LE DAUPHIN A L'ARMÉE DE CONDÉ
Le capitaine hollandais débarqua sur les côtes de Belgique son mystérieux passager et ceux qui raccompagnaient. De là, M. de Frotté conduisit le fils de Louis XY1 en Allemagne, et le remit au prince de Condé, alors à Steinstadt.
Informé de l'évasion dès la fin de janvier 1794, le prince de Condé n'avait plus entendu parler du Dauphin depuis; il l'accueillit comme un fils retrouvé. Dans un entretien sans témoins, M. de Frotté lui raconta les particularités de l'enlèvement, de la fuite et du séjour en Vendée, et l'instruisit des dispositions et de la conduite des chefs de l'armée de l'Ouest.
Condé ne dissimula ni ses craintes, ni les difficultés de la situation, et témoigna le désir de consulter son conseil intime. En conséquence, les ducs de Bourbon et d'Enghien, les comtes de Viomesnil et de Peccadeuc et le chevalier de Ligneville se réunirent avec le comte de Frotté. Reconnaîtrait-on Louis XVII? proclamerait-on Louis XVlll? quel parti prendre à l'égard du Dauphin? Discussion faite de 1 opportunité d'une reconnaissance, des inconvénients d'une minorité, du danger de confier le fils de Louis XVI A un oncle-régent nui avait protesté contre la légitimité de sa naissance, ou à des souverains alliés qui convoitaient son royaume, il fut résolu, par mesure de prudence, de proclamer Louis XVlll, de tenir cachées la conservation et l'arrivée du Dauphin, et de le placer sous la surveillance spéciale de M. de Viomesnil, qui le ferait passer pour son neveu. Le plus profond secret était recommandé.
Cependant, malgré les précautions, le bruit de la présence du fils de Louis XVI ne tarda pas à se répandre. Il parvint même aux oreilles de Louis XVlll, qui, craignant pour son usurpation, fit annoncer immédiatement qu'il allait se rendre à l'armée de Condé.
Celui-ci redoutait ses machinations ; sentant d'ailleurs la difficulté d'éviter les questions de son entourage, s'il conservait près de lui un enfant de dix ans dont on ignorait l'origine , d'autant plus que les agents du comte de Provence avaient les yeux fixés sur ceux qui, par leur position ou leurs liens de famille, pouvaient être soupçonnés de porter intérêt à l'auguste orphelin, il reconnut l'impossibilité de le garder au camp et décida qu'il fallait l'en éloiguer avant l'arrivée de Louis XVIII.
Quel asile lui choisir? 11 s'en présentait un à l'esprit de Condé où persoune n'irait le découvrir; c'était l'armée républicaine. Mais comment y pénétrer? quel général charger d'un si précieux et si dangereux dépôt? qui voudrait en accepter la responsabilité ? Enire héros on s'estime, et le prince de Condé ne trouva point d'homme plus digne que Kléber d'abriter le dernier rejeton de la monarchie. Il fut donc arrêté qu'on le sonderait, et un émissaire partit à cet eflét. Bientôt il revint avec une réponse favorable; dès-lors on n'attendit plus que l'occasion de remettre, sans éveiller l'attention, le jeune prince au général.
Pour prémunir le Dauphin contre l'incertitude des événements et lui laisser un titre constatant son identité, Condé rédigea et signa un écrit dans lequel étaient détaillées les circonstances de sa naissance, de son emprisonnement, de son évasion, de son arrivée en Allemagne, de son séjour près de lui, des raisons qui le forçaient à le condamner momentanément à l'obscurité, età le confier à Kléber plutôt qu'à sa famille ou à l'un des souverains de l'Europe.
Cet écrit fut donné à son conducteur. C'est le même qu'on saisit sur le Dauphin le 12 avril 1818, lors de son arrestation en Lombardie.
Vers la fin de 1796, le corps d'armée de Kléber se trouvant rapproché des bords du Rhin, Condé choisit ce moment pour confier au guerrier républicain l'orphelin-roi. Le comte de Viomesnil, chargé de cette délicate mission, s'en acquitta fort heureusement. 11 conduisit secrètement le Dauphin aux environs de Mayence ; un aide-de-camp de Kléber, M. Auguste de Damas, le reçut et l'introduisit près du général, auquel il remit l'écrit de Condé.
Preuve».
t Le bruit de l'arrivée du Dauphin s'était, comme nous l'ayons dit, répandu dans l'armée. Aussi, beaucoup d'officieps qui en faisaient partie en ont-ils parlé dès lors et depuis.
