‹ La résurrection des DieuxChapitre 22 sur 34 · G LA RESURRECTION DES DIEUX · texte numérisé non relu

G LA RESURRECTION DES DIEUX

nouveau plein de sérénité et de fermeté dans soi isolement.

Mais tout au fond de son cœur, dans un recoiu qu'i; ignorait lui-même, bouillonnait une amertume mystérieuse, semblable à une source qui cherche à rompre la croûte de glace qui l'emprisonne : une amertume qui était comme un reproche et lui donnait le sentiment pénible d'être réellement coupable envers Maïa, d'avoir à se faire pardonner quelque chose, et de ne pouvoir y arriver.

Le lendemain matin, Léonard se disposa à se rendre au monastère de Sainte-Marie des Grâces, pour terminer la tète du Christ.

Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, avec les cahiers, les pinceaux et les boites de couleurs. Dans la cour, Léonard vit le palefrenier Nastasio qui étrillait avec zèle, sous un auvent, une jument gris-pommelé.

— Comment se porte Giannino ? demanda Léonard. C'était un de ses chevaux préférés.

— Il va bien, répondit négligemment le garçon. Mais le cheval pie boite.

— Le cheval pie? dit Léonard avec chagrin. Y at-il longtemps de cela ?

— Quatre jours.

Sans daigner regarder le maître. Nastasio, silencieux et maussade, continuait à étriller si fort la croupe du cheval que celui-ci se tenait tantôt sur un pied, tantôt sur un autre.

Léonard voulut voir le cheval boiteux. Nastasio le conduisit à l'écurie.

Lorsque Giovanni Beltraffio arriva dans la cour, afin de faire sa toilette dans l'eau fraîche du puits, il entendit la voix, perçante et criarde comme celle d'une

jmme, que Léonard prenait parfois dans ses accès de olère : accès violents, mais qui duraient peu, et n efrayaient personne.

— Qui donc t'a demandé, ivrogne et imbécile que lies, qui t'a demandé de faire soigner ce cheval par 3 vétérinaire ?

— Je vous en prie, messer, comment peut-on ne •as soigner un cheval malade ?

— Va au diable avec tes remèdes ! Quelle prétention -t-il de vouloir guérir, l'ignorant, l'écorcheur, lorsuil n'a pas même la moindre notion de la structure lu corps, ni de l'anatomie !

Nastasio leva ses yeux paresseux, et comme perclus [ans la graisse de son visage, regarda furtivement e maitre, et dit, d'un air de mépris infini :

— L'anatomie !

— Scélérat ! Quitte ma maison à l'instant !

Le garçon d'écurie ne bougea pas ; il savait par une ongue expérience que. lorsque le courroux momenané du maître serait passé, il ferait son possible pour e garder, car Léonard appréciait en lui le bon conlaisseur de chevaux.

— Je voulais justement demander mon congé, dit Nastasio. Votre Grâce me doit trois mois de gages. >our ce qui est du foin, il n'y a pas de ma faute. Marc »e me donne pas d'argent pour en acheter.

— Qu'est-ce encore que cela ? Comment se permet- 1 de désobéir à mes ordres ?

Le palefrenier haussa les épaules, et, se détournant )Our montrer qu'il ne désirait pas prolonger clavanage la conversation, il se mit à aller et venir d'un ûr affairé, et recommença à nettoyer le cheval, avec me vigueur telle qu'on eût dit qu'il voulait se venger sur lui.

Giovanni écoutait cette scène avec un sourire de gaieté malicieuse, tout en frottant avec un linge son /isage rougi par l'eau froide.

— Eh bien, maître? Partons-nous? demandait Astro. qui s'impatientait.

— Attends î dit Léonard. Je veux questionner Marc au sujet de l'avoine. Il faut que je sache si ce fripoD a dit vrai...

Il entra dans la maison, Giovanni le suivit.

Marc travaillait à l'atelier. Comme toujours, c'était avec une exactitude mathématique qu'il exécutait les ordres de son maître, mesurant la couleur noire pour les ombres avec une cuiller de plomb minuscule, et consultant parfois un papier couvert de chiffres. Des gouttes de sueur perlaient à son front, les veines du cou étaient gonflées. Il respirait difficilement.

