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H 4 LA RÉSURRECTION DES DIEUX

Corbolo descendit par quelques marches assez raides dans la cave fraîche, voûtée, et pleine de tonneaux, qui appartenait à l'aubergiste allemand Tibaldo.

Le cordonnier salua poliment les hôtes, s'assit près d'un étameur de sa connaissance, Scarabullo, se commanda un gobelet de vin et des petits pâtés milanais au cumin ; puis, sans se presser de boire, il commença à manger et dit :

— Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais!

— Pourquoi ?

— Vois-tu, mon ami, continua gravement le cordonnier, se marier, c'est prendre un billet à la loterie. Il vaut mieux avoir la goutte qu'une femme, Scarabullo !

A la table voisine, un brodeur d'or, beau parleur et farceur, Mascarello, racontait à un déguenillé affamé les merveilles de la terre fantastique de Berlinzona, véritable pays de Cocagne où les ceps de vigne portent des saucisses, où l'on donne une oie pour un sol, avec un oison par-dessus le marché, où le « vernaccio », vin supérieur à tous les autres et qui ne contient pas une goutte d'eau, coule à torrents.

Un petit homme scrofuleux et myope s'élança dans la cave ; c'était Gorgolio, un souffleur de verre, grand bavard et amateur de nouvelles.

— Signori, annonça-t-il solennellement en soulevant son chapeau poussiéreux et troué, et en essuyant la sueur de son visage, signori, je viens de chez les Français !

— Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils donc ici ?

— Mais oui, à Pavie... Laissez-moi reprendre mon souffle, je suis hors d'haleine, j'ai couru à toutes

jambes. Je pensais : pourvu que personne n'arrive avant moi pour vous dire la chose !

— Tiens, vide ce gobelet et raconte ; comment sontils, ces Français ?

— C'est un peuple querelleur, mes frères, il ne faut pas leur chercher chicane. Ce sont des gens violents, sauvages, impies, vraiment singuliers et semblables à des bêtes; des barbares, en un mot. Ils ont des arquebuses et des couleuvrinesde huit coudées, des bombes tout en bronze; des boulets de pierre; des chevaux pareils à des monstres marins, indomptés, avec les oreilles et la queue coupées.

— Et ils sont nombreux? demanda le tailleur Maso, un petit homme roux, au visage gai, aux yeux de souris.

— Une multitude! Ils ont couvert toute la plaine, comme une nuée de sauterelles, on ne voit plus le sol. Le Seigneur nous a envoyé les démons du Nord, en châtiment de nos péchés !

— Pourquoi les injurier, Gorgolio, remarqua Mascarello, puisqu'ils sont nos amis et nos alliés ?

— Nos alliés ! gare à nos poches ! de pareils amis sont pires que les ennemis î

— Mais en quoi les Français sont-ils nos ennemis ? questionna Maso.

— Ils sont nos ennemis parce qu'ils foulent aux pieds nos champs, qu'ils abattent nos arbres, emmènent le bétail, pillent les paysans, et violent les filles. Le roi de France est un débauché. Il court sans cesse après les femmes bien qu'il soit à demi-mort, et il possède les portraits des beautés italiennes, toutes nues. Ses soldats disent : « Si Dieu nous aide, nous ne laisserons pas une seule fille vierge, de Milan à Naples ! »

— Les misérables ! s'exclama Scarabullt» en frappant la table du poing, si fort que les verres et les bouteilles s'entre-choquèrent.

— Notre duc, continua Gorgolio, agit selon le bon plaisir du roi de France Ils ne nous considèrent

pas comme leurs semblables, ces barbares. « Vous êtes des voleurs et des assassins, disent-ils, vous avez fait périr votre propre souverain légitime par le poison, et vous avez laissé mourir de faim un enfant innocent. C'est pourquoi Dieu vous punit et fait passer votre territoire entre nos mains. » Nous les accueillons de bon cœur, frères, et ils font goûter des plats que nous leur offrons à leurs chevaux, en disant : « Qui sait si cette nourriture ne renferme pas du poison comme celle avec laquelle vous avez fait mourir votre duc? »

— Tu mens, Gorgolio !

