CHAPITRE X
Le onde sonore c luminose so- Les ondes des sons et de
no governate dalle slesse leggi lumière sont régies par les mêm
die governano le onde délie lois de mécanique que les ond
acque : l'angolo incidente deve de leau : l'angle d'incidence <
eguagliare l'angolo rifflet tente... égal à l'angle de réflexion.
Il duca ha perso lo stalo e la Le duc a perdu ses domaim
roba e libertà. e nessuna opéra sa fortune et la liberté, et a
sua si fini per lui. cune de ses entreprises n'a réus
Leonardo da Vinci. Léonard de Vinci.
Dans la tour nord-est du palais Rocchetti, il y ava une petite porte doublée de fer, et percée dans ue épaisse muraille de briques, laquelle était ornée ti fresques inachevées de Vinci, représentant le die Mercure. Cette porte donnait accès à un escalier au degrés de pierre, conduisant à un souterrain voûti long et étroit, rempli de coffres de chêne : c'était 1 trésorerie du duc Ludovic. La nuit du 1er septembi 1499, le trésorier de la cour, Ambrogio de Ferrar avec le directeur des revenus ducaux, Borgonzio Bott et ses assistants, étaient occupés à retirer des coffre de l'argent, des perles et des pierres précieuses, qu'ifl puisaient à pleines mains, comme s'il se fût agi â simple grain, et dont ils remplissaient des sacs de eut qu'ils scellaient à mesure. Des serviteurs emportaiei ces sacs à travers le jardin, pour les charger sur df; mules. Deux cent quarante sacs furent ainsi prépare et disposés en trente chargements ; néanmoins là
mts de chandelle fumants éclairaient encore des onceaux de ducats au fond des coffres.
Le duc était assis à la porte de la trésorerie, devant îe table à écrire surchargée de livres de comptes ; et, ns prêter attention au travail qui se faisait autour ! lui, il regardait d'un air absent la flamme des lugies.
A partir du jour où il avait reçu la nouvelle de la ite de son capitaine en'chef, le signor Galéas Sanserino, et de l'arrivée prochaine des Français à Milan, était tombé dans une torpeur étrange, dans une rte de catalepsie.
Lorsque toutes les valeurs furent retirées du sourrain, le trésorier lui demanda s'il désirait laisser 1 prendre avec lui la vaisselle d'or et d'argent. Le ore le regarda en fronçant les sourcils, comme pour ssembler ses idées et tâcher de comprendre de îoi on lui parlait ; puis il se détourna, fit un geste ) la main, et fixa de nouveau un regard immobile ir la flamme de la chandelle. Lorsque messer Am- *ogio répéta sa question, le duc ne l'entendit pas du ut. Les trésoriers partirent donc sans savoir que ire, et le More resta seul.
Un instant après, le vieux camérier Pusterla vint i annoncer l'arrivée du nouveau commandant de forteresse, Bernardin de Corte. Le More se passa main sur le visage, se leva, et dit : — Oui, oui, évidemment, fais-le entrer!
Comme il avait peu de confiance dans les descenmts des familles illustres, il aimait à donner des très de noblesse aux gens du peuple, à faire des derers les premiers, et des premiers les derniers. Parmi sa suite, il y avait des fils de poèiiers, de araîchers, de cuisiniers, de conducteurs de mules, îrnardin, dont le père, d'abord valet de chambre à cour, était devenu plus tard le comptable des cuines, avait lui-même porté dans sa jeunesse la livrée e laquais.
2o4 LA RESURRECTION DES DIEUX
Ludovic l'avait élevé aux plus hautes dignités, et li donnait maintenant la plus grande marque d'estime en remettant entre ses mains la défense du chàtea de Milan, la dernière forteresse qui lui restât en Loir bardie.
Le duc reçut le nouveau commandant avec hier veillance, le fit asseoir, et lui donna des explicatioc sur la façon de fortifier et de défendre le château.
— Souviens-toi, Bernardin, lui dit-il en terminan que tout a été prévu ; tu as le nécessaire et même a delà : de l'argent, de la poudre, des provisions pou le ravitaillement, des armes à feu ; trois mille merci naires ont été payés d'avance. Tu as sous ton cou mandement une forteresse qui pourrait soutenir n1 siège de trois ans ; mais je te demande de résister per dant trois mois seulement, et, si je ne viens pas à 1 rescousse, tu feras ce que tu voudras. Je crois qu c'est tout. Adieu ! Que Dieu te garde, mon fils !
Il l'embrassa en le quittant.
Lorsque le commandant fut sorti, Ludovic oi donna à son page de préparer son lit de camp; récita une prière, se coucha, mais il ne pouvait s'eD dormir. Il resta étendu jusqu'à minuit, puis se lev et se mit à se promener dans la salle. Il pensait au souffrances qu'il endurait, à l'injustice de la destinée à l'ingratitude des hommes.
