IL — APPLICATIONS A L* HISTOIRE CONTEMPORAINE
L'intérêt qu'ont les grands à cacher leurs méfaits et les intrigues de leur ambition n'est pas la seule cause des erreurs historiques. L'esprit de parti commente, dénature, grossit ou diminue les événements ; il suppose des intentions suspectes à ses ennemis, des vertus à ses amis; il travestit ses personnages au point de les rendre méconnaissables, et quand il a brodé ses romans, il les intitule hardiment : Histoire de dix ans, Les Girondins, Congrès de Vérone, Histoire de la République, du Consulat et de l'Empire, etc.
Que dire de cette foule de mémoires qui n'ont cessé d'encombrer la France depuis un demi-siècle? Pitoyables justifications de toutes les fautes, de tous les crimes généraux ou personnels, ces mémoires, tant secrets qu'avoués, servent a égarer l'opinion, à la détourner du vrai.
On lit tout, car chacun veut s'éclairer ; mais malheureusement on lit avec une crédulité fatale les ouvrages écrits à notre point de vue, et avec une prévention obstinée ceux qui froissent nos idées.
Aussi voyez comme peuple et comme individus quel chemin nous avons fait.
Partis eu 80 à la chasse des privilèges et des abus, nous sommes encore, soixante ans après, le fusil sur l'épaule, dis* posés à poursuivre autant d'abus, autant de privilèges, les mêmes peut-être, attachés à d'autres tètes, déguisés sous d'autres noms. Le paysan ne paie plus la dime, mais il paie un impôt onéreux qui, au lieu d'être versé dans la caisse du pasteur, sert à défrayer un député parfaitement indifférent à son bien-êlre ; il n'a plus à craindre la férule seigneuriale et la peine des galères infligée au braconnier, mais le procèsverbal d'un garde-champêtre l'envoie en police correctionnelle s'il n'a dans sa poche un port-d'armes de vingt-cinq francs, et la permission écrite des propriétaires. L'ouvrier, au temps des corporations, ne manquait pas de travail ; aujourd'hui* maître de lui-même, il manque de pain. Le recrutement a été remplacé par la conscription, avec cette amélioration : ni* riche pet t se racheter du service, tandis qu'autrefois riches et pauvres devaient également leur sang à la patrie. Au guet succède le gendarme, au gendarme le garde municipal, au garde municipal le garde républicain. Croirait-on que le peuple se batte pour détruire, et qu'au milieu même des raines, il reconstruise ce qu'il a détruit ! Le Gouvernement montre l'exen pie; il tbolit les jeux publics et les loteries comme immorales, et favorise la Bourse et les actions, comme morales sans doute. Ne regrettons niLaw ni Duverney ; nous possédons mieux que tout cela.
Et savtz-vous pourquoi le peuple a si peu de bon sens, pourquoi les gens du haut pouvoir sont de si mauvaise foi, s'occupent si peu de reformer les institutions sociales, pourquoi nous nous traînons avilis de révolutions en révolutions? C'est que l'histoire a menti, c'est qu'elle ment : C est qu'en 89, prenant au sérieux les plans des Economistes et des Philosophes, elle a blâmé dans son ensemble l'organisation antérieure, sans Louer ce qu'elle avait de bon, concourant ainsi à l'impraticable essai de composer une société modèle avtc des hommes vicieux, dépourvus de morale et de foi.
C'est qu'en 93, s'apercevant trop tard de l'incompatibilité des institutions avec les hommes, elle s'éprit d'une passion effrénée pour les citoyens de Sparte, d'Athènes et de Rome* comme s'ils valaient mieux que n*us, et, déterrant dans te» annales du monde les crimes de ceux qu'elle appela des aristocrates, sans mettre en parallèle leups bienfaits et leurs vertus, elle fit opérer à coups de hache la régénération moderne, et trancher les têtes qui ne ressemblaient pas à celles des Bru* tus de sa façon. Les noyades, les fusillades, les massacres, les proscriptions parurent naturellement à ses enthousiastes des
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méthodes administratives, et la guillotine un agent de civilisation. Elle conduisit Marat au Panthéon, etrevintencenserla déesse de Robespierre sous les voûtes de Notre-Dame.
