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CHAPITRE IV

Le ciel en haut, — le ciel en bas ; Les étoiles en haut, — les étoiles en bas. Tout ce qui est en haut est en bas; Si tu comprends, tu seras heureux. Volons, volons !. ..

Tabela Smaragdixa.

Dans l'un des faubourgs déserts de Milan, près de la Porte de Verceil, s'élevait une petite maison isolée, toute délabrée, avec une grande cheminée noircie, d'où la fumée sortait nuit et jour. A coté, au pied d'une digue et du bâtiment affecté au service de la douane, passait le canal.

Cette maison appartenait à la vieille sage-femme, monna Sidonia, qui louait l'étage supérieur à un alchimiste, messer Galéotto Sacrobosco. Elle-même habitait le rez-de-chaussée avec Cassandra, la fille du frère de Galéotto, le marchand Luigi, voyageur célèbre, qui parcourait sans cesse la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure, l'Egypte, où il recherchait des antiquités.

Messer Luigi prenait tout ce qui lui tombait sous la main : que ce fût une belle statue grecque ou un morceau d'ambre dans lequel une mouche s'était engluée, une fausse épitaphe du tombeau d'Homère, une nouvelle tragédie d'Euripide ou la clavicule de Démosthène.

Les uns le considéraient comme un fou, d'autres comme un charlatan et un vantard, d'autres encore comme un grand homme. Ayant perdu, dans un naufrage, une précieuse collection de manuscrits antiques, son chagrin fut tel que ses cheveux grisonnèrent tout à coup, et il tomba si malade qu'il s'en fallut de peu qu'il ne mourût. Quand on lui demandait pourquoi il dépensait tant d'argent et passait sa vie à faire de si grands travaux, tout en s'exposant à de nombreux dangers, Luigi répondait toujours par les mêmes paroles :

— Je veux ressusciter les morts.

Un jour qu'il se trouvait en Péloponèse, près des ruines désertes de Lacédémone, dans les environs de la ville de Mistra, il rencontra une jeune fille d'une beauté extraordinaire et qui ressemblait à une statue de l'antique déesse Artémis. C'était la fille d'un pauvre diacre de village adonné à la boisson. Luigi l'épousa et l'emmena en Italie en même temps qu'une nouvelle copie de l'Iliade, les débris d'une Hécate de marbre et des fragments d'amphores d'argile. Luigi donna à la fille qui naquit de son mariage le nom de Gassandra, en l'honneur de l'héroïne d'Eschyle, la captive d'Agamemnon, qui l'intéressait alors.

Sa femme mourut bientôt. En partant pour un de ses innombrables voyages, il laissa sa petite fille aux soins de son vieil ami, un érudit grec de Constantinople, le philosophe Chalcondylas, appelé à Milan par les ducs Sforza.

Ce vieillard de soixante-dix ans, dissimulé, fourbe et sournois, feignait d'être un défenseur ardent de l'Eglise chrétienne, alors qu'il était, en réalité, comme beaucoup de savants grecs de l'époque, le cardinal Bessarion en tête, un adhérent du dernier des maîtres de la sagesse antique, du néo-platonicien Plotin; celui-ci était mort quarante ans auparavant en plein Péloponèse, dans cette même ville de Mistra, bâtie sur les ruines de Lacédémone, et d'où la mère de

Cassandra était originaire. Les disciples de Plotin croyaient que l'àme du grand Platon était descendue de l'Olympe et s'était réincarnée en Plotin lui-même, pour enseigner la philosophie. Les érudits chrétiens assuraient que ce philosophe désirait restaurer l'hérésie de l'Antéchrist, fondée par l'empereur Julien l'Apostat, le culte des anciens dieux de l'Olympe, et qu'il ne fallait pas le combattre au moyen d'arguments sérieux et de discussions savantes, mais simplement avec les instruments de torture de la Sainte Inquisition et les flammes des bûchers. On citait les propres paroles de Plotin, lequel avait dit que, peu de temps après sa mort, les gens se convertiraient à une nouvelle foi qui, dans ses grands traits, serait pareille aux croyances païennes.

La petite Cassandra était élevée selon les principes d'une piété sévère, bien qu'hypocrite, dans la maison de Chalcondylas. Mais l'enfant, ne comprenant pas les subtilités philosophiques de la doctrine platonicienne et des conversations qu'elle entendait autour d'elle, imaginait des contes merveilleux dont la résurrection des dieux morts de l'Olympe faisait tous les frais.

La fillette portait sur sa poitrine un talisman contre la fièvre. C'était un cadeau de son père, un cachet gravé représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule, elle sortait furtivement l'antique pierre précieuse, au travers de laquelle elle regardait le soleil. Et, dans l'éclat violet foncé de l'améthyste transparente surgissait devant elle comme une vision, le jeune Bacchus, nu, avec un thyrse dans une main et une grappe de raisin dans l'autre. Une panthère bondissante s'apprêtait à lécher cette grappe. Et le cœur de l'enfant était plein d'amour pour le beau dieu.

Messer Luigi, que sa passion pour les antiquités avait conduit à la gène et même à la misère, mourut d'une fièvre putride, dans une cabane de berger, parmi les ruines d'un temple phénicien qu'il venait de découvrir. A cette époque, l'alchimiste Galeotto Sacro-

bosco revint à Milan, après avoir voyagé pendant des années pour trouver le secret de la pierre philosophale; et, s 'étant fixé dans la maisonnette, près de la Porte de Verceil, il prit sa nièce chez lui.

Messer Galeotto avait passé toute sa vie à tenter de découvrir la pierre philosophale.

Après avoir suivi les cours de la faculté de médecine de l'Académie de Bologne, il était entré comme élève chez un célèbre adepte des sciences occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis, pendant quinze ans, il avait cherché le mercure transmutateur dans toutes sortes de substances : dans le sel de cuisine et dans l'ammoniaque; dans différents métaux, dans le bismuth, l'arsenic et le sang humain ; clans la bile et les cheveux; dans les animaux et les plantes. Les six mille ducats que lui avait laissés son père s'envolèrent en fumée par la cheminée de son fourneau à creusets. Après avoir dépensé son propre argent, il dépensa celui des autres. Ses créanciers le mirent en prison. Il s'évada, et, pendant les huit années qui suivirent, fit des expériences sur des œufs, et n'en employa pas moins de vingt mille. Puis il s'occupa, avec le protonotaire du pape, maestro Enrico, à étudier les propriétés du vitriol, tomba malade par suite d'émanations vénéneuses, fut alité pendant quatorze mois, abandonné de tous, et faillit mourir. En proie à la misère, aux humiliations, aux poursuites judiciaires, il visita, en qualité de manipulateur ambulant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande, l'Afrique du Nord, la Palestine, la Grèce et la Perse. A la cour du roi de Hongrie, il fut soumis à la torture; on espérait lui arracher ainsi le secret de la transmutation. Enfin, il revint en Italie, vieilli, fatigué, mais non découragé, et reçut de Ludovic le More le titre d'alchimiste de la cour.

