CHAPITRE VII
Plus les sentiments sont forts, plus forte est la douleur.
Léonard de Vinci.
« L'homme double de cœur. »
(Epiire de Jacques, ch. I, v. 8.)
Plus d'une année s'était écoulée depuis que Beltraffio était entré comme novice dans le monastère de Saint-Marc.
Une après-midi, vers la fin du carnaval de l'an 1496, Girolamo Savonarole, assis à sa table de travail dans sa cellule, notait une vision qu'il avait eue peu de temps auparavant. Dieu iui avait montré deux Croix posées sur la ville de Rome, l'une noire, dans un tourbillon meurtrier, avec l'inscription : « La Croix du courroux de Dieu, » et l'autre brillant dans l'azur, et portant cette légende : « La Croix de la miséricorde de Dieu ».
Un pâle rayon du soleil de février filtrait à travers la fenêtre grillée, jusque dans l'étroite cellule. Contre le mur nu et blanc, il y avait un grand Crucifix, et, sur les tablettes, de gros livres aux anciennes reliures de peau. De temps à autre on entendait le cri des hirondelles, qui se poursuivaient dans le ciel bleu.
Savonarole ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. Posant sa plume, il laissa tomber sa tête sur son bras, ferma les yeux, et songea à ce qu'il avait entendu raconter, le matin même, sur la vie du pape Alexandre VI Borgia, par l'humble frère Pagolo, un moine envoyé à Rome pour faire une enquête, et qui venait de rentrer à Florence.
Pareilles à des visions de l'Apocalypse, des images monstrueuses passaient devant les yeux de Savonarole. C'était d'abord l'écusson des Borgia, avec le bœuf écarlate, imitation de l'ancien Apis des Égyptiens ; le veau d'or au lieu du doux agneau de l'Écriture ; puis les divertissements obscènes représentés la nuit après le banquet, dans les salles du Vatican, devant le Très-Saint Père, sa fille bien aimée, et la foule des cardinaux; c'était encore la belle Julia Farnèse, la jeune concubine du pape, alors âgé de soixante ans ; tous les peintres de Rome reproduisaient ses traits dans leurs têtes de vierges. Enfin les deux fils aînés d'Alexandre, César, le jeune duc de Valentinois, et Jean, duc de Gandie, le porte-étendard de l'Église romaine ; la passion impure qu'ils éprouvaient pour leur sœur Lucrèce les avait divisés d'une haine si mortelle que l'un d'eux, comme Caïn, était allé jusqu'au fratricide.
Et Savonarole trembla en se souvenant des choses que fra Pagolo avait à peine osé lui chuchoter à l'oreille, l'amour incestueux du père pour sa propre fille, du vieux pape pour madonna Lucrèce.
— Non, non, Dieu voit que je n'y ajoute pas foi,i ce doit être une odieuse calomnie ! Ce n'est pas possible, répétait-il, mais il sentait au dedans de luimême qu'il n'y avait aucun forfait qui ne pût se commettre dans cette terrible maison des Borgia.
Une sueur froide coula sur le front du moine ; il se mit à genoux devant le Crucifix.
Un coup léger se fit entendre à la porte de la cel Iule.
— Qui est là?
— Moi, père !
Savonarole reconnut la voix de son fidèle ami et assistant, le frère Dominique Buonviccini.
— Le très digne Ricciardo Becchi, le représentant du Saint-Père, demande la permission de te parler.
— Bien, qu'il attende ! Envoie-moi fra Silvestro ! Silvestro Marufi était un moine d'esprit faible,
sujet à des crises d'épilepsie. Savonarole le considérait comme le réceptacle élu de toutes les grâces divines ; il l'aimait, le craignait, étudiait les songes de Silvestro selon les préceptes d'une scolastique raffinée, et trouvait un sens prophétique dans ce que les autres qualifiaient de bégaiements imbéciles. Marufi ne témoignait aucun respect à son supérieur : il le diffamait souvent, l'injuriait publiquement, allait même jusqu'à le frapper. Savonarole supportait ces offenses avec humilité, et lui obéissait en tout. Si le peuple de Florence était au pouvoir de Savonarole, celui-ci, en revanche, était entre les mains du stupide Marufi.
Entré dans la cellule, fra Silvestro s'assit par terre ians un coin, et, tout en grattant ses pieds nus dont la peau était rouge, il fredonnait une chanson monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une expression triste et bête, son petit nez était pointu comme une alêne, sa lèvre inférieure pendait, 3t ses yeux larmoyants avaient des reflets glauques.
— Frère, lui expliqua Savonarole, un envoyé secret iu pape est venu de Rome. Dis-moi si je dois le recevoir et ce qu'il faut lui répondre ? N'as-tu pas eu de vision, n'as-tu pas entendu de voix ?
Marufi fit une grimace plaisante ; il se mit à aboyer îomme un chien et à grogner comme un porc : il avait te don d'imiter à la perfection les cris des animaux.
— Mon cher frère, questionna Savonarole, sois bon, réponds-moi ! Mon âme est mortellement affligée.
Prie Dieu et il fera descendre sur toi l'esprit prophétique !
Le monstre lui tira la langue ; son visage s'altéra.
