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CHAPITRE IX

« I sensi sono terrestri, la ragione slà fuor di quelli quando contempla. »

Les sens appartiennent à la terre ; niais la raison s'élève au-dessus d'eux, quand elle contemple.

Léonard de Vinci.

Léonard avait travaillé toute la nuit dans son cabinet. Il n'avait même pas remarqué que le jour commençait à paraître. Les étoiles s'éteignaient. Une lueur rosée illuminait les tuiles des toits et les solives de bois tordues, soutenant les murs des vieilles maisons de briques. On entendait dans la rue le bruit des pas et les conversations des passants. On frappa à la porte. Giovanni entra, et rappela au peintre que c'était ce jour-là, c'est-à-dire la veille du dimanche des Rameaux, que devait avoir lieu « le duel du feu ».

— Quel duel? demanda Léonard.

— Fra Domenico pour Savonarole, et fra Juliano Roudinelli pour les ennemis de fra Girolamo, passeront à travers le feu : celui que les flammes ne toucheront pas, c'est celui-là qui est juste devant Dieu! expliqua Beltraffio.

— Va, Giovanni! J'espère que ce spectacle t'intéressera.

— Vous ne venez pas?

— Non, ta vois, je suis occupé.

L'élève allait s'éloigner ; mais, faisant un effort sur ui-même, il reprit :

— En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Loaenzi. Il a promis de venir nous chercher et de nous îener aux meilleures places, d'où nous pourrons tout oir. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps. !t j'ai pensé... peut-être. Savez-vous, maître... Le uel aura lieu à midi. Si vous aviez fini votre travail ers cette heure-là, nous aurions pu arriver assez tôt ncore.

Léonard sourit.

— Tu as donc bien envie que je voie ce miracle ? Giovanni baissa les yeux.

— Eh bien, j'irai avec toi, pour te faire plaisir. Beltraffio revint chez le maître à l'heure fixée, avec

'aolo Lomenzi, personnage très actif, toujours en louvement et qui semblait avoir du vif argent dans 3s veines. C'était le principal espion florentin du duc iUdovic, le pire ennemi de Savonarole.

— Est-il vrai, messer Léonard, que vous ne désirez as nous accompagner? dit Lomenzi d'une voix désaréable et criarde, avec mille contorsions et grimaces omiques. Comment pouvez-vous être aussi indifïéent ? Qui donc, sinon vous, un amateur des sciences aturelles, a le plus grand intérêt à assister à cette xpérience de physique ?

— Est-il possible qu'on leur permette d'entrer ans le feu ? dit Léonard.

— Comment vous le dire d'avance? S'il faut en rriver là, fra Domenico ne reculera certes pas. Et on seulement lui, mais deux mille cinq cents ci- Dyens, riches et pauvres, savants et ignorants, îmmes et enfants, ont déclaré hier, au monastère de aint-Marc, qu'ils avaient l'intention de prendre part

cette lutte. C'est d'une telle stupidité que cela onne le vertige aux gens raisonnables. Nos philo-

sophes et nos esprits forts eux-mêmes, commeneen à avoir peur : si un moine se mettait à ne pas hrû 1er? Non, messer, mais représentez-vous les figure: de ces pieux « pleurnicheurs » lorsqu'ils flamberon tous les deux !

— Ce n'est pas possible que Savonarole croie à ce choses! dit Léonard, pensif, comme s'il se fût parlé; lui-même.

— Peut-être bien qu'il n'y croit pas, répliqu; Lomenzi, ou du moins, pas entièrement. Il serai content de se dédire, mais il est trop tard. Il a fai venir l'eau à la bouche des gens. Ils en bavent tou: maintenant : il faut leur montrer un miracle, ils ] tiennent. Car il y a là une mathématique qui n'es pas moins concluante que la vôtre, messer : s'il y; un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas un miracle, à h demande des fidèles ? Pourquoi ne permettrait-il pa! que deux fois deux ne fissent plus quatre, mais cinq afin de couvrir de honte les esprits forts, les impies tels que vous et moi ?

— Eh bien ! allons, je crois qu'il est temps ! di Léonard, en regardant Lomenzi avec un dégoût nor dissimulé.

— C'est l'heure, c'est l'heure! répondit celui-ci qu ne cessait de se démener.

Ils partirent. La foule remplissait les rues. Sui tous les visages se lisait la même expression d'attentt fiévreuse et de curiosité, que Léonard avait déjà remarquée chez Giovanni.

Il y avait une bousculade terrible dans la rue de Calzaioli, devant Or-San-Michele. C'est là qu'était dressé, dans un retrait du mur, le groupe de bronzt d'Andréa Verocchio, représentant l'apôtre Thomas touchant de ses doigts les plaies du Sauveur. Les uns épelaient, les autres écoutaient lire, et quelquesuns discutaient les huit thèses théologiques, écrites en grandes lettres rouges, et appliquées contre le mur.

Il appartenait au « duel du feu » d'en proclamer i justesse ou la fausseté. Voici cruelles étaient ces lèses.

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