Giovanni Beltraffio n'avait pas oublié le dialogue qu'il avait surpris entre le mécanicien Zoroastro et monna Cassandra, au sujet des fruits vénéneux. Il revit la jeune fille chez Chalcondylas qui, sur la recommandation de Merula, lui donnait des copies à faire. Giovanni avait entendu dire par beaucoup de personnes que la jeune fille était une sorcière, mais sa beauté énigmatique l'attirait.

Presque chaque soir, après avoir terminé son travail à l'atelier de Léonard, Giovanni se rendait, pour voir Cassandra, à la petite maison solitaire située près de la Porte de Verceil. Ils s'asseyaient au sommet d'une colline dominant l'eau sombre et tranquille du canal, non loin de la digue, près des murs à demi effondrés du monastère de Sainte-Radegonde, et con- 1 versaient longuement. Un chemin à peine visible, disparaissant sous un enchevêtrement d'orties, de bardanes et de sureaux, menait à la colline ; personne ne venait jamais là.

La soirée était étouffante. Un tourbillon de vent passait de temps à autre, soulevait la poussière encore blanche de la route, soufflait dans les arbres, puis tombait brusquement; et l*air devenait encore plus lourd. On entendait seulement le roulement sourd, comme souterrain, d'un tonnerre lointain. Ce bruit étouffé, menaçant et majestueux, se mêlait aux notes aiguës d'un luth sonore et aux chansons des douaniers qui s'enivraient dans le cabaret voisin ; c'était un dimanche, j

Parfois un éclair blanc brillait au ciel. Alors sur- J gissait, pour un instant, de l'obscurité, la petite mai- : son délabrée de l'alchimiste dont la cheminée exha-, lait des volutes de fumée noire ; puis on apercevait un diacre, long et maigre personnage, qui, debout sur la digue moussue, péchait à la ligne ; enfin, apparaissait

LE SABBAT DES SORCIERES 8t>

le canal rigide que remontaient, entre deux rangées de saules et de mélèzes, les barques à fond plat du lac Majeur, chargées de blocs de marbre destinés à la cathédrale.

Soudain, tout ce décor retombait clans les ténèbres ; c'était comme une vision qui s'évanouissait, pour reparaître bientôt. Seule, une lueur rouge brillait sur la rive opposée, à la fenêtre de ser Galeotto, et se reflétait dans les eaux sombres de la Catarane. Un parfum d'eau tiède, de fougère flétrie, de goudron et de bois pourri montait de la digue.

Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place habituelle, près du canal.

— Je m'ennuie î disait la jeune fille en s'étirant, et elle joignit au-dessus de sa tête ses doigts blancs et délicats. C'est tous les jours la même chose. Aujourd'hui est pareil à hier, demain sera comme aujourd'hui : le même diacre stupide et long péchera du poisson sur la digue et ne prendra rien ; et la fumée sortira aussi du laboratoire où messer Galeotto cherche de l'or sans arriver à trouver ce qu'il désire ; demain encore les barques seront traînées par de maigres haridelles et le luth résonnera aussi tristement qu'à présent dans le cabaret. Si seulement il y avait quelque chose de nouveau ! Si les Français venaient à Milan et pillaient la ville! ou bien si le diacre prenait enfin un poisson, ou bien encore, si l'oncle découvrait le moyen de faire de l'or!... Mon Dieu ! comme tout est monotone ! et comme la vie est dure ! Et monna Sidonia qui répète continuellement qu'elle est une pauvre femme, que l'oncle et moi nous lui sommes à charge, qu'elle ne nous nourrit que par bonté d'âme !

— Oui, je sais, répondit Giovanni, j'ai aussi des moments où la vie me paraît si morne et si insupportable que j'aurais envie de mourir. Fra Benedetto m'a

appris une très belle prière pour chasser le démon. Voulez-vous que je vous la dise ?

La jeune fille hocha la tête :

— Non, Giovanni. Parfois je désire, mais depuis longtemps je ne sais plus prier votre Dieu !

— Notre Dieu ? Mais y a-t-il un Dieu, à part le nôtre ? n'est-il pas le seul ? demanda Giovanni.

La vive lueur d'un éclair illumina le visage de Cassandra : il n'avait jamais paru à Giovanni plus énigmatique, plus triste, ni plus beau.

Elle se tut, et passa la main sur ses cheveux fins et noirs.

— Écoute, mon ami ! Il y a longtemps de cela, c'était dans ma patrie. J'étais enfant. Une fois, mon père m'emmena avec lui en voyage. Nous visitâmes les ruines d'un ancien temple. Elles s'élevaient sur un promontoire. Nous étions entourés par la mer. Les mouettes gémissaient. Les flots se brisaient avec fracas sur les roches noires, rongées par une humidité salée, aiguisées comme des lames. L'écume s'élevait et retombait en s'éparpillant, avec une sorte de sifflement, sur les pointes des pierres. Mon père lisait une inscription à demi effacée sur un débris de marbre. Je restai longtemps seule, assise sur lçs degrés du temple, j'écoutais la mer et respirais sa fraîcheur, mêlée à l'odeur aromatique et âpre de l'absinthe. Puis j'entrai dans le temple abandonné. Entre les colonnes de marbre jaune que le temps avait touchées, le ciel bleu paraissait plus sombre. Sur la hauteur, dans les fentes des murs, croissaient des pavots. L'air était calme. Seul, le bruit assourdissant des brisants remplissait le lieu saint comme un chant de prière. Je prêtai l'oreille et, tout à coup, mon cœur frémit. Je tombai à genoux et me mis à implorer le dieu inconnu qui avait jadis habité là, et que les hommes avaient offensé. J'embrassai les dalles de marbre, je pleurais et j'aimais ce dieu, parce que nul sur la terre ne l'aimait plus, et ne le priait plus, et parce qu'il était

mort. Depuis ce temps, je n'ai plus jamais adressé de prières à aucun dieu... C'était le temple de Dionysos.

— Qu'avez-vous fait ? C'est un péché et une profanation des choses saintes ! Dionysos n'a jamais existé !

— Jamais ? répéta la jeune fille avec un sourire méprisant. Pourquoi, dans ce cas, les saints Pères, auxquels tu crois, enseignent-ils que, au temps où Jésus triompha, les dieux qu'on avait chassés se transformèrent en de puissants démons ? Pourquoi y a-t-il, dans un livre du célèbre astrologue Giorgio de Novare, une prophétie, basée sur des observations exactes des planètes du ciel, et qui dit ceci : la conjonction de la planète Jupiter a engendré, avec Saturne, la croyance de Moïse ; avec Mars, la foi chaldéenne ; avec le soleil, la religion égyptienne ; avec Vénus, l'enseignement de Mahomet; avec Mercure, la foi chrétienne ? La conjonction prochaine de Jupiter et de la Lune aura comme conséquence la religion de l'Antéchrist, et alors les dieux morts ressusciteront.

