‹ La résurrection des DieuxChapitre 12 sur 34 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

EGGE DEUS. — ECGE HOMO

Ecce homo !

Sainl Jean, xix. v. 3.

Eccp Dem !

Inscription sur le monument de François Sibrza.

« Si, grâce à ses ailes, le corps de l'aigle peut planer dans les airs, si les lourds bateaux à voiles peuvent se maintenir sur les eaux, pourquoi l'homme ne pourrait-il triompher du vent et s'élever en vainqueur dans l'espace, en fendant l'air avec un appareil à voler? ?... »

Léonard relut ces mots pleins d'espoir écrits cinq ans auparavant dans un de ses vieux cahiers. En marge, un dessin représentait un timon, auquel était fixée une petite traverse cylindrique de métal supportant des ailes mises en mouvement par des cordes.

Cette machine lui semblait maintenant hideuse et informe, comparée à celle qu'il venait de construire.

Le nouvel appareil rappelait une chauve-souris. Le squelette de l'aile, pareil à celui d'une main, était formé de cinq doigts, munis d'un grand nombre d'articulations, et susceptibles d'être plies aux jointures. Une membrane composée de courroies et de lacets de soie brute, avec un levier et un soutien en forme de muscles, unissait les doigts. L'aile s'élevait

au moyen d'une traverse mobile et d'une bielle. Du taffetas amidonné et imperméable, pareil à la palmure d'une patte d'oie, se contractait et se déployait. Les quatre ailes étaient placées en croix, comme les jambes d'un cheval. Leur longueur était de quarante coudées, leur hauteur de huit. Elles se rejetaient en arrière pour porter la machine en avant, s'abaissaient pour la soulever dans les airs. L'homme qui devait la faire fonctionner était debout, les pieds passés dans des étriers qui mettaient les ailes en mouvement au moyen de cordes, de poulies et de leviers. Un grand gouvernail couvert de plumes, comme une queue d'oiseau, permettait de diriger l'appareil.

Quand l'oiseau veut prendre son vol, il doit d'abord se hausser sur ses pattes afin de pouvoir exécuter le premier battement d'ailes ; si l'on pose sur le sol un martinet à pattes courtes, il se débat, mais ne peut s'envoler.

Deux petits escaliers de jonc remplissaient le rôle des pattes de l'oiseau, dans la machine à voler.

Léonard savait par expérience que l'exécution parfaite d'une machine exige absolument l'élégance et les proportions harmonieuses de toutes ses parties ; et l'aspect disgracieux des escaliers, indispensables pourtant, troublait l'inventeur.

Il se plongea dans des calculs mathématiques ; il cherchait les erreurs et ne pouvait les trouver. Fiévreusement il couvrit une page de colonnes de chiffres, fines et serrées, écrivit en marge : non è vero ! « c'est faux », et, bouillonnant de colère, ajouta à côté, en grosses lettres : Satanasso, — « Au diable ! »

Ses calculs devenaient de plus en plus confus ; l'erreur insaisissable s'aggravait.

A Milan, où il s'était fixé après avoir quitté Florence, Léonard passa un mois tout entier sans sortir, travaillant sans cesse à sa fameuse machine.

Sa chambre de travail était encombrée d'appareils et d'instruments d'astronomie, de physique, de chi-

mie, de mécanique et d'anatomie, avec des roues, des leviers, des vis, des ressorts, des tuyaux, des arcs, des pistons. D'autres pièces de machines, en cuivre, en acier, en fer, en verre, semblables à des membres de monstres inconnus ou d'insectes énormes, traînaient dans tous les coins, s'enchevêtrant et se confondant. On remarquait une cloche à plongeur, le cristal scintillant d'un instrument d'optique, qui représentait un œil de grandes dimensions, un squelette de cheval, un crocodile empaillé, un bocal desprit-de-vin contenant un fœtus humain qui ressemblait à une énorme larve blanchâtre, des raquettes pointues en forme de canot, utilisées pour la navigation, et, à côté, une tête d'argile représentant un ange ou une jeune fille au sourire triste et séducteur, fragment d'un groupe, pris sans doute clans l'atelier, et posé là accidentellement.

Au fond de la chambre, dans l'orifice sombre du fourneau à creuset, muni de soufflets de forge, les charbons rougissaient sous la cendre.