C'est que, pendant le Consulat, dédaignant nos vieilles gloires nationales, elle adopta exclusivement celles de la République. Les batailles de Pleurus, Steinkerque, Nerwinde, La Marsaille , Denain, Fontenoi, valaient- elles la peine d'être comptées ? Du moment où cent mille hommes ne s'étaient pas mesurés de part et d'autre, et que dix mille à peine res* taient sur le champ de bataille, qu'était-ce? Un jeu d'esclaves.
C'est que, despote avec l'Empire, elle déserte la cause de la liberté; elle admet un seul mérite, le mérite militaire, un seul gouvernement, le gouvernement du canon. Ses comparaisons roulent de Cyrus à Alexandre, d'Alexandre à César, de César à Auguste. Son héros ouvre-t- il les églises? C'est bien. Emprisonne»t-il le pape? C'est bien. Donne-t-ilao clergé une constitution qui fait de chaque évêque un préfet mitré, et des prêtres autant de serfs? Le clergé, qui venait de subir une atroce persécution plutôt que de prêter serment à la constitution de 1791, apostolique du moins pour l'élection, ce même clergé adopte immédiatement le règlement impérial; et l'histoire enregistre et approuve son empressement. Au mépris du droit des gens, Napoléon sacrifie le duc*
sassinat ; elle le justifie par la raison d'État , et l'enveloppe de nuages tellement épais qu'on ne sait pas encore qui l'a conseillé. Il veut donner des couronnes à ses frères incapables de les soutenir; 1 histoire applaudit aux iuvasions les plus iniques, aux guerres les plus sanglantes.
Aox cent-jours, elle chante- la palinodie à voix basse ; mais aussitôt qu'elle est iûre qu'une escadre anglaise a conduit son grand homme à Sainte-Hélène, elle n'a pas de termes asse» énergiques pour exprimer sa haine : le tyran, le barbare, le tigre, le Corse affreux, sont les épithètes qu'elle lui décerne par la bouche des L..., des D..., des P... Nos braves soldats, vainqueurs de l'Europe, sont des hordes de brigands...; elle exècre patriotiqu émeut leurs succès. En revanche, la France n'a pas de meilleurs amis que les étrangers envahisseurs. Les noms de père du peuple, de désiré, pleuvent sur Louis XV 111. La charte est un chef-d'œuvre ; les traités de 1815 n'ont rien que de sage et de glorieux ; vive la légitimité quand même 1 Mais si Louis XVII n'était pas mort, où serait cette légitimité? Qu'importent les doutes nombreux qui se présentent ? Pourquoi les examiner? Mieux vaut béatifier les Émigrés et leur monarque voûairien. Il est vrai qu'en même temps l'orgueilleux Louis XIV et le libertin Louis XV reçoivent l'absolution la plus entière.
d'Enghien. Ne croyez pas que l'histoi
pelle cet acte as-
Ce fut bien pis quand le comité directeur, appelé congrégation , eut fait du gouvernement de Charles X un syr.ode ; quand il fallut obtenir les emplois à L'aide de billets de confession, quand la bigoterie et l'hypocrisie se glissèrent partout, à la place de la véritable piété y. quand on annonça jour par jour l'heure à laquelle Sa Majesté allait à la messe. C'était l'époque du d us de Saint-Acheul.
lise forma deux écoles historiques bien tranchées : v L'une exalta les heureux fruits des missions à main armée, et les expéditions politico-religieuses de M. de Forbin- Janson, vantant sans mesure le gouvernement paternel du roi, l'autorité de l'église et de la religion entendue à la manière des ultramontains, enfin l'autel inséparable du trône. Elle décria la charte, la liberté de la presse, la liberté d'examen, la philosophie, se déchaîna contre tout ce qui sentait le libéralisme, crime impardonnable à ses yeux. Elle combattit à outrance les adversaires du droit divin, soutenant que c'est en vertu de cê droit qu'une «famille règne sur une nation; mais elle évita de s'expliquer sur la question de savoir si ce n'est pas en vertu de ce même droit qu'elle cesse de régner et qu'une main étrangère saisit le sceptre à son tour.