Le bruit du tonnerre retentit plus proche. Les éclairs devenaient plus éblouissants et illuminaient une nuée énorme et lourde qui glissait lentement dans le ciel. Les accords importuns du luth résonnaient toujours dans le silence suffocant et angoissant.

— 0 madonna ! s'écria Beltraffio, joignant les mains avec un geste de prière triste. Comment ne voyezvous pas que c'est le diable qui vous tente pour vous entraîner à la perdition ? Qu'il soit maudit î

La jeune fille se détourna vivement, lui posa les deux mains sur les épaules et murmura :

— Et il ne te tente donc jamais, toi ? Si tu es si juste, Giovanni, pourquoi as-tu quitté ton maître fra Benedetto, pourquoi es-tu entré dans l'atelier de l'athée Léonard de Vinci ? Pourquoi viens-tu ici, chez moi ? Ou bien ne sais-tu pas que je suis une sorcière, et que les sorcières sont méchantes, plus méchantes que Satan lui-même ? Comment n'as-tu pas peur de perdre ton âme en ma compagnie?

— La grâce de Dieu soit avec nous î murmura-t-il tout tremblaut.

Elle se rapprocha de lui sans rien dire, et le transperça jusqu'à Tàme d'un regard de ses yeux, dorés et clairs comme l'ambre. Un éclair déchira le nuage et fit resplendir sa face, aussi pâle que celle de la déesse de marbre qui, jadis, sur la colline du Moulin, en présence de Giovanni, s'était levée de son tombeau séculaire.

— Elle î pensa-t-il avec effroi. Encore elle, la Dia blesse Blanche !

Un coup de tonnerre fit trembler le ciel et Ja terre et lécho le répercuta en roulements majestueux, pleins d'une allégresse menaçante, semblables au rire lointain de géants invisibles. Puis il mourut lentement dans l'air calme. Aucune feuille ne s'agitait aux arbres.

Le luth ne se faisait plus entendre. Et, à ce moment précis, retentit la voix triste et cadencée de la cloche du monastère, l'Angélus du soir.

Giovanni se signa. La jeune fille se leva et dit :

— C'est l'heure de rentrer. Il est tard. Vois-tu ces torches? C'est le duc Ludovic qui vient chez messer Galeotto. J'ai oublié que mon oncle devait faire, aujourd'hui, devant lui, une expérience : la trans mutation du plomb en or.

Un bruit de pas retentit. Une file de cavaliers longeait le canal, delà Porte de Verceil jusqu'à la mai son de l'alchimiste qui, en attendant le duc, termi nait dans son laboratoire les derniers préparatifs de l'expérience qui allait se faire.

Le milieu du laboratoire était occupé par un four neau en terre réfractaire,muni d'une quantité de com partiments, de portes, de creusets et de soufflets. Dans

un coin, gisaient, sur une couche de poussière, des scories et du mâchefer enfumés, semblables à de la lave desséchée.

La table de travail était encombrée d'instruments compliqués : des cubes, des appareils à distiller, des récipients pour les réactions chimiques, des cornues, des entonnoirs, des mortiers, des vases, des fioles de verre aux cols allongés, des tubes s'enroulant comme des serpents, d'énormes bouteilles et des pots minuscules. Les sels, les alcalis et les acides vénéneux répandaient une odeur forte.

Il y avait là des choses aux noms barbares et inquiétants : la lune de cinabre, le lait de loup, Y Achille de cuivre, Yastérite, Yandrodame, Yanagallis, le raponticum, Y aristoloche. Rouge comme un rubis, brillait une précieuse goutte de sang de lion, découverte après bien des années de recherches : elle guérissait toutes les maladies et donnait la jeunesse éternelle.

L'alchimiste était assis à sa table de travail. Décharné, petit, ridé comme un vieux champignon, mais encore allègre et d'une vivacité infatigable, messer Galeotto, la tête appuyée sur ses deux mains, observait attentivement le liquide qui commençait à bouillonner et à chanter doucement sur la flamme bleuâtre et grêle de l'esprit de vin. C'était « l'huile de Vénus »;, Oleum Veneris, d'un vert transparent comme l'émeraude. Au travers du récipient, la chandelle, qui brûlait à côté, jetait un reflet d'aigue-marine sur le parchemin d'un vieil in-folio ouvert, l'œuvre de l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.

En entendant des bruits de voix et de pas dans l'escalier, Galeotto se leva, regarda autour de lui pour voir si tout était en ordre dans le laboratoire, fit un signe au famulus taciturne afin que celui-ci remît du charbon dans le fourneau, et se mit en devoir d'aller au-devant de ses hôtes.

La compagnie était d'humeur joyeuse, et sortait

d'un souper arrosé de malvoisie. Parmi la suite du duc se trouvaient Léonard de Vinci et le médecin de la cour, Marliani, savant renommé.

Les dames entrèrent, et la tranquille cellule du savant se remplit de parfums mêlés au frou-frou soyeux des robes, aux propos futiles, aux rires légers comme des gazouillements d'oiseaux.

Une femme effleura de sa manche une cornue de verre, et la fit tomber.

— Ce n'est rien, Madame, ne vous inquiétez pas ! — dit Galeotto avec empressement. — Je vais ramasser les débris, afiu que vos petits pieds ne soient pas blessés !

Une autre dame, ayant voulu prendre un morceau de mâchefer, salit son gant clair, parfumé à la violette, et un cavalier galant s'efforça d'enlever la tache avec un mouchoir de dentelle, tout en serrant doucement la petite main.

Diane, une blonde et mutine enfant, prit avec un geste d'espièglerie craintive, un vase rempli de mercure et en versa quelques gouttes sur la table, puis, lorsqu'elle vit le métal rouler en perles brillantes, elle s'écria, ravie :

— Regardez, regardez, signori, quelle merveille ! De l'argent liquide, qui court tout seul, de l'argent vivant !

Et Diane battait des mains, prête à sauter de joie.

— Est-il vrai que nous verrons le diable dans le feu alchimique, lorsque le plomb se changera en or? demanda la jolie et rusée Filiberte, la femme du vieux consul des bureaux du sel, à son amant, le chevalier espagnol, Maradès. — Qu'en pensez-vous, messer, n'est-ce pas un péché que d'assister à de telles expériences ?

Filiberte était très pieuse, et l'on disait d'elle qu'elle permettait tout à son amant, sauf de l'embrasser sur les lèvres ; car elle supposait que le commandement de chasteté n'est pas tout à fait transgressé, tant que

les lèvres, qui ont juré devant l'autel la fidélité conjugale, restent innocentes.

L'alchimiste s'approcha de Léonard, et lui murmura à l'oreille :

— Messer, croyez-le, je sais apprécier la visite d'un homme tel que vous...

