‹ La résurrection des DieuxChapitre 13 sur 34 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

« Alors le serpent dit à la femme :

c Vous ne mourrez nullement ; mais Dieu sait que. le jour où vous en mangerez, vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux, sachant le bien e! le mal. »

(jènèse, III, v. i, 5'.

« Après avoir percé un trou dans le tronc d'un jeune arbre, injectes-y de l'arsenic, du sublimé corrosif, de l'acide sulfurique délayés dans de l'alcool, afin de rendre les fruits vénéneux. »

Léonard de Vinci.

La duchesse Béatrice se faisait laver la tête et dorer les cheveux chaque vendredi : une fois les cheveux teints, il fallait les laisser sécher au soleil, et dans ce but (beaucoup de dames italiennes ayant adopté cette mode), on construisait des « altana », sortes de terrasses entourées de balustrades, sur les toits des maisons.

La duchesse était assise sur Y, « altana » de l'immense palais que les Sforza possédaient hors les murs de Milan, sur la rive droite du Tessin, au milieu des magnifiques pâturages et des prairies irriguées et toujours vertes de la province de Lomellina ; elle supportait patiemment l'ardeur brûlante du soleil, à l'heure où les laboureurs et leurs couples de bœufs vont se reposer à l'ombre.

Elle était enveloppée d'un ample peignoir, sorte de pèlerine de soie blanche, sans manches, le « schiavinetto », et portait sur la tète un chapeau de paille, pour se préserver du hàle. Ses cheveux dorés sortaient par l'ouverture ronde ménagée au milieu du chapeau, sur les larges bords duquel ils s'étalaient.

Une esclave tcherkesse au teint jaune humectait, avec une éponge fixée au bout d'un manche, les cheveux que peignait avec un peigne d'ivoire une Tartare, dont les yeux étroits étaient fendus en amande.

Les deux servantes étaient trempées de sueur. Même le petit chien de la duchesse ne savait où se coucher sur la terrasse brûlante : il lançait des regards pleins de reproches à sa maîtresse, respirait difficilelement, laissait pendre sa langue et ne grognait pas. Le singe était heureux de la chaleur, de même que le petit nègre, qui tenait un miroir dont le cadre de nacre était semé de perles fines.

Bien que Béatrice fût possédée du désir de donner à son visage la sévérité et à sa démarche la majesté qui convenaient à son rang, elle ne portait guère ses dix-neuf ans révolus et personne ne l'eût crue mère de deux enfants et mariée depuis trois ans déjà. La petite écolière, gâtée, autoritaire, d'une vivacité sans retenue, se trahissait dans la forme enfantine de ses joues basanées, dans la finesse du cou surmonté d'un menton trop rond et trop gonflé, dans ses lèvres charnues, serrées avec une dureté un peu capricieuse, dans ses épaules étroites et dans sa poitrine plate, et enfin dans ses gestes anguleux, impétueux, rappelant ceux d'un garçon. Et cependant un esprit calculateur faisait briller ses yeux bruns, pleins de fermeté et transparents comme la glace. Le plus clairvoyant des hommes d'État de l'époque, Marino Sanuto, consul de Venise, assurait, dans ses lettres confidentielles à son gouvernement, que cette petite fille était un vrai diamant en politique, qu'on trouvait en elle l'esprit d'un rusé compère plus encore que chez Ludovic lui-

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même, son mari, et que celui-ci faisait bien d'écouter sa femme en toutes choses.

Le petit chien se mit à japper avec humeur.

Une vieille femme, vêtue d'une robe sombre de veuve, apparut au haut de l'escalier qui réunissait l'altana aux chambres de toilette. Elle tenait d'une main un chapelet, de l'autre une béquille, et s'avançait avec force soupirs et gémissements.

— Oh ! ce n'est pas gai, la vieillesse !... Je puis à peine monter l'escalier ! Que Dieu entretienne votre Grâce en bonne santé! dit la vieille; et, soulevant servilement le pan du schiavinetto qui traînait à terre, elle y appuya ses lèvres.

— Ah ! monna Sidonia ! Eh bien, est-ce prêt?

La vieille prit dans son sac une fiole soigneusement cachetée et enveloppée, qui contenait un liquide trouble et blanchâtre — du lait d'àuesse et de chèvre rouge mêlé d'une infusion de badiane sauvage, de pattes d'asperges et de bulbes de lis blancs.

— Il faudrait le laisser encore un jour ou deux dans du fumier de cheval bien chaud. Mais, c'est égal, je crois qu'il est déjà à point. Seulement, faites-le passer au travers d'un filtre de feutre avant de vous en servir ! Puis, trempez-y un peu de mie de pain au beurre et daignez frotter votre illustre visage le temps qu'il faut pour réciter trois Credo. Cinq semaines après, tout le haie aura disparu. C'est aussi un excellent remède contre les petits boutons.

Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle se mit à lui raconter les dernières nouvelles de la ville : comment la jeune femme du consul général de la gabelle, la belle madonna Filiberta, trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol; pourquoi Madonna Angelica, qui perdait tous ses cheveux, avait dû adopter une certaine coiffure ; et elle lui débita encore beaucoup d'autres propos. En venant chez la duchesse, elle avait, dit-elle, traversé la place du palais de Pavie où une grande foule était rassemblée.

