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CHAPITRE XIV

MONNA LISA GIOGONDA

Les ténèbres de la caverne étaient trop profondes. Et lorsqu'un certain temps se fut écoulé, deux sentiments naquirent en moi et se combattirent : la peur et la curiosité ; la peur devant l'exploration de la sombre caverne, et la curiosité de savoir si elle ne contenait pas quelque secret merveilleux.

Léonard de Vinci,

A Florence, Léonard installa un atelier vaste et clair donnant sur la rue Martelli. Le propriétaire de la maison, ser Pierro di Barto était un citoyen florentin distingué, amateur de mathématiques ; c'était aussi un homme intelligent, et amicalement disposé envers Léonard.

Vers la fin du printemps 1505, il y eut un jour calme, chaud et nuageux. Le soleil perçait le voile humide des nuages, répandant une lumière vaporeuse , comme sous-marine, avec des ombres délicates, fondantes, pareilles à une fumée : la lumière favorite de jLéonard, et qui, ainsi qu'il l'assurait, donnait une beauté particulière aux visages féminins.

— Est-il possible qu'elle ne vienne pas ? — Il pensait à celle dont il peignait le portrait, depuis trois ans presque, avec une constance et un zèle sans précédents Ichez lui.

Il prépara l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio le suivait des yeux à la dérobée, et s'étonnait de cette attente inquiète qui était presque de l'impatience, — c'est-à-dire un état peu ordinaire chez le maître, toujours calme.

Léonard mit en ordre le rayon où se trouvaient des pinceaux de tout genre, des palettes et des couleurs ; il enleva la housse de toile du portrait, posé sur un chevalet à trois pieds ; il fit jouer les eaux de la fontaine placée au milieu de la cour, et qu'il avait construite pour l'amuser, elle; autour du bassin s'épanouissaient ses fleurs préférées, des iris, plantés et soignés de sa main ; il apporta, dans une corbeille, des morceaux de pain coupés d'avance pour la biche apprivoisée, qui rôdait dans la cour, et qu'elle nourrissait elle-même. Enfin il arrangea, devant le fauteuil, un tapis moelleux. Un chat blanc, d'une espèce orientale très rare, et acheté aussi pour son amusement, s'était déjà pelotonné sur le tapis, sa place préférée, et ronronnait doucement.

Andréa Salaïno apporta ses cahiers de musique et se mit à accorder sa viole. Atalante, un autre musicien, arriva aussi. Léonard l'avait déjà rencontré à Milan, à la cour du More. Il avait un talent particulier pour le luth d'argent, ce luth en forme de crâne de cheval que Léonard avait inventé.

Le peintre invitait les meilleurs musiciens, des chanteurs et des poètes, afin de la distraire dans son atelier, et d'éviter l'ennui spécial qui se trahit dans l'expression des gens qui posent pour un portrait. Il étudiait sur sa figure le jeu des pensées et des sentiments qu'y faisaient naître les conversation, les récitations, et la musique.

Par la suite, ces réunions se firent plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, que Monna Lisa ne s'ennuierait pas, même sans les divertissements. Seule, la musique continua ; cela les aidait tous deux tant elle s'intéressait au progrès de l'œuvre,

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car on pourrait dire qu'elle prenait part elle-même à l'exécution de son portrait.

Tout était prêt et elle n'était pas encore là.

— Est-il possible qu'elle ne vienne pas ? pensa-t-il. Aujourd'hui, la lumière et les ombres sont faites comme à souhait. Faut-il l'envoyer chercher? Elle sait pourtant que je l'attends. Il faut qu'elle vienne !

Et Giovanni vit grandir son inquiète impatience.

Tout à coup, un léger souffle de vent courba le jet de la fontaine, les pétales des iris blancs tremblèrent sous la poussière d'eau. Léonard tendit l'oreille. Et Giovanni, bien que lui-même n'eût rien entendu, comprit d'après sa figure que c'était « elle ».

Ce fut dabord sœur Camille qui entra avec un humble salut ; c'était une converse, qui vivait chez elle, et l'accompagnait chaque fois qu'elle venait à l'atelier du peintre.

Derrière Camille venait celle que tous attendaient ; c'était une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre et simple, avec un voile de gaze foncée et transparente qui descendait jusqu'au milieu du front : c'était monna Lisa Gioconda.

Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine d'origine, et appartenait à une très ancienne famille; elle était fille d'un gentilhomme, Antonio Gerardini, qui avait perdu toute sa fortune à l'époque de l'invasion française de 1495 ; elle se trouvait être alors la troisième femme d'un citoyen florentin, Francesco del Giocondo, dont les deux premières femmes étaient mortes.

A l'époque où Léonard commençait son portrait, le peintre avait dépassé la cinquantaine et le mari de monna Lisa, messer Giocondo, était âgé de quarantecinq ans. On l'avait choisi comme l'un des douze représentants de la république, et il devait bientôt devenir prieur. C'était un homme ordinaire, de ceux que l'on rencontre partout et toujours en grand nombre, ni très mauvais, ni très bon, fort actif, économe, absorbé par les affaires publiques et par l'agronomie. L'élé-

gance de sa jeune femme lui semblait être l'ornement le plus choisi de la maison. Mais la beauté de monna Lisa l'intéressait moins que la qualité d'une nouvelle race de taureaux siciliens, ou le bénéfice de l'octroi prélevé sur les peaux de mouton fraîches. On racontait qu'elle s'était mariée non par amour, mais par la volonté de son père, et que son premier fiancé avait trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. Des bruits, des médisances, peut-être, couraient aussi au sujet de ses adorateurs, passionnés et obstinés, mais toujours éconduits. D'ailleurs, les mauvaises langues, et il y en avait beaucoup à Florence, ne pouvaient rien dire de mal sur la Gioconda. Tranquille, modeste, pieuse, observatrice sévère des cérémonies de l'église, charitable envers les pauvres, elle se montrait bonne ménagère, épouse fidèle, et tendre mère pour sa bellefille Dianora, une enfant de douze ans.

C'était tout ce que Giovanni savait d'elle. Mais monna Lisa, venant à l'atelier de Léonard, lui semblait être une tout autre femme.

Pendant trois ans, le temps n'avait pas affaibli, mais au contraire accru cette étrange impression. Il éprouvait à chacune de ses apparitions un étonnement semblable à de la crainte, comme devant quelque chose de surnaturel et de chimérique. Il s'expliquait parfois ce sentiment par le fait que, étant habitué à voir son visage sur le portrait, et l'art du maître étant infini, la monna Lisa vivante lui paraissait moins réelle que celle du portrait. Mais il y avait là encore quelque chose de différent, de plus mystérieux.

Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir qu'au moment du travail, en présence d'autres personnes, parfois au milieu de nombreux invités, parfois seulement avec l'inséparable sœur Camille, mais jamais seule ; et cependant Giovanni sentait qu'il y avait entre eux un secret, qui les rapprochait et les unissait. Il savait aussi que ce n'était pas un secret

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d'amour, ou du moins, ce que les gens appellent vulgairement « amour ».

Il avait entendu ce propos, tenu par Léonard, que tous les artistes ont une tendance à rappeler leur propre ressemblance dans les corps et les visages qu'ils reproduisent. Le maître voyait la cause de ce penchant dans le fait que, l'âme humaine étant la créatrice de son enveloppe charnelle , chaque fois qu'elle doit représenter un nouveau corps, elle s'efforce de répéter par des lignes ce qu'elle a jadis créé déjà elle-même ; et cette prédisposition est si forte que parfois, même dans les portraits, à travers la ressemblance extérieure de l'original, pointe, sinon le visage, du moins l'âme du peintre lui-même.

Ce qui se passait maintenant sous les yeux de^Giovanni était encore plus frappant ; il lui semblait que non seulement celle qui était peinte sur la toile, mais la monna Lisa vivante elle-même devenait de plus en plus semblable à Léonard, comme il arrive aux gens qui ont constamment vécu ensemble pendant de longues années. Du reste, la qualité principale de cette ressemblance croissante ne résidait pas tant dans les traits eux-mêmes, — bien qu'elle s'y trouvât aussi au point de l'étonner, — que dans l'expression des yeux et dans le sourire. Il se souvenait avec une surprise indicible qu'il avait déjà vu ce même sourire sur la figure d'Eve, la mère du genre humain, debout devant l'arbre de la Science, dans le premier tableau du maître. L'ange de la Vierge aux Rochers, la Léda avec le cygne, et nombre d'autres têtes de femmes que Vinci avait peintes, dessinées ou modelées avant de connaître monna Lisa, avaient également ce même sourire. On eût dit que Léonard avait passé sa vie à chercher, à travers toutes ses créations, le reflet de sa propre beauté, et qu'enfin il venait de le trouver sur le visage de la Gioconda.