Il lui serra la main avec force. Léonard voulut répondre, mais le vieillard l'interrompit en hochant la tête :

— aOIî ! je comprends, je comprends tout. C'est un secret pour la foule ! Mais nous autres nous nous comprenons sans avoir besoin de paroles.

Puis, un sourire aimable sur les lèvres, il s'adressa à ses hôtes.

— Avec la permission de mon protecteur, le duc sérénissime, ainsi que celle de ces dames, nos belles souveraines, je vais commencer l'expérience de la divine métamorphose ! Attention, signori !

Afin qu'aucun doute ne pût s'élever sur l'authenticité de l'expérience, il montra le creuset : un vase à fondre, en terre réfractaire, aux parois épaisses ; et il demanda à chacun des assistants de l'examiner, de le tâter, de frapper du doigt contre le fond, et de se convaincre qu'il n'y avait aucune fraude. Il expliqua que, parfois, les alchimistes cachaient l'or dans des creusets à double fond ; la partie supérieure se fondait sous l'action de la chaleur et laissait l'or à découvert.

Les fragments d'étain, les charbons, les soufflets, les bâtons qui servaient à brasser l'écume du métal eu fusion, tous les objets dans lesquels l'or pouvait être cachés, furent examinés.

Puis on divisa l'étain en petits morceaux que l'on déposa dans le creuset; celui-ci fut placé dans la bouche du fourneau, sur les charbons ardents. Le famulus taciturne, au teint cadavérique, — si pâle et si maussade qu'une dame faillit s'évanouir, l'ayant pris dans l'obscurité pour le diable, — se mit à mouvoir les énormes soufflets. Les charbons se rallumèrent sous l'action du courant d'air bruyant.

Galeotto conversait avec ses hôtes ; il excita l'hilarité générale en appelant l'alchimie castra meretrïx, la courtisane chaste, celle qui avait heaucoup d'adorateurs, les trompait tour à tour, semblait accessible à tous, mais qui, jusqu'alors, ne s'était livrée au» caresses de personne : in nullos unquam percenit amplexus.

Le médecin de la cour, Marliani, corpulent et gauche, à la physionomie intelligente et pleine d'importance, au visage ridé, fronçait les sourcils devant ces discours ; il s'épongeait le front ; enfin, il n'y tintplus et dit :

— Messer, n'est-ce pas le moment d'agir? L'étain bout déjà.

Galeotto prit un papier bleu qu'il déplia soigneusement et qui contenait une poudre jaune clair, couleur de citron, grasse, brillante comme du verre grossièrement pilé ; elle répandait une odeur de sel marin brûlé : c'était la substance sacrée, le trésor inestimable des alchimistes. ]a miraculeuse pierre philosophale, lapis philosophorum.

De la pointe d'un couteau, il en détacha un fragment à peine perceptible, gros comme une graine de navet, le mit dans de la cire d'abeille blanche, et en forma une boulette qu'il jeta dans l'étain bouillant.

— Quelle puissance attribuez-vous à cette mixture? demanda Marliani.

— Une partie pour deux mille huit cent vingt parties de métal transformé , répondit Galeotto. Evidemment, la solution n'est pas encore parfaite, mais je pense que j'atteindrai bientôt la force d'une unité pour un million. Il suffira de prendre un poids de cette^ poudre équivalant à celui d'un grain de millet, de la délayer dans un tonneau d'eau, de puiser avec une coquille de noix, et d'en arroser une vigne, afin de pouA^oir cueillir des grappes mûres déjà au mois de mai ! Mare tingeremsi Mercurius esset ! J'aurais changé la mer en or, si j'avais suffisamment de mercure !

Marliani haussa les épaules et se détourna ; les vantardises de Galeotto le mettaient en fureur. Il commença à démontrer l'impossibilité de la transmutation, par des déductions scolastiques et des syllogismes tirés d'Aristote. L'alchimiste sourit :

— Attendez, domine magister — fit-il à voix basse, — je vais vous proposer tout à l'heure un argument qu'il vous sera difficile de réfuter.

Il jeta sur les charbons ardents une pincée de poudre blanche. Des nuages de fumée remplirent le laboratoire. Des flammes, tantôt bleues ou vertes, tantôt rouges, jaillirent en crépitant.

La foule des spectateurs était bouleversée. Plus tard, madonna Filiberte raconta qu'elle avait vu une face de diable entourée de flammes vermeilles. Avec un long crochet de fonte, l'alchimiste souleva le couvercle du creuset chauffé à blanc : l'étain bruissait, écumait et bouillonnait. Galeotto couvrit de nouveau le vase. Le soufflet se remit à grincer, puis à ronfler ; et lorsque, dix minutes après, on plongea dans l'étain une tringle de fer, tous virent une goutte jaune trembler à l'extrémité de la tige.

— C'est fait ! dit l'alchimiste.

On sortit du poêle le creuset, qu'on laissa refroidir, on le brisa ; et un lingot d'or, trébuchant et brillant, apparut aux yeux de la foule muette d'étonnement.

L'alchimiste le désigna du doigt, et, s'adressant à Marliani, il prononça solennellement :

— Soke mihi hune syllogismum ! Résous-moi donc ce syllogisme !

— Inouï... incroyable... c'est contraire à toutes les lois de la nature et de la logique ! bégaya Marliani, confus, avec un geste de stupéfaction.

Le visage de messer Galeotto était pale. Il leva au ciel ses yeux brillants d'inspiration, et dit :

— Laudetur Deus in œtemum, qui partem suse infi,nitœ potentiœ nobis, suis abjectissimis creaturis, communicavit. Amen !

L'or, passé sur la pierre de touche humectée de nitrate, laissa une raie jaune et brillante ; c'était un or plus pur que le plus fin métal de Hongrie ou d'Arabie.

Tous entourèrent le vieillard en le félicitant et en lui serrant les mains.

Le More le prit à l'écart.

— Me serviras-tu de bonne foi, en toute équité ? lui dit-il.

— Ma vie entière est à la disposi Lion de Votre Grâce ! répondit l'alchimiste.

— Prends garde, Galeotto... qu'aucun autre souverain...

— Votre Altesse, ordonnez qu'on me peude comme un chien, si un seul d'entre eux a vent de la chose !

Et, après un instant de silence, il ajouta avec un salut servile :

— Je vous demanderai. . .

— Comment ! Encore ?...

— Oh! c'est la dernière fois, j'en prends Dieu à > témoin, la dernière !

— Combien ?

— Cinq mille ducats !

Le duc réfléchit, marchanda, fit diminuer la somme d'un millier de ducats, et consentit.

Il était tard ; madonna Béatrice pouvait s'inquiéter. On se prépara à partir. Le maître de la maison, en prenant congé de ses hôtes, offrit à chacun, comme souvenir, un petit fragment de l'or nouveau. Léonard était resté en arrière.

