CHAPITRE XIII
La bête qui sortait du précipice.
Apocalypse, XI, v. 7.
Léonard s'occupait d'anatomie à Rome, à l'hôpital de San-Spirito.Beltraffio l'aidait. Remarquant la tristesse continuelle de Giovanni, et voulant le distraire, le maître lui proposa, un jour, de se rendre avec lui au palais du pape.
A cette époque, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à Alexandre VI, pour qu'il résolût les questions litigieuses soulevées au sujet de la propriété des terres et des îles découvertes depuis peu par Christophe Colomb. Le pape devait définitivement consacrer la limite qui partageait le globe terrestre et qu'il avait tracée dix ans auparavant, à la première nouvelle de la découverte de l'Amérique. Léonard avait été invité à se rendre au Vatican, en même temps que d'autres savants que le pape désirait consulter.
Giovanni refusa d'abord; mais ensuite la curiosité prit le dessus : il désirait voir ce pape dont il avait déjà tant entendu parler.
Le lendemain matin, tous deux se rendirent au Vatican, et, après avoir traversé la salle des Pontifes,
où Alexandre VI, peu auparavant, avait remis la Rose d'Or à César, ils entrèrent dans les appartements intérieurs, d'abord dans une salle d'audience appelée ce Salle du Christ et de la Vierge », ensuite dans le cabinet de travail du pape. Les voûtes, les hémicycles, les alvéoles des trumeaux entre les arcs, étaient ornés de fresques du Pinturicchio, retraçant diverses scènes du Nouveau Testament et de la Vie des Saints.
Au plafond, dans la même salle, le peintre avait représenté des mystères païens : le fils de Jupiter, Osiris, dieu du Soleil, descendant du ciel pour s'unir à la déesse Isis, et pour enseigner aux hommes l'art de cultiver la terre, de cueillir les fruits, de planter la vigne. Les hommes le tuent; mais il ressuscite, et apparaît de nouveau sous la forme d'un bœuf blanc, l'Apis sans tache.
Il était étrange de voir côte à côte, dans les appartements du Pontife romain, ces scènes religieuses et cette déification du Bœuf d'Or de la famille Borgia sous forme du bœuf Apis; mais toutes ces peintures respiraient une même allégresse. Dans les ornementations des salles, parmi les guirlandes de fleurs, parmi les anges tenant des croix et des encensoirs, et les faunes aux pieds de bouc qui dansaient, portant des thyrses et des corbeilles de fruits, partout apparaissait le bœuf mystérieux, la bête écarlate.
Et ce dieu, devant lequel les hommes s'agenouillaient, chantaient des hymnes de louanges, et pour lequel ils brûlaient du thym sur les autels, ce bœuf héraldique de la iamille Borgia, ce veau d'or transformé n'était autre que le Pontife romain lui-même déifié par les poètes :
Cœsare magna fuit, nunc Borna est maxima. Scxtits Régnât Alexander. Ille vir, iste Deus.
« Rome était grande sous César, mais aujourd'hui elle est plus grande encore. Alexandre y règne; celuilà était homme, celui-ci est Dieu. »
Et pour Giovanni, cette réconciliation du Dieu avec la Bête était la plus terrible des contradictions.
Tout en examinant les peintures, il prêtait l'oreille à la conversation des gentilshommes et des prélats qui remplissaient les salles et attendaient le pape. Elle l'intéressait parce que, dans le peuple, on commençait déjà à appeler le pape « Antéchrist » et à l'injurier de toutes façons.
— D'où venez-vous, Beltrando? demanda le cardinal Arborea à l'envoyé de Ferrare.
— De la cathédrale, monseigneur.
— Eh bien, quoi de nouveau? Comment va Sa Sainteté ? N'est-elle pas fatiguée ?
— Pas du tout. Elle a si bien chanté la messe qu'il est impossible de demander mieux. Sa voix a une grandeur, une pureté, une beauté, pareilles à celle des anges. Il m'a semblé que je n'étais plus sur la terre, mais au ciel, parmi les saints! Et je ne fus pas le seul à pleurer lorsque le pape éleva le calice avec le Saint-Sacrement...
— De quelle maladie est mort le cardinal Michiele ? demanda avec curiosité l'envoyé français, arrivé depuis peu.
— Il aura goûté à un mets ou à une boisson qui lui aura été funeste, murmura à demi-voix un des courtisans, don Juan Lopez, Espagnol d'origine, comme la plupart des officiers de la suite d'Alexandre VI.
