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CHAPITRE VIII

Tornera L'étà dell' oro, Cantiàm tutti : viva il Moro !

Belllncioni.

(L'âge d'or va revenir.

Chantons tous : Vive le More!)

Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, léatrice, écrivait ce qui suit à sa sœur Isabelle, épouse lu marquis François Gonzague, le vainqueur de Manoue:

« Très illustre madonna, petite sœur bien-aimée, non mari le seigneur Louis et moi souhaitons que ous soyez en bonne santé ainsi que votre très enommé époux François.

« En réponse à votre demande, je vous fais tenir le •ortrait de mon fils Maximilien. Seulement, ne croyez >as qu'il soit aussi petit que cela. Nous voulions nvoyer à Votre Seigneurie son portrait en grandeur aturelle, mais nous avons eu peur, car la nourrice it que cela empêche un enfant de grandir. Il pousse 'une manière remarquable, et si je demeure quelques 3urs sans le voir, je trouve qu'il a tellement fait de prorès que j'en suis extrêmement contente et rassurée.

« Nous avons eu un grand chagrin : le nain Nanino est mort. Gomme nous, vous l'avez connu et aimé; donc vous comprendrez que, si j'avais perdu tout autre chose, j'aurais espéré pouvoir la remplacer, mais, pour ce qui est de notre Nanino, la nature ne peut rien créer d'équivalent.

« Le poète Bellincioni, dans son poème funèbre, a dit que, si son âme est au ciel, il fait rire tout le paradis, tandis que, si elle est en enfer « Cerbère ne dit rien, mais s'égaie». Nous l'avons enterré dans notre caveau de Sainte-Marie des Grâces, à côté de notre bien-aimé faucon, et de notre inoubliable chienne Fontinna, afin qu'après notre mort nous ne soyons pas séparés de ces douces créatures. J'ai pleuré deux nuits, et le seigneur Ludovic, pour me consoler, m'a promis de me faire cadeau à Noël d'une belle chaise en argent massif, doublée d'or, pour le soulagement de l'estomac. Le seigneur Ludovic voulait que l'artiste florentin, Léonard de Vinci, combinât dans cette chaise une machine à musique, mais Léonard a refusé, sous prétexte qu'il était trop occupé par son Colosse et sa Sainte Cène.

« Vous me demandez, chère sœur, que je vous cède pour un temps cet artiste. C'est avec plaisir que j'aurais exaucé votre prière, et vous l'aurais envoyé poui toujours, et non pour un certain temps. Mais, je ne sais pourquoi, il a plu, outre mesure, au seigneur Ludovic, qui ne veut pour rien au monde se séparer de lui. Du reste, ne le regrettez pas trop, car ce Léonard est beaucoup plus voué à l'alchimie, la magie, la mécanique et autres fantaisies de ce genre, qu'à la pein ture ; et il se distingue par une telle lenteur à exécuter les commandes qu'il mettrait un ange hors de lui.

« En outre, il est, à ce que j'ai entendu dire, hérétique et athée.

« Dernièrement, nous avons chassé le loup. Mais od me défend de monter à cheval, car c'est le cinquième mois de ma grossesse.

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« En ce moment nous nous distrayons comme nous ouvons. Nous jouons aux cartes. Nous patinons; ce ivertissement nous a été enseigné par un jeune seiaeur des Flandres. L'hiver est rigoureux : non seu- ;raent les puits, mais les rivières même ont gelé.

« Dans le parc du palais, Léonard a sculpté, avec e la neige blanche et dure comme du marbre, une iiperbe Léda avec son cygne. Quel dommage que cela oive fondre au printemps!

« Et vous, très aimable sœur, comment vous portez ous? Est-ce que la race des chats à longs poils a éussi? Si vous avez un jeune chat roux, aux yeux leus, envoyez-le-moi avec la petite négresse promise ! loi, de mon côté, je vous ferai tenir des petits de la chienne Soyeuse.

(c Surtout n'oubliez pas, je vous prie, de me donner 3 patron du pourpoint en satin bleu ! Je vous l'ai déjà emandé dans ma lettre précédente. Tâchez que je 'aie le plus vite possible : demain, si vous avez un ourrier spécial.

« Envoyez-moi, de même, la fiole de cette préparaion si efficace contre les petits boutons, et du bois xotique pour polir les ougles.

« Notre astrologue prédit une guerre et un été haud ; les chiens deviendront enragés et les souveains se querelleront. Qu'en dit le vôtre? On croit oujours plus aux astrologues des autres qu'au sien.

« Ci-joint, pour le seigneur François, votre glorieux >poux, l'ordonnance composée par notre docteur ^uigi Marliani contre le mal français. On dit que c'est rès efficace ; il faut faire des frictions mercurielles, e matin, à jeun, les jours impairs qui suivent la nouvelle lune.

«J'ai entendu dire que cette maladie se contracte au noment de la conjuration malsaine de la planète Mercure avec Vénus.

«Moi et mon époux Ludovic, nous nous recommanlons à votre bienveillante attention, sœur très aimée,

ainsi qu'à celle de votre noble époux le marquis François.

« Béatrice Sforza. »

Cette missive, sous son apparente simplicité, était pleine de dissimulation et de politique. La duchesse cachait à sa sœur ses ennuis intimes. La paix et la concorde qui, d'après la lettre, régnaient entre les époux, n'existaient pas. Elle détestait Léonard non pour son hérésie et son athéisme, mais parce que, jadis, il avait exécuté, sur l'ordre du duc, le portrait de Cécile Bergamioi, la célèbre maîtresse du More, et la rivale la plus haïe de Béatrice.

Depuis quelque temps, elle avait appris la nouvelle passion de son mari pour une de ses demoiselles d'honneur, Lucrèce Crivelli, et cela la mettait fort en colère. A cette époque, le duc de Milan atteignait l'apogée de sa puissance. Fils du soldat-bandit François Sforza, l'ancien mercenaire romagnol, Ludovic rêvait de devenir l'autocrate souverain de l'Italie unifiée.

« Le Saint-Père, disait vaniteusement le More, est mon confesseur; l'empereur — mon général d'armée; la ville de Venise — mon trésorier, le roi des Français— mon courrier. »

Il signait Ludovicus Maria Sfortia Anglus dux Mediolani, faisant ainsi remonter ses ascendants jusqu'au noble héros troyen Angle, compagnon d'Enée.

Le Colosse, ce monument élevé à la mémoire de son père, chef-d'œuvre de Léonard, et dont Ludovic était fier à juste titre, — ne portait-il pas la devise : Ecce deus ! attestant ainsi la puissance divine des Sforza?

Cependant le bonheur de Ludovic était troublé par de secrètes alarmes. Il savait que le peuple ne l'aimait pas, le regardant comme l'usurpateur du trône.

Un jour, la foule ayant aperçu de loin sur la place rreugo la veuve de feu le duc Jean Galéas avec sou •emier-né François, des voix crièreut : « Vive Franiis, le duc légitime! » Il avait alors huit ans. Il se stinguait par son esprit et son extraordinaire beauté. 3 peuple souhaitait passionnément l'avoir comme soudain.

Béatrice et le More voyaient que la mort de Jean iléas avait trompé leurs espérances et n'avait pas it d'eux les souverains légitimes. Et, dans la permne de cet enfant, l'ombre du défunt duc se levait 1 tombeau.

Depuis quelque temps, Béatrice avait presque comètement perdu la pétulance enfantine qui plaisait nt au duc, et elle attendait le moment de ses coules avec de siuistres pressentiments.

Le premier soir de l'année 1497, un bal devait avoir eu au château.

Les préparatifs avaient duré trois mois; on avait îmandé leur concours à Bramante et à Léonard de inci.

Vers les cinq heures de l'après-midi, les invités comencèrent à arriver. Ils étaient plus de deux mille. La tempête avait balayé toutes les routes et les cheins. Sous le morne ciel, les murailles crénelées, les mjous, les abris de pierre pour les canons, les basons de la forteresse, étaient couverts de neige. Dans cour brillaient des feux, autour desquels les palef reiers, les coureurs, les piqueurs et les porteurs de îaises, se chauffaient en plaisantant gaiement. A l'entrée du palais ducal et, plus loin, vers les alustrades de fer forgé, ornant la cour intérieure n petit palais Rocchetti, se rangeaient à la file les rands carrosses lourds et dorés, d'où descendaient

dames et cavaliers, enveloppés de riches fourrures russes. Les fenêtres aux vitres gelées étaient étince lantes de lumière.