— Voyons, pourquoi m'ennuies-tu ? maudit criard, oiseau stupide, tête de mouton que tu es ! s'écria-t-il dans un accès de colère inattendu. Qui casse les verres les paie. Je ne suis ni ton prophète, ni ton conseiller!
Il regarda furtivement Savonarole, soupira, et continua d'une tout autre voix, douce et caressante :
— Tu me fais pitié, frère, tu me fais pitié, petit nigaud... Et comment sais- tu si mes visions viennent de Dieu ou du diable ?
Silvestro se tut, ses paupières s'abaissèrent, et s& figure devint immobile, comme morte. Savonarole, croyant qu'il avait une vision, attendait pieusement.
Mais Marufi ouvrit les yeux, tourna lentement la tête, comme s'il eût prêté l'oreille à quelque chose, regarda par la fenêtre, et dit, avec un sourire calme et bon, presque raisonnable :
— Les oiseaux, entends-tu les oiseaux ? Il y a sûrement de l'herbe dans les champs maintenant et de petites fleurs jaunes. Ah ! frère Girolaino, tu as assez causé de troubles par ici, assez réjoui ton orgueil et assez contenté le démon. Il faut cesser ! Il faut aussi penser à Dieu. Quittons ce monde de scandale pour le cher désert.
Et il se mit à chanter, d'une voix douce et agréable, en se baladant de droite à gauche :
Allons dans les bois verts, Dans Fasile inconnu Où jaillissent les sources fraîches Et où chantent les loriots !
Tout à coup, il se leva brusquement, on entendit s'entrechoquer les chaînes de fer qu'il portait pour s& mortifier, il courut vers Savonarole, lui saisit la main, et murmura, d'une voix étouffée par la colère :■
L AUTODAFE DES « VANITÉS )) 165
— J'ai vu, j'ai vu, j'ai vu!... Ouh! fils du diable, tête d'àne..., j'ai vu... !
— Parle, frère, parle vite !
— Du feu I du feu! dit Marufi.
— Et ensuite ?
— Le feu du bûcher, continua Silvestro, et un homme dans ce feu !
— Qui ? demanda Savonarole.
Marufi hocha la tête, mais ne répondit pas tout de suite : il fixa d'abord ses petits yeux verdàtres et perdants sur ceux de Savonarole, et se mit à rire doucement, comme un fou ; puis il se pencha et lui murnura à l'oreille :
— Toi!
Girolamo tressaillit, et pâlit d'épouvante. Marufi se détourna, sortit de la cellule et s'éloigna, aisant sonner ses chaînes et fredonnant sa chanson :
Allons dans les bois verts.
Dans l'asile inconnu Où jaillissent les sources fraîches Et où chantent les loriots !
Revenu à lui, Girolamo ordonna de faire appeler le )ndé de pouvoirs du pape, Ricciardo Becchi.
Le secrétaire de la très sainte Chancellerie Apostoque entra dans la cellule de Savonarole, vêtu d'un »ng vêtement de soie bruissante, pareil à une soutane, 'ec des manches vénitiennes à revers, bordées de tnard bleu ; toute sa personne exhalait un parfum ambre musqué. Messer Ricciardo Becchi possédait itte onction particulière aux gentilshommes de la >ur de Rome, et qui se trahissait dans tous ses mouiments, dans son sourire intelligent, plein d'une
majesté bienveillante, dans ses yeux clairs, presque débonnaires, dans les fossettes rieuses de ses joues roses et rasées de frais. •
Il demanda sa bénédiction au frère, en s inclinant avec une souplesse de quasi-courtisan, baisa la main décharnée du prieur de Saint-Marc, et se mit a parler latin, avec des tournures de phrases élégantes et cicéroniennes, de longues périodes savamment derou-
lèeS.
Il commença par ce qui s'appelle, dans les règles de
l'art oratoire, « la recherche de la bienveillance »
rappela la gloire du prophète florentin. Puis il amvi
à l'affaire qui l'avait amené : le Saint-Père, justemen
courroucé par l'obstination que mettait frère Giro
lamo à refuser de se présenter à Rome, mais brulan
de zèle pour la prospérité de l'Eglise, pour unioi
parfaite de tous les croyants en Christ., pour a par.
du monde, et désirant non la mort, mais le salut de
pécheurs, se montrait prêt à rendre sa grâce pater
nelle à Savonarole, si celui-ci se repentait de sa des(
bpi^sance.
Le moine leva les yeux et dit doucement :
— Messer, qu'en pensez-vous : notre Samt-Pere J
pape croit-il en Dieu ? .
Ricciardo ne répondit pas. et fit comme s il n ava
pas compris, ou comme s'il n'avait pas voulu relev<
cette question malsonnante; il reprit son discour
laissant entendre que le grade supérieur de la niera
chie spirituelle, le chapeau rouge de cardinal, atte
dait Girolamo s'il voulait se soumettre; et se pei
chant vivement vers le moine, il lui toucha la ma
de ses doigts en ajoutant, avec un sourire insinuani
Il vous suffit de dire un petit mot, frère bir
lamo, un seul mot ; et le chapeau rouge est a vous I
Savonarole fixa ses yeux impassibles sur son inu
locuteur et dit lentement :
— Et quarrivera-t-il, messer, si je ne me soun* pas, si je ne me tais pas ? Qu'arrivera-t-il si le moi
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imprudent repousse l'honneur de la pourpre romaine, et, sans être séduit par votre chapeau rouge, continue, pour garder la maison de son Seigneur, à aboyer comme un chien fidèle qu'on ne peut réduire au silence par aucun moyen ?