— On dit, reprit Beltrando, que le vendredi, le lendemain même du décès de Michiele, Sa Sainteté refusa de recevoir l'ambassadeur d'Espagne, qu'Elle attendait cependant avec une grande impatience : et cela à cause du souci et du chagrin que lui causait la mort du cardinal.
Tous s'entre-regardèrent.
Le sens caché de cette conversation n'échappait à personne : aucun n'ignorait que le souci et le mauque de temps causés au pape par la mort du cardinal Michiele ne venaient que de son impatience à compter
l'argent du défunt, ce à quoi il avait passé la journée.) Le mets « funeste » pris par Sa Révérence n'était autre] que le célèbre poison des Borgia : une poudre blanche! et sucrée, qui tuait par degrés, dans un délai qu'il! était facile de prévoir, ou eDeore une infusion de can-1 tharides, desséchées, puis tamisées. Le pape avait! inventé cette manière facile et expéditive de se procu-| rer de l'argent. Connaissant toujours exactement les revenus de ses cardinaux, quand le besoin s'en faisait sentir, il envoyait dans l'autre monde celui d'entre eux qui lui semblait suffisamment enrichi, et il se déclarait son héritier. On disait qu'il les engraissait comme des porcs pour l'abatage. L'Allemand Johann Burckard , le maître des cérémonies, inscrivait parfois dans son journal, parmi les descriptions des services! de l'Eglise, une note brève et significative à propos de la mort subite de l'un ou de l'autre des prélats : « lia vidé la coupe », Biberat calicem.
— Est-il vrai, messeigueurs, demanda le camérier Pedro Caranza, Espagnol aussi, est-il vrai que le car-! dinal Monreale est tombé malade cette nuit ?
— Est-ce possible? s'exclama Arborea, épouvanté.1! Qu'a-t-il donc?
— Je ne sais au juste. On dit qu'il a des nausées, des vomissements...
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! soupira profondément; Arborea, et il se mit à compter sur ses doigts : les cardinaux Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale...
— Il se pourrait que l'air de Rome ou peut-être l'eau! du Tibre fût fatale à la santé de Vos Révérences, insi-( nua hypocritement Beltrando.
— L'un après l'autre! L'un après l'autre! murmura Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...
Tous se turent.
Une nouvelle foule de gentilshommes, de chevaliers et de gardes du corps, sous le commandement de don Rodriguez Borgia, neveu du pape, avec des camériers
LA BÈTE ÉGARLATE 367
: d'autres dignitaires de la curie romaine, se précipita ans les appartements. Un murmure respectueux s'éva, puis s'éteignit : Le Saint-Père! Les gens se reculent pour faire place, les portes s'ouvrirent toutes randes; et le pape Alexandre VIBorgia entra dans la aile de réception.
Dans sa jeunesse, il avait été beau. On racontait u'il lui suffisait de regarder une femme pour alluîer en elle une passion, comme si ses regards eussent ossédé une force d'attraction pareille à celle de l'allant pour le fer. Ses traits conservaient encore une eauté majestueuse, bien qu'ils fussent empâtés, le ape souffrant alors d'une obésité excessive. Il avait n teint bronzé, un crâne chauve, avec quelques rares iheveux gris sur la nuque, un grand nez en bec l'aigle, un menton fuyant, de petits yeux vifs, pleins l'une animation extraordinaire, des lèvres charnues I tendres qui se tendaient en avant, avec une expresion de volupté et de ruse mêlée à une sorte de manuétude enfantine.
C'est en vain que Giovanni chercha dans l'extérieur le ce vieillard de soixante-dix ans quelque chose de errible ou de cruel. Alexandre Borgia possédait au )lus haut degré un tact exquis et une élégance innée. iuoi qu'il pût dire ou faire, il semblait que c'était -xactement ce qu'il fallait et qu'il fût impossible l'agir autrement.
Les Borgia faisaient descendre leur famille des «ures castillans, émigrés d'Afrique ; et en effet, à en uger d'après le teint basané, les lèvres charnues et e regard de feu d'Alexandre VI, un sang africain devait couler dans ses veines. Et, malgré ses soixantelix ans, Borgia, sain et puissant comme un bœuf, 'estait encore le vrai rejeton de la bête héraldique,
du taureau écarlate, dieu du soleil, de la joie, de ] volupté et de la fécondité.