— Qu'on me crève les yeux et que ma langue se dessèche, si je mens! Et écoutez encore, messeri, de quoi ils se vantent : « Nous allons conquérir d'abord tous les peuples de l'Italie. Ensuite nous assujettirons toutes les mers et les terres ; nous ferons prisonnier le Grand Turc et nous prendrons Constantinople; nous élèverons de nouveau la croix sur la Montagne des Oliviers à Jérusalem, et nous reviendrons chez vous. Alors le jugement de Dieu se fera sur vous. Et si vous ne vous soumettez pas à notre domination, nous effacerons votre nom même de la face de la terre. »

— Les temps sont mauvais, frères, dit le brodeur d'or Mascarello, bien mauvais ! Il n'y en a jamais eu de pareils.

Tous se turent.

Un moine, le frère Timothée, s'écria solennellement en levant les bras au ciel :

— Voici les paroles du grand prophète de Dieu, GirolamoSavonarole:c( L'homme qui soumettra l'Italie sans sortir le glaive de son fourreau viendra bientôt. 0 Florence ! ô Rome ! ô Milan ! le temps des chants et des fêtes est passé. Repentez-vous! Repentez-vous! Le sang du duc Jean Galéas, le sang d'Abel tué par Caïn, crie vengeance au Seigneur ! »

Dominant la cathédrale inachevée, un jeune ouvrier grimpait par une étroite échelle de corde sur l'un des fins clochers, près de la coupole principale : il portait une petite statue de sainte Catherine martyre, qu'il devait fixer à l'extrémité de'la tour ogivale.

Autour de lui s'élançaient, pareilles à des stalagmites, des tours aux flèches aiguës ; il ne voyait plus que des arcs, des dentelles de pierre formées de fleurs, de jeunes pousses, de feuilles fantastiques; des prophètes innombrables, des anges, des martyrs et des faces ricanantes de diables ; des oiseaux monstrueux, des sirènes et des harpies; les dragons, aux ailes pointues et aux gueules ouvertes, des gargouilles.

Et tout ce monde de marbre pur, d'une blancheur éblouissante, avec des ombres bleues comme une fumée, ressemblait à une immense forêt couverte de givre étincelant.

Seuls les cris des hirondelles, tournoyant au-dessus de la tête du maçon, troublaient le silence qui régnait là-haut. Le bruit de la foule qui fourmillait sur la place montait à lui comme un faible murmure. A l'extrémité de la verte Lombardie brillaient les cimes neigeuses des Alpes, effilées et blanches comme les flèches de la cathédrale. Parfois il lui semblait entendre les échos de l'orgue, soupirs pieux venus de l'intérieur du temple, du fond de son cœur de pierre; et il lui paraissait alors que tout l'immense vaisseau vivait, respirait, croissait et s'élançait dans le ciel comme un hommage à Marie Naissante, comme un hymne joyeux de tous les siècles et de tous les peuples à la Sainte Vierge.

Tout à coup le tumulte augmenta sur la place; le tocsin retentit.

Le maçon s'arrêta, et abaissa ses regards; le vertige le saisit et tout s'assombrit devant ses yeux : il lui sembla que le gigantesque édifice tremblait sous ses pieds et que la tour légère, sur laquelle il grimpait, pliait comme un roseau.

— Je vais tomber, pensa-t-il avec effroi! Mon Dieu, reçois mon àme !

Dans un effort suprême, il s'accrocha à l'échelle de corde, ferma les yeux, et murmura :

— Ave Maria, piena di grazia !...

Son malaise se dissipa sous l'influence d'un souffle frais qui le ranimait.

Il reprit haleine, rassembla ses forces et continua son ascension, vers le ciel serein et pur, sans plus prêter attention aux voix d'en bas, et il répétait avec une grande joie :

— Ave Maria, piena di grazia!...

A ce moment, les membres du conseil qui s'occupait de la construction, Consiglio délia Fabbrica, des architectes étrangers ou italiens, montaient sur le toit de marbre, large, et presque plat, de la cathédrale. Ils étaient invités par le duc à venir délibérer au sujet du « tiburio » — la tour principale qui devait être élevée sur la coupole du temple.

Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Son projet avait été repoussé ; on le trouvait trop audacieux, trop hardi, et contraire aux traditions de l'architecture religieuse.

Ils discutaient sans parvenir à se mettre d'accord. Les uns prétendaient que les piliers extérieurs n'étaient pas suffisamment solides : au dire des autres, la cathédrale serait éternelle.

Léonard, selon sa coutume, ne prenait aucune part au débat, et se tenait à l'écart, silencieux et solitaire.