Dans le vestibule, les invités passaient entre deus longues rangées de gardes du corps du duc : mamelouks turcs, stradiotes grecs, arbalétriers écossais e lansquenets suisses, debout à leur poste, avec d< lourdes hallebardes. Devant eux, il y avait des pages élégants et sveltes comme des jeunes filles, portant i; livrée à deux couleurs, ornée de duvet de cygne : l'un» des moitiés de la livrée était en velours rose, l'autre ei satin bleu, avec le blason des Sforza-Visconti brodé su la poitrine. Ils tenaient à la main des flambeaux garni de bougies en cire rouge et jaune, pareilles à de

ciei

Chaque fois qu'un convive pénétrait dans la sali de réceptiou, un héraut l'annonçait.

Des salles immenses s'ouvraient, éblouissantes; 1; salle au parquet rouge avec les colombes blanches, 1; salle dorée où étaient représentées les chasses ducales la salle pourpre, tendue de satin du haut en bas. Dan la salle noire, petite mais élégante, construite pa Bramante, et qui servait de chambre de toilette pou les dames, se voyaient des fresques inachevées d Léonard- >

La foule parée bruissait comme un essaim d abeil les. Les vêtements se distinguaient par la vivacité e la diversité des couleurs et par une richesse qui man quait souvent de goût. Les tissus que portaient le femmes, arrangés en lourds plis droits, ne fléchh saient pas sous la profusion d'or et de pierres prt cieuses dont ils étaient couverts, et ressemblaient des vêtements ecclésiastiques. Ces étoffes étaient s solides que les arrière-grand'mères les transme taient aux petites-filles. Les dames avaient les épaule et la poitrine largement décolletées. Les cheveux, ei fermés sur le devant du front dans un filet d'or, étaler tressés selon la coutume lombarde, en une natl

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îrrée qui se prolongeait jusqu'à terre au moyen de iux cheveux et de rubans. La mode exigeait que les nircils fussent à peiue marqués; les femmes qui les paient touffus, les épilaient avec des pinces d'acier péciales.

Se passer de rouge ou de blanc était regardé comme ne inconvenance. On employait des parfums viosnts et pénétrants, tels que le musc, l'ambre, la ver- 3ine, la poudre de Chypre, qui répand une senteur •es prononcée et capiteuse.

Dans la foule se trouvaient quelques jeunes filles femmes d'une beauté particulière, beauté qui ne se sncontre guère qu'en Lombardie, et qui est caractéri- ;e par ces ombres aériennes, fondant comme une va- 3ur sur la peau blanche et mate, et cet ovale délicat ; doux des visages que Léonard de Vinci aimait à rerésenter sur la toile.

La signora Violante Borromeo, avec ses yeux et ses îeveux noirs, et le charme irrésistible de toute sa irsonne, était la reine du bal. De petits papillons se 'ûlant les ailes à une flamme — avertissement aux noureux — étaient brodés en or sur sa robe de veurs pourpre foncé.

Cependant ce n'était pas la signora Violante qui atrait surtout l'attention des invités, mais bien Diane dlavicini, avec ses yeux froids et transparents •mme la glace, avec ses cheveux cendrés, son soure indifférent et son accent traînant comme le son une vielle... Elle était vêtue d'une simple robe de tmas avec de longs rubans de soie, glauques comme !S algues. Dans l'éclat splendide de la fête, elle pasit, étrangère à tout, solitaire et triste, comme les des fleurs aquatiques qui dorment sous les rayons naires, à la surface des étangs.

Les trompes sonnèrent, et les invités se dirigent vers la grande salle du jeu de paume, sala ver gmoco délia palla.

Sous le plafond bleu, en forme de voûte et semé

d'étoiles d'or, brûlaient des bougies de cire disposée? en croix. Des tapis de soie, avec des guirlandes de laurier, de lierre et de genévrier, ornaient la terrasst où l'orchestre devait prendre place. A l'heure précis* marquée par les astrologues (le duc, d'après les dire! d'un ambassadeur, n'aurait pas fait un pas, ni changt de pourpoint, ni embrassé sa femme sans consulter le; astres), Ludovic et Béatrice, portant le manteau roya de drap d'or, dont la longue traîne était aussi de modi pour les barons et les chambellans, entrèrent dans 1; salle. Sur la poitrine du duc brillait, enchâssé dan une agrafe, un rubis de dimension extraordinaire qu avait appartenu à Jean Galéas.

Béatrice n'était plus aussi belle que naguère. EU avait maigri. Son état de grossesse avancée contrastai avec son corps de fillette, à la poitrine plate, et ave ses gestes brusques de garçon.

Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva so sceptre, la musique commença et les invités s'assiret aux tables du festin.

Alors se produisit un incident très particulie L'ambassadeur du grand prince moscovite Dam. Marmirof, refusa de s'asseoir au-dessous de 1 amba: sadeur de la République de Venise. En vain on essa> de persuader Marmirof. L'entêté vieillard, n'écoutai rien, restait sur ce qu'il avait dit : « Je ne m'assit» point, car cela me déshonore ! »

De tous côtés des regards furieux ou moqueurs \ dirigeaient vers lui.

— Qu'y a-t-il ? Encore des ennuis avec les Mosc vîtes*? Quels barbares! Ils exigent les places d'hoi neur, et ne veulent rien entendre. On ne peut les 11 viter nulle part, ces sauvages! Et leur langage, heu vous entendez ? C'est du turc, tout à fait !

L'interprète, le remuant et agile Boccalino, accou- ;ut auprès de Marmirof.

— Messer Daniel, messer Daniel, balbutia-t-il en nauvais russe, avec force grimaces et révérences , ;ela est impossible, impossible ! Il faut vous asseoir, :*est l'usage à Milan, il ne faut rien exiger d'autre î Le duc va se fâcher.

Un jeune homme qui accompagnait le vieillard, et jui faisait partie de l'ambassade, Nikita Karatcharoff, s'approcha à son tour.

— Danilo Kousmitch, petit père, lui dit-il, il ne :aut pas te révolter ! On ne peut imposer ses coutumes lans un couvent étranger. Comment veux-tu que ces *ens comprennent? Quel péché y a-t-il à cela? On aous mettra à la porte, nous serons couverts de honte !

— Tais-toi, Nikita. tais-toi ! Tu es encore trop jeune pour me donner des leçons, à moi, un vieillard ! Je sais le que je fais. Ne pas garder le rang que j'ai occupé toujours ! Je ne m'assiérai pas au-dessous de l'Ambassadeur de Venise. Cela serait une trop grande injure pour l'honneur de notre ambassade. Il est dit : a chaque ambassadeur représente le visage et proaonce les paroles de son souverain ». Et nous, qui sommes envoyés par l'empereur autocrate et orthodoxe de toutes les Russies...

— Messer Daniel, messer Daniel, suppliait l'interprète Boccalino.

— Laisse-moi tranquille ! Qu'est-ce que tu marmottes, toi, avec ton museau de singe. J'ai dit que je ne m'assiérai pas, et je ne m'assiérai pas !

Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de Marmirof brillaient de colère, de fierté et d'entêtement invincible. Sa haute canne, dont le pommeau était parsemé de brillants, tremblait dans ses doigts crispés. On voyait qu'aucune force ne le ferait céder.

Le More appela près de lui l'ambassadeur de Ve-

nise, et, avec cette amabilité enchanteresse dans laquelle il était passé maître, il s'excusa, lui promit sa protection et lui demanda comme une faveur personnelle, de bien vouloir céder le pas aux Moscovites, afin d'éviter des discussions et des reproches , assurant que pas un des assistants n'attachait d'importance à l'amour-propre imbécile de ces sauvages. La vérité était que le duc avait un besoin pressant de la protection du grand-duc de toutes les Russies, granduca di Rossia, car il espérait conclure, grâce à lui, une alliance avantageuse avec le sultan.

Le Vénitien regarda Marmirof avec un fin sourire, et, haussant dédaigneusement les épaules, répondit que Son Altesse avait raison, que de telles disputes à propos de préséance étaient indignes de gens cultivés ; après quoi il s'assit à la place indiquée.