Ricciardo le regarda avec curiosité, puis il fronça légèrement les sourcils, contempla d'un air pensif ses ongles, lisses et ovales comme des amandes, et arrangea ses bagues. Alors, sans se hâter, il sortit de sa poche un papier qu'il déplia et tendit au moine ; c'était l'excommunication du frère Girolamo Savonarole, à laquelle ne manquait plus que la signature du pape avec le sceau de plomb des pontifes.
Dans cette bulle, le pape appelait Savonarole « fils de la perdition », « le plus méprisable des insectes », nequissimus omnipedum.
— Vous attendez une réponse ? dit le moine, après avoir lu le papier.
Le secrétaire hocha la tète affirmativement, sans parler.
Savonarole se leva et jeta la bulle pontificale aux pieds de l'envoyé.
— Voici ma réponse ! allez à Rome et dites que j'accepte le défi du pape, de l'Antéchrist. Nous verrons si c'est lui qui m'excommuniera ou moi qui resterai vainqueur !
La porte de la cellule s'entr'ouvrit sans bruit, et le frère Dominique apparut. En entendant la voix sonore lu prieur, il était accouru, afin de savoir ce qui se passait. Les moines arrivaient aussi en foule.
Ricciardo avait, à plusieurs reprises déjà, glissé des coups d'œil vers la porte ; et il remarqua poliment:
— Je me permets de vous rappeler, frère Girolamo, que je ne suis autorisé à vous voir qu'en secret...
Savonarole se leva, s'approcha de la porte et l'ouvrit toute grande.
— Ecoutez ! s'écria-t-il. Écoutez tous, car ce n'est pas à vous seuls, mes frères, mais à tout le peuple de
Florence que je dévoilerai ce marché infâme; ce choix qui m'est proposé entre l'excommunication et la pourpre cardinalice î
Ses yeux enfoncés brillaient comme des charbons sous son front bas, sa mâchoire inférieure, difforme, se portait encore en avant, une expression de haine et d'orgueil immenses la faisait trembler.
— Les temps sont arrivés ! Je me lèverai contre vous, cardinaux et prélats romains, comme contre des païens ! Je tournerai la clef dans la serrure, j'ou» vrirai ce coffre abominable, votre Rome, et une telle puanteur s'en exhalera que les gens crèveront de cette infection. Je vous dirai des paroles dont vous pâlirez ; le monde sera ébranlé sur sa base, et l'Eglise de Dieu, que vous avez tuée, ressuscitera d'entre les morts. Je n'ai pas besoin de vos mitres, ni de vos chapeaux de cardinaux ! 0 Seigneur ! donne-moi le seul chapeau que je désire, le chapeau rouge de la mort, la couronne sanglante de tes martyrs !
Il tomba à genoux en sanglotant ; et il étendit ses mains exsangues vers le crucifix.
Ricciardo, profitant d'une minute de trouble général, se glissa adroitement hors de la cellule et s'éloigna en hâte.
Parmi la foule des moines qui écoutaient frère Girolamo, se trouvait le novice Giovanni Beltraffio.
Quand les frères se dispersèrent pour retourner à leurs occupations, il descendit aussi par l'escalier jusqu'à l'entrée principale du monastère, et resta à sa place favorite, dans la longue galerie couverte qui était toujours calme et déserte à cette heure du jour.
Entre les murs blancs du monastère croissaient des lauriers, des cyprès et des buissons de roses de Damas, à l'ombre desquels frère Girolamo aimait à
l'autodafé des « vanités » 169
bêcher : la légende disait que les anges eux-mêmes enaient arroser ces buissons pendant la nuit.
Le novice ouvrit l'épître de saint Paul aux Corinhieus et lut :
« Vous ne pouvez boire la coupe du Seigneur et la loupe des démons, vous ne pouvez être participants le la table du Seigneur et de la table des démons. »
Il se leva et se mit à marcher de long en large dans a galerie, se remémorant toutes les pensées et les seniments qui avaient occupé son âme pendant Tannée [uil venait de passer au monastère de Saint-Marc
Les premiers temps, il savourait la grande douceur ipirituelle de se sentir parmi les élèves de Savona- -ole. Parfois le père Girolamo les conduisait, le matin, îors des murs de la ville. Par un sentier abrupt, qui semblait mener droit au ciel, ils s'élevaient sur la lauteur de Fiesole, d'où l'on apercevait Florence între les collines, dans la plaine de l'Arno. Le prieur s'assevait dans une prairie verte, toute fleurie de violettes," de muguets et d'iris, avec de jeunes cyprès dont les troncs, chauffés par le soleil, laissaient couler le la résine. Les moines se couchaient aux pieds du prieur, dans l'herbe; les uns tressaient des couronnes, conversaient, dansaient, s'ébattaient comme des enfants, d'autres jouaient du violon ou de la viole, tels les anges représentés par Fra Angelico dans ses fresques.
Savonarole ne leur donnait pas de leçons et ne leur faisait pas de sermons, il leur disait simplement des paroles caressantes, et lui-même jouait et riait avec eux comme un enfant. Giovanni regardait le sourire qui illuminait son visage, et il lui semblait que, près de ce bois désert plein de musique et de chants, sur cette hauteur de Fiesole enveloppée de ciel bleu, ses compagnons et lui étaient pareils aux élus de Dieu dans le paradis.