Alexandre VI entra dans la salle sans cesser d s'entretenir avec un Juif, maître en orfèvrerie, Sal< mon de Cesso. Ce dernier avait mérité la bienveillanc particulière de Sa Sainteté en gravant une Vénus Ga lipyge sur une grosse émeraude plate qui imitait U camées anciens; elle avait tant plu au pape qu'il ava, ordonné d'enchâsser cette pierre dans la croix ave laquelle il bénissait le peuple, les jours de cérémonie solennelles à la cathédrale de Saint-Pierre, et, de cet! façon, en baisant le Crucifix, il embrassait en mêrn temps la belle déesse.
Du reste, il n'était pas impie. Non seulement j accomplissait toutes les cérémonies extérieures d l'Église, mais, tout au fond de son cœur, vivait uni sorte de piété. Il honorait tout particulièrement 1 Vierge Marie; il la considérait comme ayant ie dro: d'intercession suprême, et ne doutait pas qu'elle pria! toujours ardemment Dieu pour lui.
La lampe d'église qu'il commandait mainte nant au Juif Salomon était un présent promis j Santa Maria del Popolo pour la guérison de madonn Lucrèce.
Assis près de la fenêtre, le pape examinait les pré cieuses gemmes. Il les aimait à la folie. Des doigt, effilés de sa belle main, il les palpait, les choisissait, avançant ses grosses lèvres avec une expression d volupté et de gourmandise.
Une grande chrysoprase, plus foncée que lerne raude, avec de mystérieux éclairs d'or et de pourpre, lui plut tout spécialement.
Il ordonna d'apporter, de son propre trésor, la cas sette aux perles fines.
Chaque fois qu'il l'ouvrait, il pensait à sa fill^ bien-aimée, à cette Lucrèce, qui avait elle-même I charme et la pâleur d'une perle fine. Après avoi} cherché des yeux dans la foule des gentilshommes
l'envoyé de son gendre, le duc de Ferrare Alphonse d'Esté, le pape lui fit signe d'approcher.
— Voici, Beltrando, voici un petit présent pour madonna Lucrèce ! Il ne serait pas bon pour toi de retourner auprès d'elle les mains vides, sans un caideau de son oncle !
Il s'intitulait « oncle » parce que, dans les papiers d'affaires, madonna Lucrèce était qualifiée de nièce, et non de fille de Sa Sainteté : le Pontife romain ne [pouvait avoir d'enfants légitimes.
Il fouilla dans la cassette, en sortit une énorme perle fine indienne, ovale, avec un reflet rosé et de la grosseur d'une noix; c'était un joyau sans prix; il ['éleva à la lumière, pour mieux l'admirer.
— Beltrando, dit-il de nouveau à l'envoyé, lorsque lu verras la duchesse, recommande lui de Notre part, H se conserver en bonne santé et de prier avec zèle la Reine des Cieux. Nous, comme tu le vois, par la prâce de Dieu et de la Sainte Vierge qui intercède toujours pour nous, nous sommes dispos et bien portant, et lui envoyons notre bénédiction apostolique. Ce petit présent — et il lui tendit la perle — tu le lui remettras en notre nom.
Et, saisissant les perles à pleines mains, il les faisait couler entre ses doigts, et il se délectait voluptueusement en voyant les grains ternes et délicats *etomber avec un bruit mat, en jetant une pâle ueur.
— Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée, 'épétait-il avec une joie puérile. Je veux qu'après na mort, ma Lucrèce ait les plus beaux brillants et es plus belles perles de l'Italie.
Et soudain pointa dans ses yeux ardents, quelque îhose qui glaça d'épouvante le cœur de Giovanni, et ui rappela les bruits qui couraient sur la monstrueuse ubricité du vieux Borgia dans ses rapports avec sa )ropre fille.
On annonça le duc César.
Le pape l'avait appelé afin de traiter une importante affaire : le roi de France avait exprimé, par l'intermédiaire de son ambassadeur à la cour du Vatican, son mécontentement au sujet des projets hostiles du duc de Valentinois contre la République florentine, qui se trouvait sous la haute protection de la France, et il accusait Alexandre VI de soutenir son fils dans ses desseins.
Lorsqu'on lui annonça l'arrivée du duc, le pape regarda furtivement l'ambassadeur français, s'approcha de lui, et. le prenant sous le bras, lui dit quelques mots à l'oreille et l'entraîna, sans en avoir l'air, vers la chambre où César attendait. Le pape pénétra dans cette salle, dont il laissa la porte entr'ouverte, comme par inadvertance, de façon à ce que ceux qui se trouvaient près de cette porte, l'envoyé français entre autres, pussent entendre ce qui se disait à côté.
Le pape éclata bientôt en vifs reproches.