Lorsque madonna Isabelle était sortie sur le balcon avec le petit Francesco, tous avaient agité les mains et les chapeaux, beaucoup avaient pleuré. On avait crié : Vive Isabelle d'Aragon, vive Jean Galéas, le souverain légitime de Milan, et son héritier Francesco I

— Et c'est tout?...

— Non... Mais... je n'ose pas dire...

— Allons, qu'y a-t-il encore?...

La vieille baissait les yeux et se taisait.

— Qu'y a-t-il encore?... Explique-toi ! Parle !

— Ils ont crié... signora... ils ont crié : « A bas les usurpateurs du trône ! »

Béatrice fronça les sourcils.

— Ils ont crié cela ?

— Oui, et pis encore...

— Quoi donc ? Dis tout, n'aie pas peur !

— Ils ont crié... ma langue, signora, s'arrête dans ma bouche... ils ont crié : « Mort aux voleurs ! »

La vieille baisa de nouveau, pieusement, le bord du vêtement de Béatrice.

— Votre Magnificence ! Pardonnez-moi de vous dire cela, mon beau petit astre! Je vous aime trop, c'est mon seul péché ! Croyez-moi, je prie le Seigneur pour vous, en pleurant, chaque fois qu'on chante le Magnificat aux complies de Saint-François. Les gens disent que je suis sorcière, mais, si même j'avais vendu mon âme au diable, Dieu sait que je l'aurais fait clans le seul but de pouvoir mieux servir Votre Altesse.

La duchesse la regardait en silence, avec curiosité.

— En traversant le jardin du palais pour venir ici, — continua monna Sidonia d'une voix insouciante — j'ai vu le jardinier recueillir dans un panier de superbes pêches mûres. C'est probablement un cadeau pour messer Jean Galeas ?

Et, après une pause, elle ajouta :

— Et on dit qu'il y a aussi dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci des pêches d'une beauté surprenante, — seulement elles sont vénéneuses...

— Comment, vénéneuses?

— Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues... La vieille se mit de nouveau à chuchoter à l'oreille

de Béatrice.

La duchesse ne répondit rien ; l'expression de ses yeux restait impénétrable. Ses cheveux étaient secs. Elle se leva, jeta de ses épaules le « schiavinetto » et descendit dans ses chambres de toilette. Là, elle se vêtit d'une robe dont elle aimait particulièrement le dessin, parce qu'il cachait sa petite taille : l'étoffe était à raies verticales où le brocart d'or alternait avec le velours vert. Les manches, liées par des rubans de soie grise, étaient collantes et garnies de « crevés » à la mode française, qui laissaient passer la toile blanche de la chemise, toute en petits plis fins et élégants. Un réseau d'or, léger comme une vapeur, ornait ses cheveux tressés en nattes. Sa tête était cerclée du fil étroit d'une ferronnière, sur laquelle était fixé un petit scorpion de rubis.

Elle avait l'habitude de rester si longtemps à sa toilette que, selon l'expression de son mari, «on aurait pu, pendant ce temps, équiper tout un navire marchand partant pour les Indes. »

Dans le lointain retentirent le son des cors et l'aboiement des chiens. Béatrice se souvint alors qu'elle avait commandé une chasse pour ce jour-là, et se hâta. Lorsqu'elle fut prête, elle s'arrêta, en passant, dans l'appartement de ses nains, que, par plaisanterie, on désignait sous le nom de a demeure des géants », et qui avait été construit sur le modèle des chambres de jeux du palais d'Isabelle d'Esté, sa sœur.

Les chaises, les lits, les ustensiles, les petits escaliers aux marches larges et basses, une chapelle même, avec un autel microscopique devant lequel le nain

gO LA RÉSURRECTION DES DIEUX

savant Janacci disait la messe, vêtu d'une chasuble et d'une mitre spécialement faites pour lui, — tout était proportionné à la taille des pygmées.

Dans cette « demeure des géants », il y avait toujours du bruit, des rires, des pleurs, des cris parfois terribles, comme dans une ménagerie ou dans une maison de fous; car là s'agitaient, naissaient, vivaient, et mouraient, dans une promiscuité malpropre et étouffante, des singes, des bossus, des perroquets, des; arabes, des folles, des bouffonnes, des nains, des lapins et autres créatures divertissantes, parmi lesquelles la jeune duchesse venait souvent passer la journée à s'amuser comme uue petite fille.

Son petit nègre Nanino. aussi noir que du goudron, et qu'on lui avait envoyé de Venise, était malade depuis quelques jours. Il avait passé une mauvaise nuit et on craignait qu'il ne se rétablit pas. La duchesse ordonna qu'on le baptisât au plus vite, afin qu'il ne mourût pas en païen.

Au bas de l'escalier, elle vit sa favorite, la petite Morgantine, une jolie naine, sotte, et si gaie qu'elle aurait fait rire même un mort, comme disait Béatrice.

Mais parfois cette naine si espiègle, à l'esprit faible, devenait triste et sombre, et alors elle sanglotait des journées entières, criant qu'on lui avait enlevé un petit enfant quelle n'avait jamais eu.

Les mains autour de ses genoux, la petite pleurait maintenant à chaudes larmes. La duchesse lui caressa la tête :

— Cesse de pleurer, mignonne, sois sage !

La naine leva ses yeux bleus enfantins sur la duchesse, et éclata en sanglots :

— Oh! oh !... malheureuse que je suis, on m'a volé mon enfant chéri!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Il ne faisait de mal à personne... c'était ma joie !...