— Ah ! messer Léonard ! vous n'êtes pas encore parti? Je vous en prie, vérifiez ce calcul. Je crois que j'ai fait une erreur.

— Bien, Marc ! Plus tard ! Je suis venu pour te demander ceci : Est-il vrai que tu ne donnes pas d'argent pour acheter de l'avoine aux chevaux?

— Non, je n'en donne pas.

— Et pourquoi cela, mon ami ? Je te l'ai dit, pourtant ! continua le maître, en fixant sur le visage sévère de son élève un regard de plus en plus timide et indécis, je t'ai dit quil fallait absolument donner de l'argent pour l'avoine. Ne t'en souviens-tu pas ?

— Je m'en souviens, mais je n'ai pas d'argent.

— Voilà! voilà! c'est bien ce que je pensais. Pas d'argent, de nouveau ! Voyons, Marc, juge toi-même, les chevaux peuvent-ils rester sans avoine ?

Marc ne répondit rien, mais jeta son pinceau avec fureur.

Giovanni observait le changement qui était survenu dans leurs attitudes : le maître avait pris la place de l'élève, et l'élève celle du maître.

— Ecoutez, maître, prononça Marc, vous m'avez demandé de me charger du ménage et de ne jamais vous importuner de ces choses î Pourquoi est-ce vousmême qui recommencez ?

— Marco! s'écria Léonard d'un ton de reproche, [arco, mais je t'ai donné trente florins, pas plus tard ue la semaine passée !

— Trente florins ! Nous allons compter ! Deux floins prêtés à Luca Pacioli, deux à ce quémandeur de raleotto Sacrobosco, cinq donnés au bourreau qui oie les corps des pendus pour votre anatomie, trois our la réparation des vitres et du fourneau de la 3rre où vous avez des poissons et des reptiles, et six orins d'or pour ce diable rayé, la girafe. Nous ne îaugeous rien, afin de bien nourrir cette maudite ête ! Et, quoi que vous fassiez, elle crèvera tout de îême !

— Gela ne fait rien qu'elle meure, Marc ! remarqua oucement Léonard. Je la disséquerai. Elle a de cuieuses vertèbres dans le cou.

— De curieuses vertèbres ! Ah ! maître ! maître, si ous n'aviez pas toutes ces fantaisies, chevaux, cadares, girafes, poissons et reptiles, nous passerions otre vie dans l'abondance, sans rien demander à peronne ! Un morceau de pain quotidien ne vaut-il pas lieux...

— Du pain ! Mais, est-ce que je désire autre chose, our moi? Je sais du reste, Marc, que tu serais très ontent si ces animaux que j'acquiers avec tant de eine et qui m'ont tant coûté d'argent, crevaient, le parviendras-tu jamais à comprendre combien ils ont indispensables ? Tu fais tout ce que tu peux pour n arriver à tes fins...

La voix du maître commença à trembler. Il soufrait, évidemment ; la vague impression d'une offense aiméritée le troublait, et il était attristé par une senation de vide autour de lui.

L'élève se taisait, maussade, et baissait les yeux.

— Et maintenant? continua Léonard. Qu'allonsous devenir, je me le demande, Marc ? Pas d'avoine! le n'est pas une plaisanterie ! Et voilà à quoi je suis éduit! Il ne nous est jamais arrivé pareille chose !

— Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marc. Eh ! que voulez-vous ? Voilà déjà plus d'une année que nous n'avons pas reçu un sol du duc. Ambrogio Ferrari répète chaque jour : « Je payerai demain », mais il se moque de nous et nous ne touchons rien.

— Il se moque ! s'écria Léonard. Eh bien, attends je vais lui apprendre à se moquer de moi. Je me plaindrai au duc, voilà. Je forcerai ce fripon d* Ambrogio è me payer, et, en atteudant, que Dieu lui envoie une vilaine fête de Pâques !

Marc se contenta de secouer la main comme poui dire que si quelqu'un réussissait à faire obéir le tré sorier du duc, ce ne serait certainement pas Léonard

— Laissez cela maître, laissez cela, vraiment ! re prit-il. Et une expression de tendresse protectrice anima soudainement ses traits, anguleux et durs.