César répondit d'abord avec calme et respect. Mais la colère du vieillard ne s'apaisait pas; il se mita frapper du pied et à crier avec fureur :
— Éloigne-toi de ma vue ! Puisses-tu périr ! fils de chien !
— Ah ! mon Dieu ! entendez-vous ? chuchota l'envoyé français à son voisin, « l'oratore » vénitien Antonio Justiniani. Ils vont se battre; le pape va le frapper !
Justiniani se contenta de hausser les épaules : Il savait que le fils frapperait le père plutôt que le père ne toucherait au fils. Depuis le meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant lui, bien qu'il l'aimât avec une tendresse plus grande encore, où la fierté paternelle se mêlait d'une terreur i superstitieuse. Personne non plus n'avait oublié com-j ment César avait poignardé le petit camérier Perotto, qui avait cru trouver un refuge dans les bras du pape ; le sang delà victime avait rejailli jusque sur le visage, du pontife.
Justiniani devinait aussi que la querelle n'était qu'une feinte par laquelle le Pape, d'accord avec son fils, voulait dérouter définitivement l'envoyé français, en lui prouvant que, si même le duc avait des projets secrets hostiles à la République, le pape, lui, n'y prenait aucune part.
Ayant menacé le duc de la malédiction paternelle et de l'excommunication, le Saint-Père retourna dans la salle d'audience, tout tremblant de rage, suffoquant, et essuyant la sueur qui découlait de son visage congestionné. Au fond de ses yeux cependant, brillait un éclair de ruse fine et gaie.
Il s'approcha de l'envoyé français, le prit de nouveau à part, l'entraîna dans l'embrasure d'une porte qui donnait sur la cour du Belvédère.
— Votre Sainteté, dit poliment le Français, je ne voudrais pas être la cause du courroux...
— Auriez-vous donc entendu? demanda le pape avec simplicité. Et sans lui donner le temps de réfléchir, il lui prit le menton entre deux doigts, d'un geste paternel et caressant, et se mit à parler, avec un entraînement irrésistible, de son dévouement au roi et de la pureté des intentions du duc.
L'envoyé écoutait, déconcerté, abasourdi, et, bien qu'il eût des preuves presque irréfutables de la trahison, il était à tel point impressionné par la voix persuasive, l'expression des yeux et du visage du pape, qu'il en venait à se demander si ce n'était point lui qui se trompait. Les mensonges du vieux Borgia avaient toujours quelque chose de naturel et de spontané. Il ne les préparait jamais, ils coulaient de ses lèvres aussi innocemment, aussi involontairement presque, que les tendres propos qu'il débitait aux femmes quand il leur parlait d'amour.
L'été était venu. En ville sévissait la fièvre putride des Marais Pontios : la « malaria ». A la fin de juillet et au commencement d'août il ne se passait pas de jour que l'un des courtisans du pape ne mourût.
Depuis quelque temps, le pontife semblait inquiet et triste. Ce n'était pourtant pas la crainte de la mort qui le tourmentait. Ce qui l'oppressait, c'était le vide causé par l'absence de sa fille, madonna Lucrèce. Auparavant déjà, il avait été en proie à ces désirs furieux, aveugles et sourds, semblables à une folie, et il en avait peur : il lui semblait que, s'il ne les satisfaisait pas immédiatement, c'était eux qui l'étoufïeraient.
Il écrivit à Lucrèce, la suppliant de revenir, ne fûtce que pour quelques jours. Ensuite, espérait-il, il pourrait la retenir de force. Elle lui répondit que son mari ne lui permettait pas de partir. Le vieux Borgia n'aurait reculé devant aucun crime pour se débarrasser de son gendre actuel, qu'il haïssait mortellement. Il avait prouvé suffisamment déjà, en faisant périr les autres maris de Lucrèce, que rien ne lui coûtait quand il s'agissait, pour lui, d'assouvir ses passions. Mais il ne lui était guère possible de s attaquer au duc de Ferrare, qui possédait la meilleure artillerie de toute l'Italie.
Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrien. Malgré les avertissements des médecins, il mangea, au souper, des mets épicés, ses plats favoris, but du vin épais de Sicile, et resta longtemps exposé à la fraîcheur de la soirée, si dangereuse à Rome.
Pendant la nuit, il eut des nausées et des vomissements. '"
Les médecins n'étaient pas d'accord sur sa maladie : les uns disaient que c'était la fièvre putride, les autres, un épanchement de bile, les troisièmes, un coup de
saog. Des bruits d'empoisonnement couraient dans la ville.
Le pape s'affaiblissait de plus en plus. Le 16 août, on décida de recourir à un moyen suprême : une médecine composée de pierres précieuses réduites en poudre. Le malade n'en alla que plus mal.