La duchesse la quitta et se rendit dans la cour, où les chasseurs l'attendaient.

Entourée de piqueurs, de fauconniers, de palefreîiers, de dames d'honneur et de pages, elle se tenait îardie et droite sur son étalon berbère bai foncé, aux ormes sveltes; elle montait, non comme une femme, nais comme un habile écuyer. « C'est une vraie reine les Amazones », pensa le duc Ludovic avec fierté, lebout sur le perron du palais, d'où il assistait au dé- )art de sa femme.

La duchesse était d'humeur joyeuse, elle avait envie le jouer, de rire, de galoper, même au risque d'être lésarçonnée. Avec un sourire à l'adresse de son mari, lui eut à peine le temps de crier : « Prenez garde, le cheval est ardent ! » elle fit un signe à ses compagnons )t se mit à galoper en s'efïorçant de les dépasser, l'abord sur la route, puis à travers champs, par-dessus es haies et les fossés.

Les piqueurs restèrent en arrière. Béatrice tenait a tête, avec son énorme boule-dogue préféré, et à ;ôté d'elle, sur une jument espagnole noire, la plus rive et la plus audacieuse de ses demoiselles d'honneur ,

l.ucrèce Grivelli.

Dans le fond de son cœur, le duc n'était pas indifférent aux charmes de cette Lucrèce. Et tout à l'heure, :omme il la voyait admirée en même temps que Béa- ;rice, il n'avait pu décider laquelle des deux lui plaisait le plus. Mais il était inquiet, avait peur pour sa :emme. Lorsque les chevaux sautaient un fossé, il fermait les yeux pour ne pas voir, et son cœur se serrait.

Ludovic grondait la duchesse pour ses extravagances, mais il était incapable de se fâcher vraiment contre elle; il sentait que lui-même manquait de cette mdace physique, et, secrètement, il était fier de la bravoure de sa femme.

Les chasseurs disparurent dans l'oseraie qui couvrait les grèves basses du Tessin, et où l'on trouvait les oies, des bécasses et des hérons.

Le duc retourna dans son petit cabinet de travail, Uadiolo.

Son secrétaire général, un dignitaire qui s'occupait des ambassades étrangères, messer Bartolomeo Calco, l'attendait là pour reprendre les travaux interrompus.

Assis dans un fauteuil à dossier élevé, le More caressait doucement, de sa main, blanche et bien soignée, ses joues rasées et son menton lisse.

Son beau visage portait cette empreinte de franchise sincère que possèdent seules les personnes parfaitement versées dans l'art des ruses politiques. Son grand nez en bec d'aigle avec une petite bosse proéminente, ses lèvres sinueuses et fines, comme aiguisées, rappelaient les traits de son père, le grand condottiere François Sforza. Mais, si François était eni même temps renard et lion, selon l'expression des poètes, il n'avait légué à son fils que la ruse du renard, sans le courage du lion.

Le More portait un vêtement simple et élégant de soie bleu pâle à ramages, et la coiffure plate à la mode, la « zazzera » qui couvrait les oreilles et le front presque jusqu'aux sourcils, et ressemblait à une perruque très fournie . Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Il était d'une politesse raffinée, et égale envers tous.

— Avez- vous des renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur la sortie des troupes françaises de- Lyon ?

— Aucun, Votre Altesse. Chaque soir ils annoncent leur départ pour le lendemain et, le matin venu, ils le renvoient de nouveau. Le roi est occupé par des! divertissements qui n'ont rien de guerrier.

— Quel est le nom de la favorite ?

— Il y en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont"; voluptueux et changeants.

— Écrivez au comte Belgiojoso, dit le duc, que je] lui fais tenir trente mille..., non, c'est trop peu...

LES FRUITS VENENEUX 03

quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux cadeaux. Qu'il n'épargne rien ! Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes d'or. Et, sais-tu ? Bartolomeo, — bien entendu, cela reste entre nous, — il faudrait envoyer à Sa Majesté les portraits de quelques beautés de Milan. Cela agirait sur le roi autant que l'argent sur sa suite.

Ludovic frotta l'une contre l'autre, avec satisfaction, ses mains blanches et délicates.

Chaque fois qu'il examinait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il ressentait un battement de cœur, familier et doux, comme s'il se fût trouvé en présence d'une partie compliquée et dangereuse. En conscience, il ne se sentait pas coupable d'appeler en Italie les étrangers, ces barbares du Nord, car il était réduit à cette extrémité par ses ennemis, parmi lesquels le pire était Isabelle d'Aragon, la femme de Jean Galeas, qui accusait publiquement Ludovic d'avoir usurpé le trône de son neveu. Ce ne fut que lorsque le père d'Isabelle, le roi de Naples. Alphonse, eut menacé le More de la guerre et de la perte du pouvoir, pour venger son gendre et sa fille, que le lue, abandonné de tous, s'adressa au roi de France, Charles VIII, pour lui demander du secours.

— Tes voies sont incompréhensibles, Seigneur î pensait le duc, pendant que son secrétaire écrivait la ettre. Le salut de mon duché, de l'Italie, de toute 'Europe, peut-être, est dans les mains de ce piteux neurt-de-faim, de cet enfant autoritaire et faible l'esprit, du très chrétien roi de France, devant lequel îous, les descendants des grands Sforza, nous devons -amper, et dont nous devons presque nous faire les intremetteurs ! Mais c'est la politique ! Il faut hurler ivec les loups quand on vit parmi eux.