Danilo Kousmitch n'avait pas compris le discours de son rival. Mais, s'il l'avait compris, il ne se serait pas troublé et aurait continué à se croire dans son droit ; car il n'ignorait pas que dix ans auparavant, en 1487, lors de la sortie triomphale du pape Innocent VIII, les ambassadeurs moscovites Dmitri et Manuel Ralew, avaient occupé les marches du trône apostolique, c'est-à-dire la place la plus en vue après celle des sénateurs romains, représentants de l'ancienne ville, maîtresse du monde.

Sans prendre garde aux regards menaçants qu'on lui adressait, Danilo Kousmitch, arrangeant sa ceinture sur son gros ventre et relevant gravement son manteau d'hermine et de velours écarlate, se dirigea vers la place conquise.

Un sentiment obscur, joyeux et enivrant comme de l'hydromel, emplissait son âme.

Nikita et l'interprète Boccalino s'assirent ensemble au bas de la table, à côté de Léonard de Vinci.

L'interprète vantard racontait les merveilles qu'il avait vues en Moscovie, et mêlait la fantaisie à la vérité. Dans l'espoir d'obtenir des renseignements plus pré-

cis de Karatcharofï lui-même, Léonard s'adressa à lui 3t commença à l'interroger sur cette lointaine contrée, :jui excitait la curiosité de l'artiste, comme tout ce jtai était démesuré. Il le questionna au sujet des vallées sans fin, des froids rigoureux, des fleuves puissants et des forêts de la Russie.

A ce moment Xikita, frappé d'étonnement, contem- )laitun spectacle qu'il n'avait jamais vu jusqu'alors, "était un énorme plat représentant Andromède nue ; e corps de l'héroïne était composé de délicates poirines de chapons ; elle était attachée à un rocher de romage à la crème ; et son libérateur Persée, taillé lans un rôti de veau, se tenait à ses côtés. Pour les landes, tout le service se faisait clans de la vaisselle l'or et de vermeil ; pour le poisson, le service était l'argent, métal qui correspond à l'élément aquatique. 1 y avait même des pains et des citrons argentés pour a salade; et enfin, dominant les esturgeons, les lam- )roies et les sterlets gigantesques, apparut la déesse le l'Océan, Amphitrite, pétrie d'une fine pâte d'an- ;uilles ; elle était debout dans un chariot nacré, traîné >ar des dauphins, sur une gelée verte qui devait liguer les vagues de la mer. Ensuite, on servit des entreaets nombreux, monuments de massepain, de noix e cèdre, d'amandes et de sucre brûlé, exécutés sur 3s dessins de Bramante et de Léonard, et qui repréentaient Hercule conquérant les pommes dorées des lespérides, la fable d'Hippolyte et de Phèdre, Bachus avec Ariane, Jupiter et Danaé, tout l'Olympe des ieux ressuscité.

Nikita examinait toutes ces merveilles avec une uriosité enfantine, tandis que Danilo Kousmitch, erdant toute envie de manger à la vue de l'impudique udité des déesses, marmottait entre ses dents :

— Souillure païenne ! impureté antichrétienne !

Le bal commença.

Les danses anciennes, telles que « Vénus et Jupiter », « la cruelle destinée », « Cupidon », se faisaient remarquer par leur lenteur, car les robes des femmes étaient si lougues et si lourdes, qu'elles ne permettaient aucun mouvement rapide. Les dames et leurs cavaliers se rapprochaient et s'éloignaient avec gravité, échangeaient de gracieux saluts, des soupirs profonds et des sourires.

Les dames devaient faire la-roue comme des paons., se mouvoir comme des cygnes, afin que leurs petits pieds, selon l'expression d'un poète, « n'allassent pas trop vite ». Et la musique était douce, légère, comme assoupie, pleiue d'une ardeur accablée, qui rappelait la poésie de Pétrarque.

Tout le monde dansait, tout le monde s'égayait, et tout le monde s'amusait. La duchesse, qui seule trouvait tout cela ennuyeux, quitta la salle de danse et se dirigea vers un salon voisin. Là, un illustre poète, venu de Rome, lisait des vers; c'était Sérafmo d'Aquila, surnommé F « Unique », Unico, petit personnage maigre, complètement glabre, et qui avait un succès énorme, surtout auprès des dames. Dès son arrivée, il avait éclipsé la gloire du poète de la cour, Bellincioni.

Béatrice, ayant aperçu Lucrèce Crivelli parmi les dames entourant le poète, se troubla, pâlit un peu, mais se remit aussitôt, se dirigea vers sa rivale, et l'embrassa avec ses habituelles démonstrations d'amitié.

Le poète déclamait un sonnet composé par lui, et où il décrivait comment, pendant l'incendie de la maison de sa bien-aimée, on ne put parvenir à éteindre lei feu , parce que les gens accourus étaient obligée d'employer l'eau à arroser leurs propres cœurs en-

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flammés par les regards de cette beauté. Ces vers enthousiasmaient l'auditoire féminin et provoquaient des applaudissements frénétiques parmi les admiratrices du poète. Les unes s'écriaient :

— C'est un génie, un génie ! Le nom d'Unico resplendira, dans la postérité, d'un éclat égal à celui de Dante !

— Unico a plus de génie que Dante ! répliquaient es autres.

Béatrice ne put en supporter davantage, et se retira.

Elle retourna dans la salle principale, ordonna à ;on page dévoué Ricciardetto, qui était amoureux l'elle, de monter l'attendre avec un flambeau, et traversant à la hâte quelques chambres brillamment iclairées et pleines de gens, elle parvint à une galerie ointaine et déserte, où des gardes solitaires sommeilaient, appuyés sur leurs lances ; elle ouvrit une petite >orte de fer, gravit un sombre escalier en spirale, et )énétra dans une grande salle voûtée qui servait de hambre à coucher au duc. Béatrice s'approcha, un lambeau à la main, d'une petite armoire de chêne ixée dans l'épaisseur de la muraille, et où le duc enermait ses papiers importants et secrets ; elle glissa tans le trou de la serrure la clef qu'elle avait dérobée

son mari et voulut ouvrir; mais remarquant que la errure était brisée, elle écarta les battants de l'araoire, aperçut les rayons vides, et devina que le More, yant constaté la perte de sa clef, avait caché les lettres ans un autre endroit.

Elle s'arrêta, perplexe.

Aux fenêtres, des flocons de neige voletaient, pareils

des fantômes, le vent sifflait, hurlait ou pleurait. Et es voix des rafales nocturnes évoquaient dans l'âme uelque chose de familier, d'antique et de terrible.

Soudain une pensée traversa l'esprit de la duchesse :

Bellincioni ! Comment n'y ai-je pas pensé ! Oui, ui, bien sûr ! C'est par lui que je saurai tout... Mais omment le rejoindre de manière à ce que personne ne

remarque rieu ! On va me chercher. Tant pis ! Je veux savoir, je ne peux plus supporter ces mensonges ! »

Elle se rappela que Bellincioni, sous prétexte d'une maladie, n'était pas venu au bal ; et, pensant qu'à cette heure il se trouvait sûrement seul chez lui, elle appela le page Ricciardetto, qui se tenait sur le seuil de la porte.

— Ordonne à deux courriers, avec une chaise à porteurs, de m'attendre en bas, dans le parc, vers la poterne de la forteresse. Seulement, prends garde, si tu veux m'être agréable, que personne ne le sache, tu entends? personne !

Elle lui donna sa main à baiser. L'enfant courut exécuter ses ordres.

Béatrice rentra dans la chambre à coucher, jeta sur ses épaules un manteau de zibeline, mit un masque de soie noire ; et, quelques minutes plus tard, elle était installée dans la chaise qui se dirigeait vers la demeure de Bellincioni.

Le poète appelait sa petite maison, branlante el toute délabrée, « un trou à grenouilles ».

Il recevait une assez grande quantité de cadeaux mais menait une vie désordonnée, buvait ou jouait, el perdait souvent tout ce qu'il possédait. De telle sort* que sa pauvreté, selon sa propre expression, le pour chassait « comme une femme fidèle, mais détestée ».