Un ouvrier s'approcha de lui et lui remit une lettre.

— Messer, un cavalier, venu dePavie, attend votre Grâce en bas, sur la place.

Le peintre décacheta la lettre et lut :

« Léonard, hâte-toi de venir ; j'ai besoin de te voir. Duc Jean Galéas. 14 octobre. »

L'artiste s'excusa auprès des membres du conseil, redescendit rapidement, et partit à cheval pour le château de Pavie, à quelques heures de Milan.

Les marronniers, les ormes et les érables de l'immense parc brillaient au soleil, revêtus de l'or et de la pourpre de l'automne. Les feuilles mortes tombaient en voltigeant comme des papillons. Les fontaines étaient taries et l'herbe croissait dans les vasques, où l'eau ue coulait plus. Dans les parterres abandonnés, les derniers asters se fanaient.

En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était un vieux bouffon de Jean Galéas, qui était resté fidèle à son maître, alors que tous ses autres serviteurs l'avaient abandonné.

Il reconnut Léonard, s'élança à sa rencontre, boitant et sautillant.

— Comment se porte son Altesse ? demanda le peintre.

Le nain fit un geste désespéré.

Léonard allait s'engager dans l'allée principale.

— Non, non, pas par ici, on pourrait vous voir ! Son Altesse désire que votre visite reste secrète... Car si la duchesse apprend que vous êtes là, elle ne vous laissera peut-être pas entrer... Nous irons plutôt par un sentier détourné... On saigne le duc, en ce moment...

Ils gravirent un escalier, traversèrent plusieurs salles, puis le nain ouvrit une porte, et Léonard pénétra dans une chambre chauffée, dont l'air étouffant était saturé de l'odeur des médicaments.

On pratiquait la saignée, les volets fermés, à la lueur des chandelles, selon les règles de l'art de guérir.

Laide du barbier tenait un bassin de cuivre dans lequel s'écoulait le sang. Le docteur « maître de physique » dottor fisico, le visage pensif, le nez chaussé de lunettes, portait la robe classique de velours violet foncé doublée de petit-gris; il se contentait d'observer le travail du barbier sans y prendre part, car un médecin ne pouvait, sous peine de déroger, manier luimême le scalpel.

Après avoir terminé l'opération, le docteur et le barbier s'éloignèrent. Le nain arrangea les oreillers et ramena la couverture sur les pieds du malade.

Léonard examinait la chambre. Au-dessus du lit était suspendue une cage avec un perroquet vert. Sur une table ronde traînaient des cartes, un jeu de dés, et un bocal de verre plein d'eau où nageaient des poissoins dorés. Un petit chien blanc dormait, pelotonné aux pieds du duc : c'étaient les derniers amusemenls que le serviteur fidèle avait imaginés pour distraire son maître.

— Votre Altesse, dit le nain, messer Léonard est ici !

— Il est ici?

Un sourire joyeux sur les lèvres, le malade s'efforça de se soulever.

— Maître, tu es là, enfin! Je craignais que tu ne vinsses pas.

Jean Galéas prit la main du peintre, et son beau et jeune visage — il avait vingt-quatre ans — se colora d'une légère rougeur.

Le nain sortit de la chambre pour monter la garde devant la porte.

— Mon ami. murmura le malade, tu as certainement entendu les bruits qui courent sur toi? Non? Je vais te les raconter, alors, et nous en rirons tous deux !

Il s'arrêta, le regarda dans les yeux, et lui dit, avec un faible sourire :

— On dit que tu es mon assassin !

Léonard pensa que le malade délirait.

— Oui, oui, n'est-ce pas, quelle folie? Toi, mon meurtrier! répéta le duc. Il y a trois semaines mon oncle Ludovic le More et Béatrice m'ont envoyé une corbeille de pèches. Madonna Isabelle assure que, depuis le jour où j'ai mangé ces fruits, mon mal a empiré, que je meurs d'un poison lent, et qu'il y a dans ton jardin un arbre...

— C'est vrai, dit Léonard, il y a un arbre empoisonné.

— 0 mon ami ! Est-ce possible ?

— Non, grâce à Dieu! même si vraiment les fruits que vous avez reçus venaient de mon jardin. Maintenant je comprends la cause de ces bruits; j'étudiais l'effet des poisons et j'ai voulu tenter des expériences sur un pêcher. J'avais dit à mon élève Zoroastro Peretola que ces pêches étaient vénéneuses. Mais mon essai n'a pas réussi. Les fruits ne peuvent faire aucun mal. Astro s'est sans doute trop hâté d'aller conter cela à quelqu'un de ses amis.