Et, par-dessus tout cela, du plancher au plafond, se déployaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre recouverte de son armature. Entre elles, gisait sur le plancher un homme étendu, la tête rejetée en arrière, qui avait dû s'endormir en travaillant. Il tenait dans sa main droite le manche d'un tube de cuivre, duquel coulait à terre de l'étain en fusion. L'une des ailes touchait la poitrine du dormeur par l'extrémité inférieure du léger squelette d'osier, et la respiration de l'homme imprimait de petites oscillations à l'extrémité supérieure, terminée en pointe, de sorte que l'aile entière vibrait comme si elle eût été vivante, et frôlait le plafond avec un bruit assourdi.

Dans la lueur indécise de la lune et des chandelles, la machine, avec l'homme entre ses deux ailes étendues, ressemblait à quelque gigantesque chauve -souris prête à prendre son essor.

Le jour pointait. Une odeur de légumes et d'herbes, de mélisse, de menthe et de fenouil arrivait des jardins qui entouraient la maison de Léonard, dans le faubourg de Milan qui va de la forteresse au monastère Sainte-Marie des Grâces. Sous la fenêtre, les hirondelles gazouillaient au bord du nid en se préparant à s'envoler. Dans la mare de la basse-cour voisine, des oies s'éclaboussaient avec de joyeux cris.

Dans l'atelier, on entendait les voix des élèves.

Ils étaient deux : Giovanni Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait un modèle anatomique, assis devant un instrument qui servait à étudier la perspective : un cadre de bois carré, avec un réseau de ficelles auquel correspondait, sur le papier du dessinateur, un réseau semblable de lignes entrecroisées.

Salaino étalait du plâtre sur une planche de tilleul, qu'il préparait pour quelque peinture. C'était un bel adolescent aux yeux innocents et aux boucles blondes, Tentant gâté du maître à qui il servait de modèle pour ses anges.

— Qu'en pensez-vous, Andréa? demanda Beltraffio, messer Léonard finira-t-il bientôt sa machine ?

— Dieu seul le sait, répondit Salaino, en sifflant une petite chanson. L'année dernière, il y a travaillé pendant deux mois, et ce qui en est résulté a été des plus ridicules î Cet ours mal léché de Zoroastro a voulu à toutes forces faire une expérience. Le maître l'en dissuadait, mais l'autre s'est entèlé. Le croiraistu? Il est monté sur le toit, cet original; il s'est entouré le corps de vessies de bœuf et de porc, pour ne se rien casser en cas d'accident. Puis, après avoir dressé les ailes, il a commencé par prendre son élan ; le vent le poussait, probablement, mais bientôt l'imprudent lâcha la machine et tomba la tète la première

sur un tas de fumier. Il ne s'est point fait de mal, seulement les vessies ont crevé. Il fallait voir ce nouvel Icare agiter ses jambes en l'air sans pouvoir se dépêtrer du fumier !

Le troisième élève, Cesarede Sesto, entra dans l'atelier. C'était un homme d'un certain âge déjà, au teint maladif et bilieux, aux yeux intelligents, mais mauvais. D'une main, il tenait un morceau de pain et une tranche de jambon, de l'autre, un verre de vin.

— Pouah ! que c'est aigre ! dit-il en crachant, d'un air renfrogné. Et le jambon est dur comme une semelle. C'est honteux : il reçoit deux mille ducats par an, et c'est avec de pareilles saletés qu'il nourrit les gens ! Quel ménage ici î une vraie honte ! Quelle vie de chien ! Voilà le second mois qu'on ne peut acheter de jambon frais ! Marco jure que le maître n'a plus un sou, tout a passé à ces maudites ailes, et c'est nous qui en souffrons !

— Cesare, dit Giovanni, afin de changer d'entretien, vous m'avez promis il y a quelques jours de m'expliquer une règle de perspective, vous rappelez-vous? Nous n'avons pas besoin que le maître soit là. Il est si occupé de sa machine...

— Oui, mes frères, attendez... nous serons bientôt tous ruinés avec cette machine... que le diable l'emporte !

Une expression de haine contracta le visage de Cesare et un mauvais sourire plissa ses lèvres minces.

— Pourquoi, murmura- t-il rageusement, pourquoi Dieu donne-t-il du talent à des gens pareils?

Léonard était toujours assis, penché sur sa table de travail.