Du haut de la colline, Savonarole contemplait avec amour Florence que le matin revêtait d'une vapeur,
les
comme une mère couvre son enfant endormi. D carillons de cloches lointaines retentissaient, aussi doux que le balbutiement d'une petite créature ensommeillée. Et pendant les nuits d'été, alors que les lucioles scintillaient comme des cierges portés par des anges invisibles, Savonarole, assis sous le bosquet parfumé des roses de Damas, dans la cour de Saint- Marc, parlait aux frères de cet amour immense et divin qui avait marqué des stigmates de sang, et ouvert des blessures semblables aux plaies du Sauveur, odorantes comme des roses, sur le corps de Catherine de Sienne.
Laisse-moi m'enivrer de la douleur des plaies, Et me réjouir de la passion de la croix, De la passion de Ton Fils !
chantaient les moines. Et Giovanni aurait voulu que le miracle dont parlait Savonarole se produisît sur lui, que les rayons de feu, tombant du calice qui contenait les Saintes Hosties, marquassent, comme un fer chaud, sur son corps, des plaies en forme de croix.
— Gesù, Gesù, mio amore ! soupirait-il, épuisé de tendresse extatique.
Un jour, Savonarole, ainsi qu'il le faisait pour les autres novices, l'envoya soigner un homme très gravement malade, à la villa Carreggi, à deux lieues de Florence, sur le penchant méridional des collines Uccellato. C'est là qu'avait habité longtemps et qu'était mort Laurent de Médicis. Dans l'une des chambres du château désert et silencieux, éclairée d'une faible lumière sépulcrale, Giovanni aperçut un tableau de Sandro Botticelli, la naissance de Vénus. Nue et toute blanche, pareille à un lis d'eau, la fraîcheur salée de la mer semblait émaner d'elle ; elle glissait sur les vagues, debout dans une conque de nacre. La lourde masse de ses cheveux blonds tombait en s'enroulant autour de sa taille, comme si les mèches bouclées eussent été des serpents. D'un geste pudique, elle les
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ramenait sur ses hanches pour couvrir sa nudité. Le corps magnifique respirait la séduction du péché, tandis que les lèvres candides, les yeux enfantins étaient voilés par une étrange tristesse.
Il sembla à Giovanni que le visage de la déesse lui était familier. Il la regarda longtemps ; il se souvint alors que ces yeux d'enfant qui paraissaient avoir pleuré, ces lèvres virginales à l'expression de douleur surhumaine, il les avait vus dans un autre tableau de Botticelli, qui représentait la Vierge Marie. Un trouble indicible remplit son âme. Il baissa les yeux et sortit de la villa.
En rentrant à Florence par une étroite ruelle, il aperçut, dans un renfoncement du mur, un vieux crucifix et il se mit à genoux pour prier, afin d'éloigner la tentation. Du jardin qui s'étendait de l'autre côté du mur, probablement de l'endroit même où le buisson de roses qui abritait Giovanni formait un berceau ombragé, partaient les sons d'une mandoline; quelqu'un poussa un cri, une voix murmura effrayée :
— Non, non, laisse-moi...
— Chérie, répondait une autre voix, mon amour! Mio amore !
La mandoline tomba sans doute, les cordes vibrèrent ; et on entendit le bruit d'un baiser.
Giovanni se leva brusquement, en répétant : « Gesù, Gesù ! »
— Même ici, pensa-t-il, même ici... Sur le visage de la Madone, dans les paroles du saint cantique, dans le parfum des roses qui ombragent le crucifix... partout v l'amore », partout...
Il couvrit son visage de ses mains et s'éloigna, comme s'il eût voulu échapper à quelque obsession troublante.
Rentré au monastère, Giovanni alla raconter à Savonarole tout ce qui était arrivé. Le prieur lui conseilla, comme il le faisait toujours en pareil cas, de combattre Satan par le jeûne et la prière. Le novice
essaya de lui expliquer que ce n'était pas le diable de la concupiscence charnelle qui le tentait, mais celui de la beauté païenne et spirituelle. Le moine, étonné, ne comprit pas. D'uue voix sévère il fît la remarque que, dans les faux dieux, il n'y a qu'orgueil et luxure, et que la beauté, qui consiste uniquement dans les vertus chrétiennes, ne saurait s'y rencontrer.
Giovanni le quitta, non apaisé. Ce jour- là, le démon de la tristesse et de l'inquiétude prit possession de lui.
Une fois, Savonarole se mit à parler peinture ; il la comprenait comme un moyen d'édification, et ne l'admettait qu'autant qu'elle faisait naître des pensées salutaires. Aussi considérait-il comme une œuvre agréable à Dieu la destruction, par la main du bourreau, de tous les tableaux profanes que possédaient les Florentins.