Couché sur un misérable petit lit à trois pieds, un morceau de bois tenant lieu du quatrième, et garni d'un mince matelas déchiré, Bellincioni achevait m troisième flacon de mauvais vin aigrelet, tout et composant des épitaphes pour le chien bien-aimé de madonna Cécile. Le poète voyait les derniers charbons s'éteindre dans l'àtre, et tâchait vainement dt se réchauffer en recouvrant ses jambes, maigreï

îomme des pattes de cigogne, d'une fourrure d'écueuil à demi dévorée par les mites. Il écoutait le bruit le la tempête, et songeait au froid qu'il faisait cette mit-là. Au bal de la cour, on devait lire une allégorie omposée par lui en l'honneur du duc et intitulée

le Paradis ». S'il avait refusé d'assister à cette fête, e n'était pas, ainsi qu'il l'avait prétexté,, à cause de a maladie, bien qu'il fût depuis longtemps souffrant ; nême à l'agonie il se serait traîné à ce bal. La vraie ause de son absence était l'envie: il préférait geler ans son taudis, plutôt que d'assister au triomphe 'un rival, ce coquin avéré, maître « Unico », qui, vec ses absurdes strophes, avait réussi à faire tourer toutes ces folles têtes de femmes.

A la seule pensée d' « Unico », le sang de Bellinioni bouillonnait. Il serrait les poings, et sautait à as de son lit. Mais il faisait si froid dans la chambre u'aussitôtil se recouchait sagement, tout frissonnant t avec un accès de toux.

— Fripons! criait-il. Quatre sonnets à faire, et pas myen de me tenir au chaud !

Une rafale s engouffra par la fenêtre mal close, leura et rit comme une sorcière dans la cheminée.

Prenant une résolution désespérée, le poète sortit e dessous son lit un morceau de bois, le fendit en îenus morceaux, et les jeta l'un après l'autre dans le )yer. La flamme jaillit, éclairant le triste réduit. Belncioni s'assit sur les talons et allongea ses mains leuiesvers le feu, ce dernier ami des poètes solitaires.

— Chienne de vie ! pensait Bellincioni. Et pourquoi ? uis-je donc pire que les autres ? — Avec un amer mrire et d'amères pensées il inclina sa tête chauve.

Eu bas, à la porte de la maison, on frappa. Une voix moitié endormie répondit par un juron; c'était i seule domestique de la maison, une vieille femme uerelleuse, qui n'aimait pas à être dérangée. Un clauement de sabots retentit dans l'escalier.

— Que diable! s'exclama Bellincioni. Est-ce en-

core le Juif Samuel qui vient réclamer ses intérêts? Ces mécréants maudits ! Ils ne vous laissent auena repos, même la nuit !

Lavieille domestique avait laissé pénétrer quelqu'un dans la maison. Les marches de l'escalier grincèrent. La porte s'ouvrit, et dans la chambre entra une femme enveloppée d'une fourrure de zibeline, le visage caché par un masque de soie noire.

Bellincioni sursauta et. la regarda fixement.

En silence, elle s'approcha de l'unique chaise.

— Faites attention, madame, dit le maître de la maison, le dossier est cassé !

Et, galamment, il ajouta :

— A quel bon génie dois-je le bonheur de recevoii dans mon humble retraite une si illustre dame?

« Une commande, saus doute, pensa-t-il. Quelque madrigal amoureux ! »

Il se démena, courutvers l'aire, et. généreusement jeta dans le feu le dernier morceau de bois.

La dame enleva son masque.

— C'est moi, Bernardo !

Il poussa une exclamation, recula et, pour ne pa tomber, dut s'appuyer au mur.

— Jésus ! Vierge Immaculée ! — balbutia-t-il, écar quillant les yeux. Votre Seigneurie... très illustre du

chesse...

— Bernardo, tu peux me rendre un immense ser vice, dit Béatrice; et regardant autour d'elle, ell ajouta : Personne ne peut nous entendre?

— Soyez tranquille, Altesse, personne, sauf les rat et les souris...

— Écoute, continua lentement Béatrice, fixant su lui un regard scrutateur, je sais que tu as compos pour madonna Lucrèce des pièces amoureuses. T dois avoir des lettres du duc, avec des commissions e des commandes.

Il pâlit et la regarda en silence, les yeux dilate parla stupéfaction.

l'âge d'or 201

— Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le laura. Je te donne ma parole que je te récompenserai ;omme il convient, si tu fais ce que je te demande. Je 'enrichirai, Bernardo !

— Votre Altesse, prononça-t-il avec effort, comme si ;a langue s'embarrassait, ne croyez pas... ce sont les calomnies... aucune lettre... comme devant

)ieu !

Les yeux de Béatrice étincelèrent de colère, ses fins sourcils se rejoignirent. Elle se leva lentement et, ne I quittant pas de son regard qui le transperçait, elle s'approcha de lui.

— Ne mens pas. Je sais tout. Rends-moi les lettres iu duc si la vie t'est chère ! Tu entends! donne-lesmoi! Prends garde, Bernardo ! Mes gens attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi !

Il tomba à ses genoux.

— Que votre volonté soit faite, signorina ! Je n'ai aucune lettre...

— Tu n'en as pas, répétait-elle en se penchant et le regardant toujours dans les yeux, tu n'en as pas, dis-tu ?

— Je n'en ai pas...

La fureur s'empara d'elle.

— Attends donc, entremetteur maudit, je te forcerai à dire toute la vérité ! Je t'étranglerai de mes propres mains, coquin !... cria Béatrice; et, en effet, elle lui entoura le cou de ses mains délicates avec une telle force qu'il suffoqua, et que les veines de son front se gonflèrent. Il ne se défendait pas, mais ses paupières battaient avec une rapidité désespérée; plus que jamais, il ressemblait à un pauvre oiseau malade.

— Elle va me tuer, aussi vrai que Dieu est saint, elle va me tuer ! pensait Bernardo. Eh ! bien, quoi ! Je ne livrerai pas le duc.

Bellincioni avait été toute sa vie le bouffon de la cour, le vagabond dévergondé, le marchand de rimes sans vergogne, mais ce n'était pas un traître..

La duchesse revint à elle. D'un geste de dégoût elle laissa retomber ses mains, repoussa le poète, s'approcha de la table, et, s'emparant d'un petit flambeau d'étain, se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà remarquée auparavant, et avait pensé que c'était le cabinet de travail du poète.

Bernardo sauta sur ses pieds, et, se mettant devant la porte, voulut lui barrer le chemin. Mais la duchesse, silencieusement, le foudroya d'un tel regard qu'il se recroquevilla sur lui-même, et se rangea pour la laisser passer.

Elle pénétra dans l'antre de la pauvre muse. Là. on respirait l'odeur des livres moisis. Sur les murailles nues, blanchies à la chaux, s'étalaient des taches d'humidité. Les carreaux cassés de la fenêtre, aux vitres couvertes de givre, étaient remplacés par des haillons. Sur la planchette inclinée qui servait de pupitre, souillée d'encre, avec des plumes d'oie souvent mordillées en attendant que la rime arrivât, traînaient des papiers, qui devaient être, sans doute, des brouillons de vers.

Ayant posé le flambeau sur la planchette et ne prenant plus garde à Bernardo, Béatrice commença à fouiller parmi ces papiers couverts de sonnets multiples adressés aux trésoriers du palais, aux geôliers, aux dignitaires de la cour, aux échansons, avec des plaintes ironiques, des demandes d'argent, de bois, de vin, de vêtements chauds et de vivres. Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua un élégant coffret de bois noir, l'ouvrit, et aperçut un paquet de lettres soigneusement ficelé.

Bernardo qui l'observait, leva les mains, épouvanté. La duchesse le regarda, puis regarda les lettres, lut le nom de Lucrèce, reconnut l'écriture du More, et comprit que c'était enfin ce qu'elle cherchait — les lettres du duc, des brouillons de poésies amoureuses, commandées par lui pour Lucrèce.

Béatrice s'empara du paquet, le glissa dans son

l'âge d or 203

:orsage et, sans prononcer une parole, elle jeta au )oète, comme un os à un chien, sa bourse pleine de lucats, et sortit.

Il l'entendit descendre l'escalier, la porte se referma H-uyamment, et longtemps il resta au milieu de la chambre, comme foudroyé; il lui semblait que le )lancher oscillait sous ses pieds, comme le pont d'un lavire pendant la tempête.

Enfin, exténué, il se laissa tomber sur son lit boi- ,eux, et s'endormit d'un sommeil de plomb.

La duchesse retourna au château.