Une hirondelle entra par la fenêtre ouverte. Elle se mit à tournoyer dans la chambre, frôlant les murs et

le plafond, puis elle se laissa prendre à l'aile de la machine à voler, comme dans un piège, et ne put dégager ses petites ailes vivantes du réseau des tendons de corde.

Léonard s'approcha, délivra la prisonnière avec précaution, la prit dans sa main, baisa sa petite tète noire et soyeuse et lui rendit la liberté.

L'hirondelle battit des ailes et s'élança dans le ciel avec un cri joyeux.

— Comme c'est facile, comme c'est simple! pensat-il en l'accompagnant d'un regard d'envie. Puis, avec un sentiment de tristesse et de dédain, il considéra sa machine, ce disgracieux squelette de chauve-souris gigantesque.

L'homme qui dormait sur le plancher s'éveilla.

C'était à la fois l'élève et l'assistant de Léonard, l'habile mécanicien et maître forgeron florentin, Zoroastro ou Astro Peretola.

11 se leva en frottant son œil unique : l'autre avait été crevé par une étincelle, un jour qu' Astro travaillait devant un ardent feu de forge. Le géant maladroit, avec son visage débounaire et enfantin, perpétuellement couvert de suie et de sueur, ressemblait à un cyclope.

— J'ai dormi! s'écria le forgeron, saisissant avec désespoir sa tête velue. Que le diable m'emporte ! Ah î maître, pourquoi ne m'avez-vous pas réveillé ? Je me suis hâté, je voulais finir l'aile gauche ce soir, afin de pouvoir voler demain matin...

— Tu as bien fait de dormir, dit Léonard ; les ailes ne valent rien !

— Comment? De nouveau? Eh bien, non, messer. ce sera comme vous voudrez, mais moi, je ne veux pas me remettre à transformer cette machine. Que d'argent! Que de peine! Et tout cela en vain! Et quoi encore? Vous dites que des ailes comme celles-ci ne peuvent élever et soutenir un homme dans les airs ! Non seulement elles porteraient un homme, mais un

éléphant. Vous verrez, maitre ! Laissez-moi faire un nouvel essai, sur l'eau si vous voulez, en sorte que, si je tombe, je me borne à prendre un bain ; je nage comme un poisson, je ne me noierai pas.

Il joignait les mains d'un air suppliant.

Léonard secoua la tête.

— Prends patience, mon ami ! Tout viendra à point. Plus tard..

— Plus tard ! gémit le forgeron prêt à pleurer, et il eut un clignement mélancolique de son œil. Pourquoi pas maintenant? C'est vrai, messer, aussi vrai que Dieu est saint, je volerai...

— Tu ne voleras pas, x\stro! Les mathématiques...

— Ah ! je le savais bien ! Qu'elles aillent à tous les diables, vos mathématiques î Elles ne font que nous embarrasser ! Depuis combien d'années avons-nous travaillé à cette machine ! Notre âme s'est épuisée. N'importe quel stupide moucheron, n'importe quelle sale mouche — que Dieu me pardonne — est capable de voler, et les hommes rampent comme des vers! N'est-ce pas révoltant? Que faut-il donc attendre? Elles sont là, ces ailes! Tout est prêt, il me semble que je n'aurais qu'à les prendre, en me recommandant à Dieu, à les agiter et à m 'envoler... alors, adieu, à vous tous, en bas !

Léonard, sans répondre, baissait tristement la tète.

Plus tard dans la matinée, Léonard appela Beltraffio et lui dit :

— Tu n'as pas encore vu ma Sainte Cène. Je vais au couvent, veux-tu venir avec moi ?

L'élève accepta avec joie. Depuis quelques jours, il se sentait mal à l'aise vis-à-vis de son maître. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui envoyait plus rien et il ne savait où trouver les six florins qu'il devait par mois à Léonard pour sa peosion.

Giovanni avait bien reçu de fra Benedetto de quoi payer pendant deux mois, mais le moine était à bout de ressources ; il lui avait donné son dernier sol.

Giovanni voulut s'excuser.

— Maître, commença-t-il timidement, en bégayant et en rougissant, nous sommes aujourd'hui le quatorze et j'aurais dû vous payer le dix, d'après nos conditions. Je sais très bien... Mais j'ai seulement trois florins. Peut-être consentirez-vous à attendre... Je trouverai bientôt de l'argent... Merula a promis de me procurer des copies...