Le moine portait les mêmes jugements sur la science. « Celui qui se figure que la logique et la philosophie affermissent la vérité de la foi, est stupide, disait-il. La lumière éclatante a-t-elle donc besoin de la faible lueur? La sagesse de Dieu se soucie-t-elle de celle de l'homme ? Les apôtres et les martyrs connaissaient-ils la logique et la grammaire? Une vieille femme illettrée qui prie avec zèle devant une sainte image est plus près de la connaissance de Dieu, que tous les sages et les érudits. »
En entendant le moine maudire les séductions de l'art et de la science, Giovanni pensait à ces paroles du maître : « Celui qui sait peu, aime peu. Le grand amour est fils de la grande science, » et il en comprenait maintenant toute la profondeur. Il se rappelait la conversation élevée de Léonard, son visage calme, ses yeux froids, son sourire empreint d'une sagesse attachante.
Il n'avait pas oublié les fruits terribles de l'arbre empoisonné, ni l'araignée de fer, ni la machine qui avait servi à soulever le Très Saint Clou, ni « les Oreilles de Denys », ni le visage de l'Antéchrist se
ubstituant à celui du Christ. Mais il songea alors [ue, peut-être, il n'avait pas trouvé le nœud initial lans lequel se réunissaient tous les fils et se résolvaient outes les contradictions.
C'est ainsi que Giovanni pensait à l'aDnée qu'il vait passée à Saint-Marc. Et pendant qu'il allait et enait sous les arceaux du cloître, la nuit était tombée t tout s'obscurcissait; le faible appel de l'Ave Maria vertit les moines, qui se rendirent à l'église en une 3ngue file sombre.
Lorsqu'il fut de retour dans sa cellule, Giovanni se oucha.
Vers le matin, il eut un rêve; il se vit assis avec lonna Cassandra sur un bouc noir, qui traversait les irs. « Nous allons au sabbat des sorcières », murmuait-elle en tournant vers lui son visage blanc comme u marbre, aux lèvres vermeilles comme du sang, et ux yeux transparents comme l'ambre. Et il reconnut a elle la Diablesse Blanche. La pleine lune éclairait m corps nu, qui exhalait une odeur si douce et si jrrible que les dents de Giovanni en claquaient; il renait Cassandra dans ses bras, l'approchait de son Eur. « Amore ! Amore ! » murmurait-elle en riant ; et i toison noire du bouc s'allongeait sous eux comme ue couche ardente et tendre. Et il lui semblait qu'il enfonçait dans la mort.
Giovanni fut réveillé par le soleil, le son des cloîes et un bruit de voix claires. Il sortit dans la cour vit une foule d'enfants, vêtus de blanc, et tenant en ain des rameaux d'olivier et de petites croix vereilles. C'était les enfants de la « Sainte Armée des iquisiteurs », créée par Savonarole pour faire obser- *r la pureté des mœurs à Florence Les petits garçons et les petites filles de sept à qua-
torze ans, qui venaient parfois s'enrôler d'eux-mêmes ou qui étaient requis chez leurs parents, formaient plusieurs détachements. Ils devaient rapporter tout ce qu'ils voyaient de coupable ou de suspect dans les maisons; indiquer les noms de ceux qui jouaient aux dés, qui blasphémaient ou ne priaient pas. Ils devaient aussi désigner les endroits où l'on cachait les livres défendus et les tableaux profanes. Ils se saisissaient de tous ces objets —sans pitié, brisaient les statues, déchiraient les livres : et tous ces débris etaienl transportés au monastère pour y être brûlés. Le corn mandant de cette « Sainte Armée » était un petit gar çon de quatorze ans, pale et maigre, nommé Fede rici. La troupe parcourait les rues guidée par le! moines et protégée par les gardes de la ville.
Tout à coup, les rangs de la Sainte Armée se rom Dirent. D'innombrables petites mains commencèren à agiter les croix vermeilles et les rameaux d'olivier et les voix perçantes entonnèrent un chant en Thon neur de Savonarole, qui arrivait dans la cour.
— Lumen ad revelationem gentium et glonam plebi
Israël. . .
Les fillettes entourèrent le moine en lui jetant de fleurs printanières, des joubarbes rosées et des vie lettes foncées; elles se mirent à genoux, embrassai] ses pieds et les baisant.
Dans les rayons du soleil matinal, il bénissait 1 Sainte Armée/ silencieux, avec un doux sourire :
— Vive Christ, le roi de Florence! Vive la Vierg Marie, notre reine! criaient les enfants.
— Formez les rangs ! En avant ! ordonnèrent le petits commandants. La musique joua, les étei dards ondulèrent, et les régiments se mirent e
marche. .
« L'autodafé des vanités » — Bruciamento délie w nità devait avoir lieu sur la place de la Seigneur* devant le Palazzo Vecchio. La Sainte Armée allai pour la dernière fois, parcourir Florence afin de ra
L AUTODAFE DES (C VANITÉS )) 175
erabler les « vanités » et les objets sacrilèges, pour es détruire par le feu.
Lorsque tous les enfants furent sortis de la cour, iiovanni aperçut messer Cypriano Buonacorsi, le conul de la Gallimala.
Giovanni s'approcha de lui. Ils s'entretinrent quelues instants. Messer Cypriano raconta que Léonard e Vinci avait été chargé par le duc de Milan de venir Florence, afin d'acheter les œuvres d'art des palais accagéspar la Sainte Armée. Giorgio Merula, envoyé ans le même but, venait d'arriver. Il avait passé deux lois en prison, puis le duc l'avait gracié, et il devait artout sa mise en liberté aux démarches de Léonard. Le marchand demanda à Giovanni de laccompaner chez le frère supérieur ; et ils se rendirent tous eux à la cellule de Savonarole.
