CHAPITRE VI
L'amore di qualunque cosa è figliaolo d'essa cognilione. L'amore è tanto più fervente, quanto la cognilione è piu cerla.
L'amour est le fils de la connaissance. L'amour est d'autant plus ardent que la connaissance est plus sûre.
Léonard de Vinci.
Ayez la sagesse du serpent et la simplicité de la colombe.
Mathieu, X, 16.
Je suis entré dans l'académie du maître florentin Léonard de Vinci, le 25 mars 1494.
Voici quel est le plan des études : perspective, dimensions et proportions du corps humain ; dessin d'après les modèles des bons maîtres ; dessin d'après nature.
Aujourd'hui, mon ami Marc d'Oggione m'a donné un livre renfermant des préceptes du maître au sujet de la perspective. Le livre commence comme suit :
« La lumière solaire procure la plus grande joie au corps, la clarté des vérités mathématiques procure la plus grande joie à l'esprit. »
Le maître s'occupe de moi comme si j'étais un
membre de sa famille : ayant appris que j'étais pauvre, il n'a pas voulu accepter de ma part le paiement convenu de o florins par mois.
Le maître m'a dit :
« Lorsque tu connaîtras à fond les lois de la perspective et que tu sauras par cœur les dimensions du corps humain, observe avec zèle, durant tes promenades, les mouvements que font les gens : leur manière d'être, de marcher, de parler, de discuter ; comment ils rient et se battent ; les expressions différentes qu'ont revêtues leurs traits à ces moments-là, ainsi que celles des spectateurs qui avaient l'inten-. tion de les séparer et de ceux qui regardaient en silence ; note tout cela et prends une esquisse au crayon, le plus rapidement possible, dans un petit livre à pages de couleur que tu porteras constamment sur toi ; lorsque tu l'auras rempli, procure-t-en un autre; mets de côté et conserve soigneusement le premier. Souviens-toi qu'il ne faut ni détruire ni effacer ces croquis, mais les garder, car les mouvements du corps sont si variés qu'aucune mémoire humaine ne peut les retenir. C'est pour cette raison que tu dois considérer ces études comme tes meilleurs précepteurs et maîtres. »
J'ai acheté un de ces carnets et, chaque soir, j'y inscris les paroles dignes d'attention prononcées par le maître pendant la journée.
Aujourd'hui, dans la ruelle des Chiffonniers, située près de la cathédrale, j'ai rencontré mon oncle, le maître verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit qu'il me^ reniait et que j'avais perdu mon àme. cela parce que je m'étais installé dans la maison de l'athée et hérétique Léonard.
Je suis maintenant absolument seul : je n'ai personne, ni parents, ni amis, sauf le maître.
Je répète la superbe prière de Léonard : « Que le Seigneur, Lumière du monde, méclaire, et qu'il m'aide à étudier la perspective, scieuce de Sa Lumière I » Se peut-il que ces paroles soient celles d'un athée?
Quels que soient mes soucis, il me suffit de jeter un coup d'oeil sur sa figure pour que mon âme devienne plus légère et plus gaie. Quels yeux il a ! clairs, Meus, pâles et froids comme de la glace ; quelle voix douce et agréable ; quel sourire ! Les gens les plus entêtés et les plus méchants ne peuvent résister à ses paroles bienveillantes lorsqu'il désire leur faire dire « oui » ou « non ».
Souvent je le regarde longuement quand il est assis à sa table de travail, plongé dans ses réflexions, et jue, d'un mouvement lent qui lui est habituel, il lisse, ivec ses fins doigts, sa longue barbe frisée et douce ïomme la soie des boucles d'une jeune fille. S'il parle ivec quelqu'un, il ferme ordinairement à demi ses peux, légèrement ironiques, moqueurs, mais pleins de bonté ; il semble alors que son regard, filtrant à traders ses cils touffus, vous pénètre jusqu'au fond de 1 ame.
Il s'habille simplement; il ne peut supporter les couleurs vives pour les vêtements, ni la vanité des modes nouvelles. Il n'aime aucun parfum. Mais son inge, de fine toile normande, est toujours immaculé 3t blanc comme la neige. Il porte une toque de velours noir, sans ornements, médailles ou plumes. 3ar-dessus sa casaque noire, qui tombe presque aux çenoux, il met un manteau rouge foncé à plis droits,
pitocco rosato, comme on les portait autrefois à Florence. Ses mouvements sont égaux et tranquilles. Malgré la simplicité de sa mise, il est impossible, où que ce soit qu'il se rende, — parmi les seigneurs ou la foule du peuple — qu'il n'attire pas l'attention ; en effet il ne ressemble à personne.
Il n'y a rien qu'il ne sache faire, il connaît tout : il est très bon tireur d'arc et d'arbalète, nageur, maître à l'escrime, au sabre.
Une fois je l'ai vu lutter avec les gens les plus adroits du peuple : le jeu consistait à lancer dans l'église une petite piécette, de façon à atteindre juste le milieu de la coupole.
Maître Léonard les vainquit tous par sa vigueur et son agilité.
Il est gaucher. Mais avec sa main gauche, délicate et fine comme celle d'une jeune femme, il courbe des fers à cheval, tord la lauguette de cuivre d'une sonnette, et, avec cette même main, dessinant la figure d'une belle vierge, il jette sur le papier des ombres transparentes à l'aide du fusain ou du crayon, ombres légères comme le frémissement des ailes du papillon.
Aujourd'hui, après dîner, il a terminé devant moi un dessin représentant la tète inclinée de la Vierge Marie écoutant avec attention la bonne nouvelle de l'Archange.
Sous les bandeaux ornés de perles ondulent des touffes de cheveux, nattés à la mode des jeunes florentines, et arrangés, semble-t-il, sans aucune recherche, mais à la vérité avec le plus grand art. La beauté de ces cheveux vous captive comme une étrange musique.