Citons entre autres
1° Le général comte de Foucault, qui s'exprime en ces termes :
Pièce 43. — « Je me rappelle qu'à l'époque de 1795, faisant alors partie de l'armée du prince de Condé, « le bruit se répandit subitement dans mon cantonnement que le Dauphin sauvé avec habileté du Temple, venait d'arriver auprès du
prir.ce de Comlé. » J'étais éloigné du quartier-général, je n'ai pu m'assurer par moi-même si ce bruit avait quelque fondement, et je n'eu ai plus entendu parler, o Signé: le comlc de Foucault,
« Maréchal-de-camp en retraite.
« Le 2 décembre 1842. »
2° M. le chevalier de Saint-Louis Desfontaines qui, d'après le certificat suivant, a « vu » le Dauphin :
Pièce 4L — « Je soussigné, ancien supérieur-général des Frères de l'Instruction chrétienne du Sacré-Cœur, et aumônier des jeunes Orphelines des Dames de Jésus-Marie, à £ourvtères, Lyou,
a Certifie que le chevalier de Sain» -Louis Desfontaines, capitaine dans l'armée de Coudé, m'a assuré avoir « vu en Allemagne, dans les ran^s de l'armée , le fils de Louis XVI. »
« Cette déclaration me fut faite avant 1830, à Monistrol-PEvèque, Haute -Loire.
« Je certifie encore que dans le courant d'octobre 1848, ayant fait part au comte de Croy de la connaissance que j'avais de l'existence du fils du roi-martyr, il me répondit: « La chose est possible ; plusieurs fois avec d'autres de mes amis, étant à la cour, « nous avons interrogé la duchesse d'Angoulême sur le fait de l'existence de ce prince, elle passait outre, sans répondre à la question, ni pour le oui, ni pour le non. »
a En foi de quoi j'ai signé le présent p ; ur être joint à un certificat dont ma signature est légalisée pat le maire de Lyon.
« Lyon, le 2 février 1849.
« Signé : L .. »
3° M. le chevalier d'Oiry, ancien diplomate, placé de manière à vér fier mieux que personne le plus ou moins de fondement de ces bruits, qui nous écrit :
Pièce 45. — « Le soussigné, conseiller intime actuel de S. M. le roi de Bavière, son ancien ministre auprès de différents Etats, et en dernier lieu auprès de la cour royale de Sardaigne, grand'croix de l'ordre du Christ, commandeur de celui de Saint-Michel, chevalier de l'ordre de la couronne de Bavière et de celui de Saint-Louis de France,
« Certifie et atteste qu'au commencement de l'an 1796, et peu a va ut l'ouverture de la célèbre campagne de cette année, alors que le quartier général de S. A. S. Mgr le prince de Coudé se trouvait éiabli successivement à Mùh'he.im et à Riegel, grand-duché de Baaden, et pour ainsi dire dans le voisi-
nage de Basle, le soussigné était établi momentanément dans cette Tille pour y remplir une commission dout il avait été chargé par le prince ; les officiers et soldats de l'armée de Condé et du Directoire at'tluaient des deux rives du Rhin dans cette ville riche e4 commerçante ; que dans ces conjonctures il se trouvait souvent en compagnie avec les militaires émigrés, ses compatriotes, entre autres, un jour, avec le chevalier de Beaufort, chasseur noble, et le comte de Montgaillard, le -même qui avait été chargé de conduire les négociations entamées précédemment a vue le général en chef de l'armée du Rhin, le général Pichegru; que la conversation venant naturellement à tourner sur les chances de la guerre et de la politique, ces messieurs me diient a qu'il était bien singulier et fort remarquable qu'il se fut répandu sous main, dans quelques quartiers de 1 armée, Tincroyible bruit que le Dauphin de France, échappé du Temple, recueilli dans la Vendée, et envoyé de là au prince de Condé, avait été et passé quelque temps incognito à son quartier- général , sans qu'aucune mention publique n'en ait été faite ; que ce bruit avait acquis d'autant plus d'importance aux yeux de ceux qui se mêlaient de politique, quYHectivem* nt, à la suite de cette espèce d'ébrnitementle Prétendant, depuis Louis XVUI, informé de ces dires à l'oreille, s'était hâté de quitter sa retraite en Allemagne et de faire annoncer son arrivée à l'armée de Condé, qui eut effectivement lieu, peu après cette annonce, au quartiergénéral, à Riegel. »
« En foi de quoi, c'est-à-dire, pour constater ces bruits au sujet du Dauphin sauvé du Temple, et de son passage au quartier-général du prince de Condé, j'ai signé la présente attestation, et y ai apposé le sceau de mes armes à Kientzheim, canton de Keysersberg, Haut-Rhin, le 24 avril 1849.
« Signé : le chevalier d'Olry. »
« Vu par nous, maire de la commune de Kientzheim, pour servir de légalisation à la signature ci-dessus apposée de M. le chevalier d'Olry, domicilié en cette commune.