Léonard le regarda avec étonnement.

— Qu'as-tu, Giovanni ? Allons donc ! N'as-tu pas honte de parler ainsi ?

Mais, en considérant de plus près le visage confus de son élève, et en constatant l'état pitoyable de ses vieux souliers rapiécés et recousus en maints endroits avec de la ficelle, après un coup d'oeil sur ses vêtements usés, il comprit que Giovanni avait à peine le nécessaire.

Léonard fronça les sourcils et se mit à parler d'autre chose. Puis, quelques instants après, fouillant d'un air négligent, distrait même, dans sa poche, il en sortit une pièce d'or et dit :

— Giovanni, je t'en prie, entre dans une boutique et achète-moi du papier bleu à dessiner, une vingtaine de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux I Tiens, prends !

— Mais c'est un ducat! J'emploierai dix sols pour ces achats, je vous rapporterai le reste...

— Tu ne me rapporteras rien du tout. Est-ce la peine de parler d'une semblable bagatelle ? Tu as bien le temps de me la rendre ! Je te défends de te faire des soucis d'argent dorénavant, entends-tu ?

Il se détourna et passa à un autre sujet. Il fit quelques observations sur la différence qu'il y a entre les ombres projetées par les nuages sur les montagnes,

en été, lorsque celles-ci sont couvertes de verdure, et en hiver quand elles sont dénudées.

Puis subitement il se tourna vers l'élève et lui dit :

— Je sais pourquoi tu as pensé que j'étais avare. Je parierais que j'ai deviné juste. Lorsque nous avons parlé ensemble du paiement mensuel, tu as probablement remarqué que j'inscrivais à mesure sur mon carnet tous les détails de notre conversation : ton nom, ton origine, combien tu me paierais, et à quelle date. Seulement, vois-tu, mon ami, c'est une habitude qui me vient sans doute de mon père, le notaire Pierre de Vinci, le plus raisonnable et le plus exact des hommes. Elle ne m'a jamais servi à rien, je n'en ai retiré aucun profit dans les affaires. Le croirais-tu, je m'amuse parfois moi-même en relisant les futilités que j'inscris... Je puis dire avec exactitude combien de donari ont coûté la plume et le velours du nouveau chapeau d'Andréa Salaino, mais je ne sais pas où ont passé des milliers de ducats. Tu vois donc, Giovanni, que cette stupide habitude ne signifie rien. Si tu as besoin d'argent, prends-en, et sois sûr que je te le donne comme un père à son fils...

Léonard le regarda avec un sourire si doux que l'élève sentit son cœur se remplir d'allégresse.

Tout en devisant, ils étaient arrivés au couvent et entrèrent dans le réfectoire.

C'était une longue salle, toute simple, aux murs blancs et nus, avec des poutres de bois foncées au plafond. L'odeur chaude et humide de la nourriture se mêlait au parfum de l'encens.

Au trumeau qui se trouvait près de la porte, était adossée une petite table pour le frère supérieur. Des deux/côtés, s'allongeaient les tables étroites qui servaient aux repas des moines.

Le silence était tel qu'on entendait les mouches bourdonner, en se heurtant aux vitres poussiéreuses, taillées en facettes profondes comme les alvéoles d'un rayon de miel. De la cuisine du monastère, arrivaient un bruit de voix et le cliquetis des lèchefrites et des casseroles.

Au fond du réfectoire, contre la muraille opposée à celle où se trouvait la chaise du prieur, s'élevait un échafaudage de planches près d'un panneau couvert d'une épaisse toile grise.

Giovanni devina que cette toile dissimulait l'œuvre à laquelle le maître travaillait depuis plus de viugt ans déjà : la Sainte Cène.

Léonard monta sur l'échafaudage, ouvrit une boîte de bois où étaient rangés des esquisses, des cartons, des pinceaux et des couleurs, prit un petit livre latin chiffonné et dont les marges étaient couvertes d'annotations, le donna à son élève et dit :

— Lis le chapitre xm de l'Évangile selon saint Jean.

Et il tira le rideau.