Parfois, lorsque Giovanni observait longtemps ce sourire qui leur était commun, à lui et à elle, un

sentiment d'inquiétude, d'effroi même l'envahissait, comme s'il se fut trouvé en face d'un miracle ; la réalité semblait devenir songe, le songe réalité; on eût dit quemonna Lisa n'était plus une créature vivante, ni la femme du citoyen florentin messer Giocondo, le plus quelconque des hommes, mais un être de rêve évoqué par la volonté du maître, le double féminin de Léonard lui-même.

Le peintre se mit à l'œuvre. Mais tout à coup, laissant tomber son pinceau, il regarda attentivement le visage de Lisa : l'ombre la plus légère ou le plus petit changement d'expression ne pouvaient lui échapper.

— Madonna, dit-il, quelque chose vous inquiète aujourd'hui ?

Lisa leva sur Léonard son calme regard.

— Oui, un peu, répondit-elle, Dianora n est pas tout à fait bien. Je n'ai pas dormi de toute la nuit.

— Peut-être êtes-vous fatiguée, et la pose vous ennuie-t-elle, dit le peintre. Ne vaut-il pas mieux renvoyer la séance à une autre fois ?

— Non, pas du tout. Ne regretteriez-vous pas de perdre un jour pareil? Regardez, quelles ombres délicates, quel soleil diffus : c'est un jour fait pour moi !

— Je savais, ajouta-t-elle, après un instant de silence, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais on m'a retenue ; madonna Sophonisbé, cette bavarde...

— C'est donc cela ! Ce n'est pas l'indisposition de Dianora, mais le papotage de cette crécelle qui vous a troublée ! Gomme c'est étrange ! avez-vous remarqué, madonna, combien des fadaises quelconques, débitées par des étrangers et qui ne nous intéressent pas, nous obscurcissent parfois l'âme et nous troublent plus que notre propre chagrin ?

Elle inclina silencieusement la tête, on voyait qu'ils étaient depuis longtemps habitués à se comprendre

mutuellement, presque sans paroles : il suffisait d'une allusion ou d'un regard.

Il essaya de nouveau de se mettre au travail.

— Racoûtez-moi quelque chose ! dit monna Lisa.

— Quoi ?

Après avoir réfléchi un instant, elle dit :

— L'histoire du royaume de Vénus.

I II y avait quelques récits qu'elle préférait à tous les autres, c'étaient en grande partie ceux qui se rapportaient à des souvenirs personnels de Léonard, à des voyages, à des observations sur la nature, à des projets de tableaux. Il les racontait presque toujours avec les mêmes mots, simples, à demi enfantins, tandis que la musique se faisait entendre très douce.

Sur un signe de Léonard, Andréa Salaino prit sa viole et Atalante le luth d'argent, et ils commencèrent à jouer, tandis que Vinci racontait, de sa voix menue et féminine ; c'était comme une berceuse ou un vieux conte.

— Les patrons des bateaux qui vivent sur les côtes de la Sicile, assurent que ceux dont le sort est de périr dans les flots aperçoivent parfois, dans les tempêtes les plus terribles, l'île de Cypris, le royaume de la déesse de l'amour. Tout autour, se déchaînent les vagues furieuses et les ouragans, et beaucoup de marins, attirés par la beauté de cette île, sont allés briser leur navire sur les rochers escarpés entourés d'eaux dangereuses. Oh ! combien de navires furent ainsi broyés, précipités dans le gouffre! Là, sur la grève, on voit encore leurs pitoyables squelettes, à demi enfouis dans le sable, recouverts d'algues ; les lins ont la poupe en l'air, d'autres, la proue; les uns laissent à nu l'armature de leurs flancs béants, semblables à des ossements noirs de cadavres, aux trois quarts pourris; les autres ne sont plus que débris. Et il y en a tant qu'on se croirait au jour de la Résurrection, quand la mer rendra tous les vaisseaux qu'elle a engloutis. Et par dessus l'île elle-même, le ciel est éter-