Lorsque les visiteurs eurent quitté le laboratoire, Galeotto s'approcha de l'artiste, et dit :

— Maître, que vous a semblé de mon expérience ? j

— L'or était dans les bâtons, — répondit tranquillement Léonard.

— Dans quels bâtons? Que voulez-vous dire, messer ?

LE SABBAT DES SORCIERES 9o

— Dans les bâtons avec lesquels vous avez brassé l'étain : j'ai tout vu.

— Vous les avez vous-même examinés !

— Non, pas ceux-là.

— Gomment, pas ceux-là ? Permettez...

— Je vous dis que j'ai tout vu — répéta Léonard avec un sourire. Ne niez pas, Galeotto. L'or était caché à l'intérieur des bâtons creux ; et lorsque les extrémités du bois ont été brûlées, le métal est tombé dans le creuset.

Le vieillard tremblait de tout son corps; son visage prit une expression pitoyable et soumise, comme celle d'un voleur attrapé sur le fait.

Léonard se rapprocha de lui, et lui mit la main sur l'épaule :

— Ne craignez rien! Personne ne le saura. Je ne dirai rien !

Galeotto saisit la main de l'artiste et murmura :

— C'est vrai, vous ne répéterez rien?

— Non. Je ne veux pas vous nuire ! Mais pourquoi faites-vous cela ?

— Oh ! messer Léonard ! s'écria Galeotto ; et dans ses yeux, tout à l'heure remplis d'un profond désespoir, brillait maintenant l'espérance. Je vous jure... il vous semble que je les trompe, mais ce n'est que pour quelque temps encore. Je fais tout cela pour le bien du duc, pour le triomphe de la science, parce que, en vérité, j'ai trouvé... je l'ai trouvée, cette pierre des sages. Ou plutôt... je ne l'ai pas encore, mais je sais le bon chemin pour y arriver... et c'est l'essentiel. Encore trois ou quatre essais, et c'est fini. Qu'auriezvous fait, à ma place, maître ? Est-ce que la découverte d'une si grande vérité ne vaut pas un aussi infime

Léonard le regarda attentivement.

— Ainsi, vous croyez donc en réalité, prononça-t-il avec un sourire involontaire, vous croyez vraiment?...

— Si je crois ! s'écria Galeotto. Mais, savez-vous,

messer, que si Dieu lui-même descendait maintenant dans ma maison et me disait : « Galeotto, il n'y a pas de pierre philosophale, » je lui répondrais : « Seigneur, aussi vrai que tu m'as créé, il y en a une et je la trouverai ! »

Léonard ne répliqua plus, ne se révolta plus, et écouta avec curiosité.

Lorsque la conversation tomba sur le rôle que joue le diable dans les sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire misérable, que Satan était la créature la plus méprisable de toute la nature, qu'aucun être au monde n'était plus faible que lui. Le vieillard croyait uniquement à la toute -puissance du savoir humain, et assurait que rien n'était impossible à la science.

Puis, tout à coup, sans aucune transition, comme s'il se fût souvenu de quelque chose d'amusant et d'agréable, il demanda à Léonard s'il voyait souvent les esprits des éléments ; lorsque son interlocuteur eut avoué qu'il n'en avait encore jamais vu, Galeotto, très étonné de cette réponse, lui expliqua en détail que la Salamandre avait un corps allongé, mince, rugueux, couvert de taches, long d'un doigt et demi;, que celui de la Sylphide était aérien et d'un bleu transparent comme le ciel. Il parla des nymphes, des ondines qui vivaient dans l'eau, des pygmées et des gnomes souterrains, des esprits des végétaux et des lutins , qui habitaient les mines de pierres précieuses.

— Je ne puis-vous dire combien ils sont bons et beaux ! ajouta-t-il, pour conclure son discours.

— Pourquoi donc les esprits des éléments n'apparaissent-ils pas à tous, mais seulement aux élus ? demanda Léonard.

— Comment pourraient-ils se faire voir à tous m répondit Galeotto. Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des ivrognes, des gloutons. Ils aiment la simplicité et l'innocence enfantines. On

les trouve là seulement où il n'y a ni méchanceté' ni ruse. Sinon, ils deviennent craintifs, commes les bêtes des forêts, et se cachent dans leur élément natal, loin des yeux des hommes.

Le visage de l'alchimiste s'éclairait d'un sourire rêveur et tendre.

— Le pauvre homme, pensait Léonard, qui ne ressentait déjà plus aucune indignation contre les absurdités alchimiques.

Ils se quittèrent excellents amis.

Lorsque Léonard fut parti, l'alchimiste se plongea dans une nouvelle expérience sur l'huile de Vénus.

Pendant que l'alchimiste, devant la brillante assemblée composée du duc, des dames et des cavaliers qui faisaient partie de sa suite, s'occupait à tansmuter le plomb en or, Cassandra rentrait dans la maison. Monna Sidonia était installée devant l'énorme foyer, dans la chambre du rez-de-chaussée, au-dessous du laboratoire. Cassandra sans prononcer un mot s'assit sur un escabeau.

Une brassée de sarments flambait sous la marmite de fonte, dans laquelle mijotait le souper : un potage à l'ail et aux raves. D'un mouvement monotone de ses doigts ridés, la vieille tordait le fil de sa quenouille, et le fuseau tantôt s'abaissait, tantôt se relevait. Cassandra regardait la fileuse et se disait : toujours la même vie! aujourd'hui sera comme hier, demain comme aujourd'hui; le grillon chante, la souris grignote, le fuseau tourne, les rameaux secs brûlent en pétillant, ça sent l'ail et la rave !

Et, comme toujours aussi, la vieille lui adressait les mêmes reproches, lui répétant les mêmes paroles que la veille; cela lui donnait l'impression du mouvement continu d'une scie qui grincerait : « Monna

Sidonia est une pauvre femme: où a beau dire qu'elle a enfoui dans sa vigne une cassette pleine d'argent : c'est absurde! L'oncle et la nièce sont tous deux à sa charge et la ruinent. Elle les garde dans sa maison et les nourrit, car elle a bon cœur! Mais monna Cassandra n'est plus une enfant, il faut penser à l'avenir. Une fois l'oncle mort, elle sera dans la misère. Pourquoi ne se marierait-elle pas avec le riche maquignon qui depuis longtemps la convoite, a des vues sur elle? C'est vrai qu'il n'est plus tout jeune, mais c'est un homme raisonnable, pieux, ni étourdi ni fainéant! Il est propriétaire d'un moulin et d'un verger d'oliviers. C'est Dieu lui-même qui envoie ce bonheur à Cassandra. Qu'est-ce qui l'empêche de le prendre? Que lui faut-il encore? »

Monna Cassandra écoutait ; et une impression de dégoût intolérable l'envahissait, l'étouffait, la serrait aux tempes, lui donnant envie de pleurer, de crier d'angoisse et d'ennui, comme sous l'empire d'une douleur physique.