Et ces yeux mystérieux qui semblent briller à travers les paupières abaissées, dans l'ombre des cils, vous rappellent les fleurs sous-marines que l'on aperçoit sous les vagues transparentes, mais qu'on ne peut jamais atteindre.
Soudain le petit serviteur Jacopo s'est élancé dans l'atelier, sautant de joie et battant des mains.
— Les monstres ! les monstres ! criait-il. Maître Léonard, allez vite à la cuisine! Je vous ai amené de si superbes gaillards que vous vous en lécherez les doigts. Ce sont des mendiants du parvis de Saint- Ambroise. Je leur ai dit que vous leur donneriez à souper s'ils consentaient à se laisser dessiner. Ah î quel miracle !
Le maître, abandonnant le dessin non achevé, s'est rendu à la cuisine et je l'ai suivi.
Nous vîmes, assis gravement sur le banc, deux vieillards, des frères, au corps ballonné comme s'ils étaient gonflés de liquide, avec des goitres énormes et hideux. Cette maladie est commune aux habitants des monts de Bergame.
Le visage de Jacopo resplendissait d'orgueil.
— Et bien, vous voyez, murmura-t-il, je vous disais bien qu'ils vous plairaient! Je sais bien, moi, ce qu'il vous faut.
Léonard s'assit à côté des monstres, ordonna d'apporter du vin, se mit à les régaler, à les interroger amicalement et les fit rire en leur racontant des fables ridicules. Très vite, les deux personnages furent ivres et se livrèrent à la plus franche gaieté avec d'horribles grimaces; gêné, je baissais les yeux et me détournais pour ne plus les voir. Mais Léonard, lui, les observait avec une curiosité grave et profonde, comme un savant qui fait des expériences. Quand leur laideur atteignit son plus haut degré, il prit du papier et commença à dessiner ces ignobles brutes, avec le même crayon et le même amour qu'il aurait mis à rendre le divin sourire de la Vierge Marie.
Le soir, il me montra une quantité de caricatures de personnages et d'animaux grotesques, semblables à ceux que les malades entrevoient dans les heures de fièvre.
Les têtes d'animaux reproduisaient des traits humains et réciproquement; et Ton passe de l'une à l'autre espèce avec un tel naturel et une telle facilité que c'est à faire frémir.
Et le plus terrible, c'est que ces monstres vous semblent connus, comme si vous les aviez déjà vus; ils ont quelque chose de séduisant qui, tout à la fois, vous attire et vous repousse, comme un précipice. On regarde, on se sent mal à l'aise, et cependant on na peut pas plus détourner les yeux que si Ton contemplait la plus adorable tête de jeune fille que Léonard ait jamais peinte. Dans l'un et l'autre cas, on demeure étonné, comme devant un miracle.
Cesare de Sesto raconte que Léonard, rencontrant quelque part, dans la rue, un homme qui présente quelque monstruosité curieuse, peut, durant toute la* journée le suivre pas à pas, afin de l'observer, et s'efforce de se rappeler son visage.
« Une monstruosité véritable chez les gens, dit le maître, est chose aussi rare qu'une merveille; le commun seul est ordinaire. »
Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux de Léonard. Il travaille comme un bœuf, suit avec exactitude toutes les règles du maître, mais, à mon avis, plus il se donne de peine et moins il réussit. Marco est entêté; ce qu'il s'est mis dans l'es-, prit, on ne pourrait le lui arracher même avec un clou. Il est persuadé que « la patience et le labeur
icharné vainquent tout ». C'est pourquoi il ne perd )as la confiance qu'il a d'arriver à être un illustre irtiste; il se réjouit plus que nous des découvertes du naître, découvertes qui rapprochent l'art de la mécaîique. Cesare de Sesto se moque de lui sans cesse :
— Ce bon Marco, dit-il, est un véritable martyr de la science. Son exemple prouve que les règles si renomnées, et le procédé découvert par le maître pour •econnaître les âmes d'après les physionomies, ne raient absolument rien. Ce n'est pas assez de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Léonard le trompe et trompe aussi les autres : il dit une chose )t fait le contraire. Il ne lui suffit pas d'être un grand irtiste, il veut être aussi un grand savant; il veut dlier Fart à la science, l'inspiration aux mathémaiques. Je crains cependant que, voulant courir deux ièvres à la fois, il n'en attrape aucun!
Il est possible que dans les paroles de Cesare se rouveune parcelle de vérité; mais pourquoi déteste- -il autant le maître ?
Léonard lui pardonne tout, écoute volontiers ses roniques et méchants discours, estime son esprit, it ne se fâche jamais contre lui.
J'observe sa manière de travailler au tableau de la Sainte Cène. Très tôt, à peine le soleil apparu, il sort le la maison, se dirige vers le réfectoire du couvent, ît, durant toute la journée, jusqu'au crépuscule il 3eint, sans quitter un seul instant ses pinceaux, )ubliant même de manger et de boire. Parfois aussi, me semaine ou deux se passent sans qu'il reprenne >a palette; mais quotidiennement il reste deux ou ;rois heures sur l'échafaudage devant la fresque, exaninant et jugeant ce qui est fait. D'autres fois, peniant la méridienne, au moment le plus chaud de la lournée, quittant le travail commencé, il court au
monastère, par les rues désertes, sans s'inquiéter dû soleil brûlant, comme entraîné par une force invisible; il monte sur son échafaudage, donne quelques coups de pinceau, puis repart.
Tous ces jours-ci le maître a travaillé à la tète de saint Jean. Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, à mon grand étonnement, il est resté à la maison et, dès le matin, avec le petit Jacopo, s'est mis à observer le vol des bourdons, des guêpes et des mouches. Il est si absorbé dans l'étude de la structure de leur corps et de leurs ailes qu'on pourrait supposer que le sort du inonde en dépend. Il s'est réjoui, Dieu sait comment, lorsqu'il a découvert que les pattes postérieures des mouches leur servaient de gouvernail. D'après l'avis du maître, ceci est extrêmement utile et important pour la confection de la machine à voler. Mais c'est tout de même dommage que la tête de saint Jean soit délaissée pour l'étude des pattes de mouches. Et Jacopo l'aide, lui apporte des guêpes, des mouches, des araignées. Drôle de petit corps, ce Jacopo ! Sauvage, n'aimant personne, il flâne dans la rue pendant la plus grande partie de la journée; il est cruel envers les animaux, mais il adore le maître, et est prêt à donner sa vie pour satisfaire le moindre de ses désirs.