L'autre, autorisée par l'exagération du parti qu'elle nomma parti-prêtre, appliqua les principes de la philosophie du xvin e siècle aux théories sociales, prêchant le matérialisme, l'athéisme, la liberté illimitée de penser, de parier et d'écrire, le droit d'insurrection en même temps que l'inviolabilité du pacte constitutionnel. Martyr de ses doctrines, elle subit les réquisitoires, l'amende, la prison et n'en eut que plus de prosélytes. Ses coups avaient ébranlé le trône de la Restauration ; ils le renversèrent.
Comme l'autre école, elle dénaturait au profit d'une coterie les faits et leurs enseignements.
La période qui s'écoule de 1830 à 1848 est remarquable par la transformation de la nuance libérale en nuance monarchique. L'histoire écrite avec ses impressions ne trouve rien à reprendre aux actes les plus honteux. L'humble contenance de Louis-Philippe devant les grandes puissances de l'Europe, son outrecuidance devant les petites, la lâcheté de son gouvernement en toute occasion, l'immoralité des administradons, remplies encore de ses créatures, l'abandon de la Belgique au vassal de l'Angleterre, les millions payés aux États- Unis, l'infamie de l'indemnité Pritchard, l'impunité des vols commis dans les marchés de subsistances et de fournitures parles agents de la marine ,et de la guerre, le désordre jeté dans les f »rtunes par la tolérance de la mise en actions de sociétés illusoires, l'agiotage ouvertement encouragé et pratiqué par le prince et ses familiers, les ministres recevant impudemment l'or corrupteur, l'assassinat du dernier Coudé et
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la réception à la cour de la femme que la voix publique accusait de complicité pour le moins... tout était excusé, vanté, glorifié.
D'autre part, l'histoire légitimiste lança le plus de boue possible à la figure de la branche cadette, de la royauté bourgeoise, niant ses qualités, faisant ressortir tous ses défauts, même ceux qu'elle n'avait pas , l'épiloguant enfin comme une comtesse de l'ancien régime aurait épilogué la femme d'un • financier. Aussi lui causa-t-elle plus de dépit que de crainte. Elle parla beaucoup de l'héroïne vendéenne, très peu de la captive de Blaye. Ce n'était plus le moment de crier : Madame, votre fils est mon roi !
Du reste elle s'entendit parfaitement avec l'histoire radicale pour attacher le ridicule aux actious et aux paroles du sou- * verain et se plaindre amèrement du profond avilissement de l'honneur français.
La fraction vraiment radicale de l'ancienne opposition, fraction aux tendances républicaines, se sépara des libéraux, devenus conservateurs bientôt après larévolution dejuillet, dès qu'au lieu d'entourer le trône d'institutions démocratiques, comme l'avait cru la dupe de l'Hôtel-de-Ville, Louis-Philippe suivit pas à pas les traditions monarchiques. Progressivement hostiles au Pouvoir, ses organes se préoccupèrent avant tout dans leur histoire de faire prévaloir la démocratie. Les rêves de Saint-Simon et de ses disciples, ceux non moins fous des Phalanstériens, des Communistes , s'y développèrent successivement pour céder la place au système plus sérieux du Socialisme.
Là comme ailleurs on dénature , on exagère : vous ne reconnaissez pas le ton ferme, impartial et modéré de la vérité dans les déclamations énergiques en mots plus qu'en pensées
du citoyen L.... B ; vous ne le reconnaissez pas dans les
phrases légères, polies ou moqueuses du vicomte W , bien
moins encore dans l'obséquiosité monotone de C
Comme nous le disions donc : mensonges partout; vérité nulle part.
Ce coupd'œil rapide sur les principaux événements de notre histoire contemporaine et sur la manière dont ils ont été appréciés, suffit pour donner une idée du chaos qui doit régner et qui règne chez un peuple obligé de puiser à pareille source. Il y puise le désordre , l'erreur, les divisions intestines. Un seul idit altéré cause déjà tant de difficultés à l'observateur ! Quel doit être l'embarras de la multitude , quand ils le sont tous ou . presque tous?