Resté sur le seuil, Beltraffio écoutait la conversation a consul de Gallimala avec le prieur de Saint-Marc. Messer Cypriano offrit d'abord d'acheter, pour vingt- 3ux mille florins d'or, tous les livres, statues, bleaux et autres trésors artistiques qui devaient re livrés aux flammes ce jour-là.
Le prieur refusa.
Le marchand réfléchit longuement et ajouta encore lit mille florins.
Le moine ne répondit même pas ; son visage restait vère et impassible.
Alors Cypriano ravala la salive de sa bouche édene, ramena les pans de sa pelisse de renard usée sur s genoux frileux, soupira, cligna des yeux et dit. de voix douce, agréable et toujours égale : — Frère Girolamo, je me ruinerai, je vous donnerai ut ce que je possède, quarante mille florins ! Savonarole leva les yeux sur lui et demanda :
— Puisque vous vous ruineriez dans cette affaire sans en retirer aucun bénéfice, pourquoi y tenez-vous
tant ?
— Je suis né à Florence et j'aime cette terre, répondit le marchand avec simplicité, je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire que, semblables aux Barbares, nous détruisons les œuvres inoffensives des sages et des artistes.
Le moine le regarda avec étonnement et dit :
— 0 mon fils, si tu aimais ta patrie céleste autanl que la terrestre!... Mais console-toi : ce qui sera jeté dans le bûcher aura mérité ce sort, car les choses mauvaises et coupables ne peuvent être belles, I sont vos sages eux-mêmes qui l'ont dit.
— Ètes-vous sûr, mon père, reprit Cypnano. qui des eofants puissent toujours distinguer infaillible ment le bien du mal, dans les productions de l'art e
de la science?
— La vérité sort de la bouche des enfants, repli qua le moine. Si vous ne vous convertissez et n devenez comme des enfants, vous ne pourrez entre au royaume des Cieux. Le Seigneur dit : « Je fera périr la sagesse des sages et je rejetterai la raison de raisonnables. » Je prie nuit et jour pour ces petit! afin que ce qu'ils ne peuvent comprendre avec len intelligence, dans les vanités de l'art et de la science leur soit dévoilé par le don du Saint-Esprit.
— Je vous en supplie, réfléchissez! conclut, le coi sul, en se levant. Peut-être une certaine partie...
— Ne dépensez pas vos paroles en vain, messe interrompit frère Girolamo ; ma décision est irrév<
C Cypriano mordit de nouveau ses lèvres blêmes, < marmotta quelques paroles entre ses dents. Savom rôle n'entendit que le dernier mot :
— Folieî ; • „ . r*
— Folie! répéta-t-iL et ses yeux etmcelerent. ht
Veau d'Or des Borgia, qu'on montre dans les M
l'àUTODAFÉ DES « VANITÉS » 177
mpies du pape , n'est-ce pas une folie ? Et le Très Saint Clou élevé, pour la gloire de Dieu, grâce à une nachine diabolique, par l'usurpateur du trône, l'asjassin Ludovic, n'est-ce pas aussi une folie? Folie mssi la vie impure qu'on mène aujourd'hui! Folie et sacrilège votre culte pour la beauté païenne !
Après avoir quitté la cellule de Savonarole, Giovanni se rendit sur la place de la Seigneurie.
Les enfants parcouraient les rues en criant : « A bas les ornements profanes, à bas les vanités et les Dbjets sacrilèges! » On arrêtait les femmes vêtues avec élégance et on les obligeait à enlever leurs riches parures.
Ce jour-là, un des détachements, sous le commandement du petit Dolfo, âgé de treize ans, se rendait au palais des ;Médicis, afin d'exécuter le jugement de Dieu sur les séductions de la science et des arts, eu cherchant et recherchant encore, avec l'aide du Saint- Esprit, les « vanités » et les objets sacrilèges.
Dans la rue attendait une charrette, où l'on entassait ce qui était condamné. Les enfants jetaient, par les fenêtres, des tableaux de maîtres, des portraits, des statues, des sculptures, des livres richement reliés, en un mot tout ce qui leur tombait sous la main.
Giovanni les accompagnait, rempli de tristesse à la vue de ce vandalisme qui s'attaquait aux objets les plus précieux, à tout ce que l'art et la science avaient créé de plus beau.
Devant la tour élégante et sombre du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia d'Orcagna, un bûcher avait ete préparé. Il avait la forme d'une pyramide octaèdre,
entourée de quinze marches ; la hauteur en était de trente coudées, la largeur de cent vingt.
Sur le degré inférieur étaient jetés, pêle-mêle, les masques de bouffons, les parures, les perruques, les fausses barbes et une foule d'autres accessoires de carnaval; sur les trois marches suivantes, les livres impies ou trop hardis, en commençant par Anacréon et Ovide pour finir par le Décaméron de Boccace et le Morgante de Pulci; au-dessus des livres s'entassaient des objets de toilette, des onguents, des parfums, des miroirs, des houppes, des limes à ongles, des fers à friser, des pinces à épiler ; plus haut encore, des cahiers de musique, des luths, des mandolines, des jeux de cartes, d'échecs et de boules, des balles, tous les divertissements par lesquels le démon fait son œuvre dans le cœur des hommes ; puis les tableaux impudiques, les dessins, les portraits de belles femmes ; enfin sur le dernier degré, les bustes en cire et en bois des dieux païens, des héros et des philosophes. Couronnant le tout, se dressait un énorme épouvantail représentant le diable, le premier père des « vanités » et des « sacrilèges ». Il était rempli de soufre et de poudre, hideusement badigeonné, velu, avec des pieds de bouc, et en tout semblable à l'antique dieu Pan.