Aujourd'hui, nouveau chagrin. Les mouches sont oubliées ainsi que la Sainte Cène. Le maître invente un très joli ornement, plein de finesse, pour l'écusson destiné à la nouvelle Académie milanaise des Beaux- Arts, qui n'existe pas encore, mais que le duc projette. Je ne résiste plus et me décide à lui rappeler la tête inachevée de saint Jean. Il hausse les épaules et,
ins même lever les yeux de dessus son dessin, murmre entre ses dents : « Elle ne s'envolera pas, nous vons bien le temps ! »
Parfois, je comprends la méchanceté de Cesare.
Le duc Ludovic lui a confié l'organisation, dans le >alais, de tubes acoustiques cachés dans l'épaisseur les murs et dénommés « Oreilles de Denys » : ces ubes permettent au souverain d'écouter, d'une des mambres, ce qui se dit dans l'autre. Au début, Léonard s'est occupé avec beaucoup d'entrain de l'installation de ces tubes. Mais bientôt son ardeur est tombée, et il a ajourné ce travail sous différents prétextes.
Le duc le pressait en vain et se fâchait. Aujourd'hui, de bonne heure, on est venu du palais à plusieurs reprises pour chercher le maître. Mais une autre affaire non moins importante que l'installation des « Oreilles de Denys » l'occupe en ce moment; il fait diverses expériences sur les plantes.
Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journées entières à observer et à dessiner des chats, il étudie leurs mœurs et leurs habitudes, comment ils jouent, se tiennent, dorment, se nettoient la figure avec leurs pattes, attrapent les souris, font le gros dos et se hérissent contre les chiens.
Ou bien, avec le même enthousiasme, il regarde à travers les parois d'un grand réservoir de verre, les poissons, les seiches, et beaucoup d'autres animaux aquatiques. Son visage exprime une joie profonde et silencieuse lorsqu'ils se battent et s'entre-dévorent.
Il a mille affaires à la fois. L'une n'est pas terminée qu'il en commence une autre. Du reste, chacune de ces affaires ressemble à un jeu, et chaque jeu à une affaire.
Il est très capricieux et inconstant. Cesare dit qu'on verra plutôt les rivières remonter leur cours que Léonard s'attacher à un sujet quelconque et le mener à bonne fin.
Il l'appelle en riant, « le plus grand des étourdis », assurant que tous ces travaux ne servent à rien.
— Léonard, dit-il, a écrit plus de cent vingt gros cahiers intitulés « De la nature », Délie Cose Naturelle. Mais pour le moment tout cela nest qu'un amas de citations prises au hasard, de remarques isolées, de morceaux détachés, qui finissent par couvrir plus de cinq mille feuillets, dans un si affreux désordre, que souvent lui-même ne s'y retrouve pas; il se met à chercher un passage quelconque dont il a besoin, mais il n'arrive pas à le découvrir.
De nouveau, le maître a travaillé, pendant deux jours, à la tête de saint Jean, et de nouveau il l'a quittée pour d'autres travaux et des affaires imprévues. Il dit que l'odeur des couleurs, la vue des pinceaux et de la palette, lui répugnent, lorsqu'il est longtemps à l'ouvrage.
Telle est notre existence. Nous suivons les caprices du sort ; nous vivons au jour le jour, nous en remettant à la volonté de Dieu.
C'est encore heureux qu'il n'ait pas repris la construction de sa machine volante, autrement il serait si absorbé dans sa mécanique que nous ne l'apercevrions même plus.
J'ai remarqué que, toutes les fois qu'il se remet au avait après une longue période de doute et d'hésitaon, un sentiment de crainte semble l'envahir lorsu'il saisit son pinceau. Il est toujours mécontent de 3 qu'il a fait. Dans les créations qui paraissent, à 'autres, atteindre la limite de la perfection, il trouve es défauts. Il tend vers ce qu'il y a de plus grand, 3rs l'inaccessible, vers ce qui ne peut être accompli, uel que soit le talent infini d'une main humaine, 'est pourquoi il ne termine jamais ses œuvres.
Aujourd'hui, un maquignon juif est venu offrir des aevaux. Le maître voulait acheter un étalon bai. Le lif se mit à le persuader d'acheter aussi une jument ;
le supplia, insista et fit tant de discours, que Léoard, qui se connaît en chevaux et les aime, haussa is épaules, se mit à rire et se laissa convaincre afin e se débarrasser le plus vite possible du maquignon nportun.
Je regardais, j'écoutais et je doutais.
— De quoi t'étonnais-tu ? me demanda plus tard esare. C'est comme toujours : le premier venu peut îi monter sur la tête. On ne peut en rien se fier à îi. Il ne sait pas se décider. Tout est double chez lui :
est à la fois pour nous et pour vous — il dit en îême temps oui et non. Il va du côté où souffle le ent. Malgré sa grande force physique et morale, il 'a aucun courage réel, aucune solidité !
Cesare a continué longtemps encore à récriminer, mplifiant à plaisir et allant jusqu'aux médisances lême. Mais je sentais que, dans ses paroles mensonères, il y avait une portion de vérité.
Andréa Salaino est tombé malade. Le maître 1. soigne et passe la nuit à son chevet. Quant au: remèdes et aux saignées, il ne veut pas en entendr» parler. Marco d'Oggione a apporté des pilules en ca chette. Léonard les a trouvées, les a jetées par 1; fenêtre, et a déclaré que tous les docteurs et les bar biers étaient des charlatans et des filous.