Les invités, ayant remarqué son absence, chuchotent déjà entre eux, se demandant ce qui était arrivé. Le duc lui-même s'inquiétait.

Elle entra dans la salle du bal, s'approcha de son inari avec un visage légèrement pâli, et lui dit qu'ayant ressenti un peu de fatigue, après le festin, elle s'était retirée afin de se reposer.

— Bice, murmura le duc, en prenant sa main froide et tremblante dans la sienne, si tu te sens mal, dis-le, je t'en prie ! N'oublie pas que tu es enceinte ! Veux-tu que nous remettions à demain la deuxième partie de la fête ? Tout cela n'a été ordonné que pour toi, ma chérie !

— Non, il ne faut pas, répliqua Béatrice. Ne t'inquiète pas, je t'en supplie, Vico. Il y a longtemps que je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui, aussi heureuse. Je veux voir « le Paradis ». Je veux même encore danser.

—Ah ! Dieu soit loué, ma chérie ! dit le duc rassuré, et il baisa, avec une respectueuse tendresse, la main de sa femme.

Les invités se rendirent de nouveau dans la grande salle du Jeu de Paume, où le mécanicien du palais,

Léonard de Vinci, avait installé différentes machine* pour la représentation du « Paradis » de Bellincioni Lorsque tout le monde fut assis, et les lumières éteintes, on entendit Léonard qui criait : « C'est prêt ! x

Une mèche, chargée de poudre, s'enflamma, et dans l'obscurité brillèrent, comme des soleils transparents, des globes de cristal disposés en cercle, remplis d'eau, etéclairés, de l'intérieur, par une multitude de flammes vives qui formaient des arcs-en-ciel en se confondant.

Et. au même instant, ces boules se mirent en mouvement, tournant autour de l'axe de la machine avec un accompagnement d'accords étranges et doux, excessivement agréables, comme si les sphères de cristal, en se frôlant, eussent engendré cette musique divine et mystérieuse dont parlaient les pythagoriciens. C'étaient des touches frappant sur de petites cloches de verre, inventées tout spécialement par Léonard, qui produisaient ces harmonies.

Les planètes s'arrêtèrent; et au-dessus de chacune d'elles apparurent à tour de rôle les dieux qu'elles représentaient: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane, Vénus, Saturne, qui adressaient à Béatrice des compliments de bienvenue.

A la fin du spectacle, les invités passèrent dans une autre salle, où les attendait un nouveau divertissement : un défilé de chars de triomphe traînés par des nègres, des léopards, des griffons, des centaures et des dragons ; avec Numa, Pompée, César. Auguste, Trajan, des groupes allégoriques et des inscriptions indiquant que tous ces héros étaient les ancêtres de Ludovic. Pour terminer il y eut une sorte d'apothéose : un char attelé de licornes, supportant un énorme globe terrestre sur lequel était couché un guerrier dans une cotte démailles d'acier, rouillée. Une statue d'or, représentant un enfant qui portait une branche d'olivier (en italien « moro »), sortait par une ouverture de la cotte de mailles du guerrier, ce qui signifiait que la mort du vieux siècle de fer et la naissance du

iècle d'or étaient dues au sage gouvernement de Ludoic le More. A l'étonnement de tous, la statue d'or était n enfant bien vivant, que des pareûts avaient loué our la circonstance contre quelques ducats. Le auvre petit, enduit sur tout le corps d'un vernis oré, se trouvait mal. Dans ses yeux épouvantés rillaient des larmes. D'une voix tremblante et méancolique, il commença à débiter le compliment dressé au duc, et coupé de ce refrain toujours le aême :

Bientôt vers vous,, ô gens, bientôt Avec une beauté nouvelle Par la volonté du More, je reviendrai.

Moi, le siècle d'or, exempt de chagrins.

Autour du char qui portait l'âge d'or, le bal recomnença.

Lecomplimentinterminableennuyaittoutlemonde.

)n cessa de l'écouter. Et l'enfant perché au sommet lu groupe allégorique, continuait à balbutier, de ses èvres engourdies, avec la monotonie du désespoir :

Par la volonté du More, je reviendrai Moi, le siècle d'or, exempt de chagrins.

Béatrice dansait avec Gaspard Visconti. De temps à lutre un spasme de rire ou de sanglot lui serrait la çorge ; elle éprouvait une douleur insoutenable, le sang )attait ses tempes, ses yeux se troublaient. Mais son àsage conservait toute sa tranquillité ; elle souriait.

La danse étant finie, la duchesse sortit de la foule oyeuse, et de nouveau s'éloigna sans qu'on s'en aperçût.

Elle se rendit dans la tour isolée de la Trésorerie. Là, personne n'entrait, sauf elle et le duc. Prenant un

flambeau des maios du page Ricciardetto, elle lui or donna de l'attendre à la sortie et entra dans un< vaste salle lugubre, où il faisait sombre et froic comme dans un caveau. Là, elle s'assit, sortit le pa quet de lettres de son corsage, le détacha, le posa sui la table, et commençait déjà à lire, lorsque soudain le vent, s'engoufïrant dans la cheminée avec um plainte déchirante, un sifflement aigu, parcourut tou le château, et le flambeau f utsur le point de s'éteindre Puis, immédiatement après, le sileuce se fit. Et i sembla à la duchesse qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal, et aussi des voix à peint perceptibles, des bruits de chaînes venant d'en bas des souterrains, où se trouvait la prison.

Au même instant, elle sentit qu'il y avait quelqu'un derrière elle. Une terreur qui lui était familière l'envahit. Elle savait qu'il ne fallait pas regarder, mais elle ne put résister et se retourna.

Dans un coin de la salle, se tenait une figure qu'elle avait déjà vue une fois, un personnage long, noir, plus noir que les ténèbres, la tète enveloppée d'un capuchon de moine, rabattu si bas qu'on ne pouvait apercevoir ses traits. Elle voulut crier, appeler Ricciardetto, mais sa voix mourut sur ses lèvres. Elle se leva pour fuir, ses jambes vacillèrent. Elle tomba à genoux et murmura :

— Toi !... toi de nouveau !...

Il releva lentement la tète.

C'était le défunt duc Jean Galeas.

Elle entendit une voix sourde qui murmurait: Pauvre!... Pauvre...

Réatrice reprit :

— Pardonne-moi... pardonne...

11 fit un pas vers elle, et elle se sentit saisie par un froid surnaturel.

Elle jeta un cri perçant, surhumain, et perdit connaissance.

Ricciardetto, qui avait entendu ce cri, accourut et la

t étendue, inanimée, sur le sol. Affolé de terreur, il ilança à travers les galeries sombres, éclairées çà là par les lanternes des veilleurs, et arriva jusl'aux salles pleines de monde et brillamment illuinées, où il se mit à la recherche du duc. Minuit sonnait. Le bal était dans tout son éclat. Le duc venait, à l'instant, de passer sous un arc de iomphe, accompagné parles accords d'une musique es douce, qui rappelait les chalumeaux des bergers i le chant des tourtereaux.

A ce moment, la foule s'écarta. Ricciardetto venait entrer, hors d'haleiue, dans la salle, et criait, d'une iix désespérée :

— Au secours ! au secours !

Apercevant enfin le duc, il se précipita vers lui.

— Quoi ! qu'y a-t-il ? demanda Ludovic.

— Votre Altesse, la duchesse se trouve mal... vite ! te!... au secours.

— Elle a pris mal ? Encore !... — Le duc porta ses ains à son front. — Où donc, où? mais explique-toi !

— Dans la Tour de la Trésorerie.

Le More se mit à courir si vite que sa chaîne d'or selée battait sa poitrine, tandis que sa « zazzera », ifïure lisse et touffue, semblable à une perruque, se plaçait sur sa tête. Beaucoup de gens commencent aussi à courir à la suite du duc, et soudain, prise 3fïroi, toute cette foule brillante ondula, se rua vers s portes comme un troupeau de moutons.

— Un incendie ! criaient les uns.

— La duchesse se meurt ! se lamentaient les autres.

— Elle a accouché ! déclaraient quelques dames.

A ce moment Ricciardetto, entrant dans une des lies à l'étage supérieur, entendit derrière la porte nue des chambres voisines, un cri si affreux, qu'il irrêta, perplexe, et s'approcha d'une des femmes qui tssaient en toute hâte avec des corbeilles de linge, 's chaufferettes, et des vases d'eau chaude :

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il.