— Que leur ai-je fait ? Pourquoi se sont-ils mis me haïr ? Ils m'appellent infâme et meurtrier ! mai en ce cas, Romulus, qui tua son frère, et César, i Alexandre, tous les héros de l'antiquité, ne sont ausj que des infâmes et des meurtriers ! Je voulais leu donner un nouveau siècle d'or, tel que les peuple n'en n'ont point revu depuis les temps d'Auguste, d Trajan et d'Antonin. Encore quelque temps, et, daD l'Italie unifiée sous mon règne , auraient fleuri le antiques lauriers d'Apollon, les oliviers de Pallas Athéné ; l'âge de la paix éternelle et des muses divine aurait commencé. J'ai été le premier souverain qi
it cherché la grandeur, non pas dans les expéditions anglantes, mais dans les fruits d'or de la concorde et es sciences.
La flamme de la chandelle mourante jeta une derière lueur qui éclaira les voûtes de la salle et le dieu [ercure au-dessus de la porte de la trésorerie, puis lie s'éteignit. Le duc frissonna, car cette mort de la handelle était un mauvais présage. Il se dirigea à ttons vers son lit, afin de ne pas éveiller le page Ricardetto, se déshabilla, et réussit cette fois à s'endorlir aussitôt.
Il se vit, en rêve, agenouillé aux pieds de madonna éatrice, qui venait d'apprendre les relations de son ari avec Lucrèce : elle l'injuriait et le souffletait. Il ait triste, mais non offensé ; il était content de la >ir de nouveau vivante et bien portante. Présentant avec soumission son visage aux coups, prenait les petites mains brunes de la duchesse mr y poser ses lèvres ; et il pleurait d'amour et de tié pour elle. Puis, tout à coup, ce n'était plus Patrice qui était devant lui, mais le dieu Mercure, le ême que Léonard avait représenté dans sa fresque, i-dessus de la porte de fer ; et il était semblable à 1 ange menaçant. Le dieu le saisissait aux cheveux criait : « Stupide ! stupide ! en quoi espères-tu? snses-tu que tes ruses te tireront d'embarras, te sauront du châtiment divin, meurtrier que tu es ? » Lorsque le More s'éveilla, la lueur de l'aurore brilit aux fenêtres. Les chevaliers, les gentilshommes, 5 militaires, les mercenaires allemands qui devaient ccompagner en Allemagne, — en tout, trois cents valiers — attendaient la sortie du duc, disséminés ns la grande allée du parc et sur la route qui allait Nord, vers les Alpes.
Le duc monta à cheval et se rendit au monastère de inte-Marie des Grâces, pourprier, une dernière fois, r le tombeau de sa femme.
A.ux premiers rayons du soleil, le triste cortège se
1 par
mit en route pour Inspruck ; il devait passer Côme, Bellaggio, Bormio, Balzauo et Brisina
Grâce aux pluies automnales, l'état des routes était déplorable ; et le voyage dura plus de deux semaines.
Le 18 septembre, tard dans la soirée, on touchail au but de l'expédition. Le duc, fatigué et malade, décide de passer la nuit sur la hauteur, dans une cavernt qui servait de refuge aux pâtres. Il n'aurait pas et* difficile de trouver un abri plus confortable et plus tranquille ; mais il choisit cet endroit sauvage à des sein, pour y recevoir l'envoyé que l'empereur Maxi milieu expédiait à sa rencontre.
Le feu illuminait les stalactites de la voûte. Le duc assis sur un pliant à courroies, était frileusemen enveloppé de couvertures, avec une chaufferette au: pieds. A côté de lui, calme et sereine comme toujours madonna Lucrèce lui préparait, avec l'air d'une bonm ménagère, un mélange qu'elle avait inventé contre le maux de dents, et qui se composait devin, de poivre de clous de girofle et d'autres épices. L'envoyé de l'empereur arriva.
— Eh bien, messer Odoardo, lui dit Ludovic — i trouvait dans la grandeur de ses épreuves, une safl faction secrète qui le consolait — vous pourrez du à l'empereur où et comment vous avez trouvé le soi verain légitime de la Lombardie !
Il avait un de ces accès de bavardage subits qi s'emparaient parfois de lui, après une rêverie ou u long silence :
— Les renards ont leur tanière, les corbeaux lei nid, mais moi, je n'ai sur la terre aucun lieu où : puisse reposer ma tête !
— Gorio, continua t-il en s'adressant à l'historien c la cour, lorsque tu feras ta chronique, mentionne cet
LUCREZIA ClUVELLI
Par un peintre de Técole de Léonard de Vinci Musée du Louvre).
auit passée dans une caverne de bergers, dernier refuge du fils du grand Sforza, descendant du héros troyen Angle, le compagnon d'Enée !