— Dieu est miséricordieux! nous tâcherons de nous arranger. S'il le faut absolument, je m'efforcerai de vous procurer de quoi acheter l'avoine des chevaux !

Il savait que, pour faire ce que désirait le peintre il serait obligé de disposer d'une partie de son propre argent, celui qu'il envoyait à sa vieille mère malade

— Si encore il n'y avait pas autre chose ! s'écrif Léonard en s'affaissant, épuisé, sur une chaise. Ses yeux clignotèrent et se rétrécirent, comme si un courant d'air froid et violent eût passé sur eux.

— Ecoute, Marc, continua-t-il. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois prochain, il me faudra, coûte que coûte, quatre-vingts ducats car, vois-tu, j'ai emprunté... Ah ! ne me regarde pas avec ces yeux-là !

— A qui avez-vous emprunté ?

— Au changeur Arnolclo.

L'élève désespéré frappa ses mains l'une contre l'autre, les mèches de cheveux roux qui retombaient sur son front tremblèrent.

— Au changeur Arnoldo ! Je vous félicite ! il n'y a rien à dire, vous êtes bien tombé ! Mais savez-vous

jue c'est un coquin, pire que n'importe quel Juif ou tlaure? Un mécréant ! Ah! maître, maître, quavez- /ous fait?.. Et pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?... Léonard baissa la tête .

— Marc, j'avais un si grand besoin d'argent. Ne te 'âche pas contre moi...

Et, après un instant de silence, il ajouta plaintivenent, d'un air craintif :

— Apporte-moi le livre, Marc ! Peut-être pourrionsîous arranger les choses.

Marc était persuadé qu'il n'y avait rien à faire; nais, comme c'était le seul moyen de calmer le maître, 1 alla chercher le livre.

En l'apercevant, Léonard se renfrogna, et regarda le çros livre, relié de vert, avec l'expression d'un homme mi examine sa propre plaie béante.

Ils s'enfoncèrent dans les chiffres. Mais le grand mathématicien faisait des erreurs d'addition et de îoustraction. Tout à coup il se rappela une note de riusieurs milliers de ducats, égarée. Il la chercha fiévreusement, fouillant dans les coffrets, les caisses, les iasses poussiéreuses de papiers. Ce fut en vain ; il ne -etrouvait que des factures inutiles et sans impor- ;ance, soigneusement transcrites de sa propre main, ïelle par exemple relative au manteau de son élève Salaino :

Brocart d'argent 15 lires 4 sols.

Velours rouge pour garniture. 9 —

Cordons 9 —

Boutons 12 —

Il déchira furieusement ces inutiles paperasses, et 3n jeta les débris sous la table.

Giovanni, qui observait attentivement son maître, se rendit compte qu'il était sujet comme un autre aux faiblesses humaines. Il se souvint des paroles de l'un des admirateurs de Vinci : « Le nouveau dieu Hermès

Trismégiste s'est réuni en lui au nouveau titan Prométhée. »

— Non, pensa-t-il attendri, il n"est ni uû dieu ni un titan, mais un homme comme tous les autres. Pourquoi en ai-je eu peur? Oh! pauvre cher maître!

Deux jours se passèrent, et ce que Marc avait prévu arriva. Léonard oublia leur conversation aussi complètement que si elle n'avait jamais eu lieu! Le lendemain déjà, il demandait trois florins pour acheter un fossile antédiluvien, et cela d'un air si joyeux que l'élève n'eut pas le courage de le chagriner par un refus; il lui donna ces trois florins, qu'il prit sur la somme destinée à sa mère.

Malgré les réclamations de Léonard, le trésorier ne lui avait pas encore payé son traitement : à ce moment, le duc lui-même avait besoin de fonds, pour ses énormes préparatifs de guerre contre la France.

Léonard empruntait à tous ceux à qui il était possible d'emprunter, même à ses propres élèves.