Il arrive souvent que les erreurs dépendent d'un seul point mal vérifié, d'une vérité capitale déguisée ou méconnue à dessein.
Ainsi, nous défions qui que ce soit d'expliquer les grandsactes
politiques, les grandes catastrophes de 1 Europe, surtout delà France, depuis 89 jusqu'à ce moment, avec les éléments historiques reçus. Tandis que le rétablissement d'un seul fait explique tout , jette la lumière sur tout , donne la clef des conduites ambiguës , des traités secrets , de l'attitude servile visà-vis des puissances étrangères. Ce fait est simplement l'existence du fils de Louis XVI, connue des Bourbons, connue des souverains alliés,connue des diplomates en crédit, cachée au peuple pour de bonnes raisons.
A l'aide de cette existence, et admettant l'action de la Providence sur les masses comme sur les individus, il devient facile de faire disparaître les obscurités de l'histoire de notre temps, et d'en rétablir la vérité.
Al. — APPLICATIONS A L HISTOIRE DE LOUIS XVUI.
Consacrons cette donnée à l'éclaircissement de quelquesuns de* principaux événements politiques contemporains, et s'ils restent inexplicables sans elle, concluons-en la nécessité de cette existence.
Le premier incident remarquable est une proclamation dn comte de Provence, datée de Vérone le 14 octobre 1797, dans laquelle il prend simplement le titre de Régent, an lieu de celui de Roi qu il n'aurait pas manqué de se donner s'il n'avait cru et su faux l'acte de décès du 12 juin 1795. Cette proclamation est citée dans le Court Journal du 24 mars 1832, nM52,
page 186. , .
Quatre mois plus tard, en 1798, trois jours avant son enlèvement, le vénérable pape Pie VI, faisant une allocution aux cardinaux assemblés, indique le jeune a Louis Charles de Normandie comme retiré dans le Bocage, et jouissant alors d'une parfaite santé. » Le texte de l'allocution existe aux archives du Vatican. Lafontd'Aussonne dans son ouvrage intitule : Lettres anecdotiques et politiques sur les deux départs de la famille royale en îaib* et 1830, Pari» 1832, a donné de curieux détails sur la manière dont cette pièce est échappée aux mains de Louis XVUI. Aucun démenti n'ayant relevé ses assertions, accompagnées d'ailleursde circonstances exactes,nous sommes autorisé à nous en prévaloir. Il est présumable que cette connaissance qu'avait le souverain-pontife de l'évasion du Dauphin, connaissance partagée par les autres souverains de l'Europe, ne fut pas sans intlueneesur lesindignes traitement* qu'il essuya.
De 1797 à 1802, la conduite des Alliés vis-à-vis ducomte de Provence est inqualifiable s'ils le regardaient comme roi légitime. Fuyant de pays en pays, de ville en ville, il campe
Ïlutôt qu'a ne séjourne à Bruxelles, à Coblentz , à Ham, à urin, à Vérone, à> Blackembouig, à Mittau, à ttartweli; a
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peiné lui assigne^t-on une résidence qu'aussitôt il reçoit Tordre de la quitter. Sans traitement fixe, sans honneurs, c'est un paria plus qu'un souverain , et encore un souverain malheureux. La dignité royale appelle des égards ; l'intérêt môme de ceux qui en sont revêtus est de la respecter et de la faire respecter cher les autres. Or nous chercherions vainement les moindres traces de respect dans les mesures dont il est l'objet. Les victoires de la République ne les justifient pas. Tout ce que pouvait exiger la France, c'était son éloignement des frontières et non ces va-et-vient continuels, suspendus seulement à l'époque ou les souverains lui accordent des subsides et un asile à Mittau.