Un petit vieillard chauve et bossu, avec un long nez ouge, apparut sur le seuil du studiolo. Le duc lui «ourit avec affabilité, et, d'un geste, lui fit signe l'attendre.

La porte se ferma doucement et la tète disparut.

Le secrétaire se mît à parler d'une autre affaire d'Etat, mais le More l'écoutait distraitement en jetant des coups d'oeil vers la porte. Messer Bartolomeo comprit que le duc était occupé d'autre chose ; il termina son rapport et s'en alla.

Regardant alors de tous côtés avec précaution, lej duc s'approcha de la porte sur la pointe des pieds.

— Bernardo, eh ! Bernardo ! C'est toi ?

— Oui, Votre Altesse !

Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, se précipita dans la chambre ; il avait sur le visage une expression de mystère et de servilité ; il voulut se mettre à genoux pour baiser la main du duc, mais celui-ci l'en empêcha.

— Eh bien ! a-t-elle accouché ?

— Elle a daigné être délivrée cette nuit.

— Est-elle en bonne santé ?

— Grâce à Dieu !

Le duc fit un signe de croix.

— As-tu vu l'enfant ? Est-ce un garçon ou une

fille ?

— Un garçon. Et violent, et criard! Il a de petits cheveux blonds qui rappellent ceux de sa mère, et des yeux qui brillent, noirs et intelligents, tout à fait comme ceux de Votre Grâce. On voit tout de suite qu'il est de saug royal. C'est un petit Hercule au berceau. Madonna Cécile ne peut se rassasier de l'admirer. Elle m'a ordonné de demander quel nom il vous serait agréable de donner à l'enfant.

j'y ai déjà pensé, prononça le duc. Sais-tu, Bernardo..". nous allons l'appeler César. Cela te plaît-il?

— César 1 Mais c'est un nom superbe, antique, et. qui sonne bien! Oui, oui, César Sforza, c'est un nom de héros !

— Et le mari, que fait-il ?

— Le sérénissime comte Bergamini est aimable et bon comme toujours.

LES FRUITS VENENEUX 65

— C'est un homme excellent ! observa le duc avec conviction.

La comtesse Cécile Bergamini était depuis longtemps la maîtresse du More. Béatrice avait appris cette liaison quelques jours après son mariage et, dans un accès de jalousie, avait menacé Ludovic de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Ercole d'Esté. Le More avait du jurer solennellement, en présence des envoyés d'Ercole, qu'il respecterait toujours scrupuleusement la fidélité conjugale ; et, pour confirmer son serment, il avait marié Cécile au vieux comte Bergamini, un homme ruiné et prêt à tous les services.

Bellincioni sortit de sa poche un papier qu'il remit au duc.

C'était un sonnet en l'honneur du nouveau-né, un petit dialogue dans lequel le poète demandait au dieu soleil pourquoi il se couvrait de nuages. Le soleil répondait, avec une bassesse de courtisan, qu'il se cachait parce qu'il se sentait honteux devant ce nouvel astre : le fils du More et de Cécile.

Le duc accueillit favorablement le sonnet ; il sortit de sa poche un ducat et le donna au poète.

— A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que samedi sera le jour anniversaire de la naissance de la duchesse?

Bellincioni fouilla vivement dans le trou qui lui servait de poche ; il était vêtu à la fois comme un courtisan et comme un pauvre. Il sortit du dit trou toute une liasse de papiers sales et se mit à chercher les vers demandés parmi des odes ampoulées déplorant la mort du faucon de madonna Angélique, et la maladie de la jument hongroise gris pommelé de la signora Pallavicini.

— Il y en a trois, au choix de votre Altesse ! Je le jure par Pégase, vous serez content !

Dans ce temps-là, les souverains se servaient des poètes de la cour comme d'instruments de musique

pour chanter des sérénades non seulement à leurs maîtresses, mais encore à leurs femmes ; la mode exigeait, en outre, que, dans ces vers, l'amour conjugal passât pour être aussi idéal que celui de Pétrarque et de Laure.

Le More regarda avec curiosité : il se considérait comme un fin connaisseur, « poète dans l'âme », bien qu'il ne réussît pas à rimer lui-même. Deux vers lui plurent spécialemeut, dans un des sonnets. Le mari y disait à sa femme :

Sputando in terra quivi nascon fiori, Corne di primavera le viole.

Et lorsque tu craches à terre Les fleurs naissent tout à coup Comme au printemps les violettes.

Dans un autre sonnet, le poète, comparant madonna Béatrice à la déesse Diane, assurait que les sangliers et les cerfs éprouvaient de la béatitude en recevant la mort des mains d'une si belle chasseresse.

Le duc frappa le poète sur l'épaule avec bienveillance, et lui promit du drap rouge de Florence, afin qu'il pût se commander une pelisse pour l'hiver suivant ; Bernardo réussit encore à se faire donner de la fourrure de renard pour le col, assurant que son vieux manteau était devenu transparent et criblé de trous.

— L'hiver passé, continua-t-il d'un ton plaintif, je manquais de bois et j'ai été sur le point de brûler mon propre escalier.

Le duc se mit à rire et lui promit du bois.

— Es-tu en veine aujourd'hui, Bernardo ? Écoute, j'ai encore besoin d'une pièce de vers.