Le More ne lui permettait pas de terminer le monument du Sforza, bien que tout fût prêt : la statue d'argile, le moule et le squelette de fer, la digue pour le métal en fusion, le fourneau de forge, les fourneaux à creusets. Mais, lorsque le peintre présenta la note à payer pour le bronze, le More, effrayé, se fâcha et refusa de le recevoir.

Vers le 20 novembre 1498, réduit à la dernière extrémité, l'artiste écrivit au duc. Le brouillon de sa lettre, retrouvé dans les papiers de Léonard, est rempli de phrases impétueuses, sans suite : c'est le bégaiement d'un homme qui ne peut accepter la honte de se voir obligé de demander quelque chose :

ce Monseigneur, bien que je sache que Votre Altesse est occupée d'affaires plus importantes, mais.

ians la crainte que mon silence ne soit une cause de xmrroux pour Mon Protecteur Très Gracieux, j'ose ^ous rappeler ma position difficile et vous faire remarjuer que les arts sont condamnés à un temps d'arrêt...

« ... Depuis deux ans je n'ai point reçu de traitement...

« ... D'autres personnes qui sont au service de Votre Utesse peuvent attendre, car elles ont des ressources m dehors de celles-là ; mais moi, je n'ai que mon art, jue je voudrais, du reste, bien abandonner pour une prière plus rémunératrice...

a ... Ma vie est au service de Votre Altesse, et je >uis constamment prêt à lui obéir...

«... Je ne dis rien du monument, car je sais que es temps...

« ... C'est un grand chagrin pour moi que de me /oir contraint, par la nécessité de gagner ma vie, à uterrompre mon travail pour m'occuper de futilités, f'ai dû nourrir six personnes pendant trente-six mois, ;t j'avais cinquante ducats seulement.

« ... Je ne sais à quoi employer mes forces...

« ... Faut-il penser à la gloire ou au pain quoidien?... »

Au commencement de mars 1499, Léonard reçut snfin, un beau jour, de la trésorerie ducale, les deux innées de traitement qu'on lui devait.

A ce moment, courait une rumeur qui prêtait au /lore, terrifié par la nouvelle de la conclusion d'une riple alliance formée contre lui par Venise, le Pape, !t le roi de France, l'intention de se réfugier en Allemagne, auprès de l'empereur, à la première apparition des troupes françaises en Lombardie. Désirant iffermir la fidélité de ses sujets pendant son absence,

le duc dégreva les impôts et les contributions, paya ses créanciers, et combla les courtisans de cadeaux.

Quelque temps après, Léonard reçut encore une nouvelle marque de la faveur ducale :

« Ludovic Maria Sforza, duc de Milan, donne a Messer Léonard de Vinci de Florence, peintre illustre, seize arpents de terre avec une vigne, achetés aux moines de Saint-Victor, et situés près de la Porte de Verceil » : telle était la teneur de l'acte de donation.

Le peintre alla remercier le duc. On lui fixa une audience pour le soir. Mais Léonard dut attendre jusque très avant dans la nuit ; car le More était surchargé d'affaires.

Après avoir terminé ses travaux, le duc se rendit sur la terrasse de Bramante, dominant l'un des fossés du château de Milan.

La nuit était calme. De temps en temps retentissaient les sons d'une trompette, les appels prolonges des sentinelles, ou le grincement des chaînes rouillees

du pont-levis.

La page Ricciardetto apporta deux torches quil plaça dans des appliques de bronze fixées au mur, el tendit au duc un plat d'or rempli de pain coupe en menus morceaux. Des cygnes blancs, attires par la lumière, s'approchèrent en glissant sur le miroir sombre des eaux du fossé. Accoudé à la balustrade, le duc leur jetait du pain, et les regardait s'avancer, en fendant silencieusement l'onde, de leur poitrine.

C'était la marquise Isabelle d'Esté, sœur de la de funte Béatrice, qui lui avait envoyé ces cygnes d< Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais depuis auelque temps, il s'attachait encore davantage a ce! oiseaux, et les nourrissait chaque soir de ses propre; mains; c'était le seul instant de répit que lui lais saient les réflexions angoissantes qui le hantaient ai sujet de la guerre, des affaires, de la politique, de s< trahisons et de celles des autres. Les cygnes lui rap pelaient son enfance, alors qu'il en nourrissait d

pareils sur les étangs, endormis dans les hautes herbes, à Viggevano.