Une fois, pendant la nuit, ayant repris connaissance, il se mit à chercher quelque chose sur sa poitrine. Durant de longues années, Alexandre VI avait porté sur lui un minuscule coffret d'or, un petit ciboire en forme de boule, et qui contenait une parcelle du corps et du sang de Jésus. Les astrologues lui avaient prédit qu'il ne mourrait pas, aussi longtemps qu'il l'aurait sur lui. L'avait-il perdu ? quelqu'un de son entourage, désirant sa mort, le lui avait-il dérobé ? on ne le savait. Mais en apprenant qu'on ne le retrouvait nulle part, le pape ferma les yeux, et avec un mélange de soumission et de désespoir, prononça ces mots : « Il faut mourir. Tout est fini. »
Le matin du 17 août il sentit une faiblesse mortelle s'emparer de lui. Il ordonna à tout le monde de sortir, et fit venir son médecin préféré, l'évêque Vanossa. Il lui rappela la tentative faite par un Juif, médecin d'Innocent VIII, dans le but de prolonger la vie du pape mourant : la transfusion dans les veines du moribond du sang de trois petits enfants.
— Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait-Elle comment cette expérience s'est terminée ?
— Je sais, je sais... bégaya le pape. Mais peut-être, cela n'avait-il pas réussi parce que les enfants choisis avaient sept ou huit ans ; on dit qu'il faut de tout petits bébés, des nourrissons?...
^ L'évêque ne répondit pas. Les yeux du malade s'obscurcissaient. Il délirait déjà :
— Oui, oui... de tout petits... tout blancs... Leur sang est pur, vermeil... J'aime les enfants. Ne les empêchez pas de venir. Sinite parmdos venir e ad me.
Le délire de ce mourant, qui était le représentant de
Dieu sur la terre, effraya l'impassible évêque luimême, habitué à tout cependant.
D'un mouvement monotone, impuissant, saccadé et fébrile, comme celui d'un noyé, la main du pape fouillait toujours sa poitrine, cherchant ce ciboire, qui contenait le corps et le sang du Christ, et qui avait disparu.
Pendant le cours de sa maladie il ne se souvint pas une seule fois de ses enfants, et ce fut avec indifférence qu'il apprit que César était aussi sur son lit de mort. Quand on lui demanda s'il désirait que ses dernières volontés fussent transmises à son fils ou à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si ceux qu'il avait aimés, pendant toute sa vie, d'un amour insensé, n'existaient déjà plus pour lui.
Le 18 août, un vendredi, au matin, il se confessa à son chapelaiu, l'évèque de Carinola, Pierre Gamboa, et reçut le Saint-Sacrement.
Après complies, on lut les prières des agonisants. Le mourant fit signe de la main, à plusieurs reprises, qu'il voulait dire quelque chose. Le cardinal Herda se pencha sur lui, et comprit que les faibles sons qui sortaient des lèvres du pape signifiaient :
— Plus vite, plus vite, la prière à la Vierge...
Bien que, d'après le règlement ecclésiastique, il ne fût pas d'usage de lire cette prière au chevet d'un mourant, Herda accéda au dernier désir de son ami et lut le Stabat Mater Dolorosa :
Sur le Golgotha, Mère de Dieu,
Tu étais debout au pied
De la croix où était
Crucifié ton fils et
L'âme de la Mère Douloureuse
Fut transpercée de l'épée d'une douleur mortelle.
Tes yeux ont vu comment
Il est mort, ton tendre Fils.
Solitaire, désespéré...
Ne me repousse pas, ô Vierge !
Laisse-moi aussi rester debout
Près de la croix ensanglantée !
Car, tu le vois, mon cœur a soif
De souffrir comme ton Fils souffre.
Vierge des Vierges, Source d'amour !
Laisse-moi me nourrir de la douleur des plaies
Et me réjouir de la passion de la Croix,
De la passion de ton Fils !
Afin que, brûlant du feu de l'amour,
Et languissant et mourant,
Je puisse voir la gloire du paradis
Dans la mort de mon Dieu.
Quelque chose d'inexprimable brilla dans les yeux d'Alexandre VI, comme s'il voyait déjà devant lui Celle qu'il avait toujours priée d'intercéder pour lui. Il fit un dernier effort pour se soulever, tendit les bras, tout frissonnant; et murmurant, d'une voix éteinte :
— Ne me repousse pas, ô Vierge!... Il retomba sur ses oreillers et expira.
César, de son côté, était entre la vie et la mort.