La vieille enleva de la marmite la rave fumante, la pela avec un couteau, l'arrosa avec du jus de raisin épais et rose, et se mit à manger, mâchant bruyamment de sa bouche édentée.

D'un mouvement qui lui était habituel, et avec une expression de désespoir résigné, la jeune fille s'étira et leva, en les joignant, ses mains fines et pâles.

Une fois le souper terminé, la fileuse somnola, semblable à une Parque mélancolique; sa tête dodelinait et ses yeux commencèrent à se fermer, sa voix rauque se faisait plus traînante, son bavardage à propos du maquignon devenait incohérent. Cassandra sortit tout doucement de sa poitrine le présent qu'elle tenait de son père et qu'elle portait toujours sur elle ; elle l'éleva devant ses yeux, dans la lumière que répandait la flamme du foyer, et contempla l'image de Bacchus : dans la transparence violette de l'améthyste surgit devant elle, comme un spectre, le dieu jeune et nu,

tenant un thyrse dans une main et dans l'autre une grappe de raisin; une panthère s'apprêtait à bondir comme pour lécher le raisin.

Et le cœur de Cassandra était plein d'amour pour ce dieu si beau. Elle poussa un profond soupir, cacha le talisman, et dit d'une voix timide :

— Monna Sidonia, ce soir il y a fête à Barco de Ferrare, à Benevente! Tante! Ma chère, ma bonne tante! je ne veux pas même danser. Nous ne ferons que jeter un coup d'œil et nous reviendrons à la maison. Je ferai tout ce que vous voudrez, je tâcherai même d'obtenir que le maquignon m'offre un cadeau, seulement j'aimerais m'envoler là-bas, aujourd'hui, tout de suite!...

Un désir ardent, presque fou, brilla dans ses yeux. La vieille la regarda, et subitement ses lèvres ridées et bleuies s'ouvrirent largement, laissant voir son unique dent, une canine toute jaune. Une gaieté horrible se manifestait sur son visage.

— Tu en as envie, dit-elle, bien envie? Tu y prends goût? Oh! la folle, tu veux donc aller là-bas ? On a peine à te retenir à la maison quand vient la nuit! Eh bien, rappelle-toi, Cassandra, le péché en sera sur ton âme ! Aujourd'hui je n'y pensais même pas. C'est seulement pour toi, car je suis bonne !

Sans hâte, la vieille fit le tour de la chambre, et quand les volets furent bien clos, elle boucha toutes les fentes et ferma la porte à clef. Alors elle versa de l'eau sur les cendres du foyer, alluma un morceau de graisse noire magique, et tira d'une petite cassette en fer un pot d'argile contenant une pommade qui répandait une odeur violente. Elle ne voulait pas avoir l'air de se presser. Mais ses mains tremblaient comme celles d'un ivrogne, dans ses petits yeux passaient tantôt des éclairs troubles et folâtres, tantôt une flamme de désir qui s'allumait comme des charbons. Cassandra avait apporté au milieu de la chambre deux grandes auges qui servaient à préparer la pâte pour le pain.

Ayant terminé ses préparatifs, monna Sidonia se déshabilla complètement, posa le pot entre les deux auges, se mit à cheval sur un manche à balai et commença à se frotter tout le corps avec la pommade grasse et verdàtre. Une odeur pénétrante remplissait toute la chambre. L'onguent se préparait avec de la laitue vénéneuse, du céleri de marais, de l'aconit, de la vigne vierge, des racines de mandragore, des pavots, de la belladone, du sang de serpent, et de la graisse d'enfants non baptisés et tués par les sorcières. Cassandra se détourna pour ne pas voir la laideur de la vieille. Au dernier moment, quand la réalisation de son désir était proche et inévitable, elle sentait monter du fond de son âme un sentiment d immense répulsion

— Eh bien, eh bien, pourquoi es-tu si lente? grommela la vieille sorcière, toujours penchée sur l'auge; c'est toi la première qui m'as pressée, et à présent tu perds ton temps! je ne veux pas m'envoler seule. Déshabille-toi !

— Tout de suite. Mais soufflez la bougie, monna Sidonia, la lumière me gêne !

— Oh, oh! quelle modestie, et pourtant là-haut, sur'-; la montagne, tu n'as pas honte!...

Elle éteignit le bout de chandelle, tandis que, pour être agréable au diable, elle faisait le signe de croix sacrilège de la main gauche, geste adopté par les sorcières. La jeune fille ôta ses vêtements, et, gardant sa chemise, se mit à genoux dans l'auge et commença à se frictionner rapidement avec la pommade. On entendait, dans l'obscurité, la vieille qui marmottait des conjurations entrecoupées et sans suite :

— Emen Hétan, EmenHétan, Palande, Baal Bérith, Astaroth, secourez-nous ! Agora, Agora, Patrica, aideznous!

Cassandra respirait avidement l'odeur forte de l'onguent magique. Sa peau brûlait. La tête lui tournait. Un frisson doux et agréable l'agitait. Des cercles

LE SABBAT DES SOBCIÈBES iOi

rouges et verts lui passaient devant les yeux, et, tout à coup, la voix perçante et triomphante de monna Sidonia lui arriva comme de très loin.

— Hop ! Hop ! Volons, volons !

Par la cheminée du foyer Cassandra sortit. Elle chevauchait un bouc noir dont la toison était douce à ses jambes nues. Une extase remplissait son âme et, suffoquant de bonheur, elle jetait des cris comme une hirondelle qui se noie au plus profond des cieux.

— Hop! Hop! Volons, volons!

Monstrueuse dans sa nudité, les cheveux flottants, monna Sidonia allait à ses côtés sur un manche à balai. Elles traversaient l'espace d'un vol si furieux que l'air sifflait à leurs oreilles comme un ouragan.

— Vers le nord, vers le nord ! cria la vieille, dirigeant son balai, comme un cheval docile.

Des sensations merveilleuses enivraient Cassandra.

« Et notre mécanicien, le pauvre Léonard de Vinci, avec ses machines à voler ! » sougea-t-elle soudain, et cette pensée la rendit encore plus joyeuse. Elle montait droit en haut. D'abord elle dépassa les nuages noirs, sillonnés d'éclairs bleus. Au-dessus d'elle s'étendait le ciel clair avec une lune pleine, énorme, éblouissante, ronde comme une meule, et si proche qu'il semblait qu'on pouvait la toucher du doigt. Puis, prenant le bouc par ses cornes recourbées, elle le fit se diriger en bas et descendit comme une pierre lancée dans un précipice.

— Où vas-tu, où vas-tu? Tu te casseras la tête! Estu enragée, fille du diable? hurlait la tante Sidonia, qui la suivait à grand'peine. Et elles étaient redescendues déjà si près de la terre que les herbes endormies se mettaient à onduler dans les marais, les feux follets éclairaient leur chemin, des morceaux de bois

pourri phosphorescents scintillaient; les chouettes, les hiboux, les engoulevents s'appelaient, mutuellement avec des cris lamentables, dans la forêt touffue.