Mais ici, ils lui semblaient encore plus beaux, plus purs et plus blancs, dans le brouillard bleu et argent de la lune, sur les eaux des fossés entourant le château de Milan, au pied des sombres donjons, avec leurs batteries, leurs poudrières, les pyramides de boulets et les gueules menaçantes des canons.

Derrière le duc s'ëntr'ouvrit une petite porte qui livra passage au camérier Pusterla. S'inclinant respectueusement, il s'approcha du More et dit :

— Messer Léonard est ici.

— Ah! oui, Léonard! Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit plus tôt? Fais-le entrer!

Et, se tournant de nouveau vers les cygnes, il pensa :

— Léonard ne me gêne pas!

Un bon sourire apparut sur son visage au teint jaune et flétri, aux lèvres minces, portant l'empreinte de la ruse et de la rapacité.

Lorsque l'artiste arriva sur la terrasse, le More jetait toujours du pain dans l'eau, et il regarda l'artiste avec le même sourire qu'il adressait aux cygnes.

Léonard voulut fléchir le genou, mais le duc le retint et le baisa au front.

:j- Je te salue! Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment vas-tu, mon ami ?

— Je dois remercier Votre Altesse.

— Laissons cela. De tels cadeaux sont-ils dignes de ;oi? Donne-moi seulement du temps, et je saurai te ^compenser selon tes services...

Alors il questionna Léonard sur ses derniers travaux, ses inventions et ses projets, choisissant à dessein ceux qui lui paraissaient les plus impraticables ;t les plus fantastiques : la cloche à plongeur, les ailes îumaines, et les raquettes qui permettaient de mariner sur terre comme sur mer.

Mais lorsque Léonard aborda le chapitre des affaires )lus sérieuses, telles que la fortification du château,

le canal de Martesana, la fonte du monument, le duc détourna immédiatement la conversation, avec un air de dédain ennuyé.

Tout à coup Ludovic s'absorba dans une profonde méditation, comme cela lui arrivait souvent depuis quelques mois ; il se tut et baissa la tète, d'uu air concentré. On aurait dit qu'il avait oublié la présence de son interlocuteur.

Léonard voulut prendre congé.

— Eh bien, adieu, adieu ! répondit le duc en hochant distraitement la tête. Mais lorsque Léonard fut arrivé à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, posa ses deux mains sur ses épaules, et lui jeta un long et triste regard.

— Adieu, répéta-t-il, et sa voix trembla, adieu, mon Léonard ! Qui sait si nous nous reverrons jamais en tèle à tète ?

— Votre Altesse nous quitte ?

Le More soupira profondément, mais ne répondit rien.

— C'est ainsi, mon ami, dit-il après un instant de silence. Nous avons vécu seize ans ensemble, et tu as toujours bien agi envers moi ; démon côté, je crois ne t' avoir jamais offensé. Que les gens disent ce qu'ils voudront, mais dans les siècles futurs, quand on mentionnera le nom de Léonard, on se rappellera aussi celui de Ludovic et on le louera !

Le peintre, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les seules paroles qu'il conservait dans sa mémoire pour les occasions où il devait montrer une éloquence de courtisan :

— Monseigneur, j'aurais voulu avoir à ma disposition plusieurs existences, afin de pouvoir les vouer toutes au service de Votre Altesse !

— Je crois que tu es sincère, dit le duc. Peut-être, plus tard, tu penseras à moi et tu regretteras...

Il ne termina pas sa phrase, se mit à sangloter, et,

>renant le peintre dans ses bras, lui donna un baiser ur les lèvres :

— Que Dieu te garde, que Dieu te garde !...

Lorsque Léonard se fut éloigné, Ludovic resta incore longtemps assis sur la terrasse de Bramante, à idmirer les cygnes; et son âme était remplie d'un seniment qu'il ne pouvait exprimer par des mots. Il lui emblait que, dans sa propre vie, criminelle peut-être, t sombre, Léonard avait passé semblable à ces oiseaux [ui glissaient sur l'eau des fossés autour de la forteesse de Milan, entre les batteries menaçantes, les lonjons, les poudrières, les pyramides de boulets et es bouches à feu, aussi inutile et beau, aussi pur et irginal, que les cygnes blancs.