Léonard a écrit aujourd'hui plusieurs feuilles pou son livre, commencé depuis longtemps, sur la Peintur — Trattato sulla Pittura, — mais Dieu sait quand i le terminera !
Ces derniers temps, il travaille beaucoup avec mo la perspective linéaire et dans l'espace, les lois de h lumière et des ombres ; il me cite des passages de livre et des pensées détachées au sujet de l'art.
Que le Seigneur récompense le maître pour l'amou et la sagesse avec lesquelles il me guide à travers le sentiers sublimes de cette si noble science !
Le maître a dit : « Tout ce qu'il y a de beau dan l'homme meurt, mais dans l'art, il n'en est pas ainsi; Gosa bella mortal passa, e non d'arte.
Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une ruell étroite, sale et puante, examiner avec attention un muraille de pierres, couverte de taches d'humidité, e
ui, à mon avis, n'offrait rien de remarquable. Cela ara longtemps. Les gamins le montraient du doigt et aient. Je lui demandai ce qu'il trouvait à ce mur.
— Regarde, Giovanni, me répondit-il, regarde quel onnant miracle, cette chimère avec la gueule ouverte, ,, à côté, cet ange à la figure délicate et aux boucles ivolées, qui tâche d'échapper à la poursuite du ionstre. Un concours de circonstances a créé ici des todèles dignes de l'attention d'un grand artiste !
Il suivait de son doigt le contour des taches, et, à ion grand ébahissement, j'aperçus en effet ce qu'il niait de me décrire.
— Peut-être bien, continua le maître, que beaucoup 3 gens trouveraient cette occupation stupide ; mais
sais, d'après ma propre expérience, combien elle ;t utile pour stimuler sans cesse l'esprit et le pousîrà faire de nouvelles découvertes.
Aujourd'hui, il a comparé entre elles les rides profites par les muscles de la face pendant le rire et îndant les pleurs. Il n'y a aucune différence, à ces oments-là, dans l'aspect général des yeux, de la niche, des joues. Seulement, chez celui qui pleure, s sourcils se relèvent et se rejoignent, des plis se eusent dans le front, et les coins de la bouche abaissent; tandis que, chez celui qui rit, les sourcils écartent largement l'un de l'autre et les coins de la )uche se relèvent. Il a dit pour conclure : — Efforce-toi d'être un observateur désintéressé des sns qui rient ou qui pleurent, qui haïssent ou qui ment, de ceux qui pâlissent ou crient de douleur ; garde, étudie, analyse, examine pour bien connaître utes les expressions des sensations humaines ! Cesare m'a appris que le maître aimait assister aux :écutions des condamnés à mort, afin de voir de 'es, sur leur physionomie, tous les degrés de l'an-
goisse et de l'effroi qu'ils éprouvent, et qu'il provoquait même l'étonnemeut des bourreaux par la curiosité qu'il manifestait à suivre attentivement les dernières convulsions des pauvres mourants.
— Tu ne peux te représenter, Giovanni, ce qu'est cet homme, a ajouté Cesare avec un sourire triomphant. I] enlèvera de dessous tes pas une chenille et la mettra sur une feuille, afin qu'elle ne soit pas écrasée; mais, une fois qu'il est plongé dans ses lubies, je crois que, s'il voyait pleurer sa propre mère, il ne manquerai! pas de noter le mouvement des sourcils et observerai! comment la peau du front se fronce, et de quelle manière s'abaissent les coins de la bouche.
Voici l'histoire de la peinture, racontée en quelque: mots par le maître.
— Après les Romains, lorsque les peintres s'imite
rent les uns les autres, l'art tomba en décadence pen
dant de longs siècles. Alors parut le Florentin Giotto
qui ne se contenta pas de suivre les traces de soi
maître Cimabue. Natif d'une contrée montagneuse e
déserte, où Ion ne rencontre que de rares troupeaux
il se sentit attiré par l'art et commença à dessiner su
de simples pierres l'image des chèvres qu'il menai
paître, ainsi que les silhouettes des autres animaux d
l'endroit. Enfin, après de longues études, il arriva
surpasser, non seulement les artistes de son temps
mais aussi beaucoup de ceux des siècles précédents
Après Giotto, ce fut de nouveau une période médiocr
pour l'art, parce que chacun reproduisait les modèle
déjà exécutés. Cela dura ainsi tout un siècle, .jusqu'
l'époque où Tommaso le Florentin, surnommé Masa<
cio, démontra, par ses créations parfaites, jusqu'à qu<
point ceux qni ne font que copier perdent leur tempi
au lieu de s'inspirer de la nature, qui est le maîti
de tous les maîtres.
La première œuvre d'art fut la ligne tracée sur un nur, pour marquer le contour de l'ombre d'un îomme éclairé par le soleil.
Il semble que plus on vit avec lui et moins on le connaît. Aujourd'hui, encore, il s'amuse comme un nfant. Et quelles étranges plaisanteries que les iennes ! J'étais chez moi, en haut, lisant avant de n'endormir mon livre favori, les Fioretti di San Franesco. Soudain la maison retentit des cris de notre ùeille, fidèle et bonne Mathurine.
— Au feu ! au feu ! Au secours ! Tout brûle !
Je me précipitai en bas et j'eus peur en voyant 'épaisse fumée blanche emplissant l'atelier de Léolard.
Illuminé par l'éclat de flammes bleues semblables à es éclairs, le maître était debout au milieu des nuaes de fumée, pareil à un ancien mage, avec un souire joyeux et moqueur sur les lèvres ; il regardait la uisinière Mathurine, blême d'effroi, gesticulant, mdis que Marc, qui était accouru aussitôt avec deux eaux d'eau, se préparait à les répandre sur la table, ans pitié pour les dessins et les copies, si le maître te l'avait arrêté en s'écriant que tout ceci n'était u'une plaisanterie.
Alors nous vîmes que cette fumée et ces flammes taient produites par une poudre blanche composée e myrrhe et de colophane, jetée dans une poêle de nivre chauffée à blanc. Le maître avait fabriqué ce îélange pour simuler de petits incendies, ce qui égayait beaucoup.