Le soir tombait ; l'air était froid, sonore et pur ; au ciel étincelaient les premières étoiles. La foule, sur la place, bruissait et s'agitait avec un murmure pieux, comme à léglise.
Dans le crépuscule, les moines allaient et venaient, semblables à des ombres, et s'occupaient des derniers préparatifs. Le frère Dominique Buonvicini, l'ordonnateur général, vit s'approcher de lui un homme jeune encore, avec des béquilles, probablement atteint de paralysie. Ses mains et ses jambes tremblaient, ses paupières étaient abaissées, et une convulsion pareille au battement d'ailes d'un oiseau blessé contractait parfois son visage. Il tendit une grande liasse de papiers au moine.
— Qu'est-ce? demanda Dominique. Des dessins ? încore ?
— Des anatomies, des corps nus. Je les ai trouvés ians le grenier de la maison voisine.
Le moine prit la liasse et dit avec un sourire presque enjoué :
— Nous allons en faire un joli petit feu ! L'homme aux béquilles contempla la pyramide des
I sacrilèges » et des « vanités ».
— 0 mon Dieu, mon Dieu ! fais-nous grâce, à nous pécheurs ! soupira-t-il. Sans le père Girolamo, nous serions tous morts dans l'impénitence et l'impureté. Et qui sait s'il est temps encore pour nous d'être sauvés, si nous arriverons à effacer nos péchés par nos prières ?
Il se signa et se mit à marmotter des litanies en égrenant son chapelet.
Et la douleur de Giovanni, qui voyait et entendait tout cela, devenait toujours plus profonde.
Dans l'obscurité, les enfants de l'Armée des Inquisiteurs s'avançaient, sans bruit, vêtus de longues robes blanches, et tenant chacun une statuette représentant le petit Jésus qui, dune main montrait la couronne d'épines posée sur sa tête, et de l'autre bénissait le peuple. Derrière eux venaient les moines, le cierge, les gonfaloniers, les membres du conseil des Quatre- Vingts ; les chanoines, les professeurs et les docteurs en théologie; les chevaliers, les trompettes et les porteurs de massues.
Le silence de mort qui précède les exécutions se fit dans la foule.
Sur la place qui s'étend devant le vieux palais, apparut Savonarole, élevant bien haut le crucifix; il prononça dune voix sonore et solennelle :
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher !
Quatre moines s'approchèrent de la pyramide avec des torches de résine enflammées et mirent le feu aux quatre coins.
La flamme pétilla et dégagea une fumée d'abord grise, puis noire. Les trompettes retentirent. Les moines entonnèrent le Te Deum laudamus. Les enfants répondaient de leurs voix claires :
— Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebù Israël.
On sonna les cloches de la Tour du vieux Château, et celles de toutes les églises de Florence répondireut à leur puissant appel,
Les flammes s'avivaient. Les antiques feuillets des parchemins se recroquevillaient et se consumaient lentement comme s'ils avaient été animés d'une vie mystérieuse. De la marche inférieure où gisaient les masques de carnaval, une fausse barbe s'envola, semblable à un tourbillon ardent. La foule poussa des huées.
Les uns priaient, les autres pleuraient ; ceux-ci riaient, gambadaient, agitaient, les mains et les chapeaux; ceux-là prophétisaient.
— Chantez, chantez un nouvel hymne au Seigneur! s'écria un cordonnier boiteux, aux yeux à demi fous. Tout s'écroule, frères, tout brûlera, tout se consumera entièrement, comme ces « vanités » et ces choses impies, dans le feu purificateur ; tout, tout, tout, l'Église, les lois, les puissances, les règnes, les arts, les sciences, il ne restera rien et il y aura un nouveau ciel, une nouvelle terre ! Et Dieu séchera toute larme de nos yeux, et il n'y aura plus de mort, ni de pleurs, ni de chagrin, ni de maladie ! Oh ! je T'en supplie, viens, ô Seigneur Jésus !
Une jeune femme enceinte, au pâle visage de martyre, la femme d'un pauvre ouvrier probablement, tomba à genoux et, étendant les mains vers le bûcher, où le Christ lui apparaissait dans sa gloire, elle éclata en sanglots comme une possédée, et s'écria :
L'AUTODAFÉ DES « VANITÉS » 18 i
— Viens, Seigneur Jésus! Amen! Amen! Amen! Viens.
Giovanni regardait un tableau que le feu avait illuminé, mais non encore touché ; c'était une œuvre le Léonard de Vinci.
Près des eaux obscures d'un lac de montagne se ;enait une blanche Léda, un cygne gigantesque l'enveloppait de son aile. La tète levée, il remplissait le ïiel désert et la terre d'un cri d'amour triomphant ; iux pieds de Lécla, parmi des plantes, des animaux ;t des insectes aquatiques, parmi des graines et des arves, dans une obscurité tiède, humide et étouffante, /agissaient les nouveau-nés jumeaux, Castor et Polux, à peine sortis de la coquille d'un œuf énorme. 2t Lécla, toute nue, étalant les replis les plus secrets le son corps et jetant un regard d'admiration sur ses infants, étreigoait le cou du cygne avec un sourire mclique et passionné.