Elle ne lui répondit pas.

Une autre vieille, probablement uDe sage-femme, le regarda sévèrement et lui dit :

— Va, et que Dieu t'accompagne ! Que fais-tu là, au beau milieu du chemin? Tu gênes tout le monde. Ce n'est pas ici la place des enfants !

La porte s'entr'ouvrituninstant, et Ricciardetto aperçut, au fond de la chambre, dans le désordre du linge el des vêtements arrachés, celle qu'il aimait sans espoir, d'un amour enfantin. Elle avait le visage rouge, couvert de sueur, avec des mèches de cheveux collées au front, et, de sa bouche ouverte, s'échappait un cr continu. Le jeune garçon pâlit et se détourna.

Le duc s'élança hors de la chambre et tomba sui une chaise, se tordant les mains et poussant des sou pirs désespérés.

— Ohï mon Dieu ! mon Dieu! Je ne peux plus.. Bice, Bice!... Je suis cause de tout, moi, maudit !

Il se souvenait qu'aussitôt que la duchesse lavai aperçu, elle avait crié dans un accès de colère fréné tique : « Arrière! arrière! Retourne vers ta Lucrèce!

De la chambre de la malade sortit alors le principa médecin de la cour, Luigi Marliani, accompagn d'autres médecins.

Le duc se précipita vers eux.

— Eh bien! Quoi?... Comment?...

Rs se taisaient.

— Votre Altesse, prononça enfin Marliani, toute les mesures sont prises. Nous devons espérer que ] Seigneur, clans sa miséricorde !...

Le duc le saisit par la main.

— Non ! non ! 11 doit bien y avoir un moyen. Pî pitié ! Trouvez donc quelque chose !

— Que Votre Altesse se calme, dit Marliani, je pu vous assurer que tous les moyens que la science m< à notre disposition...

— Au diable la science ! s'écria soudain le duc, i se contenant plus, et se précipitant sur lui, les poinj

;rmés ; elle meurt, entendez-vous! elle meurt! Couins ! Et vous ne pouvez rien faire pour elle ! Vous îéritez tous d'être pendus !

Et, dans une anxiété mortelle, il marchait à grands as, écoutant le cri ininterrompu. Soudain son regard )mba sur Léonard. 11 le prit à part.

— Ecoute, — marmotta le duc comme en proie au élire, et il était visible qu'il ne savait plus ce qu'il isait — écoute, Léonard, tu comptes plus qu'eux tous la fois. Je le sais, tu possèdes une très grande puisince occulte. Viens à notre secours, je t'en supplie!

Léonard voulut répondre, mais le duc avait déjà ublié sa présence ; il se jeta au-devant du chapelain t des moines qui arrivaient.

— Enfin ! Dieu merci ! Qu'avez-vous là ?

— Une partie des reliques de saint Ambroise, la einture de sainte Marguerite qui soulage les femmes n couches, une dent très vénérée de saint Christophe, n cheveu de la Vierge Marie...

— Bien, bien, allez et priez!

Le More voulut entrer avec eux dans la chambre de i malade; mais, à cet instant, le cri se transforma en q gémissement si effroyable que, se bouchant les reilles, il se sauva. Parcourant quelques salles, il arrêta dans la chapelle, faiblement éclairée par les impes. Là il tomba à genoux devant l'image de la ainte Vierge. •

— J'ai péché, ô Mère de Dieu, j'ai péché, je suis laudit ! j'ai fait mourir un innocent, mon souverain igitime, Jean Galéas. Mais toi, ô Mère Miséricorieuse et Protectrice unique, écoute ma prière et parorme! Je donnerai tout, seulement sauve-la, prends ion àme à sa place!

Des lambeaux de pensées affolées et stupides se ressaient dans sa tète, l'empêchant de prier. Il se )uvint du récit, dont il avait ri tout dernièrement, e ce marin qui, au moment de périr dans la temête, avait promis à la Vierge Marie un cierge haut

comme le mat de son navire, et qui, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait une telle quantité de cire, répondit : « Tais-toi, que nous soyons seulement sauvés, et après il sera temps de réfléchir! D'ailleurs, il est probable que la Madone se contentera d'un cierge plus petit. »

— Oh ! Qu'ai-je donc ? Mon Dieu ! s'écria le duc. tâchant de retrouver le fil de ses pensées. Est-ce qu( je deviendrais fou, par hasard ?

Il fit un effort pour rassembler ses idées, et recom mença à prier.

Mais les sphères ardentes, pareilles à des soleils df cristal transparent, se mirent à flotter et à tourbillonner devant ses yeux, une musique suave se fit en tendre, ainsi que le refrain de l'enfant représentant I statuette d'or :

Bientôt vers vous, ô gens, bientôt.

Je reviendrai par la volonté du More.

Puis tout disparut. Quand le duc revint à lui il lu sembla qu'il ne s'était pas écoulé plus de deux 01 trois minutes; mais, en sortant de la chapelle, il aper eut. à travers les vitres gelées, la lumière grise dm matin d'hiver.

Le More rentra dans les salles du palais Rocchett où régnait partout la tranquillité. A sa rencontn s'avançait une jeune femme portant un coffret et de langes. Elle s'approcha et dit :

— Elle a bien voulu accoucher.

— Vivaute ? balbutia le duc en pâlissant.

— Oui, mais l'enfant, est mort. Elle est très affaiblie Elle vous demande. Venez !

Il entra dans la chambre, et vit, sur les oreillers, ui visage menu, comme celui d'une toute petite fille

l'âge d'or 2ii

Lvec des yeux très enfoncés et qui avaient l'air recouerts d'une toile d'araignée ; ces yeux calmes lui paraisaient singulièrement familiers et pourtant étrangers l s'approcha d'elle, et se pencha.

— Envoie chercher Isabelle... Vite, murmura-t-elle

voix basse.

Le duc donna un ordre. Au bout de quelques minutes ne femme de grande et belle taille, aux traits fiers et îéïancohques, la duchesse Isabelle d'Aragon, veuve e Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha e la mourante. Tous s'éloignèrent, sauf la gardeîalade et Ludovic, qui se tenait à l'écart.

Pendant un certain temps, les deux jeunes femmes entretinrent à voix basse. Ensuite Isabelle embrassa éatnce comme pour lui prouver qu'elle lui pardonait, et, tombant à genoux, le visage caché dans ses lains, elle se mit à prier.

Béatrice appela de nouveau son mari auprès d'elle.

— Vico, pardonne-moi! Ne pleure pas! Rappelle- 'i... j'ai toujours été avec toi... Je sais que moi seule i m as...

Elle n'acheva pas. Mais il comprit qu'elle voulait re : « Je sais que tu n'as aimé que moi seule. » Elle regarda longuement, d'un regard déjà très lointain murmura :

— Embrasse-moi !

Le More lui effleura le front de ses lèvres; elle vout dire encore quelque chose, n'y arriva pas, et ne put i exhaler faiblement ces mots :

— Sur les lèvres !

Un moine commençait à réciter les prières des abusants. Les personnes de l'entourage de la duchesse utrèrent dans la chambre.

Le duc, ne pouvant détacher ses lèvres de celles de mourante, les sentait se refroidir peu à peu : et dans suprême baiser, il recueillit le dernier soupir de atrice . r

— Elle est morte ! dit Marliani.

Tous se signèrent et tombèrent à genoux. Le More se releva lentement. Sa figure était immobile. Elle n'exprimait pas la douleur, mais une tension terrible, extraordinaire. 11 respirait avec difficulté et rapidement, comme un homme à bout de forces qui gravit une montagne. Soudain il battit des mains, appela d'une voix étrange : « Bice », et tomba sur le cadavre.

Seul, parmi les assistants, Léonard conservait son

sang-froid. .

D'un regard parfaitement lucide, il examinait le

UDans de telles minutes, la curiosité de l'artiste l'emportait sur tout autre chose. 11 observait l'expressior d'immense souffrance qui se manifeste parfois sur | visa-es, dans les gestes et le mouvement des corps comme un phénomène rare et parfait de la nature Pas un pli pas un frémissement des muscles n'echap paient à son attention. Il désirait esquisser le plu vite possible, dans son carnet, la figure du More, bou leversée de douleur.