Je ne sais qui était le plus joyeux de la farce : son réparable compagnon de jeux, ce petit fripon de
Jacopo, ou Léonard lui-même. Comme il s'est moqué de la terreur de Mathurine et des bidons sauveurs de Marc!
Dieu sait que celui qui rit ainsi ne saurait être un personnage bien criminel.
Cesare altère la vérité en parlant de lui. Mais, au milieu de la joie et des rires, Léonard n'a pas manqué de noter les observations qu'il avait recueillies sur l'expression des traits de Mathurine, démontrant encore une fois, de quelle manière la peau du visage se plisse et se ride quand l'épouvante se manifeste sur une physionomie humaine.
Il ne parle presque jamais de femmes. Une fois, cependant, il a dit que les hommes se conduisaient aussi injustement envers elles qu'envers les animaux. Cesare affirme que, durant toute sa vie, Léonard a été si occupé de mécanique et de géométrie qu'il n'a pas eu le temps d'aimer. Mais, du reste, il ne le croit pas absolument vierge, car il prétend qu'une fois au moins il a dû avoir des rapports sexuels, non pas pour le plaisir qu'ils procurent, comme chez le commun des mortels, mais par curiosité, au point de vue de la science et de l'anatomie, afin d'étudier les mystères de l'amour avec la même froideur, la même exactitude, quil apporte à l'examen des autres phénomènes de la nature.
Il me semble, maintenant, que je ne devrais jamais m'entretenir de Léonard avec Cesare. Nous l'écoutons et nous l'observons à la manière des espions. Cesare éprouve une joie cruelle chaque fois qu'il est parvenu à jeter une ombre sur le maître. Mais que veut-il de moi, et pourquoi empoisonne-t-il ainsi mon âme ?
Nous allons souvent, ces jours-ci, dans un mauvais petit cabaret près de la douane de Cataragne, derrière la Porte de Verceil. Pendant des heures entières, devant des flacons de vin aigre mais bon marché, nous discutons, entourés de bateliers qui s'injurient en jouant avec des cartes poisseuses, et nous complotons comme des traîtres.
Je comprends maintenant pourquoi Léonard tient les femmes à l'écart : pour ses vastes conceptions, il a besoin d'une tranquillité parfaite et d'une grande liberté.
Andréa Salaino se plaint parfois amèrement de l'ennui de notre existence laborieuse, monotone, et solitaire, assurant que les élèves des autres maîtres mènent beaucoup plus joyeuse vie.
Comme une jeune fille, il aime les nouveaux atours, et se chagrine de n'avoir personne à qui les montrer. Il voudrait des fêtes, du bruit, de l'éclat, des regards amoureux.
Aujourd'hui, le maître ayant écouté les plaintes et les reproches de son favori, lui a répondu en se moquant de lui, et en caressant, de son geste habituel, ses boucles longues et soyeuses :
— Ne te désole plus, mon enfant, je te promets de te conduire à la prochaine fête de la cathédrale. Et maintenant, veux-tu que je te narre une petite fable ?
— Oui, oui, maître. Il y a si longtemps que vous n'avez rien raconté ! dit Andréa, se réjouissant comme un enfant. Et se préparant à écouter attentivement, il s'assit aux pieds de Léonard.
— « Dans un endroit élevé, dominant la route, commença Léonard, là où le jardin se termine par une palissade, se trouvait une grosse pierre entourée
d'arbres, de mousses, de fleurs et d'herbes. Une fois, ayant aperçu, au-dessous d'elle, une masse de cailloux sur le chemin, elle voulut aller les rejoindre et se dit: « Quel plaisir puis-je trouver parmi ces fleurs, parmi « ces herbes délicates et passagères ? J'aimerais bien « mieux vivre au milieu de mes frères et de mes « sœurs, avec ces pierres qui me ressemblent ! » Et la grosse pierre roula jusque sur la route, parmi ce qu'elle appelait ses frères et ses sœurs. Mais là, il lui fallut supporter le poids des roues des voitures lourdement chargées, les sabots des ânes et des mulets, les bottes ferrées qui foulaient les cailloux en passant. Quand, par hasard, il lui arrivait de se soulever un peu et de rêver qu'ellerespirait plus librement, elle était souillée par la boue adhérente, ou la trace visqueuse de quelque animal. Elle regardait tristement l'endroit où elle se trouvait jadis, la retraite solitaire du jardin, et cela lui semblait le paradis. »
— C'est ce qui arrive, Andréa, conclut le maître, à ceux qui abandonnent leur existence paisible pour se plonger dans les plaisirs de la foule, plaisirs dont la perversité est sans bornes.
Le maître défend que l'on cause du dommage aux créatures vivantes, même aux plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me raconte que Léonard, dès son jeune âge, ne mangeait pas de viande, et qu'il dit qu'un moment arrivera où toute l'humanité, suivant son exemple, se contentera de la nourriture végétale : car il considère le meurtre des animaux comme aussi sacrilège que celui des hommes.
Aujourd'hui je me suis réveillé de bonne heure. Le soleil était levé. Tout le monde à la maison dormait
encore. Je suis allé dans la cour afin de me laver avec l'eau froide du puits. Tout était calme, paisible. Il y avait une sonnerie de cloches lointaines, semblable au bourdonnement des abeilles sur les fleurs...
Soudain, j'entendis, comme dans un rêve, le battement d'une multitude d'ailes. Je levai les yeux et vis maître Léonard sur l'échelle du colombier. Avec ses cheveux tout ensoleillés, et qui entouraient sa tête à la façon d'une auréole, il avait l'air d'être dans les cieux, solitaire et content. Une masse de blanches colombes se pressaient en roucoulant à ses pieds.
Elles voletaient autour de lui et se posaient sans crainte sur son épaule, sur ses mains, sur sa tête.