— Une pièce amoureuse ?

— Oui. Et passionnée !...

— Pour la duchesse ?

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— Non. Seulement prends garde, sois muet comme un poisson !

Bernardo cligna de l'œil d'un air de mystère respectueux.

— Passionnée? et dans quel sens? une prière ou des remerciements?

— Une prière.

Le poète fronça les sourcils avec une expression profondément pensive.

— Pour une femme mariée ?

— Pour une jeune fille.

— Bon ! Mais son nom ?

— Allons donc ! Pourquoi en as-tu besoin ?

— Si les vers doivent implorer, il m'est impossible de les faire sans y mettre le nom de l'objet.

— Madonna Lucrèce. Tu n'as rien de prêt, dans ce genre ?

— Si, mais il vaut mieux faire quelque chose de tout frais. Laissez-moi me recueillir un instant dans la chambre voisine! Je sens déjà que cela ne sera pas mal venu : les rimes me poussent toutes seules dans l'esprit.

Un page entra et annonça :

— Messer Léonard de Vinci !

Saisissant une plume et du papier, Bellincioni s'enfuit par une porte, tandis que Léonard entrait par l'autre.

Après les premières salutations, le duc s'entretint avec le peintre du grand canal nouveau, le Naviglio Sforzesco, qui devait réunir la Césia avec le Tessin, se ramifier en un réseau de canaux plus petits, et féconder les prairies, les champs et les pâturages de la Lomellina.

Léonard conduisait ces travaux, bien qu'il n'eût

pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de la cour, mais celui de musicien, sonatore, di lira, qui lui avait été conféré autrefois à cause d'un instrument de musique qu'il avait inventé. Ce titre lui donnait un rang quelque peu supérieur à celui des poètes de la cour, de Bellincioni par exemple.

Après avoir expliqué en détail au duc les plans et les mémoires, le peintre lui demanda de bien vouloir intimer l'ordre de préparer l'argent pour les travaux ultérieurs.

— Combien ? demanda le duc.

— Cinq cent soixante-six ducats par lieue, en tout quinze mille cent quatre-viugt-sept ducats ! répondit Léonard.

Ludovic se rembrunit au souvenir des cinquante mille ducats qu'il venait d'allouer pour corrompre les gentilshommes français.

— C'est cher, messer Léonard ! Tu me ruines, réellement ! Tu ne veux que des choses impossibles et qu'on n'a jamais vues. En vérité, voilà des projets bien majestueux ! Vois donc Bramante, qui est aussi un constructeur habile; il ne demande jamais de pareilles sommes !

Léonard haussa les épaules.

— Comme vous voudrez, monseigneur ! Chargez Bramante de ce travail !

— Allons, allons, ne te fâche pas! Tu sais que je n'ai pas l'intention de t'ofïenser...

Et le duc commença à marchander.

— Très bien ! Nous verrons demain ! conclut-il, en s'efïorçant, selon son habitude, de traîner la décision en longueur ; et il se mit à feuilleter les cahiers de Léonard, couverts d'esquisses non achevées, de dessins et de projets d'architecture.

Le peintre dut fournir des explications, ce qui l'ennuyait toujours beaucoup.

Cependant Bellincioni, ayant terminé son sonnet, entr'ouvrit la porte et jeta un regard dans la chambre.

Léonard prit congé du duc, qui l'invita à souper.

Lorsque le peintre fut parti, le More appela le poète et lui ordonna de lire ses vers.

La Salamandre — disait le sonnet — vit dans le feu, mais n'est-il pas plus merveilleux encore que, dans mon cœur ardent,

Une beauté habite, froide comme la glace,

Et que cette glace virginale

Ne fonde pas au feu de l'amour ?

Le duc trouva tout particulièrement tendres les quatre derniers vers :

Je chante comme le cygne, je chante et je meurs, J'implore l'amour : « Prends pitié, je brûle ! » Mais le dieu souffle sur le feu de mon àme. Ef dit en riant : « Eteins-le avec tes pleurs ! »

Le duc fit le tour de la maisou avant le souper, en attendant la duchesse qui devait bientôt revenir de la chasse. Il alla visiter les étables, pareilles à un temple grec, avec des colonnades, des portiques, des enclos où l'on enfermait le bétail pendant le jour ; il pénétra aussi dans une magnifique fromagerie nouvellement installée, où il goûta un giuncata, fromage caillé tout frais. Il passa devant une série de greniers et de caves et se rendit à la métairie. Là, chaque détail réjouissait le cœur du maître : et le bruit du lait qui jaillissait du pis de sa vache préférée, une bête du Languedoc, blanche et rouge, et le grognement maternel d'une énorme truie, semblable à une montagne de graisse, qui venait de mettre bas, et 1 écume épaisse et dorée flottant dans les cuveaux de frêne, près du pressoir à huile, et le parfum de miel qu'exhalaient les granges débordant de blé.

Un sourire de doux coutentement apparut sur le visage du More; sa maison était réellement comme une tasse pleine. Il retourna au palais et s'assit sur la terrasse.

Le soir tombait. Mais le soleil était encore loin de se coucher. On sentait la fraîcheur épicée qui montait des prairies basses, arrosées par le Tessin.

Le duc parcourut son domaine des yeux : des pâturages, des champs, dont l'irrigation se faisait au moyen d'un réseau de canaux et de fossés, — avec des plantations régulières de pommiers, de poiriers, de mûriers, réunis par des festons de vignes.