— Monseigneur, vos malheurs sont dignes d'être iécrits par la plume d'un nouveau Tacite ! acquiesça Odoardo.
Lucrèce tendit le gargarisme au duc, qui jeta un 30up d'.œil d'admiration à sa maîtresse. Pâle et fraîche dans le reflet rose de la flamme, ses cheveux aoirs lissés sur les oreilles, et au milieu du front un brillant fixé sur le fil étroit de la ferronnière, elle le regardait un peu en dessous, avec un sourire de ten- Iresse maternelle; et ses yeux attentifs et sévères étaient pleins d'un orgueil innocent comme ceux i'un eofant.
— Chère Lucrèce ! pensa le duc, ce n'est pas elle lui me trahirait ou me tromperait jamais !
On entendit, à l'entrée de la caverne, des hennissements de chevaux, des piaffements, des voix étouffées. Le camérier Pusterla entra en courant et murmura quelques paroles à l'oreille du secrétaire général, Bartolomeo Calco.
— Qu'y a-Hl ? demanda le duc.
Tous se turent et baissèrent les yeux.
— Votre Altesse!... dit le secrétaire, mais sa voix trembla, et il se détourna sans achever sa phrase.
— Monseigneur, dit alors le médecin Luigi Marliani, s'approchant du More, que Dieu protège Votre altesse î Soyez prêt à tout : de mauvaises nouvelles...
— Parlez, parlez vite, s'écria le More ; et soudain il pâlit.
A l'entrée de la caverne, au milieu des soldats et les serviteurs, il aperçut un homme chaussé de hautes bottes couvertes de boue. Tous s'écartèrent silencieusement. Le duc repoussa messer Luigi et se précipita au-devant du messager. Il lui arracha des mains la lettre qu'il tenait, la décacheta, la parcourut, et poussant un cri, il tomba à la renverse. Pus-
terla et Marliani eurent juste le temps de le soutenir.
Borgonzio Botta informait le More que, le 17 septembre, jour de Saint-Satire, le traître Bernardin de Corte avait livré le château de Milan au maréchal du roi de France, Trivulce.
Le duc aimait s'évanouir et il y réussissait à merveille. Parfois, il se servait de ce moyen comme d'un artifice diplomatique. Mais, cette fois, l'évanouissement n'était pas simulé.
Longtemps on ne put le faire revenir à lui. Enfin il ouvrit les yeux, soupira, se souleva et, se signant pieusement, il dit :
— Depuis Judas jusqu'à nos jours, il n'y a pas eu traître plus grand que Bernardin de Corte ! C'est un serpent que j'ai réchauffé dans mon sein.
Et, de toute la journée, il ne prononça plus une seule parole.
Quelques jours après, à Inspruck, où l'empereur Maximilien l'avait gracieusement reçu, Ludovic se trouvant seul, à une heure tardive de la nuit, avec son principal secrétaire Bartolomeo Calco, marchait de long en large dans une des chambres du palais impérial ; il dictait à Bartolomeo deux lettres de crédit destinées aux ambassadeurs qu'il envoyait secrè tement à Constantinople auprès du Sultan, pour lui demander aide et protection contre les Français.
Cette nuit-là, le duc pria longtemps, avec une foi ardente, et l'espérance que le Sultan viendrait à son secours. Il pria devant son image favorite, qui était l'œuvre de Léonard de Vinci, et où la mère de Dieu était représentée sous les traits de la belle maîtresse du More, la comtesse Cécile Bergamini.
Dix jours après la reddition de la forteresse, Trivulce, salué par les cris de joie de la population :
c France ! France ! » et les sonneries des cloches, 'aisait son entrée à Milan, comme dans une ville conjuise.
Le roi devait arriver le 6 octobre. Les habitants lui )réparaient une réception triomphale.
En vue de la fête, les syndics des marchands firent lortir du trésor de la cathédrale, deux anges d'or qui, iu temps de la république, avaient personnifié les ;énies de la liberté. Les ressorts fragiles qui metaient en mouvement les ailes dorées, étaient usés. ,es syndics les donnèrent à réparer à l'ancien mécaîicien de la cour, Léonard de Vinci. A cette époque, .éonard s'absorbait complètement dans l'invention l'une nouvelle machine à voler.
Par une sombre matinée, il était occupé à revoir les plans et des calculs mathématiques. Près de lui e trouvait un léger squelette d'ailes en osier, recouert d'une membrane de taffetas, et rappelant non •lus l'aile d'une chauve-souris, comme dans les essais •récédents, mais celle d'une gigantesque hirondelle. Ine des ailes était prête ; délicate, pointue, extraorinairement parfaite, elle se dressait du plancher au lafond, et en bas, dans son ombre, Astro s'affairait, edressant les ressorts brisés des deux anges de bois e la commune de Milan.