Il les caressait et leur donnait à manger, puis il leva les mains comme pour les bénir, et les colombes prirent leur essor, agitant leurs ailes blanches et veloutées, et montèrent, pareilles à des flocons de neige fondant peu à peu dans l'azur céleste. Il les accompagna d'un tendre sourire, et j'ai cru voir à ce moment une ressemblance entre Léonard et saint François, le grand ami de tous les êtres vivants, qui appelait le vent son frère, l'eau sa sœur, et la terre sa mère.
Que Dieu me pardonne ! Encore une fois je n'ai pas su résister, et de nouveau nous avons été, avec Cesare, dans ce maudit cabaret. Je lui parlais de la bonté de cœur du maître.
— Est-ce parce que le maître ne mange pas de viande, me dit Cesare, et qu'il se nourrit des herbes lu bon Dieu?
— Et si c'était pour cela, Cesare? Je sais...
— Tu ne sais rien ! interrompit-il. Le maître fait sela non par bonté, mais simplement par distraction, somme il ferait autre chose; il se singularise, il sommet des extravagances.
— Des extravagances ! Comment? Que dis-tu? Il eut un rire forcé.
— Bien ! bien ! Je ne discuterai pas. Et attends un' peu ; lorsque nous serons à la maison je te montrerai quelques curieux dessins de notre maître!
A notre retour, nous entrâmes doucement, à la manière des voleurs, dans l'atelier du maître. Il n'y était pas. Cesare fouilla sur la table, tira de dessous un paquet de livres, un cahier, et commença à mil montrer les dessins en question. Je sentais que j'étais coupable, mais je n'avais pas la force de résister, et je regardais avec curiosité.
C'étaient des reproductions de gigantesques bombes, de boulets explosifs, de canons compliqués; des machines de guerre monstrueuses , exécutées avec la même délicatesse aérienne et la même lucidité que les physionomies de ses plus belles madones. Je me rappelle une bombe énorme, dont Cesare m'expliqua la construction. A côté, sur les marges, et de la main même de Léonard, se lisaient ces mots : « Cette bombe est d'une construction et d'une utilité très graudes. Elle s'allume à la sortie du canon, après un laps de temps suffisant pour dire un Aie Maria ».
— Ave Maria — répéta Cesare. Comment cela te plaît-il, ami ? voilà un.emploi inattendu de la prière chrétienne. Ah ! c'est un homme étonnant que maître Léonard î L'Ave Maria en face d'une telle horreur ! Que n'invente-t-il pas ! Et, à propos, sais-tu comment il appelle la guerre ?
— Comment donc ?
— Pa'zzia bestialissima — « la plus cruelle des folies ». N'est-ce pas un véritable bon mot dans la bouche d'un inventeur de pareilles machines?
Il tourna la page et me montra la reproduction d'un chariot de guerre, armé dénormes faux de fer ; on n'a qu'à lui communiquer un élan violent et il se fraie un passage à travers les rangs ennemis. De formidables bras d'acier, tranchants comme des
JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO loi
-asoirs, et semblables aux pattes d'une immense araignée, battent l'air avec un sifflement aigu, un grincenent strident, et mettent les gens en pièces, dispersant des lambeaux de chair et des flots de sang. Tout uitour, jonchant le sol, ou voit des pieds, des mains, les têtes, des troncs hachés.
Nous avons regardé aussi un autre dessin : dans la jour de l'arsenal, une bande d'ouvriers, semblables à les démons, soulèvent un énorme canon à la gueule nenaçante et largement ouverte. La frayeur s'est 3mparée de moi, à la vue de tous ces corps, nus et aaletants. Cela ressemblait à une troupe de démons à l'œuvre dans les forges infernales.
— Eh bien ? T'ai-je dit la vérité, Giovanni, sont-ils curieux, ces dessins ? Et voilà l'homme divin qui a pitié des herbes, qui ne mange pas de viande, qui ramasse une chenille, de peur que le pied d'un passant ae l'écrase! Ceci et cela, ensemble! Aujourd'hui pécheur endurci, demain un saint; Janus à double visage, l'un tourné vers le Christ, l'autre vers l'Antéchrist. Va distinguer quel est le faux, quel est le vrai ! Et c'est que, tout ceci, il le fait de gaieté de cœur, ivec une joie secrète, comme si ce n'était qu'un jeu du une plaisanterie !
J'écoutais en silence, un froid semblable à celui de ta mort me pénétrait jusqu'au cœur.
— Qu'as-tu, Giovanni ? me demanda Cesare. Ton visage est décomposé, pauvre garçon! Tu prends tout 2ela trop à cœur, mon ami. Sois tranquille, avec le temps tu t'y habitueras, tu ne t'étonneras plus de rien, comme moi ! Et maintenant retournons à la Tortue dorée et nous boirons encore un coup.
Dum vinum potamus...
Nous chanterons le dieu Bacchus :
Te Deum laudamus !
Sans répondre je me cachai le visage dans les mains, et je m'enfuis.
Comment ! Ce serait un seul et même homme — celui qui bénit les colombes avec un sourire innocent, comme saint François, — et celui qui, dans une inspiration démoniaque, invente un monstre de métal aux hideuses pattes d'araignée ensanglantées ? Un seul et même homme ?
Non, c'est impossible. C'est une chose qu'on ne peut admettre. Mieux vaut être athée que le serviteur du Christ et du diable à la fois !
Aujourd'hui Marco d'Oggione a dit :
— Maître, on t'accuse ainsi que nous, tes élèves, de n'aller que trop rarement à l'église et de travailler les jours fériés.