Son médecin, l'évêque Gaspare Torella, le soumit à un traitement extraordinaire : il ordonna d'ouvrir le ventre d'une mule et de placer le malade, tremblant de fièvre, dans le corps fumant et sanglant de l'animal. On l'en sortait pour le plonger dans un bain d'eau glacée. Ce fut moins ce remède que la force de volonté incroyable de César qui triompha de la maladie.
Pendant ces jours terribles, il conservait un calme et un empire sur lui-mêmes parfaits. Il suivait les événements extérieurs, écoutait les rapports, dictait des lettres, donnait des ordres. A la nouvelle de la mort du pape, César se fit transporter, par un chemin souterrain, du Vatican au Fort Saint-Ange.
Plusieurs légendes couraient, dans la ville, au sujet de la mort d'Alexandre VI. L'envoyé vénitien Marino Sanuto, dans un rapport à son gouvernement, disait
que le pape mourant avait vu un singe qui se moquait de lui, et que, lorsqu'un des cardinaux avait proposé de l'attraper, le pape épouvanté s'était écrié : «Laissele, laisse-le ! c'est le diable! » Lassolo, lassolo, chè il diavolo ! » D'autres racontaient qu a plusieurs reprises il avait dit : « Je viens, je viens, mais attends moi encore un peu ! » et ils expliquaient ainsi ces mots : Au temps où le conclave qui devait élire le successeur d'Innocent VIII s'était réuni, Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, qui en faisait partie, avait conclu un pacte avec le diable et lui avait vendu son âme en échange de douze ans de puissance pontificale. On assurait aussi qu'au moment précis de la mort du pape, sept démons étaient apparus à son chevet, et qu'aussitôt qu'il eut expiré, son corps était entré en décomposition, que le sang s'était mis à bouillonner et que la bouche écumait sans cesse. Selon la coutume, il fallait, avant d'ensevelir le pontife romain, célébrer des messes pour le repos de son âme pendant dix jours de suite. Mais l'épouvante, inspirée par le cadavre du pontife était telle, qu'il ne se trouva personne pour officier. Il n'y avait autour du corps ni cierges, ni lampes, ni encens, ni lecteurs, ni gardes, ni gens en prières. On chercha longtemps des fossoyeurs. Enfin on trouva six fripons, de ces gens qui sont capables de tout en échange d'un verre de vin. Le cercueil était trop petit. On enleva alors de la tête du pape sa tiare à trois couronnes ; en guise de linceul, on le couvrit d'un tapis troué, et, tant bien que mal, on enfonça à coups de pieds le corps dans la bière, trop courte et trop étroite.
Mais le calme ne se rétablit pas, même après que le pape fut enterré : l'épouvante superstitieuse grandissait toujours parmi le peuple. Beaucoup étaient fermement convaincus qu'Alexandre VI n'était pas mort de mort naturelle, mais qu'il ressusciterait, monterait de nouveau sur le trône, et que le règne de l'Antéchrist commencerait alors.
A cette époque, Léonard travaillait paisiblement, loin du monde, au tableau qu'il avait commencé depuis longtemps déjà, et qui lui avait été commandé par les moines-servites pour leur église, Santa Maria del Annunciato, à Florence. Il l'avait continué, avec sa lenteur habituelle, pendant qu'il était au service de César Borgia. Le sujet représentait sainte Anne et la Vierge Marie. Au milieu d'un pâturage montagneux et désert, sur une hauteur d'où l'on voyait les som- •ÏHiets aigus et bleus des montagnes lointaines et les lacs paisibles, la Vierge Marie tenait l'enfant Jésus sur ses genoux, suivant l'antique coutume. Jésus saisissait l'agneau par les oreilles, et le forçait à incliner la tète vers la terre, tandis qu'il levait sa petite jambe avec une vivacité joyeuse, comme s'il eût voulu s'élancer sur le dos de la bête. Sainte Anne était semblable à la sibylle éternellement jeune. L'expression riante de ses yeux baissés, le sourire de ses lèvres mobiles et fines, ce sourire insaisissable et fuyant, plein de sagesse, de séduction et de mystère, comme une eau transparente et profonde, rappelait à Giovanni celui de Léonard lui-même.
A côté de sainte Anne, le visage enfantin de la Vierge Marie respirait la simplicité d'une colombe. Marie était l'amour parfait, Anne, la science parfaite. Marie savait parce qu'elle aimait, Anne aimait parce qu'elle savait. Et il sembla à Giovanni qu'en les regardant il comprenait pour la première fois les paroles du maître : « Le grand amour est fils de la grande science. »
En môme temps qu'il travaillait à ce tableau, Léonard exécutait les dessins de diverses machines qu'il avait inventées.