Pour cette fois, Léonard avait résolu d'imiter le lus possible la structure du corps des oiseaux, lesuels ont été donnés à l'homme par la nature comme îodèle des machines à voler.
— Enfin, Dieu merci, j'ai fini! s'écria Astro en reîontant les ressorts.
Les anges se mirent à battre de leurs lourdes ailes. n courant d'air traversa la chambre, et l'aile fine
- légère de l'hirondelle gigantesque remua, frémit )mme si elle était vivante. Le forgeron la regardait /ec une tendresse indicible.
— Combien de temps inutilement perdu avec ces (ttises îgronda-t-il en montrant les anges. Mais, main-
tenant, que ce soit votre volonté ou non, maître, je ne sortirai pas avant d'avoir terminé les ailes. Donnezmoi le plan de la queue !
— Il n'est pas encore prêt, Astro. Attends, il faut que je réfléchisse !
— Comment, maître? Il y a trois jours, vous aviez promis...
— Qu'y faire, mon ami ? Tu sais que la queue de notre oiseau doit servir de gouvernail. Il suffit de la plus petite erreur, et tout est perdu.
— Bien, bien, vous devez le savoir mieux que moi. J'attendrai, et, pendant ce temps, l'autre aile...
— Astro, dit le maître, il ne faut pas te presser. Car je crains qu'il n'y ait encore quelque chose à changer.
Le forgeron ne répondit pas. Il souleva soigneusement le squelette d'osier, tendu sur un réseau de cordons fabriqués avec des tendons de bœuf, puis, se tournant soudain vers Léonard, il dit d'une voix sourde et tremblante :
— Maître, maître, ne vous fâchez pas contre moi.' mais si, grâce à vos calculs, vous arrivez encore à ld conclusion qu'on ne peut voler avec cette machine j'essaierai tout de même; en dépit de votre mécanique... je volerai, oui, oui, car je ne puis plus patienter, je n'en ai plus la force, parce que, si cette fois..
Il laissa sa phrase inachevée. Léonard considéra avec attention la figure large, rude et entêtée du forgeron, sur laquelle se lisait une pensée unique, folle1 ment envahissante.
— Maître, conclut Astro, dites-le moi franchement! volerons-nous, oui ou non?
Une telle crainte et un tel espoir se trahissaien dans ses paroles que Léonard n'eut pas le courage d« dire la vérité.
— Sans doute, répondit-il, baissant les yeux, mail on ne peut rien affirmer avant de faire l'expérience Cependant je crois, Astro, que nous volerons I
— Eh bien, cela suffit, cela suffit, fit le forgeron ralieux, en gesticulant gaiement. Je neveux rien savoir le plus! Si vous-même dites que nous volerons, c'est jue nous volerons.
On voyait qu'il cherchait à se contenir ; mais il n'y irriva pas et éclata d'un rire joyeux et enfantin.
— Qu'as-tu? interrogea Léonard, surpris.
— Pardon, maître. Je vous dérange toujours. Mais î'est la dernière fois, je ne le ferai plus. Croyez-moi >i vous voulez, mais lorsque je me mets à penser aux Milanais, aux Français, au duc, au roi, cela me fait •ire, j'ai pitié d'eux et je suis content ; ils se démènent ;es gens, ils se battent, et eux aussi pensent : « Quelles çrandes choses nous faisons ! » Pauvres vers de terre pli rampent, bêtes à bon Dieu sans ailes!... Et aucun i'eux ne soupçonne quel miracle se prépare ici ! Re- )résentez-vous, maître, quels yeux et quelle bouche ls ouvriront lorsqu'ils nous verront avec nos ailes, m train de voler dans les airs ! C'est que ce ne sera pas ;omme ces anges de bois qui agitent leurs ailerons )our la plus grande joie de la populace. Ils verront et îe croiront pas! «Des dieux!)) penseront-ils. Par exemple, moi, il est probable qu'ils ne me prendront )as pour un habitant du ciel, mais plutôt pour un liable, tandis que vous, avec vos ailes, vous ressem- )lerez à un véritable dieu. A moins peut-être qu'ils îe disent : « Antéchrist ». Et ils seront terrifiés, tom- )eront à genoux, et vous salueront. 0 maître Léonard, non Dieu ! mon Dieu ! Est-ce que je dis la vérité ?
Il s'excitait, comme un homme en proie au délire.
— Le malheureux ! pensa Léonard. Quelle foi il a ! I pourrait en devenir fou. Mais que puis-je faire? Comment lui dire la vérité ?