nellement bleu, le soleil brille toujours sur les co' lines fleuries; l'air est si merveilleusement calm que la longue flamme des cassolettes, brûlant sur les degrés du temple, s'élève aussi droite et immobile que les colonnes de marbre blanc et les gigantesques cyprès noirs qui se reflètent dans le lac, semblable à un miroir. Seuls les jets d'eau, retombant d'une vas* que de porphyre à l'autre, murmurent doucement. Et, de la mer, les naufragés voient ce lac paisible, tout proche et qu'ils ne pourront jamais atteindre ; le vent leur apporte la senteur des bois de myrthe, et, plus la tempête est terrible, plus le calme est profond dans le royaume de Cypris. »

Il se tut, les cordes du luth et de la viole moururent en un dernier accord ; ce fut alors ce silence qui est plus beau que tous les autres : le silence qui règne après que la musique a cessé. On n'entendaitplus que le rejaillissement de la fontaine.

Et, comme bercée par la musique, et séparée de la vie réelle par le silence, sereine, étrangère à tout excepté à la volonté de l'artiste, monna Lisa le regardait dans les yeux, avec un sourire plein de mystère, semblable à une eau tranquille, parfaitement limpide, mais dont le regard ne peut apercevoir le fond.

Et il sembla à Giovanni qu'à ce moment Léonard et monna Lisa étaient semblables à deux miroirs qui se renvoyaient la même image, se réfléchissaient l'un l'autre, à l'infini.

Le lendemain matin, au Palazzo Vecchio, le peintre travailla à la Bataille d'Angliiari, une commande delà République.

En revenant chez lui, Léonard s'arrêta sur la place, devant le David de Michel-Ange.

11 semblait monter la garde aux portes de l'Hôtel de

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Ville de Florence, ce géant de marbre blanc qui se dessinait sur le fond noir de la tour, harmonieuse et sévère.

Le corps nu de l'adolescent était maigre. La main droite, armée de la fronde, s'abaissait, ce qui faisait saillir les tendons ; la gauche s'élevait au niveau de la poitrine, tenant une pierre. Les sourcils étaient froncés, et le regard fixait le lointain, comme celui d'un homme qui vise.

C'était l'œuvre de Michel-Ange, qui se montrait l'ennemi du peintre, bien que ce dernier fût toujours prêt à lui venir en aide de toutes façons. Léonard sentait en cette statue une âme, égale peut-être à la sienne, mais opposée comme l'action est opposée à la méditation, la passion à la froideur, la tempête au calme. Et cette force étrangère l'attirait, éveillait en lui la curiosité, le désir de s'approcher afin de l'étudier à fond.

Jadis, dans les chantiers de construction de la cathédrale de Florence, gisait un énorme bloc de marbre blanc, abîmé par un sculpteur maladroit. Les maîtres experts l'avaient refusé, déclarant qu'il ne pouvait plus servir à rien.

Lorsque Léonard arriva à Florence, on le lui offrit. Mais pendant qu'il réfléchissait, mesurait, calculait et hésitait, avec sa lenteur habituelle, un autre artiste, jplus jeune de vingt-trois ans, Michel-Ange Buonarotti, intercepta la commande, et, travaillant avec une rapidité incroyable, non seulement le jour, mais la nuit, à la lueur du feu, il termina son géant dans l'espace de vingt-cinq mois. Léonard avait mis seize ans à achever le monument de Sforza, ce colosse d'argile, et il [n'osait même pas songer au temps qu'il lui aurait fallu pour un marbre de la grandeur du David.

Les Florentins avaient alors déclaré Michel-Ange rival de Léonard dans l'art de la sculpture.

Maintenant ce rival, bien qu'il n'eût que rarement tenu un pinceau, s'essayait à un tableau représentant une scène guerrière pour la Salle du Conseil, et portait

ainsi la lutte contre Léonard sur le terrain de la peinture, avec une audace qui pouvait sembler insensée. Plus Buonarotti rencontrait de mansuétude et de bienveillance en son rival, et plus sa baine devenait impitoyable. Le sang-froid de Léonard lui paraissait être du mépris. Avec une méfiance maladive, il recueillait les médisances, cherchait des prétextes de querelles, profitant de chaque occasion qui se présentait pour blesser Léonard, qu'il haïssait parce qu'il le croyait peut-être plus fort et plus grand que lui.