— Laissez dire les bigots ! répondit Léonard. Et. que vos cœurs ne se troublent point, mes amis ! Etudier les phénomènes de la nature est une chose agréable au Seigneur. Cela équivaut à une prière. En apprenant à connaître les lois naturelles, nous honorons, par cela même, le premier Créateur, le grand artiste de l'Univers ; nous apprenons à l'aimer, car le grand amour pour Dieu est toujours la conséquence d'un savoir étendu. Celui qui sait peu, aime peu. Si tu aimes le Créateur seulement pour les bontés que tu attends de Lui, et non pas Sa toute-puissance, tu ressembles au chien, qui remue la queue et lèche la main du maître, dans l'espoir d'en recevoir quelque douceur. Réfléchis combien davantage le chien aimerait son maître, s'il comprenait sonàme et sa raison! Rappelez-vous donc, mes enfants, que l'amour est le fils de la science; l'amour est d'autant plus ardent que la science est plus exacte. Ayez la sagesse du serpent et la simplicité des colombes !
— Peut-on unir, répliqua Cesare, la sagesse du sei> ent à la simplicité des colombes? Il me semble qu'il tut choisir entre les deux !
— Non ! mettez-les ensemble ! prononça Léonard, iasemble ! L'une sans l'autre est impossible : la science arfaite et l'amour parfait sont une seule et même hose !
Aujourd'hui, en lisant l'apôtre Paul, je trouvai, au hapitre huit de la première Épître aux Corinthiens, 3S paroles suivantes :
« Le savoir rend orgueilleux, l'amour nous fortifie.
« Celui qui pense savoir quelque chose, ne sait ncore rien comme il doit le savoir.
« Mais celui qui aime Dieu, celui-là sait, par la olonté divine ».
L'apôtre affirme :
« De l'amour vient le savoir. »
Léonard dit :
« Du savoir vient l'amour. »
Qui a raison ? Je ne puis résoudre ce problème, et l m'est impossible de vivre sans le résoudre.
Il me semble que je me perds dans les méandres l'un effroyable labyrinthe. Je tourne sur moi-même, appelle, et personne ne répond.
Plus je vais, cherchant une issue, et plus je m'é- ;are. Où suis-je ? Qu'adviendra-t-il de moi, si même "oi, ô mou Dieu, Tu m'abandonnes?
Oh ! fra Benedetto, comme je voudrais retourner dans a tranquille cellule, te raconter toute ma souffrance,
tomber dans tes bras, afin que tu me plaignes, que tu enlèves ce fardeau de mon âme ! Mon père aimé, humble brebis, toi qui as accompli la prophétie du Christ : « Heureux les pauvres d'esprit ! »
Un nouveau malheur est arrivé aujourd'hui.
Le chroniqueur de la cour, messer Giorgio Merula et son vieil ami, le poète Bernardo Bellincioni, s'entretenaient dans une salle déserte du palais. C'était après le souper. Merula était légèrement gris et s'exprima, d'une manière peu respectueuse, sur le compte du duc Ludovic, qu'il alla même jusqu'à appeler « meurtrier et empoisonneur du souverain légitime, Jean Galéas » . Grâce à l'art avec lequel ont été combinées les fameuses « Oreilles de Denys », le duc, qui était dans une chambre éloignée, a surpris cette conversation; il a donné Tordre de saisir Merula et de le jeter en prison, dans le cachot souterrain près du grand fossé qui entoure le château.
Que doit penser de cela Léonard, qui a installé luimême ces tubes acoustiques, sans se préoccuper de leurs conséquences, bonnes ou mauvaises, dans le seul but d'appliquer des lois curieuses, ou encore « par jeu et par plaisanterie », selon l'expression de Cesare? C'est d'ailleurs comme cela qu'il agit en toutes choses ; ainsi quand il invente de monstrueuses machines de guerre, des bombes foudroyantes, des araignées de fer, qui de leurs énormes pattes peuvent mutiler une cinquantaine d'hommes d'un seul coup.
Le visage du maître porte parfois l'empreinte d'une telle sérénité, d'une telle innocence, il resplendit d'une pureté si virginale, que je suis prêt à tout pardonner, à tout croire, et à lui donner de nouveau mon âme. Mais tout à coup, dans les sinuosités mystérieuses de ses lèvres fines, passe une expression qui m'épouvante, comme si j'entrevoyais un abîme à ira-
;rs une eau transparente, et, de nouveau, il me smble qu'il y a un secret dans son âme, et je me mviens d'une parole énigmatique qu'il a dite un iur :
« C'est sous la terre que coulent les plus grands euves. »
Le duc Jean Galéas est mort.
On dit, — ô mon Dieu ! Tu es témoin que ma main crit ces mots avec peine et que je ne puis le croire - on dit que Léonard est le meurtrier ; il aurait soiisant empoisonné le duc avec les fruits de l'arbre énéneux.
Je me souviens que le mécanicien Zoroastro de 'eretola a montré une fois cet arbre maudit à monna lassandra. Pour moi, il aurait mieux valu que je ne le isse jamais ! Et je me le rappelle maintenant, tel u'il était cette nuit-là, dans la brume lunaire d'un ert trouble, avec des gouttes de poison perlant sur es feuilles mouillées, avec ses fruits mûrissants, [ui renfermaient la mort et l'épouvante. Et de noueau résonnent à mes oreilles les paroles de l'Evan- ;ile : « Quant à l'arbre de la connaissance du bien et lu mal, tu n'en mangeras pas, car dès le jour où tu n mangeras, tu mourras de mort ! »
Oh ! malheur, malheur à moi, maudit que je suis ! adis, dans la calme cellule de fra Benedetto, je vivais lans une simplicité innocente, comme le premier îomme dans le paradis. Mais j'ai péché, j'ai donné non âme en tentation au Serpent de la Science, j'ai coûté à l'arbre de la connaissance, et mes yeux se lont ouverts; j'ai connu le bien et le mal, la lumière à l'ombre, Dieu et le Diable ; et j'ai vu aussi que 'étais nu, seul et pauvre, et mon âme meurt de iiort !
Du fond de l'abîme, je crie à Toi, Seigneur, — je T'adresse ma prière, écoute et fais-moi grâce! Comme le larron sur la Croix, je confesse Ton nom : « Souviens-Toi de moi, Seigneur, quand Tu seras dans Tod Royaume ! »
Léonard s'est remis à travailler à la tête du Christ.