A ce moment on entendit un bruit violent à la porte îxtérieure de la maison, puis des voix, des pas, et înfin le même bruit se répéta derrière la porte fermée le l'atelier.
— Qui diable peut bieu venir? gronda le forgeron
d'une voix méchante. Qui est-là? On ne peut voirie maître. Il n'est plus à Milan.
— C'est moi, Astro, moi, Luca Pacioli. Pour l'amour de Dieu ouvre! plus vite!
Le forgeron ouvrit et laissa entrer le moine qui était une vieille connaissance de Léonard.
— Qu'avez-vous, ira Luca? demanda le maître, en voyant les traits bouleversés de ce dernier.
— Je n*ai rien, moi, maître Léonard, ou plutôt oui; mais nous parlerons de cela plus tard ; pour le moment... 0 maître Léonard! Votre Colosse... les arbalétriers gascons — je les ai vus de mes propres yeux — les Français détruisent votre Cheval... Courons, courons vite!
— Pourquoi? répliqua tranquillement Léonard, quoique son visage eût légèrement pâli. Que pourrons-nous faire ?
— Comment, quoi? Pensez-y donc! Vous n'allez pas rester ici, les bras croisés, pendant qu'on anéantit votre plus magnifique chef-d'œuvre! Je sais comment parvenir jusqu'au sire de la Trémouille. Il faut faire des démarches.
— Ce sera trop tard, répondit l'artiste.
— Nous arriverons à temps, soyez-en sûr ! Nous irons tout droit à travers les jardins; seulement venez vite!
Léonard, entraîné par le moine, sortit de la maison, et ils se hâtèrent, courant presque, dans la direction du château.
Chemin faisant, fra Luca lui raconta son propre malheur. La veille, pendant la nuit, la cave de Saint- Sulpice avait été pillée par les lansquenets. Ils étaient ivres, et, ayant découvert, dans une des cellules, des reproductions en cristal des figures géométriques, qu'ils prenaient pour des inventions diaboliques de la « ma? gie noire », pour les « cristaux de la divination », ils les avaient brisées en mille pièces.
— Que leur ont fait, balbutiait Pacioli, désespéré, que leur ont fait mes innocents cristaux?
— Je vous en prie, fra Luca, ne vous préoccupez )as de moi ! dit alors Léonard. Allez à vos affaires, moi, — je saurai bien m'en tirer tout seul !
Ayant relevé les pans de sa robe, l'agile moine, ses )etits pieds nus chaussés de socques qui frappaient e sol avec bruit, se mit à courir en sautillant.
Léonard entra, par un pont-levis du château, dans la ;our intérieure, qui s'appelait « le Champ de Mars ».
Le matin était brumeux. Les feux de bivouac s'éteignaient. La place et les bâtiments voisins étaient transformés en une immense caserne, — avec écuries et ;abarets ; il y avait des canons, des obus, des ordures, les tentes, des sacs d'avoine, des gerbes de paille et les tas de fumier. Parmi les ustensiles de cuisine, mtour des tonneaux pleins ou vides, renversés pour servir de tables de jeux, on entendait des rires, des ;ris, des jurons, lancés dans toutes les langues, des mprécations et des chansons d'ivrognes. Tout se taisait pour un instant au passage des chefs. Puis les ambours battaient de nouveau, les trompettes des ansquenets normands et souabes retentissaient, et es cors des mercenaires suisses, venus des cantons l'Uri et d'Unterwald, faisaient entendre leurs sons nélancoliques et sauvages. Parvenu au milieu de la )lace, l'artiste aperçut son colosse presque intact.
L'illustre duc, le conquérant de la Lombardie, François Sforza, avec sa tête chauve, semblable à celle l'un empereur romain, et dont l'expression mêlait a puissance du lion à la ruse du renard, était touours sur le cheval qui, se dressant sur ses pieds de lerrière, appuyait ceux de devant sur le corps d'un guerrier tombé.
Les arquebusiers souabes, les tireurs des Grisons, es frondeurs de Picardie, les hallebardiers gascons
s'agitaient autour de la statue avec des cris. Ils s'entendaient mal les uns les autres et suppléaient les mots qui leur manquaient par des gestes. Léonard fiuit par comprendre que la discussion avait pour sujet la lutte entre deux arbalétriers, dont l'un était allemand et l'autre français. Ils devaient tirer chacun à son tour, à une distance de cinquante pas, après avoir bu quatre cruches de vin fort. Une tache, sur le cou du Colosse, servirait de cible.
On mesura les pas, et on eut recours au sort pour savoir qui commencerait.
La cantinière apporta du vin. L'Allemand lampa, coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre cruches convenues. Puis il se plaça à l'endroit fixé, visa, tira, et manqua. La flèche égratigna la joue, cassa le bord extrême de l'oreille, mais ne toucha pas le but.