Lorsque Giovanni leva les yeux, il lui sembla, au premier moment, qu'il avait devant lui non pas une fresque, mais un espace nouveau, plein d*air, et qui trouait le mur du réfectoire ; les poutres transversales et longitudinales du plafond s'y continuaient en perspective fuyante. La lumière du jour se fondait avec la tranquille lueur du crépuscule dont s'éclairaient les hauteurs bleues de Sion, qu'on entrevoyait parles trois fenêtres de ce nouveau réfectoire, presque aussi simple que celui des moines, mais orné de tapis, qui Jui donnaient une apparence plus mystérieuse et plus hospitalière.

La lougue table représentée sur le tableau était pareille à celles du monastère : même nappe aux raies dentelées et fines, aux coins noués, aux plis inégaux, mêmes verres, mêmes assiettes, mêmes couverts, mêmes carafes pour le vin.

Et Giovauni lut dans l'Évangile :

« Avant la fête de Pâques, Jésus, sachant que son heure était venue d'aller de ce monde chez le Père et ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, manifesta jusqu'à la fin son amour pour eux.

«Pendant le souper, le diable avait déjà inspire au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer. Jésus fut troublé en son esprit et dit expressément : « En vérité, en vérité je vous le dis, l'un de vous me livrera ! »

« Les disciples se regardaient les uns les autres, ne sachant de quoi il parlait.

«Un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus. Simon-Pierre lui fit signe de demander qui était celui dont Jésus parlait.

« Et ce disciple, s'étant penché sur la poitrine de Jésus, lui dit : « Seigneur, qui est-ce? » Jésus répondit : « C'est celui a qui je donnerai le morceau trempé ! >?

« Et ayant trempé le morceau, il le donna à Judas Iscariote, fils de Simon.

« Dès que le morceau fut donné, Satan entra dans

Judas. »

Ayant terminé sa lecture, Giovanni leva les yeux

sur le tableau.

Les visages des apôtres étaient si pleins de vie qu il lui semblait entendre leurs voix et pénétrer au plus profond de leurs âmes ; il voyait leurs cœurs troublés par cette chose terrible et incompréhensible: l'origine du mal et l'expiation par un seul, par un Dieu. I Judas, Jean et Pierre frappaient tout particulièrement Giovanni. La tête de Judas n'était pas encore peinte, mais son corps était esquissé d'une façon sommaire : rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la bourse pleine d'argent, il renversait d'un geste désespéré la salière, et le sel se répandait sur la

table.

Pierre, dans un élan de colère, s'était brusquement levé et avait saisi un couteau d'une maiu ; l'autre se posait sur l'épaule de Jean, comme pour demander au

disciple favori de Jésus : « Quel est le traître ? » La tête grise se redressait ; dans les yeux brillaient ce zèle ardent, cette soif d'héroïsme qui devaient lui faire dire plus tard, quand il eut compris que les souffrances et la mort du Maître étaient inévitables: « Seigneur ! pourquoi ne puis-je Te suivre maintenant ? Je donnerais ma vie pour Toi ! »

Jean était aux côtés de Jésus ; ses cheveux, doux comme la soie, lisses au sommet de la tète, retombaient en boucles; ses paupières baissées, appesanties par un léger sommeil, ses mains jointes avec soumission, le pur ovale de son visage, tout en lui respirait le calme et la sérénité célestes. Seul de tous les disciples, il ne souffrait plus, n'avait plus peur, ne s'irritait plus. En 1 ui s'accomplissait la volonté du Maître : « Que tous soient un, ainsi que Toi, Père, es en moi, et moi en Toi ! »

Giovanni regardait et pensait :

« Voilà donc l'artiste qu'est Léonard ! Et j'ai douté de lui, et j'étais près de croire aux médisances ! Celui qui a créé cela serait un incrédule ? Mais où est l'homme qui soit plus épris du Christ ?

Ayant terminé la tête de Jean par quelques fines touches du pinceau, le peintre prit dans la boîte un morceau de charbon et essaya de dessiner le visage de Jésus.

Mais il n'y réussit pas.

Après avoir pensé à cette tête pendant dix ans, il ne pouvait même pas en reproduire le moindre trait.

Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche et unie où aurait dû resplendir la figure du Christ, le maître sentait son impuissance et se prenait à douter de lui-même.

Jetant loin de soi le charbon, il effaça avec une éponge les traits a peine indiqués, et s'enfonça devant son tableau dans une de ces méditations qui pouvaient durer des heures entières.