Dans le silence de la nuit retentissait seul le bruit le la chute lente des gouttes tombant des torches ►resque consumées. L*éclat rosé qu'elles projetaient e fondait dans le rayonnement bleu de la lune et, •areils à une vision, sur le miroir sombre des eaux, es cygnes plongés dans quelque songe mystérieux, •assaient majestueusement sous le ciel plein d'étoiles.

En quittant le duc, Léonard se rendit, malgré l'heure ardive, au monastère de San Francesco, où se trouait son élève Giovanni Bel traffio, lequel, quatre mois uparavant, avait été pris d'un accès de fièvre haude.

C'était vers le 20 décembre H98. Un jour qu'il allait lire visite à son maitre, fra Benedetto, Giovanni ^ouva chez lui un moine dominicain, fra Pagolo, qui rrivait de Florence. Sur la demande de Benedetto et e Giovanni, ce moine raconta la mort de Savonarole.

Son exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à euf heures du soir, sur la place de la Seigneurie, evant le Palazzo Vecchio, là même où avaient eu

lieu « l'autodafé des vanités », et le « duel du feu »

A l'extrémité d'une des passerelles étroites et longues, était disposé un bûcher sur lequel s'élevait une potence formée d'une poutre épaisse, fichée en terre, et terminée par une planche transversale garnie de trois nœuds coulants et de chaînes de fer. Malgré les efforts réunis des charpentiers, qui avaient longtemps travaillé à la planche transversale, tantôt la rallongeant, tantôt la raccourcissant, la potence avait l'air d'une croix.

Une foule, aussi nombreuse que celle qui assistait au duel du feu, s'agitait sur la place, aux fenêtres, aux loggias et sur les toits des maisons.

Les condamnés, Girolamo Savonarole, Domenico Buonvicini et SilvestroMarufi, sortirent par les portes du palais.

Après avoir fait quelques pas sur les passerelles, ils s'arrêtèrent devant la tribune de l'évèque de Vasone, l'envoyé du pape Alexandre VI. L'évèque se leva, prit le frère Girolamo par le bras, et lut le texte de la bulle d'excommunication, d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur Savonarole, qui le regardait fixement.

Il prononça les derniers mots en hésitant :

— Separote ah Ecclesia militante atque triumphante. Je t'excommunie de l'Église guerrière et triomphante.

— Militante, non triumphante; hoc enim tuum non est ! De l'église guerrière mais non de la triomphante, car cela n'est pas en ton pouvoir! rectifia Savonarole.

On arracha les vêtements des excommuniés, à qui on ne laissa que leur chemise, et ils continuèrent leur chemin, s'arrêtant encore devant la tribune des commissaires apostoliques, qui lurent le jugeraenl du tribunal ecclésiastique, et devant la tribune des « Huit de la République de Florence », qui les condamnèrent à mort au nom du peuple.

En accomplissant ce dernier trajet, fra Silvestro fi un faux pas et faillit tomber.

Domenico et Savonarole trébuchèrent également ; m découvrit par la suite que les polissons de la ville, es enfants de l'ancienne « Sainte Armée des Petits uquisiteurs », s'étant glissés sous les passerelles, vaient enfoncé des épieux entre les planches, afin de ilesser les condamnés.

Fra Silvestro Marufi devait monter le premier à i potence. Il gravit les échelons en conservant l'air tupide qui lui était habituel, comme s'il n'eût pas ompris ce qu'on voulait de lui. Mais, lorsque le ourreau lui passa le nœud autour du cou, il se cramonna aux degrés, leva les yeux au ciel et s'écria :

— Je remets mon esprit entre Tes mains, Seigneur ! Puis il bondit de l'échelle sans l'aide du bourreau,

'un mouvement audacieux, et ses traits prirent une xpression d'intelligence surnaturelle.

Fra Domenico se tenait tantôt sur un pied, tantôt ur l'autre, attendant son tour avec une impatience ryeuse; et, lorsqu'on lui fit signe de venir, il se hâta 'approcher de la potence, avec un sourire aussi heueux que s'il allait droit au ciel.