Giovanni voyait les flammes s'avancer toujours )lus près d'elle ; et son cœur se glaçait d'effroi.
A ce moment, les moines dressaient, au milieu de la )lace, une croix noire. Se tenant par la main, ils se nirent sur trois rangs, en l'honneur de la Trinité ; et, >our célébrer la joie spirituelle des fidèles à la rue du bûcher des « vanités », ils commencèrent à ourner autour de la croix, lentement d'abord, puis le plus en plus vite jusqu'à ce qu'ils courussent à oute vitesse en chantant :
Humiliez-vous devant le Seigneur, Dansez, n'ayez pas honte, Comme le roi David dansait !...
Relevons nos soutanes.
Que personne ne manque A la danse.
Enivrés d'amour
Pour le sang qui coule Du corps de Jésus sur la Croix, Sauvages, joyeux et bruyants.
Nous sommes fous, nous sommes fous, Nous sommes fous de Christ!
Un vertige prenait ceux qui regardaient, leurs mains et leurs pieds s'agitaient d'eux-mêmes; et tout à coup, quittant leur place, enfants, vieillards, femmes, tous s'élancèrent clans la ronde enragée. Un vieux moine, chauve et couperosé, ayant fait un bond maladroit, glissa, tomba, et se fendit la tête ; le sang coula. On réussit à grand'peine à le retirer de la foule qui, inconsciente de ses actes, l'aurait peut-être mis en pièces.
Le reflet écarlate du bûcher mourait, illuminant les visages décomposés. Le crucifix, centre immobile des cercles tournoyants, jetait une ombre immense.
Nous agitons nos petites croix
Et nous dansons, dansons, dansons,
Comme le roi David dansa.
Nous courons l'un après l'autre
Toujours en rond, en rond, en rond,
Pour célébrer le carnaval.
La flamme, atteignant enfin la Léda, lécbait de sa langue rouge le corps blanc, et ce reflet ardent lui prêtait une vie qui le rendait encore plus mystérieux et plus beau.
Giovanni était pâle et tremblant.
Le grand épouvantail, figurant un diable suspendu au-dessus du bûcher, prit feu. Le ventre rempli de poudre, sauta avec un fracas assourdissant. Une gerbe d'étincelles s'éparpilla dans le ciel. Le monstre se balança lentement au-dessus du brasier, s'inclina, s'effondra, et enfin se dispersa en charbons qui se consumèrent sans flamme.
De nouveau les trompettes et les cymbales reten- ;irent. Toutes les cloches sonnèrent. Et la foule comnença à pousser des cris furieux de triomphe comme >i Satan en personne eût péri sur le bûcher sacré et rvec lui toute l'iniquité, toute la douleur et le péché lu monde.
Giovanni cacha sa tête dans ses mains et voulut s'enfuir. Il se sentit retenu, une main se posa sur son îpaule, et, se retournant, il se trouva face à face avec [e calme visage de son maître.
Léonard le prit par le bras et l'emmena hors de la toule.
Au sortir de la place, couverte de tourbillons de fumée puante, éclairée par la rougeur du foyer mourant, ils s'engagèrent dans une sombre ruelle qui menait au bord de l'Arno. Là, c'était la paix et la solitude; seuls, les flots clapotaient. Un croissant de lune éclairait les collines argentées par le givre. Les étoiles scintillaient, délicates et mélancoliques.
— Pourquoi m'as-tu quitté, Giovanni? demanda Léonard.
Le jeune homme releva la tête. 11 voulut dire quelque chose, mais sa voix se brisa, ses lèvres tremblèrent et il se mit à pleurer.
— Pardonnez-moi, maître...
— Tu n'es coupable en rien, reprit le peintre.
— Je ne savais pas moi-même ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment ai-je pu, mon Dieu, comment ai-je pu vous quitter?
Il aurait voulu raconter au maître sa folie, sa douleur, ses intolérables inquiétudes au sujet de la coupe du Seigneur et de celle du démon, au sujet du Christ et de J'Antechrist ; mais, comme cela lui était déjà arrivé plusieurs fois, il sentit que Léonard ne le comprendrait, pas ; et il se contenta de regarder avec une
expression de prière désespérée les yeux du maître, ces yeux pleins de sérénité, qui donnaient l'impression d'être lointains, comme des étoiles.
Le maître ne le questionna pas, il posa simplement la main sur sa tête, et lui dit avec un sourire de pitié infinie :
— Que Dieu te vienne en aide, mon pauvre enfant ! Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un fils. Si tu veux de nouveau devenir mon élève, je te recevrai avec joie !
Et, se parlant à lui-même, avec le laconisme énigniatique et confus qui lui était habituel quand il exprimait ses pensées les plus intimes, il ajouta, d'une voix à peine distincte :
— Plus le sentiment est fort, plus grande est la souffrance.
Le son des cloches, le chant des moines, les cris de la foule en délire s'entendaient encore au loin, mais ne troublaient déjà plus le silence qui entourait le maître et l'élève.