De Mortaria jusqu'à Abbiategrasso, et plus loin encore, jusqu'à l'horizon même; là, où brillent, dans le brouillard, les neiges du Mont Rose, la grande plaine de Lombardie florissait, prospère, comme un coin du paradis.

— Mon Dieu ! soupira-t-il avec attendrissement en levant les yeux au ciel, je Te rends grâces pour tout ' Que faut-il encore de plus? Il y avait jadis ici un désert sans vie. J'ai construit ces canaux, avec l'aide de Léonard; j'ai fertilisé cette terre; et maintenant chaque épi, chaque herbe me remercie, et moi aussi, à mon tour, je Te remercie, Seigneur !

On entendit les appels des chasseurs, les aboiements des chiens, et une sorte d'épouvantail rouge avec des ailes de perdrix, qui servait à attirer les faucons, apparut au-dessus des buissons de roseraie.

Le duc et le majordome principal firent le tour de la table, déjà dressée, afin de voir si tout était en ordre. La duchesse entra dans la salle, ainsi que les hôtes invités au souper, et parmi lesquels se trouvait Léonard, qui devait passer la nuit à la villa. On lut une prière et l'on se mit à table. On servit des artichauts frais, apportés directement de Gênes, dans une corbeille, par un courrier spécial, des anguilles grasses, et des carpes qui venaient des viviers de Mantoue, un cadeau d'Isabelle

d'Esté ; puis un chaud-froid de poitrines de chapons.

On mangeait avec trois doigts et des couteaux, car les fourchettes étaient considérées comme un luxe extravagant ; on en donnait aux dames seulement, pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or avec des manches de cristal de roche.

Le maître de la maison faisait avec empressement les honneurs du souper. On mangeait et on buvait beaucoup, même trop. Les dames et les demoiselles les plus élégantes ne craignaient pas de montrer leur appétit.

Béatrice était assise à côté de Lucrèce.

Le duc, de nouveau, se plut à les admirer toutes les deux. Il lui était agréable qu'elles fussent ensemble et de voir sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui mettre les meilleurs morceaux sur son assiette, lui murmurer des mots à l'oreille, lui prendre la main avec un élan de cette tendresse inattendue et espiègle qui ressemble un peu à de l'amour.

On parlait de chasse. Béatrice raconta comment un cerf avait failli, d'un coup de ses bois porté à son cheval, la désarçonner au sortir de la forêt.

Les fous et les bouffons divertissaient la compagnie. Les rires devenaient de plus en plus bruyants. Les visages s'animaient et rougissaient sous l'influence d'abondantes libations. Après le quatrième service, les jeunes femmes relâchèrent, à la dérobée, leurs lacets trop tendus. Les cavaliers serraient sous la table les mains de leurs dames.

Les échansons offraient un léger vin blanc et du vin de Chypre rouge, épais, tiédi, et parfumé avec des pistaches, de la cannelle et des clous de girofle.

Lorsque Son Altesse demandait à boire, les échansons s'interpellaient solennellement comme s'il se fût agi de célébrer le service divin. On remplissait un gobelet sur le buffet, et le grand sénéchal y plongeait par trois fois le talisman en forme de corne attaché à une chaîne d'or. Si le vin était empoisonné, la corne

devait noircir et se couvrir de sang. Des talismans préservateurs du même genre, une langue de serpent, et la pierre qu'on trouve dans la tète des crapauds, étaient enchâssés dans la salière.

Le comte Bergamini, le mari podagre de Cécile, installé par le duc à la place d'honneur, était particulièrement gai, ce soir-là, et même sémillant malgré son grand âge. Désignant la corne, il s'écria :

— Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même n'a pas une corne pareille. Elle est d*une taille étonnante !

Vers la fin du souper, arriva un gros moine, nommé Tappone. Après s'être signé et avoir retroussé ses manches, il s'était mis à absorber une quantité inouïe d'aliments. Sa gloutonnerie excita l'hilarité générale.

Tous les convives assis à la table ducale avaient un, rire bruyant qui, à chaque plaisanterie, dégénérait en éclats assourdissants.

Seul, Léonard, toujours silencieux et comme étranger à ce qui 1 entourait, gardait sur son visage une expression d'ennui respectueux; il était d'ailleurs accoutumé aux ébats de ses protecteurs, et ne s'étonnait plus de rien.

Après le souper, les maîtres et leurs hôtes passèrent dans le magnifique jardin qu'on appelait le paradis et où l'on donna, ce soir-là, une représentation en vers, après laquelle il y eut des danses et des chants qui ne cessèrent que fort avant dans la nuit.

Le More vit une lumière qui brillait dans une des quatre tours du palais.

C'était l'astrologue général de la cour du duc de Milan, messer Ambrogio deRosate, sénateur et membre du conseil secret, qui venait d'allumer sa lampe, afin de choisir ses instruments d'astronomie pour

observer une conjonction de Mars, de Jupiter et de Saturne qui allait se produire sur le signe du Verseau, et qui devait avoir une grande importance pour la maison des Sforza.