Giovanni grimpa sur l'échafaudage , s'approcha

doucement de lui, et vit que les traits maussades, sombres et comme vieillis de Léonard, exprimaient une tension d'esprit qui touchait au désespoir. Mais, rencontrant le regard de l'élève, il lui dit avec bonté :

— Qu'en penses-tu, mon ami?

— Que puis-je dire, maître! C'est beau ; plus beau que tout ce qui est au monde! Et personne n'a compris cela comme vous. Mais il vaut mieux se taire... Je ne sais pas...

Des larmes tremblèrent dans sa voix.

A ce moment, Cesare de Sesto entra, accompagné d'un homme vêtu de l'habit que portaient les poêliers attachés à la cour. On l'avait envoyé chercher Léonard, afin que celui-ci arrangeât les tuyaux de la salle de bains et ceux de la cuisine, qui ne fonctionnaient plus.

Léonard abandonna son tableau et le suivit, après avoir prié Giovanni de l'attendre à l'entrée du château.

Une heure plus tard, Giovanni se trouvait à l'endroit indiqué. Le maître n'était pas encore là.

Le jeune homme s'approcha de la statue gigantesque, haute de douze coudées, et qui dominait les maisons et les arbres environnants. On l'appelait « le Colosse )> : c'était l'œuvre de Léonard de Vinci et on l'avait placée devant l'entrée du château des Sforza.

Le cheval, énorme, moulé en argile vert sombre, dessinait sa haute silhouette dressée sur les pieds de derrière , écrasant de tout son poids un guerrier tombé. L'homme qui montait le cheval, d'un geste de la main, tendait en avant le sceptre ducal. C'était le grand condottiere, François Sforza, l'aventurier moitié soldat, moitié bandit, qui vendait son sang pour de l'or.

Fils d'un pauvre cultivateur de la Romagne, courageux comme un lion, rusé comme un renard, il avait conquis sa puissance par le meurtre et par de brillants exploits, mais aussi par la perfidie. Et il était mort duc de Milan.

Un rayon de soleil tomba sur la tête du Colosse.

Et, clans les plis de graisse formés par le double menton, dans le regard terrible des yeux perçants, on lisait la tranquillité de la bête fauve repue.

Sur le socle d'argile unie, Giovanni aperçut le distique gravé de la main même de Léonard :

Expectant animi molemque futuram Suspiciùnt; fluat oes; vox erit : Ecce deus !

Ces deux derniers mots le frappèrent : Ecce deus ! voici le Dieu!

« Dieu ! répéta Giovanni contemplant le Colosse d'argile et la victime que foulait sous ses sabots le cheval triomphant de l'oppresseur Sforza ! Et le jeune homme évoqua l'image du réfectoire silencieux, dans le monastère de Sainte-Marie des Grâces, les collines bleues de Sion, la beauté divine du visage de Jean et la solennité de cette dernière cène du Dieu, de celui dont on a dit : Ecce homo ! voici l'homme!

« Comment est-ce possible, sougea encore Giovanni, que ce soit le même homme qui a peint la Sainte Cène et modelé le Colosse? Cette chose sainte, majestueuse, poignante, et ce bandit, qui a versé tant de sang!... Lequel des deux reconnaît-il clans son cœur comme Dieu? Duquel, selon lui, faut-il dire : Ecce deus? Ou peut-être Césare a-t-il raison, et n'y a-t-il pas de Dieu dans le cœur de notre maître? »

A cet instant Léonard parut.

— J'ai fini, dit-il, la réparation est terminée, retournons à la maison !

Pendant la nuit, alors que tous dormaient dans la maison, Giovanni, en proie à l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, au haut du perron, abrité par un auvent formé de ceps de vigne.

La cour était carrée, avec un puits au milieu. Le perron était adossé à la maison; en face, s'élevaient les écuries ; à gauche, un mur de pierre, dont le portail ouvrait sur la grand'route de la Porte de Verceil; à droite, la clôture d'ua petit jardin au fond duquel il y avait un bâtiment isolé; l'étroite porte basse qui donnait accès dans le jardin était toujours fermée à clef carie maître, à l'exception d'Astro, n'y laissait pénétrer personne, et y travaillait souvent dans une solitude absolue.

La nuit était calme, chaude, et humide, avec un brouillard épais tout imprégné de la lumière trouble

de la lune.

On frappa à la petite porte du mur qui bordait la

grand'route.