Posez en principe l'existence du fils de Louis XV!. tout est clair ; la conduite des souverains est logique : Quels égards doivent-ils au prince qui le premier soulève les notables contre son roi; qui, dans un intérêt personnel, organise l'émigration pour dépouiller le trône de ses défenseurs ; qui, par ses liaisons avec les ennemis de son frère, hâte sa chute et le mène à l'échafaud, qui, après cette horrible catastrophe, ose écrire à Robespierre : « Vous avez , il est vrai , détruit le soliveau , mais il reste encore beaucoup à faire; et, tant que le bâtard existera, il n'y aura rien de fait....? » Consultez sur le caractère de Louis XVIII les historiens Montgaillard et Tissot.
Condamnera-t-on maintenant les souverains d'avoir ainsi traité le comte de Provence? Les condamnera-t-on de lui avoir concédé le titre de roi si opiniâtrement, si machiavéliquement convoité? Les condamnera-t-on d'avoir imité la prudence du généreux Condé en gardant le silence le plus absolu sur la conservation du Dauphin? Les difûcultésd'une minorité, d'une régence, peut-être le désir de soustraire la vie du jeune prince aux pièges d'un oncle capable de tout, justifient ces actes.
Il y a plus; il existe dans les chance Me ri es de Russie, de Prusse, de Naples et d'Autriche un traité secret du 12 décembre 4802, par lequel ces quatre Puissances accordent au comte de Provence te titre officiel de roi qu'il sollicitait vainement depuis cinq ans, mais sous la condition que, dans ses rapports avec elles, ri restera simple régent, et qu'advenant certains cas prévus, H résignera la qualification suprême.
L'auteur de la Biographie du duc de Serra Gapriola, impri* mée à Pari» en 1842, M. Gustave H..., nous a certifié qu'il tenait ces renseignements écrits de la propre main du duc. C'était en effet le duc de Capriola lui-même , alors ambassadeur de Naples en Russie, qui, gagné par les sollicitations du comte de Provence, avait, après de nombreuses conférences, négocié ce traité et converti le titre de régewt en celui de roi. Quand les épreuves de la biographie furent soumises à sa correction, la réserve diplomatique reprenant tout-à-coup ses
droits, il ordonna de retrancher de la page 4 tout ce qui se rapportait au traité.
Nous pourrions ici sonder les mystères du conciliabule de Chaillot, du fourgon de Keingh'in, relativement à la conspira- . tion de Pichegru et de Moreau, insinuer que le meurtre de l'un et la condamnation de l'autre sont dus à ce qu'ils connaissaient l'existence du Dauphin. L'empoisonnement de Joséphine nous fournirait aussi matière à réflexions; mais n'ayant pas de preuves complètes quant à présent, nous nous abstenons.
Arrivons au traité secret de Paris, en 1814. Il est cité dans le Court Journal du 24 mars 1832, n° 152, page 186; nous en extrayons cette clause : « Bien que les hautes puissances contractantes, souveraines alliées, n'aient pas la certitude de la mort du fils de Louis XVI, la situation de l'Europe et les intérêts publics exigent qu'elles placent à la tête du pouvoir en France Louis-Stauislas-X ivier-Joseph , comte de Provence, sous le titre de roi ostensiblement, mais n'étant de fait, dans leurs transactions secrètes, que régent du Royaume, pendant les deux années qui vont suivre, se réservant pendant ce laps de temps d'acquérir toute certitude sur un fait qui déterminera ultérieurement quel doit être le souverain régnant de la France, etc »
Toute observation serait superflue, en présence d une déclaration aussi catégorique.
Cette opinion des allies contribua nécessairement aux spoliations consacrées par les traités publics de 1814 et de 1815. On pille impunément un monarque intrus ; il lui en reste toujours assez ; nous dirons ; toujours trop. L'honneur avait dicté les réticences des alliés, l'intérêt leur fait abandonner la cause sacrée de l'orphelin du Temple. La France, qui, au traité du 30 mai 1814, se trouvait réduite à ses limites du l er janvier 1792, sacrifie à celui du 20 novembre 1815 Philippeville, Marienbourg, le duché de Bouillon, Sarrelouis, Saarbruck, les deux rives de la Sarre, une portion de l'Alsace, Landau, etc., les fortifications d'Huningue, et sept cents millions d'indemnité. La France devra de plus faire la guerre pour le compte et au bon plaisir des Allies. Louis XV1I1 signe tout, ratifie tout. Qu'importe? pourvu qu'il soit roi.