Le duc se souvint tout à coup de quelque chose et prit congé de madonna Lucrèce, avec laquelle il avait un entretien fort tendre dans un bosquet hospitalier. Il rentra au château, regarda l'heure et attendit la minute et la seconde fixées par l'astrologue pour prendre des pilules de rhubarbe et avaler une médecine; alors il jeta un coup d'oeil sur son calendrier de poche dans lequel il lut la note suivante : « Le 5 août, à 10 heures 8 minutes du soir, faire une prière très sincère, à genoux, les mains jointes et les regards fixés au ciel. »

Ludovic se hâta d'aller à la chapelle afin de ne pas laisser passer l'instant propice ; sinon, la prière astrologique aurait perdu toute son efficacité.

Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brillait devant une image. Le duc aimait cette peinture : Léonard de Vinci, y ayant représenté Cécile Bergamini, sous la forme de la Vierge, bénissant une rose à cent feuilles. . ,

11 compta huit minutes au petit sablier, se mit a genoux, joignit les mains et lut le Confiteor. Il pria longtemps et avec plaisir.

— « 0 ! Vierge! murmurait-il, en levant des regards attendris vers le ciel, défends-moi, protège-moi et bénis-moi ainsi que mon fils Maximilien et le nouveauné César, ma femme Béatrice et madonna Cécile et aussi mon neveu Jean Galeas : car tu vois mon cœur, Vierge Sainte, je ne souhaite aucun mal à mon neveu ! Je prie pour lui, bien que sa mort eût peut-être épargné, non seulement à mon duché, mais à toute l'Italie, des malheurs terribles et irréparables. »

A ce moment, le More se souvint de la preuve de son droit au trône de Milan, inventée par les jurisconsultes : son frère aîné, le père de Jean Galeas

n'était pas le fils du duc, mais seulement celui du commandant François Sforza, puisqu'il était né avant que François fût monté sur le trône alors que lui. Ludovic, était venu au monde après l'avènement de son père, et était, par conséquent, le seul héritier légitime. Mais, maintenant, sous le regard de la Madone, cette preuve lui sembla douteuse ; et il termina sa prière ainsi :

— « Si j'ai péché, ou si je pèche envers qui que ce soit, Tu sais, Reine des Cieux, que je ne le fais pas pour moi, mais pour le bien de mon peuple, pour le bien de toute l'Italie. Intercède donc pour moi devant Dieu, et je glorifierai Ton nom en faisant achever pour Toi une magnifique cathédrale à Milan, ainsi que la Chartreuse de Pavie ; et je Te ferai encore beaucoup d'autres donations. »

Après avoir terminé sa prière, il prit un flambeau et se dirigea vers sa chambre à coucher, traversant les salles obscures du palais endormi. Dans l'une d'elles, il rencontra Lucrèce :

— Le dieu de l'amour lui-même m'est favorable! pensa le duc.

— Monseigneur!... dit la jeune fille en s'approchant de lui: mais sa voix se brisa. Elle voulut se jeter à ses pieds ; il réussit à la retenir.

— Grâce, monseigneur !

Lucrèce lui raconta qu'elle était au désespoir; elle venait d'apprendre que son frère, Mattéo Crivelli, le camérier principal de la Cour de la Monnaie, homme débauché, mais qu'elle aimait tendrement, avait perdu aux cartes une forte somme qui appartenait à l'Etat.

— Tranquillisez-vous, madonna, je tirerai votre frère d'embarras !

Après un instant de silence, le duc ajouta avec un profond soupir :

— Mais, consentirez-vous aussi à ne pas m'ètre cruelle?

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Elle leva sur lui ses yeux innocents et timides comme ceux d'un enfant :

— Je ne comprends pas, monseigneur. Que voulezvous dire?

Cette chaste surprise la faisait encore plus belle.

— Cela veut dire, chérie, commença-t-il passionnément en lui prenant tout à coup la taille d'un mouvement impétueux et presque brutal... cela veut dire... Mais, ne vois-tu donc pas que je t'aime, Lucrèce?

— Laissez-moi, laissez-moi î Oh ! monseigneur, que faites-vous? Madonna Béatrice...

— N'aie pas peur, elle ne saura rien, je puis garder un secret !

— Non, non, monseigneur, elle est si généreuse, si bonne pour moi !... Au nom de Dieu, laissez-moi, laissez-moi !

— Je sauverai ton frère, je ferai tout ce que tu voudras, je serai ton esclave, mais prends pitié de moi !

Et des larmes à demi sincères tremblèrent dans la voix du More, tandis qu'il murmurait les vers de Bellincioni :

Je chante comme le cygne, je chante et je meurs... J'implore l'Amour! « ô prends pitié, je brûle! » Mais le dieu souffle sur le feu de mon àme Et me dit en riant : « Eteins-le avec des pleurs! »

— Laissez-moi, laissez-moi ! répétait la jeune fille avec désespoir.

Il se pencha, seutit la fraîcheur de son haleine, le parfum de violette et de musc qui se dégageait de sa personne, et, baisant avidement ses lèvres, il l'entraiua dans une chambre voisine.

Lucrèce se sentit faiblir et s'abandonna à ses caresses...

En entrant dans sa chambre à coucher, le More vit que Béatrice avait éteint la lumière et qu'elle était déjà au lit; c'était une immense couche placée au milieu de la pièce, semblable à un mausolée, et à laquelle on accédait par quelques marches ; le baldaquin était de soie bleue et les rideaux brodés d'argent.