Cette nuit, une troupe d'hommes, excités par des gens qui assuraient que le More avait empoisonné le duc Jean Galéas, avec l'aide de Léonard, son fidèle serviteur, ont entouré la maison en vociférant : « A mort! A mort! L'empoisonneur! l'Antéchrist! » Léonard écoutait les injures de la foule, impassible. Lorsque Marc d'Oggione voulut prendre son arquebuse pour tirer sur les assaillants, il le lui défendit. Le visage du maître restait calme et impénétrable, comme toujours.
Je suis tombé à ses pieds en le suppliant de me dire si toutes ces accusations étaient vraies, de prononcer un seul mot afin de dissiper mes doutes. Je prends à témoin le Dieu vivant, je l'aurais cru, mais il n'a rien voulu, ou rien pu, me dire !
Le petit Jacopo, au risque de sa vie, s'est frayé un chemin à travers la foule exaspérée, et, après avoiï parcouru quelques rues, il a rencontré une patrouille qu'il a ramenée à la maison. Au moment même où les portes brisées s'effondraient sous la poussée des assiégeants, les soldats, arrivant par derrière, se jetèrent sur les émeutiers, qui s'enfuirent. Jacopo a été blessé à la tète par une pierre et à moitié tué. Mais
e gamin est heureux, car il sait qu'il a sauvé la vie i sou maître.
Aujourd'hui, j'ai assisté, à la cathédrale, à la fête lu Très Saint Clou.
On l'a présenté aux fidèles au moment fixé par les istrologues. La machine que Léonard avait construite >our l'élévation du clou a marché on ne peut mieux, rétait un vrai triomphe et un miracle de mécanique, ^e chœur chantait :
Confixa Clavis viscera, Tendens manus vestigia, Redemptionis gratia Hic immolata est Hostia.
Et le reliquaire s'est arrêté sous la voûte sombre lu-dessus du maître-autel de la cathédrale, entouré les cinq lampes qui brûlent nuit et jour.
L'archevêque a prononcé solennellement ces parles :
— 0 Crux benedicta, quœ sola fuisti digna portare legem cœlorum et Dominum. Alléluia!
Le peuple est tombé à genoux, en répétant après ui : Alléluia !
Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, tout n larmes, a étendu la main vers le Très Saint Clou.
Puis on a distribué au peuple du vin, des pièces de lande, cinq mille mesures de pois et deux mille [uintaux de graisse. La foule, oubliant le duc assasiné, se régalait gloutonnement et s'enivrait aux cris le : « Vive le More ! Vive le Clou ! »
Bellincionia composé des hexamètres dans lesquels 1 est dit que, sous le doux règne d'Auguste, du More timé des dieux, un nouveau siècle d'or sortira de 'antique clou de fer et illuminera le monde.
En quittant la cathédrale, le duc s'est approché d€ Léonard, l'a pris dans ses bras et Fa embrassé sur les! lèvres en l'appelant son Archimède ; il l'a remercié pour la merveilleuse invention de la machine éléva-i toire, et a promis de lui donner une jument berbère pur sang, sortant de ses propres haras, avec deux mille ducats impériaux. Puis, lui frappant familièrement sur l'épaule, le duc lui a dit quïl pouvait maintenant terminer en toute liberté la tète du Christ dans la Sainte Cène.
Je ne puis supporter ces choses plus longtemps. Je dépéris, je deviens fou à force de ressasser les mêmes pensées, cet équivoque du visage de l'Antéchrist transparaissant au travers de celui du Christ. Seigneur, pourquoi m'as-Tu abandonné ?
Il faut fuir avant qu'il ne soit trop tard.
Je me suis levé cette nuit, j'ai noué tous mes vêtements en un paquet, avec mon linge et mes livres, j'ai pris mon bâton de voyage, je suis descendu en tâtonnant dans l'obscurité jusqu a l'atelier, j'ai posé sur la table les trente florins que je dois au maître pour les six derniers mois d'étude. C'était l'argent que j'avais reçu contre ma bague ornée d'une émeraude, que j'ai vendue, et qui était un cadeau de ma mère. Sans prendre congé de personne, car tous dormaient encore, j'ai quitté pour toujours la maison de Léonard.
Fra Benedetto m'a dit que, dès le temps où j'étais >arti, il avait prié chaque nuit pour moi et qu'il avait ;u une vision dans laquelle il voyait Dieu me remettre ;ur la bonne voie.
Fra Benedetto va à Florence faire visite à son frère naïade, un dominicain du monastère de Saint-Marc, )ù Girolamo Savonarole est prieur.
Louange et merci à Toi, Seigneur ! Tu m'as retiré le l'ombre mortelle, de la gueule de l'enfer.
Aujourd'hui, je renie la sagesse de ce siècle, marluée du sceau du serpent à sept tètes, de la bête qui ^'avance dans les ténèbres et qui s'appelle l'Anteîhrist.
Je renonce aux fruits empoisonnés de l'arbre de ^ connaissance, à la vanité de la science, à cette science impie qui a pour père le Diable.
Je renonce à toutes les séductions de la beauté païenne.
Je renonce à tout ce qui n'est pas Ta volonté, Ta gloire, Ta sagesse, ô Jésus, mon Dieu !
Éclaire mon âme de Ta lumière unique, délivre-moi les maudites pensées ambiguës qui m'obsèdent, raffermis mes pas dans Tes sentiers, et, afin que mes pieds ne tremblent pas, couvre-moi de l'ombre de Tes ailes !
Que mon âme loue le Seigneur ! Je célébrerai le Seigneur tant que je serai vivant, je chanterai la gloire de mou Dieu !
Dans deux jours, je vais à Florence avec fra Benedetto. Fortifié par la bénédiction de mon père spiri-
tuel, je veux entrer comme novice au monastère d< Saint-Marc, auprès du grand élu de l'Éternel, fra Giro lamo Savonarole. Dieu m'a sauvé.
C'est par ces paroles que se terminait le journal de Giovanni Beltrafïio.