— Ah! je le savais bien! s'écria joyeusement le duc : personne n'est coupable de ma mort ! Et pendant ce temps, ces malheureux se soupçonnent mutuellement, se haïssent et tremblent. Oh, s'il était possible de leur répéter ce que nous nous disons maintenant entre nous ! Mon oncle se croit mon meurtrier, et moi je sais qu'il est bon, mais faible et timide seulement. Et pourquoi m'aurait-il tué ? Je suis prêt à lui remettre le pouvoir. Je n'ai besoin de rien. Je les aurais tous quittés et j'aurais vécu librement, dans la solitude, avec des amis. Je serais devenu moine, ou ton élève. Léonard. Mais personne n'a voulu comprendre que je ne tenais pas au pouvoir. Autrefois, je souffrais à l'idée de mourir jeune. Mais maintenant, maître, j'ai tout compris. Je ne souhaite plus rien, je ne crains plus rien. Je suis calme et joyeux comme si j'avais jeté loin de moi, par une brûlante journée d'été, un vêtement poussiéreux, pour me plonger dans une

eau pure et fraîche. 0 mou ami, je ne sais pas bie m'exprimer, mais tu comprends ce que je veux dire? N'est-ce pas?...

Léonard, avec un paisible sourire, lui serra la main sans répondre.

— Je savais, continua le malade encore plus joyeusement, je savais que toi seul me comprendrais... Te rappelles-tu ? tu m'as dit une fois que la contemplation des lois éternelles et inéluctables de la mécanique enseigne à l'homme l'humilité véritable et la paix parfaite ! Je ne t'avais pas compris, alors. Mais maintenant, malade, seul, en proie au délire, que de fois me suis-je souvenu de toi, de ton visage, de ta voix, de chacune de tes paroles, maître ! Sais-tu, il me semble, parfois, que nous sommes arrivés au même but par des chemins différents, toi par la vie et moi par l'agonie !

La porte s'ouvrit et le nain annonça d'une voix effrayée :

— MonnaDruda !

Léonard voulut sortir, mais le duc le retint.

La vieille nourrice de Jean Galéas entra, tenant à la main une petite fiole remplie dun liquide trouble et jaunâtre. C'était de l'onguent de scorpions dont on frictionnait la poitrine et le ventre du malade. Les sorcières assuraient qu'il n'y avait pas de meilleur médicament, non seulement contre les poisons, mais aussi contre les maléfices, charmes, ou suggestions de tous genres.

En voyant Léonard assis au bord du lit, la vieille femme s'arrêta, pâlit, et ses mains se mirent à trembler si fort qu'elle faillit laisser choir la fiole.

— Que Dieu soit avec nous! Sainte Vierge!

Elle se hâta de sortir de la chambre en se signant et en marmottant des prières. Puis elle courut, aussi vite que ses vieilles jambes le permettaient, chez sa maîtresse, madonna Isabelle, pour lui annoncer cette nouvelle terrible.

Monna Druda était persuadée que l'infâme Ludovic t son complice Léonard s'enteuclaient pour faire périr 3 duc, sinon par le poison, du moins grâce à quelque nvoûtement ou quelque conjuration satanique.

La duchesse priait dans la chapelle, agenouillée evant une sainte image.

Lorsque Monna Druda lui eut annoncé que Léonard tait chez le duc, elle se leva et s'écria courroucée :

— Est-ce possible ? Qui l'a laissé entrer ?

— Qui? murmura la vieille en hochant la tête. Votre dtesse ne me croira pas, mais je ne puis me figurer omment il est venu, le maudit! Qui sait s'il n'est pas orti de terre, ou descendu par la cheminée ! Ce n'est »as clair ! J'ai déjà plusieurs fois raconté à votre dtesse...

Un page entra dans la chapelle et dit, en ployant res- >ectueusement le genou :

— Sérénissime Madonna, vous serait-il agréable, insi qu'à votre époux, de recevoir Sa Majesté le très hrétien roi de France ?

Le roi Charles VIII s'était installé au rez-de-chaussée lu château de Pavie, somptueusement aménagé pour ui par Ludovic le More.