Il se rendit dans les chambres basses du palais, alor

désertes.

Il s'approcha de la cheminée sans feu, jeta les yeu autour de lui, et, s'assurant qu'il n'y avait personn là il sortit son carnet et commençait à dessine] lorsque soudain il aperçut dans un coin de l'atre petit sarcon qui avait personnifie 1 âge dor. IL doi niait tout tremblant de froid, ramassé sur lui-mêm< la tête reposant sur ses genoux entourés de ses maim Mais le dernier souffle des cendres éteintes ne pouva communiquer aucune chaleur à ce petit corps nu doré Léonard lui toucha doucement l'épaule; 1 enfai leva la tête, et soupira. L'artiste le prit dans ses bra le réchauffa de son haleine.

— Comment t'appelles-tu? lui demanda-t-il.

l'âge d'or 213

— Lippo ! Lippo ! répondit l'enfant à moitié enlormi, j'ai mal... je veux retourner à la maison.

— Où demeures-tu?

— J'ai mal... j'ai mal... à la maison... balbutia 'enfant; et il s'agita, murmurant, comme dans un >onge :

Bientôt vers vous... bientôt

Par la volonté du More...

Je reviendrai... le siècle d'or...

Léonard l'enveloppa dans son manteau, et se dirigea vers la sortie.

L'enfant frissonnait dans ses bras.

« Notre siècle d'or », pensa l'artiste avec un sourire )lein de mélancolie.

— Mon pauvre petit oiseau ! murmura-t-il avec ine pitié infinie ; et, le serrant plus étroitement dans le nanteau, il le pressa contre sa poitrine si tendrement, >i délicatement, que l'enfant malade rêva que sa mère, norte depuis longtemps, le berçait en le caressant.

La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures du matin. Le duc passa plus de vingt-quatre heures près du corps de sa femme, n'écoutant personne, refusant de dormir et de manger. On craignait qu'il ne devînt fou.

Le jeudi matin, il demanda du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle d'Esté, sœur de la défunte duchesse, une Lettre, lui annonçant la mort de Béatrice, et dans laquelle se trouvaient ces lignes : a II nous aurait été plus agréable de mourir [nous-même ! Nous vous prions de n'envoyer personne pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur. »

Le même jour, vers midi, cédant aux prières de son

entourage, il consentit à prendre un peu de noun ture, mais ne voulut pas se mettre à table et mangea sur une planche nue, que Ricciardetto tenait devant lui.

Les funérailles furent d'une richesse et d'une splendeur inouïes.

Aussitôt après la cérémonie, le duc s'enferma dans une chambre obscure et étouffante, tendue de taffetas noir, avec les volets clos et des cierges lm nèbres.

Pendant les premiers jours qui suivirent l'enterrement, il refusa de quitter cette sombre cellule.

Un soir qu'il s'était entretenu avec Léonard de la Sainte Cène qui devait illustrer le lieu du repos éternel de Béatrice, il ajouta :

— J'ai entendu dire, Léonard, que tu as pris sous ta protection le petit garçon qui représentait, à cette malheureuse fête, la naissance du siècle d'or. Comment va-t-il ?

— Votre Altesse, il est mort le jour même des funérailles de la duchesse.

— Mort ! s'écria le duc avec un air de surprise satisfaite. Mort! Comme c'est curieux!

Il baissa la tête et soupira profondément.

— Oui, oui, prononça- t-il ensuite, c'est justement ainsi que cela doit se passer! Notre siècle d'or est mort en même temps que mon trésor bien-aimé. Nous l'avons enseveli en même temps que Béatrice, parce qu'il ne voulait et ne pouvait pas lui survivre. N'estce pas vrai, mon ami ? Quelle coïncidence bizarre, quelle belle allégorie !

Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ue quittait pas ses vêtements noirs, et affectait une tenue négligée, en signe d'affliction. Il ne s'as-

seyait pas à table, se contentant de manger sur une planche que des serviteurs tenaient devant lui.

« Depuis la mort de la duchesse, écrivait dans ses mémoires Marin Sanudo, ambassadeur de Venise, le Jore est devenu pieux ; il assiste à toutes les cérémoties religieuses, jeûne, mène une vie chaste, du moins i ce qu'on dit, et, dans ses pensées, il se laisse guider )ar la crainte, de Dieu. »

Souvent il allait visiter la tombe de sa femme et »riait longuement; mais, bien souvent aussi, en révélant de ses pèlerinages, il se dirigeait vers la demeure le Cécile ou de Lucrèce, pour chasser l'ennui qui comnençait à lui peser.

En dépit de la « crainte de Dieu » et des regrets [u'il avait éprouvés de la mort de sa femme, non seuement il ne quitta pas ses maîtresses, mais il s'attaha encore davantage à elles. Madonna Lucrèce et la omtesse Cécile finirent par se rapprocher.

Cécile, femme bonne et simple, décida d'unir son mour à l'amour de sa jeune rivale, pour consoler le uc. Lucrèce, tout d'abord, eut quelque défiance et les accès de jalousie, mais Cécile la désarma par sa nansuétude. Donc, bon gré mal gré, il fallut que iUcrèce s'abandonnât à cette étrange amitié.

Pendant l'été de 1497, Lucrèce eut, de Ludovic, un ls. La comtesse Cécile désira être la marraine et, vec une tendresse exagérée — quoiqu'elle eût, elle ussi, des enfants du duc — elle commença à s'occuier du nouveau- né, de son « neveu » comme elle appelait. C'est ainsi que s'accomplit le désir secret u More : ses maîtresses devinrent de bonnes amies. I commanda au poète de la cour un sonnet où <ucrèce et Cécile étaient comparées, l'une à l'aurore, autre au crépuscule, tandis que lui-même, le veuf aconsolable, entre ces deux déesses rayonnantes, tait semblable à la sombre nuit, condamné à rester oujours loin du soleil, loin de sa Béatrice.

C'était par une froide et brumeuse journée, um semaine avant l'anniversaire de la mort de Béatrice Toute la nuit, le duc avait rêvé de sa femme. Lematii il était allé au monastère de Sainte-Marie des Grâce.1 et avait prié avec ferveur sur le tombeau de la du chesse.

Ensuite il avait partagé le repas du prieur et entann avec lui une discussion sur une question qui intéres sait alors vivement tous les théologiens de l'époque celle de l'immaculée conception.

En quittant le monastère il se rendit chez Lucrèci Grivelli.

Comme il entrait dans une des salles, si familière: et si hospitalières, du palais, il vit Lucrèce et Cécili assises l'une à côté de l'autre, près de la cheminée De même que toutes les dames de la cour, elles étaien en grand deuil.

— Comment se porte Votre Altesse J? lui dit Cécile « le crépuscule », bien différente de Lucrèce, « Tau rore », mais belle aussi, avec son teint mat et blanc ses cheveux d'un roux ardent, et ses yeux tendres glauques et transparents comme l'onde paisible dm lac de montagne.

Depuis quelque temps, le duc avait pris l'habitud( de se plaindre souvent de sa santé. Ce soir-là, il ne s< sentait pas plus mal qu'à l'ordinaire. Mais, selon si coutume, il avait un air de lassitude ; il soupira pro fondement et dit :

— Jugez-en vous-même, madonna : comment puis je me porter? Je ne pense qu'à une chose, c'est à des cendre le plus vite possible dans le tombeau, pour êtr< près de ma colombe !

— Ah! non, non, Altesse, ne parlez pas ainsi

- s'écria Cécile en frappant ses mains l'une contre 'autre, — c'est un grand péché ! Gomment pouvez-vous lire des choses pareilles ! Si madonna Béatrice vous étendait... Toute douleur nous vient de Dieu et nous levons l'accepter avec reconnaissance...

— Evidemment! acquiesça Ludovic. Je ne murnure pas, que Dieu m'en préserve! Je sais que le Seigneur prend un plus grand soin de nous que îous-mêmes ne le faisons. Heureux ceux qui pleu- •ent, est-il dit, car ils seront consolés !

Et, prenant dans ses mains les mains de ses maîresses, il leva les yeux au plafond :

— Que Dieu vous récompense, mes bien-aimées, iarvous n'avez pas abandonné un malheureux veuf!