La mort du pape allait influencer le sort de César, et.
par contre-coup, celui de Léonard. Malgré le sangfroid et l'audace qu'avait conservés celui que Machiavel appelait ce le grand connaisseur de la destinée », il sentait que la fortune s'était détournée de lui. A l'annonce de la mort du pontife et de la maladie du duc, les ennemis des Borgia s'étaient concertés entre eux et s'étaient emparés de la campagne romaine. Le conclave, réuni pour élire un nouveau pape, exigeait que le duc fût éloigné de Rome. Tout allait changer, i rien ne subsisterait plus de ce qui avait été. Et ceux qui tremblaient devant César quelque temps aupara- \ vaut, se moquaient de lui à présent, et prédisaient sa perte. Mainte épigramme courait déjà sur son compte.
En automne 1503, Pierre Soderini, le gonfalonier inamovible de la République de Florence, invita Léonard à entrer à son service ; et, celui-ci ayant accepté, il se disposa à l'envoyer au camp de Pise, en qualité d'ingénieur militaire, pour y construire des machines de guerre.
Le peintre n'avait plus que quelques jours à passer à Rome.
Un soir, il gravit en flânant la colline palatine. Sur cet emplacement, où s'élevaient jadis les palais des empereurs Auguste, Galigula et Septime Sévère, il n'y avait plus que des ruines à travers lesquelles soufflait le vent ; sous les oliviers gris, des moutons faisaient entendre leur bêlement, qui se mêlait au cri-cri des grillons. A voir la quantité de débris de marbre blanc épars sur le sol, on devinait que des dieux d'une beauté ignorée devaient reposer là, comme des morts qui attendent la résurrection. Le soir était serein. La masse des arcs, des voûtes, et des murailles, dout les briques luisaient au soleil, éclatait d'un rouge vif qui tranchait vivement sur le ciel bleu foncé. Mais l'or et
la pourpre de l'automne avaient quelque chose de plus impérial que l'or et la pourpre qui avaient jadis orné les palais des empereurs romains.
Sur le penchant septentrional de la colline, près des jardins de Capranica, Léonard, agenouillé, écartait les herbes et examinait avec soin un débris de marbre, sur lequel se distinguait encore un délicat dessin.
• Un homme, sortant des broussailles, s'avança par l'étroit sentier. Léonard lui jeta un coup d'œil, se leva, le regarda plus attentivement, s'approcha de lui et s'écria :
— Est-ce vous, messer Niccolo ? et sans attendre la réponse, il le serra dans ses bras, et l'embrassa comme un frère.
Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient encore plus râpés que ceux qu'il portait en Romagne ; on voyait que les gouverneurs de la République ne le gâtaient pas plus qu'auparavant. Il avait maigri ; ses joues rasées s'étaient creusées ; son long cou mince s'était encore allongé et son nez, plat comme un bec de canard, paraissait plus proéminent que jadis. Ses yeux brillaient d'un éclat plus fiévreux.
Il raconta à Léonard qu'il avait beaucoup à travailler et qu'il pensait bientôt terminer son ouvrage |ur la politique. Comme toujours, il se plaignait de sa triste situation.
Tout en s'entretenant, ils descendirent le penchant occidental de la colline et, par la rue étroite et boueuse délia Consolazine, ils arrivèrent au pied du Capitole, près des ruines du temple de Saturne, sur la place où s'élevait jadis le Forum romain.
I Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, de l'arc de Septime Sévère, jusqu'à l'amphithéâtre des Flaviens, s'élevaient de misérables petites maisons délabrées. On racontait que les fondations de beaucoup d'entre elles étaient composées de débris de statues précieuses, de membres des dieux olympiens. Pendant tout un siècle, le Forum avait servi de carrière. Les
églises chrétiennes, encore timides et, pauvres, avaient cherché un asile parmi les vestiges des temples païens.
Niccolo montra à son compagnon l'emplacement de l'ancien Sénat romain, de la Curie, de l'Assemblée populaire. On en avait fait un marché au bétail. Et les colonnes de marbre brisées, les dalles aux inscriptions à demi-effacées, que les bestiaux couvraient d'ordures, s'enfonçaient dans une boue noire et liquide. Contre l'Arc de Triomphe de Titus Vespasien s'appuyait une vieille tour, qui avait été, jadis, le repaire des bandits du baron de Frangipani. Et maintenant, devant l'arc même, s'élevait une auberge destinée aux paysans qui fréquentaient le marché. Par les fenêtres ouvertes arrivaient les cris des femmes qui se querellaient et des bouffées de graisse rance et de poisson frit. Des guenilles séchaient, suspendues à une corde. Un vieux mendiant, épuisé par les fièvres, était assis sur une pierre, et enveloppait de haillons sa jambe enflée et malade.