Charles, que son père Louis XI intimidait fort, avait u une enfance triste, solitaire, et maladive, dans e château désert d'Amboise, où il s'était nourri de omans de chevalerie qui avaient eu une influence àcheuse sur son esprit déjà faible. Devenu roi, il se igurait être le héros d'aventures fabuleuses, comme elles des chevaliers errants de la Table Ronde.

Ce jeune homme de vingt ans, inexpérimenté et imide, bon et étourdi, voulut mettre en pratique ce lu'il avait lu dans les livres. « Fils du dieu Mars, des-

cendant de Jules César » selon l'expression des chro niqueurs de la cour, il partit, à la tête d'une armée immense, pour conquérir Naples, la Sicile et Constantinople, détrôner le Grand Turc, déraciner complète ment l'hérésie maliométane A délivrer le tombeau de Christ du joug des infidèles.

Ce jour-là, après un copieux dîuer, il songeait à ses conquêtes futures et à la gloire qui l'attendait.

Ses pensées s'embrouillaient; il éprouvait une douleur au creux de l'estomac et une lourdeur dans la tête, conséquence du souper trop joyeux de la veille, en compagnie de dames milanaises; toute la nuit, il avait vu en rêve le visage de l'une d'elles, Lucrèce Crivelli.

Charles VIII était petit de taille et laid de visage. Il avait les jambes torses et maigres comme des aiguilles à tricoter ; des épaules étroites, dont l'une était plus haute que l'autre ; une poitrine enfoncée, un nez crochu d'une grandeur démesurée, de rares cheveux d'un roux clair, tandis qu'un étrange duvet jaunâtre lui tenait lieu de moustaches et de barbe. Un tic nerveus fort désagréable lui tordait le visage et les mains. Ses grosses lèvres perpétuellement ouvertes, comme celles des petits enfants, ses sourcils hérissés, ses énormes yeux à fleur de tête, myopes et blanchâtres, lui donnaient une expression triste, distraite, et en même temps embarrassée comme il arrive chez les gens faibles d'esprit. Ses paroles étaient sans suite et saccadées.

Il se prépara à aller faire une visite au duc Jean Galéas et à sa femme Isabelle.

Les hérauts partirent en avant.

Quatre pages tenaient suspendu au-dessus de la tête du roi un magnifique dais de soie bleue, tissé de lis d'argent ; le sénéchal lui jeta sur les épaules un manteau fourré d'hermine; le velours écarlate était brodé d'abeilles d'or, avec cette chevaleresque devise : « le roi des abeilles n'a pas d'aiguillon ». Le

)rtège traversa les salles désertes et sombres du clià-

au de Pavie pour arriver à la chambre du mourant.

Eu passant devant la chapelle, Charles vit la

ichesse Isabelle.

Il enleva respectueusement sa toque, et voulut s'ap-

rocher d'elle en l'appelant « chère sœur », et en la

lisant sur les lèvres.

Mais la duchesse le prévint et se jeta à ses pieds.

— Monseigneur, commença-t-elle, en récitant un scours préparé d'avance, prenez pitié de nous! Dieu )us récompensera. Défendez les innocents, chevalier agnanime î Ludovic le More nous a tout pris, il a surpé notre trône, empoisonné mon époux, le soudain légitime de Milan, Jean Galéas. Dans notre ropre maison, nous sommes entourés de meurtriers.

Charles comprenait mal et entendait à peine ce u'elle disait.

— Hein ? hein ? Qu'est-ce qu'il y a ? — murmura-t-il >mme quelqu'un qui s'éveille d'un songe. Et il reprit i agitant convulsivement les épaules : — Non, non, il 3 faut pas... Je vous en prie, il ne faut pas, chère eur... Levez-vous, levez-vous !

Mais elle ne se releva pas, saisit les mains du roi, s baisa, voulut lui entourer les jambes de ses bras, ,, ne pouvant retenir ses larmes, elle s'écria avec un ésespoir sincère :

— Si vous m'abandonnez, Monseigneur, je porterai t main sur moi !

Le roi se troubla tout à fait et sa figure se contracta taladivement, comme s'il eût été lui-même prêt à leurer.

— Voyons, voyons !.. Mon Dieu. . . je ne peux pas. . . riçonnet... je t'en prie... je ne sais pas... dis-lui... ue...

Il avait envie de s'enfuir : Isabelle n'excitait aucune ompassion en lui. Même dans l'humiliation et le ésespoir, elle était si fière et si belle qu'elle ressemlait à une majestueuse héroïne de tragédie.