« Kientzheim, le 24 avril 1849.
a Le maire, signé : illisible. »
Non content de ce témoignage., M. d'Olry y joint la lettre suivante, adressée à M. le baron de Richemont:
Pièce 46. — « Monseigneur, en relisant !a parfaite et incisive récapitulation de vos mémoires par M. de la Sallette, j'ai vu Monseigneur, dans la Revue catholique du 15 février dernier* qu'un gentilhomme, M. le comte de Foucault, avait certifie que « le bruit de l'évasion du Dauphin Louis X Vil avait couru
00 ms DE LOUIS XVI.
à l'armée de Condé, et qu'il y était attend» ou Tenait d'y arriver • » cela m'a rappelé le fait tel que je 'ai consigné dan l'âttestatiSn d-joU; j'ai pensé «on«.gnenr, quil pouvait vous être agréable <fe voir le témoignage de -. H. de Foucault eonflrmé par un autre que ma mon souvenir étaient à même de rendre en toute loyauté, ï p»i arromoairné de circonstances concomitantes et poa- ÎLlnrJ de 8 à lO mois à celles dont M. de Foucault fait mention «ous ta date de « vers la fin de juin 1795- » Les Hrconstances dont je parle caractériseront davantage le fait Z . T-mème, . £ pourront aussi eu corroborer le. induction.
tout ceci se passait, S^gfj^ patrier ; "un ordre proconsi . aire motrvé sur le. d énonça
*T «t* Pitt et de Cobou?!,* » portait au général en « d agent iL« l'armée doauel ie venais d'être nommé
de ïïy 1 "^ w£ * Poûr "éclaircisiment de ma posima ^raUo W c'est sur ma conduite en
tion d alors, je dois ajou« 4 mée f
France P^" 1 * ly wé "brevet si honorable que le Ça '^hàVle?X me fit remettre en «'envoyant, par le canal £ ^inif des a^es^ngêre s a
de . S i 7/ 1 service dans la carrière diplomatique en 180 a. n o l rs%teTarméeVcondé avait été disloquée et se rendait
6 « J'ai dû expliquer, Monseigneur, cette position pour mieux fa re comprenne le témoignage que ,e ™« ^ u ^ 0 d u Xui voir vous 1 rendre, e, .aidant ^^P ^^ magistrature, que votre cause parait d a«s le anctuair B en ^
cette justice que Dieu MM » P fi ^ tion en
d'une nation qui » un «"^l n ]! " i a vu s'engloutir, dans Europe, et qui, après ^^J^ T £,'„? x\I, tout ce qui a l'abîme ouvert sous 1 écb.fdud i de Louw * y • u ain9i surgi de systèmes, de constitu ions ; de go r ver , que son repos, sa prospérité et sa puin *»«■ g , veut en parler encore sera ^r su^Sel r yonnent les nécessaire sur elle-même, retour sur ibhu ,
destinées du fils de Louis XVI. «nression de ma
« Recevez, Monseigneur, avec cette libre expre».
pensée et de mon espérance, l'hommage de imn vieux dévouaient et du plus profond respect avec lequel je suis
« Le chevalier d'OLRY.
« Kientzheim, Haut-Rhin, le 25 avril 1849. »
Discussion.
Fixons-nous tout d'abord sur quatre dates importantes, ceile du départ de France et de l'arrivée en Belgique, celle de l'introduction au camp de Condé, celle de l'ébruitement, et celle du voyage précipité du comte de Provence, L'époque du départ et de l'arrestation du jeune M >rin de Guérivière , la pièce 42, et les documents qui précèdent, permettent d'établir la première entre le 8 et le 15 juin 1795 ; la seconde, entre le ;> j ei le 30; la troisième, de la fin de juin 1795 au coo>:uencement de 1796; la quatrième, enfin, dans les premiers mois de cette même année.
Ces préliminaires arrêtés, discutons:
Le général comte de Foucault, le chevalier Desfontaines, le chevalier de Beaufort, le comte de Montgaillard et le chevalier d'Olry, tous officiers de l'armée de Condé, hommes honorables, confirment le bruit de la « présence du Dauphin au quartier-général. » M. D sfontaines l'y a « vu. » Sans aller aussi loin, M. d'Olry, qui, par sa position diplomatique, a pu connaître les faits, les circonstances, et apprécier les inductions qui en découlaient naturellement, constate qu'à la suite de l ébruitement de cette nouvelle, « le comte de Provence, instruit de ces dires à l'oreille, » et alarmé de leurs conséquences, « se hâta de quitter sa retraite, d'annoncer son arrivée au quartier deRiegel et de s'y rendre aussitôt. »
Pourquoi ce voyage a subit, » co-incidant avec les bruits d'arrivée du Dauphin, si le comte d ; Provence eût regardé comme impossibles sa conservation et cette arrivée? Par ses relations avec Robespierre, il pouvait savoir la réalité. Mais, connaissant la loyauté du prince de Condé et craignant de voir le vieux et brave guerrier révoquer l'acte qui le proclamait roi, il venait lui-même surveiller ses démarches, sonder ses dispositions, les combattre par sa politique, et, peut-être, à défaut d'autre expédient, achever 1 œuvre de Robespierre, incomplète à ses yeux, puisqu'il lui avait écrit: « Vous avez détruit le soliveau, mais vous n'avez rien fait tant que le bâtard existera. »
Le voyage du comte de Provence me semble concluant : supposons contre toute vraisemblance et contre toute réalité qu'il crût son neveu mort, les on-dit de l'armée ne l'auraient
uère inquiété. Un instant accrédités, ils seraient tombés 'eux-mêmes. Il s'en émeut; il vient; donc il les redoute; donc il sait que le Dauphin vit, donc il le croit au quartier du prince, donc il craint d'être supplanté par le véritable héritier du trône. Ces inductions sont logiques et puissantes.