Le corps de Silvestro pendait à l'une des extrémités ela planche, à l'autre, celui de Dominique. La place u milieu était réservée à Savonarole.

En montant sur le bûcher, il s'arrêta, et abaissa ses 3gards vers la foule.

Il se fit un silence pareil à celui qui précédait les remières paroles de ses sermons, quand il prêchait

la cathédrale de Maria del Fiore. Mais lorsqu'il assa la tête dans le nœud coulant quelqu'un lui ria :

— Fais un miracle, fais un miracle, prophète! Personne ne comprit si c'était un sarcasme, ou le

ri d'une foi insensée.

Le bourreau le poussa du haut de l'échelle.

Dès que fra Girolamo fut pendu, un vieil ouvrier, n visage doux et pieux, et qui se tenait là depuis lusieurs heures déjà, se signa rapidement et mit le

feu au bûcher avec une torche enflammée, tandis qu'i prononçait les mêmes paroles que jadis Savonarol< en allumant le bûcher « des vanités ».

— Au nom du Fils, du Père, et du Saint-Esprit! Une flamme jaillit. Mais le vent la coucha sur 1<

sol. Alors la foule s'agita. Les gens s'écrasaient si bousculaient, couraient, pleins d'effroi. On enten dait des cris :

— Un miracle ! Un miracle ! Un miracle ! Ils ni brûlent pas !

Le vent se calma. La flamme s*élança de nouveai et lécha les cadavres. Les cordes qui liaient les main: de Savonarole prirent feu ; elles se détachèrent e tombèrent ; les mains parurent se mouvoir dans le! flammes et il sembla à beaucoup de spectateurs qu< le moine bénissait le peuple pour la dernière fois.

Lorsque le bûcher se fut éteint et qu'il ne rest< plus que des os carbonisés et des lambeaux de chaii attachés aux chaînes de fer, les disciples de Savona rôle entourèrent la potence, désireux de rassemble] les restes mortels des martyrs. Les gardes les chassé rent et recueillirent les cendres dans une charrette afin d'aller les jeter dans la rivière, à Ponte Vecchio Mais, en route, les « pleureurs » réussirent à dérobe des pincées de cendres et le coeur de Savonarole qui disait-on, était resté intact.

Ayant terminé son récit, fra Pagolo montra à se: auditeurs, un petit sachet plein de ces mêmes cendres Fra Benedetto le baisa longuement, et l'arrosa de se: larmes.

Les deux moines se rendirent alors aux vêpres, e Giovanni resta seul.

Lorsqu'ils revinrent, ils trouvèrent le jeune liomm»

endu, sans connaissance, sur le sol, au pied du •ucifix ; dans ses doigts crispés, il tenait le sachet. Pendant trois mois, Giovanni fut entre la vie et la ort. Fra Benedetto ne le quitta pas une minute. Et lelquefois, dans le silence de la nuit, assis au chevet i malade, il prêtait l'oreille aux phrases qui échapient à Giovanni, daus son délire, et i] s'épouvauit.

Le malade voyait Savonarole, Léonard de Vinci, et Sainte Vierge qui, dessinant du doigt des figures ométriques sur le sable du désert, enseignaient 'Enfant Jésus les lois inéluctables de l'Univers. — Que demandes-Tu dans Tes prières, ô Christ? pétait Giovauni avec une douleur indicible. Tu aores donc qu'il n'y a pas de miracles, que la coupe ! peut s'éloigner de Toi pas plus que la ligne droite urrait ne pas être le plus court chemin d'un point un autre?

Beltraffio fut sauvé grâce aux soins de fra Benetto. Et au commencement de juin 1499, lorsqu'il t suffisamment rétabli pour pouvoir marcher, il tourna à l'atelier de Léonard, en dépit de toutes les hortations et de toutes les prières du moine. A la fin du mois de juillet de la même année, l'arme du roi de France, Louis XII, sous le commande- 3ntd'Aubigné, de Louis de Luxembourg et de Jeancques Trivulce, traversa les Alpes et pénétra en •mbardie.

Page 1