— Calmez-vous, sérénissime madonua. Sa Majesté fera tout ce qui sera possible pour vous et pour votre époux, messer Jean Galéas, dit le cardinal, poliment, mais froidement, avec une nuance de hauteur.

La duchesse jeta un coup d'œil sur Briçonnet, examina attentivement le roi, et se tut tout à coup, comme si elle venait seulement de comprendre avec qui elle parlait.

Le prince qu'elle avait devant elle était laid, ridicule, et insignifiant. Ses grosses lèvres entr'ouverteï avaient un sourire stupide, contraint et distrait ; 1 roulait des yeux énormes, blanchâtres, dénués d'ex pression.

— Moi, aux pieds de cet enfant, de cet idiot, rao la petite-fille de Ferdinand d'Aragon !

Elle se leva, ses joues pâles se couvrirent de rou geur. Le roi sentit qu'il devait à tout prix faire cesseï ce pénible silence. Il fit un effort, haussa les épaule! à plusieurs reprises, regarda anxieusement autour di lui, et après avoir murmuré simplement son « Hein' hein? qu'est-ce? » habituel, il fit un geste découragé et se tut.

La duchesse le considérait avec un mépris non dis simulé. Charles baissa la tête, coufus :

— Briçonnet, allons, allons... Hein?

Les pages ouvrirent les portes. Charles entra dans la chambre du duc.

Les volets n'étaient plus fermés : les derniers rayon* d'un soleil d'automne, prêt à disparaître derrière les collines bordant le parc, entraient par les fenêtres.

Le roi s'approcha du lit du malade, l'appela « mor cousin », et lui demanda des nouvelles de sa santé. I

Jean Galéas répondit avec un sourire si plein de sérénité et de bienveillance que Charles se sentit immédiatement à son aise. Son trouble se dissipa et il se calma peu à peu.

— Que Dieu envoie la victoire à Votre Majesté! lui dit le duc. Lorsque vous serez à Jérusalem, au Tom-

ieau du Seigneur, priez pour ma pauvre àme, car à e moment-là. je...

— Ah ! non. non, mon cousin, comment... pourquoi ites-vous cela ? interrompit le roi. Dieu est misériordieux. Vous guérirez ! Nous irons faire des expéitions ensemble, nous battrons les Turcs infidèles !

Jean Galéas hocha la tête :

— Non, ces choses-là ne sont plus faites pour moi I Et, jetant au roi un regard profond et scrutateur, il

jouta :

— Quand je serai mort, seigneur, n'abandonnez pas ion petit Francesco, ni Isabelle : elle est malheueuse ; elle n'a personne au monde !

— Ah! mon Dieu, mon Dieu ! s'écria Charles avec ne émotion vive et inattendue ; les coins de ses rosses lèvres qui tremblaient s'abaissèrent, et son isage prit une expression de bonté inaccoutumée; n eut dit le reflet soudain d'une lumière intérieure.

Use pencha vivement sur le malade et, l'embrassant vec une tendresse impétueuse, il bégaya :

— Mon cher cousin... Mon cher petit cousin...

Ils se sourirent mutuellement, comme de pauvres ifants malades, et leurs lèvres s'unirent en un baiser aternel.

En sortant de la chambre du duc, le roi appela le irdinal :

— Briçonnet, hé, Briçonnet... tu sais... il faudra... i sais... les défendre... Il ne faut pas l'abandonner, an... Je suis un chevalier... Il faut les défendre, ennds-tu?... je le veux...

— Sire, répondit le cardinal évasivement, il mourra, aoi que nous fassions ! Comment pourrions-nous me lui être utiles ? Nous nous nuirons à nousèmes : Ludovic le More est notre allié.

— Ludovic le More est un scélérat, un meurtrier, )ilà ! s'écria le roi. Il parlait avec force, comme un imme raisonnable.

— Qu'y faire? demanda Briçonnet en haussant les

épaules avec un sourire condescendant. Ludovic lé More n'est ni meilleur ni pire que les autres. C'est la politique, Sire! Nous sommes tous des hommes...

Un échanson apporta au roi un gobelet de vin. Charles le but avec avidité. La boisson l'excitait et chassait ses pensées tristes.