Les volets d'une des fenêtres du rez-de-chaussee s'entr'ouvrirent, un homme apparut dans l'encadrement et demanda :

— Monna Gassandra?

— C'est moi. Ouvre !

Astro sortit de la maison et ouvrit.

'Une femme, vêtue d'une robe blanche que la clarté de la lune faisait paraître vaporeuse et baignait d'un reflet glauque, entra dans la cour.

D'abord elle dit quelques mots à Astro, près de la porte; puis ils passèrent devant Giovanni, sans l'apercevoir, car il était caché par l'ombre noire que projetaient la saillie du perron et les ceps de vigne. La jeune fille s'assit sur la margelle peu élevée du puits.

Elle avait un visage étrange, inexpressif et immobile comme celui d'une statue antique, un front bas, des sourcils droits, un menton trop petit et des yeux d'une transparence dorée comme l'ambre. Mais ce qui frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; ils était secs, duveteux, très fins, et semblaient avoir une vie à eux, comme les serpents de la Méduse; ils entouraient sa tète d'une noire auréole qui faisait paraître

le teint encore plus pâle, les lèvres plus rouges, les yeux plus dorés et plus transparents.

— Toi aussi, tu as donc entendu parler du frère Angelo? demanda la jeune fille.

— Oui, monna Cassanclra. On dit que le pape l'a envoyé pour détruire la magie noire et toutes les hérésies. Cela donne la chair de poule, d'entendre les bonnes gens parler des Pères Inquisiteurs. Que Dieu nous préserve de tomber entre leurs griffes ! Soyez plus prudente ! Avertissez votre tante Sidonia...

— Mais elle n'est pas ma tante!...

— C'est égal, avertissez monna Sidonia, chez laquelle vous vivez !

— Et tu penses que nous sommes des sorcières, forgeron?

— Je ne pense rien du tout. Messer Léonard m'a expliqué les choses en détail et m'a prouvé qu'il n'y a pas, et qu'il ne peut y avoir de sorcellerie, d'après les lois de la nature. Messer Léonard sait tout et ne croit à rien...

— Il ne croit à rien, répéta monna Cassandra, il ne croit pas au diable. Et à Dieu?

— Ne riez pas, c'est un juste !

— En vérité? Et comment se porte votre machine à voler? dit tout à coup la jeune fille. Sera-t-elle bientôt prête?

Le forgeron fit un geste d'hésitation.

— Ah bien, oui, prête! Nous allons tout recommencer à nouveau.

— Ah! Astro, Astro! Comment peux-tu croire à de telles bêtises! Ne comprends-tu pas que toutes ces machines ne servent qu'à détourner l'attention? Messer Léonard vole depuis longtemps déjà, je suppose ..

— Il vole et comment donc?

— Mais, comme moi, je vole...

Il la regarda avec étonnement, Puis il joignit les mains comme pour prier, et s'écria :

— Monna Cassandra, vous savez que je suis un

ECCE DEUS. — ECCE HOMO oi

homme digne de confiance. Dites-moi donc, je vous en prie, dites-moi tout exactement...

— Te dire quoi?

— Comment vous volez ?

— Ah! tu voudrais savoir cela? Eh bien, non, je ne te le dirai pas. Celui qui sait trop de choses devient vieux avant le temps.

Elle se tut. Puis, après lui avoir jeté un long regard, elle ajouta à voix basse :

— Cela ne sert à rien de parler! Il faut agir !

— Et que faut-il faire? demanda-t-il d'une voix tremblante, en pâlissant un peu.

— 11 faut savoir le mot, et il faut s'enduire le corps d'un certain poison.

— En avez-vous ?

— J'en ai.

— Et savez-vous le mot?

La jeune fille secoua affirmativement la tète.

— Et je volerai ?

— Essaie. Tu verras que c'est plus sûr que la mécanique !

L'œil unique du forgeron se mit à briller du feu d'un désir insensé.

— Monna Cassandra, donnez-moi votre poison ! Je veux essayer. Peu m'importe que ce soit grâce à un miracle ou grâce à la mécanique, pourvu que je puisse voler! Je ne puis attendre plus longtemps...

La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astre.

— Eh bien! que Dieu soit avec toi! Tu me fais pitié ! Je crois que tu finiras par devenir fou, si tu n'arrives pas à voler. Qu'il en soit donc ainsi, je te donnerai le poison et te dirai le mot. Seulement, toi, Astro, fais aussi ce que je te demanderai !