Avouons-le cependant, car labonne foi, nécessaire partout, est essentielle ici ; le séjour du jeune prince à l'armée de Condé n'est point étayé de preuves directes et péremptoires, mais seulement de présomptions graves, précises, concordantes, puisées à des sources respectables, et qui, groupées et comparées avec tant d'autres points de fait surabondamment démontrés, acquièrent l'autorité de preuves.
E h se reportant aux circonstances, à la position duDauphin, à celle de ses défenseurs, il est impossible d'exiger plus que des présomptions; car au camp de Condé comme dans ia Vendée, le silence elVincognilu furent une nécessité. Les témoignages directs doivent être excessivement rares; plus de cinquante années nous séparent des événements; presque tous les personnages qui y ont figuré sont affaiblis par l'âge ou morts ; la plupart subissant la force des choses ont adopté la légitimité de Louis XVIII et de ses successeurs; la honte de revenir en arrière et de flétrir ceux qu'ils ont adorés les retient ; d'ailleurs quelques-uns seulemeut purent connaître le secret. Quant à celui qui le possédait entièrement, le prince de Condé, il a cessé de vivre en 1818, non sans avoir manifesté sa croyance à la conservation du Dauphin, puisqu'il l'accueillit de la manière la plus paternelle en 1 S 1 0 , qu'il le présenta à la duchesse d'Angoulème, et qu'il s'efforça de provoquer, mais vainement, sa reconnaissance.
Comment se fait-il, dira-t-on, que le prince de Condé, sachant vivant le fils de Louis XVI et l'ayant sous sa garde, ait proclamé Louis XV11I le 4 juillet 17951
Cette objection, grave sans doute, déjà soulevée à propos des chefs vendéens, se résout par d'excellentes raisons :
A la première nouvelle de la mort de l'enfant du Temple, le comte de Provence s'était hâté de prendre le titre de roi ; la proclamation du filsdeLouU XVI allait diviser les émigrés.
Une régence alors était impraticable ou dangereuse; elle affaiblissait le parti, suscitait les intrigues ; comme elle revenait de droit au comte de Provence, elle laissait la vie du Dauphin à sa discrétion, et Condé connaissait trop son caractère pour s'y fier. Une marque solennelle d'adhésion à l'acte de décès par la reconnais a: ce de Louis XVIII fut, je n'en doute pas, le seul moyen de sauver le jeune prince.
Mais, répliquera- t-on, Condé pouvait le mettre aux mains et sous'la protection des Puissances alliées.
C'est mal apprécier le patriotisme de Condé que de le croire capable d'une telle faute. Agir ainsi, c'était, dans la supposi-
tion d'une conquête, livrer la France à ses ennemis- avant le roi en leur pouvoir, ils imposaient telles conditions que bon leur semblait; 18 1 5 en est la meilleure preuve.
ronne de France.
a E ^x fi x f Ies d [* ers S° uvern ements avaient reçu la notification du décès; et, bien que tous ou presque tous eussent été secrètement instruits de l'évasion "du Temple, leur propre intérêt et les promesses du comte de Provence pouvaient entraîner la balance de son côté, aux dépens de l'orphelin royal. Dans quel em-barras se serait trouvé Condé, si, proclamant le Dauphin, les puissances avaient reconnu Louis XVHl? et cela pouvait arriver.
Tous ces motifs posés, je dis que la prudence défendait à Condé de reconnaître le Danphin immédiatement et directement. En proclamant Louis XV11I, il s'est conduit sagement, comme u devait se conduire dans des circonstances aussi critiques. Kien ne s opposait, du moins le croyait-il, à ce que, plus tard le danger étant passé, il proclamât Louis XVII. Ce fut peutêtre une des suggestions du comte de Provence; elle était spécieuse et dut triompher des scrupules de Condé.
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