En même temps que l'échanson, était entré un gentilhomme envoyé à Charles par Ludovic pour l'inviter à souper. Le roi refusa. Le gentilhomme lé pressa de revenir sur sa décision, mais, voyant que ses instances étaient vaines, il s'approcha du valet de chambre Thibauld et lui glissa quelques mots à l'oreille. Celui-ci hocha la tête en signe d'acquiescement, et à son tour, dit à demi-voix au roi :

— Votre Majesté, madonna Lucrèce...

— Hein? Quoi?... Qu'est-ce qu'il y a? Quelle Lu-

crèce ?

— La dame avec laquelle vous avez daigué danser

au bal la nuit dernière.

— Ah ! oui, en effet ! Je m'en souviens... Madonna Lucrèce... Elle est charmante ! Tu dis qu'elle sera au souper?

— Elle y sera sûrement, et elle supplie Votre Ma-

iesté.

— Elle supplie... Ah! c'est ainsi! Que faire, Thibauld? Hein? Comment crois-tu?... Moi, je suppose... Demain, je pars en expédition... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messer: dit-il à l'envoyfj j'accepte l'invitation...

Le roi prit Thibauld à part :

— Écoute, qui est cette madonna Lucrèce ?

— La maîtresse du More, Votre Majesté !

— La maîtresse du More, ah! c'est dommage!

— Sire, il vous suffit de dire un mot, et tout sel arrangé en un instant. Aujourd'hui, si vous le désirez Le More en sera même flatté, ajouta Thibauld.

Huit jours plus tard, le jeune duc rendit son âme à Dieu.

Avant de mourir, il pria sa femme de faire venir Léonard. Elle refusa. Monna Druda avait assuré à Isabelle que ceux qui avaient été ensorcelés éprouvaient toujours un désir invincible et funeste de revoir celui qui leur avait jeté un sort. La vieille femme continuait à frictionner le corps du malade avec de l'onguent de scorpions, et, jusqu'à la fin, les médecins le tourmentèrent de leurs saignées.

Il mourut doucement.

— Que ta volonté soit faite ! furent ses dernières paroles.

Le More ordonna de transporter le corps du défunt à Milan et de l'exposer dans la cathédrale.

Les gentilshommes se rassemblèrent au château de Milan. Ludovic, assurant que la mort prématurée de son neveu lui causait un vif chagrin, proposa de proclamer duc le petit Francesco, fils de Jean Galeas, l'héritier légitime. Mais tous s'y opposèrent en déclarant qu'il ne fallait pas confier un pouvoir aussi étendue un enfant, et demandèrent à Ludovic, au nom du peuple, d'accepter le sceptre ducal.

Il refusa hypocritement d'abord, puis enfin il feignit de céder, contre son gré, à leurs prières.

On apporta un somptueux vêtement de brocart d'or. Le nouveau duc le jeta sur ses épaules, monta à cheval, et se rendit à l'église Saint-Ambroise. Ses partisans l'entouraient. Leurs cris : viva il Moro, viva il duca ! se mêlaient au son des trompettes, du canon, des cloches. Le peuple, lui, restait silencieux.

En présence des syndics, des consuls, des citoyens de marque, les héraults lurent, sur la Place du Marché, du haut de la Loggia degli Osii, adossée à l'aile

méridionale de l'Hôtel de Ville, le « privilège » donné au duc Ludovic le More par Maximilien, le chef perpétuel du Saint-Empire romain.

« — Maximîlianus divina favente clementia Romanorum'Eex semper Augustus. Tous les domaines com-J prenant les terres, les villes, les villages, les châteaux, les forteresses, les montagnes, les pâturages et les plaines ; les bois, les prairies, les landes, les rivières et les lacs ; les chasses, les pèches et les mines ; toutes les propriétés des vassaux, celles des marquis, des comtes et des barons; les monastères, les églises et les paroisses, nous t'en faisons don à toi, Ludovic Sforza, et à tes héritiers ; nous te confirmons tous tes. droits ; nous te nommons duc de Milan ; nous t'élevons au pouvoir et nous te choisissons, toi, tes fils, tes petits-fils et tes arrière-petits-fils, comme souverains autocrates de la Lombardie, jusqu'à la fin des siècles. )>

Quelques jours plus tard, on annonça la translation solennelle, dans la cathédrale, de la plus sainte relique de Milan, un des clous de la vraie croix.

Ludovic le More espérait plaire au peuple et affermir son pouvoir par cette cérémonie.

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