En 1823 il plaît aux Alliés de déclarer la guerre à l'Espagne ; c'est la France qui la fera; c'est la France qui en supportera les frais. Et quand la chambre récalcitrante essaie de regimber, le ministre de Villèle la réduit par ce dilemme assez clair : « guerre en Espagne ou guerre avec le Nord. » La chambre du roi légitime s incline et adopte. La France à la remorque de l'Europe ! La France de Richelieu et de Louis XIV , la France de la République et de l'Empire, vassale des nations que tant de fois elle a fait trembler ! Quelle
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lionte, grand Dieu! Et sitôt que le faible et dernier chef de la fausse légitimité veut échapper à la lisière, il tombe presque sans secousse et disparaît.
N'imaginez pas trouver ailleurs que dans l'existence du fils de Louis XVI la cause de tant de honteuses concessions d'une part, de tant d'exorbitantes prétentions de l'autre. Un roi qui dit : je suis chez moi ; je suis roi comme l'étaient mes pères, incorporé à la grandeur, à la gloire de ma nation ; si quelque chose est retranché de l'une, mon patrimoine est diminué ; si l'autre subit la moindre atteinte, l'ignominie s'attache à mon nom ; ce roi-là pense, avec Louis Xlv avantDenain, qu'il vaut mieux s'ensevelir au milieu des derniers braves de la France, sous les ruines de son royaume, que de le laisser lâchement démembrer.
Mais si les Puissances rivales abordant un monarque usurpateur lui disent : encore cette portion de territoire , encore ces millions, encore cette démarche humiliante, ou nous mettons au grand jour les preuves de l'existence du véritable héritier du trône ; alors Louis XVIII, alors Charles X, alors Louis- Philippe cèdent et se prosternent ; l'Autriche enferme son prisonnier royal pour étouffer sa protestation de 1816, et toutes les chancelleries, — toutes, — entendez- vous ? — sans excepter celle de Rome, se cadenassent sur les pièces qui pourraient faire éclater la justice et la vérité, mais qui révéleraient en même temps l'inique égoïsme des princes de la terre.
Revenons en arrière : quel obstacle arrête, au moment où ils s'achevaient, les préparatifs du sacre de Louis XVIII? Un tout petit incident que raconte ainsi Lafont d'Aussonne dans son ouvrage déjà cité : «Un envoyé de Rome vint annoncer au roi que , selon bien des apparences , le jeune Dauphin , son neveu, pouvait être du monde, et que, s'il en allait de là sorte, le souverain pontife priait ce monarque de ne point se faire sacrer. >
« Nous avons trouvé, dit l'ambassadeur, dans nos archives restituées par la France , une allocution du pape Pie VI, — celle énoncée plus haut, — qui constate son existence. » — «Ouest cette allocution, monsieur?» — « La voilà, Sire ; elle est signée du feu pape et revêtue du sceau de l'État. » — « Ce n'est là qu'une expédition ; je n'ajoute foi qu'aux originaux.» — « Les archives des souverains, reprit l'ambassadeur, ne se déplacent que par violence ; les nôtres ont beaucoup trop voyagé. » — « J'enverrai d jnc quelqu'un sur les lieux, reprit le roi , mais c'est une mauvaise difficulté qu'on veut me faire à Rome. Le comité de salut public n'oublia certainement pas de tuer mon neveu de Normandie. Il est bien défunt et je le prouverai. »
Le procès de Mathurin Bruneau fut aussitôt fabriqué; mais le sacre n'en resta pas moins indé Animent ajourné.
Est-il maintenant difficile d'expliquer pourquoi Louis XVHï s'abstint d'ordonner la célébration d un service solennel pour son neveu, le mort-vivant du Temple ? La crainte de rencontrer chez les évêques l'opposition qui venait d'arrêter son sacre lui épargna cette dernière hypocrisie.