Les deux faces intérieures de l'arc étaient ornées d'un bas-relief ; sur l'un était représenté l'empereur Titus Vespasien, conquérant de Jérusalem; on le voyait assis dans un char attelé de quatre bœufs, et suivi d'un cortège triomphal; sur l'autre, l'artiste avait montré les esclaves juifs dans les fers, portant les trophées du vainqueur : l'autel pour les sacrifices à Jéhova, les pains de proposition et les chandeliers à sept branches du temple de Salomon. Au centre de la voûte, un aigle, aux ailes largement déployées , emportait dans l'Olympe le César déifié. Au fronton du portail, Niccolo lut cette inscription, qui était restée intacte : Senatus populusque Romanus divo Tito divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto.
Les rayons du soleil, descendu dans la direction du Capitole, pénétraient sous l'arc, et faisaient resplendir le triomphe de l'empereur. Ses derniers reflets écarlates filtraient au travers des vulgaires fumées bleues
jui s'échappaient des cuisines, et les rendaient pareilles à des nuages d'encens. Ils entrèrent dans le Colisée.
— Oui, ditNiccoloen contemplant les gigantesques blocs de pierre qui formaient les murs de l'amphithéâtre, nous ne pouvons nous comparer à ceux qui Hit su construire de pareils édifices. C'est ici, c'est à Rome seulement, que l'on sent la différence entre les inciens et nous!
— Il me semble, répliqua lentement Léonard, sortant de sa rêverie et comme avec effort, il me semble, Niccolo, que vous avez tort. Les hommes d'aujourd'hui n'ont pas une force moindre que les anciens. . . 3lle est différente,, seulement...
— Serait-ce peut-être l'humilité chrétienne?
— Oui, l'humilité, entre autres...
— Peut-être, répliqua froidement Niccolo.
Ils s'assirent, pour se reposer, sur le degré inférieur et à demi-détruit de l'amphithéâtre.
— Seulement, je pense, moi, continua Niccolo avec £n élan inattendu et irrésistible, je pense que les hommes devraient ou accepter ou renier la religion du Christ. Nous n'avons fait ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes pas chrétiens, nous ne sommes plus païens. Nous n'avons pas choisi entre les deux croyances. Nous avons repoussé celle-ci sans nous attacher à celle-là. Nous n'avons pas le courage d'être bons, et nous avons peur d'être mauvais. A force d'avoir menti, d'avoir hésité entre Christ et Satan, nous ne savons plus nousmêmes ce que nous voulons et où nous allons. Les anciens, au moins, le savaient et étaient logiques avec eux-mêmes. Mais, depuis l'époque où les hommes ont cru qu'ils devaient souffrir toutes les injustices et toutes les violences sur la terre, afin d'acquérir la béatitude céleste, un champ immense et fertile a été ouvert aux mécréants. Et qu'est-ce donc, si ce n'est cette nouvelle croyance, qui a affaibli le monde et l'a donné en pâture aux infâmes?
Sa voix tremblait, ses yeux brillaient d'une haine presque insensée, ses traits s'altéraient comme sous l'influence d'une intolérable souffrance intérieure.
Léonard se taisait. Son âme s'emplissait de pensées claires, enfantines, si simples qu'il n'aurait pas su les exprimer avec des mots. Il regardait le ciel bleu qui brillait entre les crevasses des murs du Colisée, et songeait que nulle part l'azur des cieux ne semble si éternellement et si triomphalement jeune, que vu à travers les ruines des vieux édifices.
Lorsqu'ils sortirent du Colisée, il faisait sombre. Une lune énorme et dorée se levait derrière les voûtes noires de la basilique de Constantin, déchirant les bandes de nuages transparents et nacrés.
De la brume floconneuse et bleue qui s'étendait de l'arc de Titus Vespasien au Capitule, les trois blanches colonnes solitaires élevées devant l'église de Sainte- Marie Libératrice surgissaient, plus belles à la clarté de la lune, et pareilles à une vision. Et une cloche, à la voix fêlée, sonna tristement l'angelus du soir, qui s'envola comme une lamentation funèbre, par-dessus le Forum romain.
Par Léonard de Vinci (Musée du Louvre