Les deux femmes dépassèrent les sommets des Alpes dont les masses de glace transparentes étincelaient dans le rayonnement de la lune, et elles descendirent vers la mer. Gassandra prit de l'eau dans sî main et s'amusa à l'éparpiller dans l'air pour admirer les gouttelettes de saphir.

A chaque instant le vol devenait plus rapide. On rencontrait, de plus en plus souvent, des compagnons de route : c'était un sorcier gris, tout velu, accroupi dans un énorme baquet, et un chanoine jovial et ventru, aux joues rubicondes comme Silène, à cheval sur un tisonnier ; puis une petite fille de dix ans, blondine aux yeux bleus, avec un air innocent, debout sur un manche à balai ; une jeune sorcière anthropophage, à la peau rouge et nue, conduisant un énorme sanglier qui grognait sourdement, — et bien d'autres encore.

— D'où venez-vous, mes sœurs ? criait la tante Sidonia.

— De la Hellade, de l'île de Candie ! D'autres voix répondaient :

— De Valence. Du Broquin. De Salaguzzi au-dessous de la Mirandole. De Benevente. De Nursie.

— Où allez-vous?

— A Biterne ! A Biterne !

— Le grand Bouc de Biterne célèbre ses noces. Volez, volez ! Rassemblez-vous pour le festin !

Comme des volées de corbeaux, tous planaient maintenant au-dessus de la triste plaine.

A travers la brume, la lune paraissait pourpre. Dans le lointain se dessinait la croix de l'église solitaire

d'un village. La grosse sorcière rousse, celle qui était sur un sanglier, s'approcha, avec un glapissement, de l'église, et arracha la grande cloche. Puis elle la jeta avec violence dans le marais, où la cloche tomba avec un son si plaintif que la sorcière éclata d'un rire semblable à un aboiement. La petite fille blonde, sur son balai, battait des mains avec une joie espiègle.

La lune était cachée derrière un nuage. A la lueur de flambeaux de cire verte, dont la flamme brûlait éblouissante et bleue comme des éclairs, sur une montagne blanche et crayeuse, rampaient, couraient, s'enchevêtraient et disparaissaient d'énormes ombres, noires comme du charbon. C'était la ronde des sorcières.

— Hop ! Hop ! Sabbat! Sabbat! De droite à gauche, de droite à gauche !

Autour du Bouc Nocturne, trônant au sommet d'un roc, elles défilaient par milliers et milliers comme les feuilles pourries et sombres de l'automne, en un tourbillon sans fin et sans commencement.

— Hop ! Hop ! Glorifiez le Hircus Nocturnus ! Le Bouc de Biterne, Le Bouc de Biterne! Toutes nos misères sont finies! Réjouissez-vous !

Les cornemuses, fabriquées avec des os de squelettes, répandaient des notes fines et rauques ; et, sur les peaux de pendus qui avaient servi à confectionner les tambours, un loup battait avec sa queue des roulements sourds qui marquaient la mesure.

Dans des marmites gigantesques on préparait l'affreuse mangeaille, d'un goût indescriptiblement exquis, quoique sans sel, car le Maître de céans détestait le sel.

Dans les recoins solitaires, des amours étranges s'ébauchaient : c'étaient des filles avec leurs pères, des sœurs avec leurs frères, le grand loup-garou aux yeux verts avec la petite fille docile, l'incube acéphale et rugueux, gris comme une araignée, avec une nonne ricanante.

Partout on voyait des accouplements ignobles.

Une énorme sorcière au sourire maternel et à l'expression bête et bonne, nourrissait deux diablotins nouveau-nés ; les deux gloutons, se pressant contre ses seins volumineux, se gorgeaient avidement et bruyamment de lait. Des enfants de trois ans, qui ne prenaient pas encore part ausabbat. paissaient modestement dans les champs un troupeau de crapauds à clochettes, qui portaient des caparaçons magnifiques taillés dans la pourpre d'une robe de cardinal ; et on leur donnait à manger les saintes hosties.

— Viens, Cassandra, viens vite danser ! appelait impatiemment la tante Sidonia.

— Le maquignon nous verra, dit la jeune fille en riant.

— Que le diable l'emporte, le maquignon ! répondit la vieille.

Et elles entrèrent dans la ronde qui les emportait comme dans une tempête, mêlée de rugissements, de mugissements, de rires diaboliques.

— Hop ! Hop ! De droite à gauche î De droite à gauche !

Des moustaches — Cassandra ne savait à qui elles appartenaient — longues, mouillées comme celles d'un morse , piquèrent la jeune fille à la nuque ; quelqu'un la pinça sans honte et lui fit mal, on la mordit en lui soufflant à l'oreille des propositions monstrueuses. Mais elle ne résistait pas : plus c'était horrible, plus elle était heureuse. Soudain tous s'arrêtèrent comme pétrifiés. Du trône noir où se tenait l'Inconnu, entouré de terreur, partait une voix sourde et enrouée, semblable à un éboulement souterrain.

— Recevez mes dons : les débiles, ma force ; les humbles, ma fierté; les faibles d'esprit, ma science; les malheureux, ma gaieté ! Recevez !

Un vénérable vieillard à barbe grise, un des membres de la Sainte Inquisition, le patriarche des sorciers, qui

servait la messe noire, prononça triomphalement : Sanctificetur nomen tuum per universum mundum et libéra nos ab omni malo.

— Saluez, saluez, Fidèles !

Tous tombèrent à terre en imitant les chants de l'Église, et entonnèrent le chœur sacrilège :

Credo in Deum patrem Luciferum, qui creavit ccelum et terram, Et in fitinm ejus Belzebuth.

Quand les dernières paroles furent prononcées, le silence se fit ; et on entendit de nouveau la même voix, pareille au grondement lointain d'un tremblement de terre :

— Amenez-moi ma fiancée bien-aimée, ma colombe chaste et pure !

L'archiprêtre demanda :

— Quel est le nom de ta fiancée bien-aimée, de ta colombe chaste et pure ?

— Madonna Cassandra! Madonna Cassandra! telle fut la réponse.

, Ayant entendu son nom, la sorcière sentit son sang se glacer dans ses veines, ses cheveux se dresser sur sa tête.

— Madonna Cassandra ! Madonna Cassandra! répétait-on dans la foule. Où est-elle? où est notre souveraine ? Ave, archisponsa Cassandra !

Elle se cacha le visage dans ses mains et voulut fuir ; mais déjà, de toutes parts, des doigts osseux, des griffes, des antennes, des trompes, des pattes velues d'araignées s'étendaient vers elle, la saisissaient, lui arrachaient sa chemise, et l'entraînaient, nue et tremblante, vers le trône.

Un souffle glacé s'exhalait avec une odeur de bouc.