Vers cette époque, une affaire importante obligea Léonard à quitter Florence, et il partit, accompagné de Machiavel.

Depuis un temps immémorial, la république était en guerre avec la ville voisine de Pise — et cette lutte interminable et sans pitié épuisait les deux cités.

Le Conseil des Dix ordonna à Léonard de réaliser un projet, conçu par l'artiste, quiconsistaitàdétournerles eaux de l'Arno au-dessus de Pise. et de les amener, à l'aide d'un canal, dans les marais de Livourne, afin de couper les communications de la ville assiégée avec la mer, et d'empêcher ainsi le ravitaillement, ce qui obligerait les Pisans à se rendre.

D'abord, le travail sembla devoir réussir. Le niveau des eaux de la rivière avait baissé. Mais bientôt surgirent des difficultés qui occasionnèrent des dépenses de plus en plus grandes, et les économes seigneurs commencèrent à marchander pour chaque florin qu'il fallait débourser.

L'été de loOo, la rivière, sortant de son lit après une pluie d'orage torrentielle, détruisit une partie de la digue. Léonard fut appelé sur le lieu des travaux. La veille de son départ, il revenait des bords de l'Arno, où il s'était entretenu avec Machiavel de cette rupture

de la digue, et, rentrant chez lui, traversait le pont de la Sainte-Trinité dans la direction de la rue Tornabuoni.

Il se faisait tard. On voyait peu de passants. Le silence n'était troublé que par le clapotis de l'eau contre la digue du moulin. Le jour avait été chaud. Mais, dans la soirée, un peu de pluie avait rafraîchi l'air. Sur le pont, on sentait l'odeur tiède de l'eau estivale. Par-dessus la noire colline de San-Miniato, la lune se levait. A droite, le long du quai du Ponte Vecchio, les petites maisons caduques, aux saillies inégales, assises sur leurs pilotis de bois arrondis, se reflétaient, comme en un miroir, dans l'eau d'un vert trouble. A gauche, au-dessus des contreforts des monts Albano, d'un violet délicat, tremblait une étoile solitaire.

Le profil de Florence se dessinait sur le ciel pur, semblable au frontispice gravé sur l'or terni des vieux manuscrits, profil unique au monde, familier comme une vivante figure d'homme. Florence tout entière, dans la double lumière du crépuscule et de la lune, s'épanouissait comme une immense fleur d'argent sombre.

Léonard avait remarqué que chaque ville, de même que chaque personne, a son odeur particulière. Il lui semblait qu'à Florence cette odeur était celle d'une poussière humide, pareille au pollen des iris, mêlée à la senteur fraîche et insaisissable du vernis et des couleurs des tableaux très anciens.

Il pensa à la Gioconda.

Il savait presque aussi peu de sa vie que Giovanni. Il s'étonnait qu'elle eût un mari tel que messer Francesco, maigre et grand, avec une verrue sur la joue gauche et des sourcils épais, un homme positif qui aimait à parler commerce et affaires. Il y avait des moments où Léonard jouissait de la beauté de rêve de monna Lisa, de cette beauté étrangère, lointaine, surnaturelle, et pourtant plus réelle que la réalité.

Mais il y avait aussi d'autres minutes où il était sensible à son charme purement humain.

Monna Lisa n'était pas une de ces femmes que l'on appelait alors des « doctes héroïnes », dotte eroine. Jamais elle ne parlait de ses connaissances littéraires. Ce fut par hasard qu'il apprit qu'elle lisait le latin et le grec. Son maintien était simple, son langage intelligent. Elle avait des mots qui la faisaient tout à coup plus proche de lui que toutes les personnes qu'il connaissait ; elle devenait alors l'amie, la sœur unique et éternelle. Dans ces moments-là, il aurait voulu franchir le cercle magique qui sépare la méditation delà vie. Mais aussitôt il étouffait ce désir, et, chaque fois qu'il anéantissait en lui le sentiment de la beauté réelle de monna Lisa, l'image de rêve qu'il avait créée d'elle, sur la toile du tableau, devenait plus humaine et plus saisissante.

El il lui sembla qu'elle le savait, qu'elle se soumettait et l'aidait à s'offrir en sacrifice à son propre fantôme, qu'elle lui donnait son àme et s'en réjouissait.

