de soutenir le combat; il prêta le serment erâé.
« Le même soir, sur les onze neuves, arrivèrent deux messieurs, une dame et « un jeune estant à peu près de mon
LE DAUPHIN EN tENDÉE. 8'i
âge. » Me voilà à vouloir jouer avec lui. 11 nous dit qu'il s'appelait «Capet.» Nous nous mettons, mes frères et moi, à l'appeler de son vrai nom, Louis Capet. Ma mère sort du salon avec vivacité, nous donne à chacun un bon soufflet et nous envoie coucher.
a A nos cris, on nous accorda bien vite notre grâce, parce qu'on craignait nos mauvais voisins, et parce que nous voulions laire nos adieux à mon fière, qui partit avec cette respectable compagnie, à minuit. Ma mère nous fit des recommandations très sérieuses sur le profond silence que nous devions garder.
« Plusieurs années après le retour de mon frère, il me dit que, pendant toute la traversée, on avait tenu l'enfant caché, et qu'on l'avait fait débarquer avant d'arriver en Ho lande.
« Mon frèie est parvenu à être piêlre, curé, et moi je suis devenue religieuse. J'ai eu l'occasion de lui parler deux fois de cette soirée, eti passant qntlqrres jours avec fui, il m'a toujours confirmée dans la croyance de l'txibtence du fils de Louis XVI.
« Voilà, monsieur, ee que je puis vous certifier.
« J'ai Honneur d'cMre, et;...
« Soeur Saint-Sauveur. *
Les sentiments de simplicité, d , honnèteté r de vérité, qui régnent au milieu des détails circonstanciés de cette lettre me dispensent de longs commentaires.
Les conducteurs du jeune enfant arrivent à onze heures du soir, dans le plus grand secret, s'embarquent à minuit; l'âge de l'enfant est fixé par celui de la religieuse; elle avait m ut ans, et l'enfant était à peu près de sou âge; en effet, le fils de Louis XVI avait eu dix ans le 27 mais 1795; les enfants se mettent à jouer, lui dtmaudtLt son nom ; il répond avec la franchise et l'étourderie de son âge : je me nomme Louis Capet ; et eux de l'appeler Louis Capet, exclamation immédiatement réprimée par des soufflets; enfiu, on le tient caché pendant la traversée et on le débarque avant d'arriver en Hollande ; c'était le meilleur itinéraire pour éviter les frontières et arriver à l'armée de Condé; tout cela, même l'imprudent aveu du nom, convient parfaitement au fils de Louis XVI, et ne convient qu'à lui.
Le l>au[ hm a donc été conduit eu Vendée par M. de Frotté; )lv a séjourné un peu plus d'un an ; il en est sorti en s'embarquant a la Rochelle dans le courant de juin 1795.
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