Il se déshabilla, et, soulevant le coin de la courtepointe, somptueuse comme une chasuble, tissée d'or et de perles fines, — le présent nuptial du duc de Ferrare, — il se coucha à côté de sa femme.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa; il ue pouvait distiuguer son visage dans l'obscurité, et son imagination évoquait des yeux timides, innocents et clairs comme ceux d'un enfant, un parfum de violette et de musc ; il se figurait caresser une autre femme et il les aimait toutes deux : il se sentait coupable et cela l'enivrait.

— Vraiment, tu me semblés bien amoureux, ce soir! murmura-t-elle avec une secrète fierté.

— Oui, oui, chérie. Le croirais-tu? je suis plus amoureux de toi maintenant qu'aux premiers jours !

— Quelle plaisanterie! dit-elle avec un rire moqueur. Tu aimes plusieurs femmes à la fois. Comment n'as-tu pas honte d'ailleurs? Il vaudrait mieux penser aux affaires. « Il » se rétablit...

— Luigi Marliani m'a dit, il y a peu de jours encore, «qu'il » mourrait, prononça le duc. Il est mieux maintenant, mais cela ne durera pas : il mourra sûrement... Et le pouvoir est entre nos mains.

— Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien ! Ne vaudrait-il pas mieux renoncer au pouvoir, que de trembler nuit et jour, comme des voleurs; de ramper devant le roi de France, et dépendre de la

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magnanimité d'Alphonse, cet impudent. Il est dur de rechercher les bonnes grâces de cette méchante sorcière d'Aragon ! On dit qu'elle est de nouveau enceinte. Encore un serpent de plus dans le nid maudit. Et ce sera ainsi toute la vie. Ludovic, penses-y, toute la vie ! Et tu dis que le pouvoir est entre nos mains !

— Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable, dit le duc ; tôt ou tard...

— Je n'y crois plus ! Voilà dix ans déjà qu'il est mourant !

Ils se turent.

Tout à coup elle l'enlaça, pressa son corps contre le sien et lui murmura quelque chose à l'oreille. Il frémit.

— Bice ! Que la Vierge et le Christ t'en préservent ! Jamais, tu entends, ne me parle plus jamais de cela...

— Si tu as peur, je m'en chargerai moi-même, veux-tu ?

Il ne répondit pas et, après un instant de silence, demanda : — A quoi penses-tu ?

— Aux pêches...

— Oui. J'ai ordonné au jardinier de lui porter les plus mûres de ma part.

— Non, ce ne sont pas celles-là que je veux dire, mais celles de messer Léonard de Vinci. Tu n'en as donc pas entendu parler ?

— Non, pourquoi ?

— Elles sont vénéneuses...

— Comment ? vénéneuses ?

— Voici : il les empoisonne pour je ne sais quelle expérience. C'est de la sorcellerie, peut-être. C'est monna Sidonia qui me l'a dit. Ces pêches, bien qu'empoisonnées, sont d'une beauté rare...

Et, de nouveau, ils se turent tous deux et restèrent longtemps ainsi, enlacés, dans le silence et le calme de la nuit, hantés par la même pensée ; et chacun entendait le cœur de l'autre battre de plus en plus violemment.

Enfin, le More baisa sa femme au front avec une tendresse paternelle et lui dit, après avoir fait le signe de la croix sur elle :

— Dors, chérie, dors sous la garde de Dieu I

Cette nuit-là, la duchesse vit en rêve des pèches merveilleuses sur un plat d'or. Elle fat séduite pau leur beauté, en prit une et la goûta : elle était juteuse et parfumée. Tout à coup, une voix lui murmura : « C'est du poison, du poison, du poison ! » Elle eut peur, mais il lui fut impossible de s'arrêter ; elle continua à manger les fruits l'un après l'autre, et il lui sembla qu'elle mourait, mais que son cœur devenait de plus en plus joyeux et léger.

Le duc eut aussi une vision étrange : il se promenait dans la prairie verte, devant la fontaine de son jardin et il vit dans le lointain trois femmes assises et enlacées, vêtues, comme des sœurs, de robes blanches pareilles. En s'approchant, il reconnut en l'une d'elles, madonna Béatrice, dans l'autre, raadonna Lucrèce, dans la troisième, madonna Cécile ; el il pensait, avec une tranquillité parfaite : « Dieu merci, Dieu merci; elles ont fini par s'entendre, ces trois femmes chéries ; quel dommage que cela n'ait pas été toujours ainsi ! »

L'horloge de la tour sonna minuit. Tout le monde dormait dans le palais. Seule, sur le toit de la « demeure des géants )> était assise la naine Morgantine qui s'était sauvée de la mansarde où on l'avait enfermée pour la nuit. Elle pleurait sur son enfant imaginaire :

« Oh ! oh ! malheureuse que je suis ! On m'a volé mon enfant chéri ! Pourquoi? mon Dieu ! Pourquoi? Il ne faisait de mal à personne! C'était ma joie ! »

La nuit était si claire et l'air si transparent qu'on

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pouvait distinguer, au bord du ciel, les sommets glacés du Mont Rose, pareils à d'énormes cristaux.

Et longtemps encore résonna, sur la maison endor mie, la lamentation aiguë et pitoyable de la naine pareille aux cris d'un oiseau de mauvais augure.

Subitement, elle soupira, regarda le ciel, et se tut.

Un silence de mort suivit.

La naine souriait et les étoiles bleues scintillaient, candides et incompréhensibles comme ses yeux.

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