Le Français épaulait son arbalète, lorsqu'un mouvement se fit dans la foule. Les soldats s'écartèrent pour laisser passer un cortège magnifique, précédé de hérauts, et qui fut salué par des acclamations.
— Qui est-ce ? demanda Léonard, debout près de l'arbalétrier.
— Le sire de la Trémouille.
— Il n'est pas encore trop tard ! pensa l'artiste. Courir après lui, lui demander...
Mais il resta à sa place, éprouvant une telle incapacité de se mouvoir, une indifférence si invincible, une faiblesse de volonté si grande, que si, en cette minute, c'eût été pour lui une question de vie ou de mort, il n'aurait pas remué le petit doigt. La frayeur, la honte. le dégoût s'emparaient de lui à la seule pensée qu'il lui faudrait traverser cette foule de valets et de palefreniers pour courir après le puissant seigneur, comme Luca Pacioli le lui avait proposé.
Le Gascon tira, la flèche siffla et atteignit le but.
— Bigorre! Bigorre! Montjoye-Saint-Denis! crièrent ses compagnons en agitant leurs bérets. C'est la France qui a vaincu !
Les arbalétriers entourèrent le Colosse et continuèent leur jeu.
Léonard voulait partir, mais il était rivé au sol ; 'était comme si un sommeil effrayant et stupide l'eût Qvahi; il assistait tranquillement à la destruction 'une œuvre qui lui avait coûté seize de ses meilleures nnées. et qui était peut-être une des plus grandes roductions du génie humain depuis Phidias et Praxiîle.
Sous l'avalanche des balles, des flèches et des ierres, l'argile se dissolvait en fine poussière et tomait en morceaux, mettant à nu l'armature, semblable ux os d'un squelette de fer.
Le soleil sortit des nuages. Dans l'éclat joyeux de îs rayons, la ruine du Colosse était encore plus pi- )yable, avec le corps du héros mutilé, sur son cheval ins pieds, les débris du sceptre royal dans la main 3stée entière, et l'inscription, au bas du socle : Ecce >eus...
En ce moment passa sur la place le généralissime es armées du roi, le vieux maréchal Trivulce. Jetant n regard sur le Colosse, il s'arrêta, surpris, regarda Qcore une fois, abritant ses yeux de sa main, puis adressant à ceux qui l'accompagnaient, il demanda :
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Monseigneur, répondit d'un ton craintif un de es lieutenants, c'est le capitaine Cockburn qui avait ris sur lui de permettre aux arbalétriers...
— C'est le monument Sforza, s'écria le maréchal, œuvre de Léonard de Vinci qui a servi de cible aux rbalétriers gascons !
Il s'approcha rapidement de la foule des soldats, qui taient si absorbés par leur tir qu'ils ne voyaient pas e qui se passait autour d'eux, saisit à la nuque l'aralétrier picard, le jeta violemment à terre en Finjuiant. Le visage de Trivulce devint pourpre, les veines u cou se gonflèrent.
— Monseigneur, balbutiait le soldat, à genoux et
tremblant de tout son corps, Monseigneur, nous d savions pas... Le capitaine Cockburn...
— Attendez... fils de chiens... criait Trivulce, j vous ferai voir le capitaine Cockburn ! Vous sere tous pendus par les pieds...
D'un geste brusque, Trivulce avait levé son épée pris son élan, et il aurait frappé si, au même instanl Léonard, de sa main gauche, n'eut saisi celle du mari chai un peu au-dessus du poignet, avec une telle force que le bracelet de cuivre en fut faussé.
S'efîorçant, mais en vain, de dégager sa main, 1 maréchal regardait Léonard avec stupéfaction.
— Qui es-tu ? demanda-t-il.
— Léonard de Vinci ! répondit l'artiste tranquille ment.
— Comment as-tu osé? commença le vieillan furieux, mais ayant rencontré le regard clair et me deste de l'artiste, il se tut.
— Ainsi c'est toi, Léonard, dit-il en considérant 1 peintre. Ma main, làche-moi la main. Il a courbé 1 bracelet. Quelle vigueur ! Eh bien, mon ami, tu es ui homme courageux !
— Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâche pas, pardonnez-leur ! disait l'artiste sur un ton di prière respectueuse.
Le maréchal le regarda encore une fois plus atten tivement, se mit à rire, et hocha la tête.
— Quel original ! Ils ont anéanti ton chef-d'œuvn et tu intercèdes pour eux ?
— Votre Altesse, si vous les pendez tous, qu'est-c< que mon œuvre et moi en aurons de plus ? Ils m savent ce qu'ils font.