Cassandra baissa les yeux pour ne pas voir.

Alors celui qui était sur le trône dit :

— Viens!

Elle baissa la tête encore davantage, et aperçut à ses pieds une croix ardente qui brillait dans l'obscurité. Elle fit un dernier effort, surmonta son aversion,

avança d'au pas, et leva les yeux sur celui qui se teuait debout devant elle.

Et le miracle s'accomplit.

La peau de bouc tomba comme les écailles d'un serpent qui mue, et Dionysos, l'antique dieu de l'Olympe, apparut devant monna Cassanclra, le sourire de l'éternelle joie aux lèvres, tenant haut le thyrse dans une main, et la grappe de raisin dans l'autre, tandis qu'une panthère bondissante essayait de lécher cette grappe.

Et, au même instant, le sabbat se transforma en l'orgie divine de Bacchus : les vieilles sorcières devinrent de jeunes ménades ; les monstrueux démons, des satyres aux pieds de chèvres ; et là où se: dressaient les blocs morts des roches crayeuses, surgirent des colonnes de marbre blanc, éclatantes de soleil, entre lesquelles on apercevait, dans le lointain, le bleu de la mer.

Alors Cassandra vit, dans les nues, toute l'assemblée resplendissante des dieux de l'Hellade. Les satyres, les bacchantes, frappant sur leurs tympanons, se déchiraient la poitrine, et faisaient couler le jus du raisin dans les cratères d'or en le mélangeant à leur propre sang ; elles dansaient en tournant sur elles-mêmes et chantaient :

— Gloire ! Gloire à Dionysos ! Les dieux puissants sont ressuscites ! Gloire aux dieux puissants !

Le jeune Bacchus tendit les bras vers Cassandra ; et sa voix était pareille au tonnerre, ébranlant le ciel et la terre.

— Viens! Viens, ma fiancée bien-aimée ! ma colombe chaste et pure !

Cassandra se laissa tomber dans les bras du dieu.

Le cri matinal du coq se fit entendre ; il y avait une odeur acre de brouillard et d'humidité enfumée. De

très loin arriva le son triomphal d'une cloche appelant les fidèles à la messe.

Ce fut une grande perturbation sur la montagne ; les bacchantes se transformèrent de nouveau en hideuses sorcières, les fawnes aux pieds de chèvres en démons abominables ; et le dieu Dionysos redevint le Bouc Nocturne, le répugnant Hircus Nocturnus.

— A la maison ! à la maison ! Gourez, sauvezvous !

— On m'a volé mon tisonnier ! hurlait avec désespoir le gros chanoine, qui se démenait comme un fou.

— Sanglier ! Sanglier ! A moi ! criait en toussant la sorcière rousse et nue, que faisait frissonner la fraîcheur de l'aube.

La lune se couchait derrière les nuages, et, dans sa lueur pourpre, passaient rapidement, les unes après les autres, les sorcières apeurées, semblables à des oiseaux noirs , s'envolant de la montagne de craie.

— Hop ! Hop ! Sauvez-vous ! Courez !

Le Hircus Nocturnus bêla plaintivement et s'abîma dans la terre en répandant une odeur de soufre, iufecte et suffocante.

La cloche sonnait toujours plus triomphalement.

Quand Cassandra revint à elle, elle était étendue sur le plancher, dans la chambre de la maisonnette qui se trouvait vers la Porte de VerceiL Elle éprouvait un malaise comme quelqu'un qui a trop bu. Elle se sentait la tête d'une lourdeur de plomb, le corps brisé de fatigue.

La cloche du monastère de Sainte-Radegonde résonnait, triste et monotoue. En même temps, des coups obstinés se faisaient entendre, depuis longtemps pro-

bablement, à la porte extérieure. Cassandra écouta et reconnut la voix de son fiancé, le maquignon d'Abiategrasso.

— Ouvrez! Ouvrez ! Monna Sidonia! Monna Cassandra ! Etes-vous tous devenus sourds ? Eh quoi ! Je suis trempé comme un chien ! Faut-il que je m'en retourne par cette pluie du diable?

La jeune fille fit un effort et se leva ; elle s'approcha de la fenêtre dont les volets étaient complètement clos, enleva l'étoupe à l'aide de laquelle la tante Sidonia avait soigneusement bouché les fentes. Un jour morne pénétra avec un rayon bleuâtre, éclairant la vieille sorcière, toute nue, qui dormait d*un sommeil de mort, étendue sur le sol, à côté de l'auge renversée.

Cassandra regarda à travers une fente.

Le matin était pluvieux. Une forte averse tombait. Devant la porte de la maison, sous l'ondée, on pouvait voir le maquignon amoureux. A côté de lui se tenait un petit àne à la tête baissée, aux longues oreilles ; il était attelé à une charrette d'où sortait, avec un faible beuglement, le mufle d'un veau. Le maquignon frappait toujours plus fort, sans se lasser.

Cassandra se demandait comment tout cela allait finir. Soudain, à l'étage supérieur, le volet d'une des fenêtres du laboratoire s'ouvrit. Le vieil alchimiste, mal éveillé, se pencha au dehors ; il avait les cheveux défaits, le visage méchant et maussade, comme lorsque, brusquement arraché à ses rêves, il commençait à comprendre que le plomb ne voulait pas se transformer en or.

— Qui fait du tapage ici? maugréa-t-il ; que veuxtu ? As-tu perdu la tête, vieux barbare ? Que Dieu t'envoie tous les malheurs possibles ! Ne vois-tu pas que tout le monde dort ? Va-t-en !

— Messer Galeotto ! Mais pourquoi grondez-vous ? J'ai une affaire importante à propos de votre nièce! Voilà aussi un petit veau que je vous apporte comme cadeau!

— Au diable ! cria Galeotto avec fureur. Va-t-en, vaurien, avec tou veau, au diable !

Et le volet se referma. Le maquignon, ébahi, resta m momentimmobile. Mais bientôtil recommença, avec me force redoublée, à donner des coups de poing ians la porte, comme s'il voulait l'enfoncer. Le petit me baissa la tête encore plus bas. Les gouttes de pluie coulaient lentement le long de ses oreilles, qui pendaient tristement, toutes mouillées.

— Mon Dieu! quel ennui! murmura monna Cassanira en fermant les yeux.

Elle se rappela la joie folle du Sabbat, le Bouc Nocturne transformé en la personne de Dionysos, la résurrection des Dieux puissants, et elle pensa :

— Etait-ce un songe ou une réalité?... Sans doute ce n'était qu'un rêve !... Après le soleil vient l'ombre, après le bonheur, le regret !...

— Ouvrez! Ouvrez! braillait le maquignon, d'une voix pleine de désespoir, et qui commençait à s'enrouer.

De lourds ruisseaux de pluie tombaient de la gouttière en formant une flaque sale. Le veau beuglait plaintivement. Les cloches du monastère résonnaient toujours, solennelles et monotones.

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