Il s'essuya les yeux et sortit deux papiers de son /ètement de deuil. L'un était un acte par lequel le lue donnait au monastère de Sainte-Marie des Grâces, le Pavie, les immenses terres de la villa des Sforza, Drès de Viggevano.

— Votre Altesse, dit la comtesse étonnée, il me semblait que vous aimiez beaucoup cette terre !

— Cette terre ! répliqua amèrement le duc. Hélas! nadonna, ce n'est pas seulement de ces biens-là que e me suis détaché. Du reste, l'homme a-t-il donc besoin d'un si grand espace ?

Devinant qu'il allait encore aborder le sujet de la nort, la comtesse lui posa sa main rose sur les lèvres, ivec un geste de reproche caressant.

— Et qu'y a-t-il sur l'autre papier ? demanda-t-elle ivec curiosité.

Le sourire de jadis, joyeux et fin, éclaira le visage lu duc.

Il leur fit lecture du second acte, qui énumérait les ;erres, prairies, bois, villages, chasses et viviers, les bâtiments rustiques et autres dépendances que le duc ionnait à madonna Lucrèce Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paul. Le domaine préféré de Béatrice, la

villa Cusnago, célèbre par ses étangs, y était égale ment mentionnée.

La voix tremblante d'attendrissement, le Mon arriva aux derniers mots de l'acte :

« Cette femme a été pour nous d'un dévouemen si parfait, dans les liens divins et précieux de l'amour elle a exprimé des sentiments si élevés, qut souvent nos relations avec elle nous ont fait goùtei une douceur infinie qui nous a été un grand réconforl dans nos chagrins. »

Cécile applaudit gaiement, et se jeta au cou de son amie, avec des larmes de joie maternelle.

— Tu vois, sœur aimée, je te l'avais bien dit : il a un cœur d'or ! Maintenant mon neveu Paolo est le plus riche héritier de Milan !

— Quelle date avons-nous ? dit le More.

— Le 28 décembre , Votre Altesse î répondit Cécile.

Le duc et Lucrèce se regardèrent, étonnés et tout tremblants à cette réponse ; ils avaient oublié cette date.

Il y avait exactement une année, jour pour jour, heure pour heure, que la défunte duchesse, que des accès de jalousie tourmentaient déjà, était arrivée au palais Crivelli, dans l'espoir de surprendre son mari avec Lucrèce. Ils avaient été sauvés par la présence d'esprit de la jeune femme, qui avait caché le More dans une de ses armoires à robes. Il se souvenait maintenant de la peur terrible qu'il avait ressentie alors, enfermé dans l'armoire, de la sueur froide qui lui coulait sur le front à la seule pensée que sa femme pouvait le surprendre là, et de la joie indicible qu'il avait éprouvée lorsqu'elle était partie. Il l'aimait, d'ailleurs, et bien qu'il eût cruellement souffert pendant cette demi-heure que la duchesse avait passée chez Lucrèce, il aurait donné beaucoup maintenant pour entendre de nouveau le coup de marteau sonore à la porte de la maison, pour voir entrer la servante

frayée et l'entendre crier : « Madonna Béatrice! » >mme alors, il serait resté immobile un instant, lis, caché dans l'armoire aux robes, comme un leur surpris, il aurait entendu de loin la voix menante de sa femme bien-aimée! Hélas, ces choses ne raient plus, jamais plus !

Il regarda autour de lui. Il n'y avait rien de changé ns cette salle : elle était aussi claire et hospita- ;re maintenant qu'autrefois; le vent d'hiver soufit dans la cheminée; un feu vif brûlait dans l'âtre, -dessus ducjuel courait une frise représentant une nde d'amours nus et dansants, qui jouaient avec 5 instruments de la Passion du Seigneur. Et sur la tite table ronde, recouverte d'un tapis vert, il y ait le même vase antique en bronze, avec la même andoline et les mêmes cahiers de musique jetés à té. Les portes de la chambre à coucher étaient aussi vertes et, au delà, on apercevait le cabinet de toite et cette même grande armoire à robes, où le c avait couru s'enfermer à l'arrivée de sa femme. Le More laissa tomber sa tête sur sa poitrine; et s larmes de douleur sincère coulèrent sur ses nés.

— Ah ! mon Dieu ! Vois-tu, il pleure de nouveau ! cria la comtesse Cécile. Caresse-le donc un peu, ibrasse-le. console-le! Comment n'as-tu pas honte rester aussi froide, devant son chagrin ? Elle poussa doucement sa rivale dans les bras de Q amant.

Depuis quelque temps déjà, Lucrèce éprouvait un aliment de dégoût, à être obligée de subir l'amitié la comtesse. C'était comme l'impression que nnent quelquefois les parfums trop doux. Elle ulut se lever et sortir. Elle baissa les yeux et deit toute rouge. Mais elle fut obligée de serrer la un que lui tendait le duc, qui lui souriait à trars ses larmes. Cécile prit la mandoline qui était sur la petite table

ronde, et se mit à chanter les vers de Pétrarque cèle brant l'apparition céleste de Laure :

J'envoie mes pensées vers la demeure de celle Que je cherche et que je ne puis trouver sur la terre. Dans le troisième cercle du ciel, parmi les élus. Je l'aperçois de nouveau, plus belle et moins fière.

Prenant ma main, elle me dit : « Dans cette sphère

Tu seras de nouveau avec moi pour l'éternité.

Je suis la même, c'est moi qui me querellais avec toi sur 1,

J'ai accompli ma journée avant le soir. »

Le due se mit à pleurer. Il répéta plusieurs fois 1 dernier vers en sanglotant, les mains tendues comni vers une vision fugitive :

J'ai accompli ma journée avant le soir.

— Ma colombe ! Oui, oui, avant le soir î Savez-vou! madonna, il me semble quelle nous regarde du haï du ciel, et qu'elle nous bénit tous trois... 0 Bice, Bic'e!...

Il appuya doucement son visage, couvert de pleur; contre l'épaule de Lucrèce; et, lui enlaçant la taill de son bras en même temps, il voulut l'attirer à lu Elle résista. Elle avait une sensation de honte et è répuguance. Le duc l'embrassa dans le cou à la dérc bée. L'œil vigilant et maternel de Cécile ayant surpr ce baiser, la comtesse se leva, désigna le More Lucrèce comme une sœur qui confie son frère gravi ment malade à une amie, et sortit sur la pointe d pied, non pas dans la chambre à coucher, mais dar la salle opposée, dont elle ferma la porte. Le « crépu cule » n'était pas jaloux de 1' « aurore », car ud lougue expérience lui avait enseigné que son toij viendrait, et qu'après les cheveux noirs le duc trou verait encore plus beaux les cheveux roux ardent

Ludovic regarda autour de lui et, rapidement, d'uj

l'âge d'or 221

louvement brusque, il assit Lucrèce sur ses genoux, es larmes qu'il versait sur sa défunte femme 'étaient pas encore séchées que déjà se dessinait sur ss lèvres, fiues et sinueuses, un sourire de franche spièglerie, un sourire de désir et de volupté.

— Tu es comme une nonne, toute eu noir..., dit-il n riant et en lui couvrant la nuque de baisers. C'est ne petite robe bien simple... et comme elle te va ,ien! C'est sans doute le noir qui fait paraître ton cou i blauc !...

Il défit les boutons d'agathe du corsage de Lucrèce, t la chair nue brilla, plus éblouissante encore, aperce entre les plis du vêtement de deuil...

Et au-dessus de la cheminée où la flamme pétillait oyeusement, les petits dieux d'argile de Caradosso, les imours nus et les anges, continuaient leur ronde éterîelle. tout en jouant avec les instruments de la Passion : les clous, le marteau, les tenailles et la lance. Il semblait que, dans le reflet rosé et mourant de la lamme, ils s'entre-regardaient avec malice et qu'ils îhuchotaient, en jetant, à travers les ceps de vigne de Bacchus, des coups d'oeil furtifs sur le duc Ludovic si sur madonna Lucrèce, tandis qu'avec leurs joues rondes et joufflues ils avaient l'air de rire aux éclats.

Et l'on entendait les accords lointains et languissants de la mandoline. La comtesse Cécile chantait toujours :

Ivi fra lor che, il terzo cerchio serra La rivicli, piu bella e meno altéra.

Et, à entendre ces vers de Pétrarque célébrant le nouvel et céleste amour, les petits dieux antiques riaient comme des fous.

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