Le vieillard se prit à réfléchir. Soudain son visage tout entier s'illumina; dans ses petits yeux intelligents un sentiment de bonté se fit jour.
— Ecoute, messer Léonard, il y a une chose que je ne comprends pas ! Comment as-tu pu rester là, el regarder faire? Pourquoi ne m'as-tu pas envoyé cher
tier, pourquoi ue t'es-tu pas plaint à moi ou au sire e la Trémouille? Justement, il doit avoir passé par ;i il y a peu d'instants...
Léonard baissa les yeux et dit, en rougissant comme il eût été coupable :
— Je n'ai pas eu le temps. . . Je ne connais pas le sire e la Trémouille...
— C'est dommage, conclut le vieillard en regardant I débris. J'aurais donné une centaine de mes meilmrs hommes pour ton Colosse...
En rentrant chez lui, le peintre traversa le pont ominé par l'élégante loggia de Bramante, où le duc udovic lui avait donné sa dernière audience, et il vit ■ pages et les palefreniers français qui s'amusaient
faire la chasse aux cygnes apprivoisés, que le duc vait tant aimés. Les mauvais garnements tiraient à oups de flèches sur les oiseaux effrayés, qui tâchaient a vain de leur échapper. Mais les fossés étaient troits, fermés de tous côtés par de hautes murailles. 'es corps ensanglantés nageaient en se balançant sur eau noire, parmi des touffes de duvet blanc et des lûmes. Un cygne, qui venait d'être blessé, tendit le ou avec un cri plaintif et perçant et battit faiblement es ailes, comme pour essayer de prendre son essor vant de mourir.
Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait u'il était lui-même pareil à ce cygne.
Le dimanche 6 octobre, le roi de France, Louis XII, Qtra à Milan par la Porte du Tessin. Dans l'escorte ui l'accompagnait, se trouvait César Borgia, duc de ralentinois, le fils du pape. Au moment où le cortège ébouchait de la place de la Cathédrale pour se rendre u château, les anges de la commune de Milan agitèent ponctuellement leurs ailes.
A partir du jour où le Colosse avait été détruit Léonard n'avait plus travaillé à la machine à voler Astro la terminait tout seul. Le peintre n'avait pas I courage de lui dire que ces ailes-là ne valaient rien elles non plus. Evitant visiblement le maître, le forge ron ne lui parlait jamais de l'expérience prochaine mais parfois il le regardait, à la dérobée, avec u] reproche silencieux dans son œil unique, où brillai le feu d'une ambition triste et insensée.
Un matin, vers le 20 octobre, Pacioli accourut che Léonard pour le prévenir que le roi l'attendait au châ teau. Le peintre ne s'y rendit pas très volontiers. 1 était inquiet: les ailes de la machine à voler avaien disparu depuis quelques jours. Il craignait qu'Astr ne fit un malheur, grâce à son idée fixe de voler coût que coûte.
Lorsque Léonard eûtra dans les salles du palai Rocchetti, qui lui étaient si familières, Louis XII rece vait les syndics et les anciens de Milan.
Le peintre jeta un coup d'œil sur son futur souve rain, le roi de France.
Il n'y avait rien de royal dans son extérieur : ui corps faible et maigre, des épaules étroites, une poi trine enfoncée, un visage couvert de vilaines rides e portant les traces d'une souffrance sans noblesse, de traits plats, ordinaires, avec une expression de boni bourgeoise.
Sur les marches supérieures du trône se tenait ui jeune homme d'une vingtaine d'années, vêtu d'ui simple pourpoint noir. Il ne portait aucun bijou, sau quelques perles sur le revers de sa toque et un chaîne d'or et de coquillages, l'ordre de l'Archangi saint Michel ; il avait de longs cheveux blonds, un petite barbe roux foncé, légèrement partagée, ui teint mat et pâle, et des yeux bleu sombre, intelligent et affables.
— Dites-moi, fra Luca, murmura Léonard à l'oreill de son compagnon, qui est ce jeune gentilhomme ?
— Le fils de Sa Sainteté, répondit le moine. César orgia, duc de Valentinois !
Léonard avait entendu parler des forfaits de César. ien qu'il n'y eût pas de preuves flagrantes, personne e doutait qu'il n'eût tué son frère Jean Borgia, fatiué qu'il était d'être le cadet, et désireux d'abandonner i pourpre cardinale pour hériter du grade de comîandant ou de « gonfalonier » de l'Église romaine, es bruits encore plus incroyables couraient : on isait que la cause de ce meurtre était la rivalité qui ristait entre les frères, non seulement au sujet de la ienveillance du père, mais aussi à propos de leur assion incestueuse pour leur propre sœur, madonna ucrèce.
— C'est impossible î pensa Léonard, en examinant ï visage calme, ces yeux clairs et innocents.