— Je le ferai, monna Cassandra, je ferai tout ce que vous voudrez. Parlez !

La jeune fille désigna les tuiles mouillées du toit qui luisait au delà du mur du jardin , sous le brouillard lunaire.

— Laisse-moi entrer là-bas !

Astro fronça les sourcils et hocha la tête.

— Non, non, tout ce que vous voudrez, mais pas cela !

— Pourquoi ?

— J'ai donné ma parole au maitre de ne laisser entrer personne.

— Et tu y as été, toi-même?

— J'y ai été.

— Qu'y a-t-il donc, là-bas ?

— Aucun secret. Réellement, monna Cassandra, il n'y a rien là de curieux : des machines, des instruments, des livres, des manuscrits. 11 y a aussi des fleurs rares, des animaux, des plantes... Et il y a un arbre... vénéneux.

— Comment, un arbre vénéneux ?

— Oui, pour les expériences. Il l'a empoisonné, pour étudier l'effet du poison sur les plantes.

— Je t'en prie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais au sujet de cet arbre !

— Mais il n'y a rien à raconter. Au commencement du printemps, alors que la sève montait, le maître a percé le tronc jusqu'à la moelle et, avec une longue aiguille, il y a injecté un certain liquide.

— Drôles d'expériences ! Quelle espèce d'arbre est-ce?

— Un pêcher.

— Et alors, quoi ? Les fruits sont pleins de poison ?

— Us le seront au moment de leur maturité.

— Et on voit qu'ils sont empoisonnés ?

— Non, on ne peut s'en apercevoir. C'est pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas : on pourrait être séduit par la beauté du fruit, en manger, et mourir.

— As-tu la clef ?

— Oui.

— Donne-la-moi, Astro!

— Que dites-vous, monna Cassandra, que dites-vous ? Je lui ai juré...

EGCE DEUS. EGCE HOMO 53

— Donne-moi la clef, répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit, entends-tu, cette nuit même î Regarde, voici le poison.

Elle sortit de son sein une petite fiole de verre remplie d'un liquide foncé qui brillait faiblement à la lueur de la lune, et, l'approchant du visage d'Astro, lui dit, d'un ton insinuant :

— De quoi as-tu peur, nigaud? Tu dis toi-même qu'il n'y a là aucun secret. Nous entrerons seulement et nous regarderons... Eli bien, donne la clef!

— Laissez-moi, dit-il, je ne manquerai pas à ma parole, et je ne veux pas de votre poison ! Allez-vous-en î

— Poltron ! dit la jeune fille, avec mépris. Tu pourrais connaître le secret ; et tu noses pas!

Il se tut, maussade, et se détourna.

La jeune fille s'approcha de nouveau de lui.

— Eh bien, Astro, tu as raison... Je n'entrerai pas. Entr'ouvre seulement la porte et laisse-moi regarder...

— Vous n'entrerez pas ?

— Non, ouvre seulement, que je puisse voir ! Il sortit la clef de sa poche et ouvrit.

Giovanni se souleva légèrement, et vit, dans la profondeur du petit jardin entouré de murs, un pêcher ordinaire. Mais, dans le brouillard pâle que répandait la lumière verdâtre et trouble de la lune, il prenait un aspect fantastique et de mauvais augure.

Debout sur le seuil, la jeune fille regardait, les yeux grands ouverts, avec une curiosité avide ; puis elle fit un pas en avant, pour entrer. Le forgerou la retint.

Elle lutta, lui glissant entre les mains, comme une anguille.

Il la repoussa si fort qu'elle faillit tomber. Mais elle se redressa aussitôt et le regarda dans les yeux. Son visage, blême comme celui d'une morte, avait pris une expression méchante et terrible : à cet instant, elle était vraiment pareille aune sorcière.

Le forgeron ferma la porte du jardin et rentra dans

la maison, sans prendre congé de monna Cassandra.

Elle le suivit des yeux. Puis elle passa rapidement devant Giovanni, et s'élança hors de la cour.

Le silence se fit. Le brouillard s'épaissit encore, s'étendit, et finit par fondre tous les alentours en une masse unique et impénétrable.

Béatrice d'Esté Par Ambrogio de Prédis (Bibliothèque Anibrosienne à Milan .

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