César, qui sentait sans doute les prunelles de Léoard obstinément fixées sur lui, le regarda à son tour, uis, se penchant vers un beau vieillard vêtu d'une >ngue robe sombre, et qui était à côté de lui, son îcrétaire probablement, il lui murmura quelque dose en désignant Léonard. Puis, comme le vieillard ii avait répondu, il se mit à observer le peintre avec ttention. Un sourire fin, à peine visible, glissa sur îs lèvres. Et, au même instant, Léonard pensa :
— Oui, c'est possible, tout est possible à cet homme, t il a peut-être même commis des crimes plus rands encore que ceux qu'on lui attribue î
Après avoir terminé son ennuyeuse lecture, le yndic principal s'approcha du trône, s'agenouilla, t tendit une supplique au roi. Louis ayant laissé miber le rouleau de parchemin, le syndic voulut le élever. Mais César le devança d'un mouvement vif t adroit ramassa le rouleau, et l'offrit au roi avec un alut.
— Laquais ! murmura un des gentilshommes franais, derrière Léonard. Est-il heureux d'avoir pu se aontrer !
— Vous avez raison, messer, reprit un autre. Lu fils du pape* remplit à merveille les fonctions d'ûi valet. Si vous pouviez voir, le matin, lorsque le ro s'habille, comme il est aux petits soins et comme i lui chauffe sa chemise ! Je crois qu'il ne dédaignerai! même pas de nettoyer les écuries !
Le peintre avait remarqué le mouvement servile d( César, mais il lui avait paru plutôt terrible que bas. C'était comme l'hypocrite douceur d'un fauve: rapace.
Peudant ce temps Pacioli s'agitait, s'énervait, pous sait Léonard du coude; mais, voyant que l'artiste, avec sa timidité habituelle, pourrait rester toute la journée dans la foule sans trouver une occasion1 d'attirer l'attention du roi, il prit des mesures décisives, le saisit par le bras, et, s'inclinant profondément, il présenta le peintre au roi, avec un flot dd paroles vif et continu, et une gradation frémissante dans l'emploi des superlatifs : stupendissimo,presta?Uissimo, inv incibi l iss imo.
Louis parla de la Sainte Cène; il loua les visages des apôtres, mais la perspective surtout lui plaisait tout particulièrement.
Fra Luca s'attendait, à chaque minute, à entendre Sa Majesté inviter Léonard à entrer à son service ; mais un page s'approcha et remit au roi une lettre qui venait d'arriver de France.
Le roi reconnut l'écriture d'Anne, sa femme, « sa Bretonne bien aimée ». Elle venait d'accoucher.
Les gen tilshommes s'empressèrent de féliciter Louis. La foule repoussa Léonard et Pacioli. Le roi les regarda, se souvint de quelque chose, voulut leur parler, mais il les oublia de nouveau, et invita aimablement les dames à boire, sans tarder, à la santé de la dauphine qui venait de naître. Puis il passa dans une autre salle.
Pacioli reprit le bras de son compagnon, et voulut l'entraîner.
— Allons vite !
— Non, fra Luca ! répondit tranquillement Léonard, vous remercie des démarches que vous avez bien ulu faire, mais je ne veux pas insister davantage ; . Majesté a d'autres pensées en tète maintenant.
Il quitta le palais.
Sur le pont-levis de Battiponte, aux portes méri- 3nales du château, il fut rejoint par le secrétaire de sar Borgia, messer Agapito. Celui-ci proposa au intre, au nom de son maître, la place d' « ingénieur
la cour », ingegner ducale, la même fonction que
onard avait occupée chez le More.
Le peintre promit de donner une réponse après
lelques jours de réflexion.
Comme il arrivait près de sa maison, il vit, de loin.
ie foule de gens qui se pressaient dans la rue, et
ta le pas. Sur la grande aile, froissée et brisée, de la
uvelle machine à voler, semblable à l'aile d'une
rondelle gigantesque, Giovanni, Marc, Salaino et
sare transportaient leur camarade, le forgeron Astro
Peretola, dont les vêtements étaient ensanglantés déchirés, et le visage dune pâleur mortelle. Ce que le maître redoutait était arrivé : le forgeron ait voulu essayer les ailes, il avait pris son essor ; lis, après deux ou trois battements de la machine, était tombé ; et il se serait tué sur le coup, si lune s ailes de l'appareil n'était restée accrochée aux anches d'un arbre.
Léonard aida ses élèves à porter Astro dans la maii; et le malade fut couché avec précaution sur un . Lorsque l'artiste se pencha sur lui afin d'examir les blessures, Astro reprit connaissance, et mûrira, en regardant Léonard avec une expression de îère infinie :
— Maître ! pardon !