Etait-ce l'amour qui les unissait ainsi ?

Léonard était étranger à ce que la majorité des hommes appellent « l'amour physique ».

De même qu'il ne mangeait pas de viande, parce que cela lui semblait une chose non pas défendue, mais répugnante, de même, il se privait de femmes, parce que toute possession charnelle, dans la vie conjugale comme dans l'adultère, lui paraissait non pas coupable, mais grossière. Et il se tenait loin de tout cela.

Mais, même s'il avait éprouvé de l'amour pour elle, aurait-il pu désirer une union plus parfaite avec la bien-aimée que celle qu'il trouvait dans ces caresses mystérieuses et profondes, dans cette création d'une image immortelle, d'un être nouveau qui était conçu et naissait d'eux, comme l'enfant naît de son père et de sa mère, et qui était à la fois lui et elle ?

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Et cependant, il sentait que, même dans cette communion si chaste, il y avait un péril plus grand peutêtre que dans les liens ordinaires de l'amour charnel. Ils marchaient tous deux au bord d'un précipice, sur un terrain où nul encore ne les avait précédés ; ils triomphaient de la séduction et de l'attraction qu'exerce l'abîme. Et parfois il se demandait s'il avait le droit de sonder cette âme vivante, la seule qui lui fût vraiment proche, celle de l'amie, de la sœur éternelle, avec la même curiosité impassible qu'il mettait à étudier les lois de la mécanique ou des mathématiques, la vie d'une plante vénéneuse ou la dissection d'un cadavre.

Ne se révolterait-elle pas, à la fin, cette amie, ne le repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme l'aurait fait toute autre femme?

[ Et il lui semblait parfois qu'il la faisait mourir d'une mort lente et terrible. Il s'effrayait de sa soumission, qui n'avait pas plus de bornes que sa curiosité à lui, tendre et impitoyable.

C'était seulement dans les derniers temps qu'il avait compris que, tôt ou tard, il devrait décider ce qu'elle serait pour lui, la créature en chair et en os ou seulement sa vision, le reflet de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il avait eu un espoir encore: c'était que la séparation éloignerait pour quelque temps la nécessité de cette décision, et il était presque heureux de quitter Florence. Mais, maintenant que l'heure du départ avait sonné, il comprit qu'il s'était trompé, que la séparation ne prolongerait pas, mais raccourcirait encore le délai qu'il s'était accordé pour prendre un parti.

Perdu dans ces pensées, il ne remarqua pas qu'il était entré dans une sombre ruelle; et, lorsqu'il revint à lui, il ne sut pas immédiatement où il était. A en juger par le clocher de marbre de Giotto, qui se montrait au-dessus des toits, il devait être près de la cathédrale. Un côté de la rue longue et étroite demeu-

rait dans une obscurité impénétrable, l'autre baignait tout entier dans la lumière vive, presque blanche, de la lune. Au loin brillait un petit feu; à l'angle d'une maison il aperçut un balcon surmonté d'un auvent de briques en pente douce, et dominant un hémicycle d'arcs posés sur d'harmonieux piliers ; sous cette « loggia » florentiûe, des gens masqués, enveloppés de manteaux noirs, chantaient une sérénade au son des luths. Il écouta.

C'était un vieux chant d'amour, composé jadis par Laurent de Médicis, le Magnifique, pour accompagner, au carnaval, le cortège de Bacchus et d'Ariane; un chant d'amour, triste, et en même temps d'une allégresse infinie. Léonard l'aimait, parce qu'il l'avait souvent entendu chanter, lorsqu'il n'était encore qu'un adolescent.

Quant'é bella giovenezza, Ghe se fugge tuttavia, Chi vuol esser lieto, sia :

Di doman non c'è certezza.

Oh ! comme la jeunesse est belle

Et fugitive ! Chante donc, ris,

Sois heureux, prends le bonheur qui passe,

Car demain est incertain.

Le dernier vers fit naître en lui un sombre pressentiment.

Le sort ne lui avait-il pas envoyé maintenant, au seuil de la vieillesse, dans la tristesse et la solitude, une âme vivante, une âme sœur? Devait-il la repousser, renoncer, comme il l'avait souvent fait, à la vie pour la méditation? Sacrifierait-il de nouveau le présent à l'avenir, le réel à l'imaginaire et à l'unique beauté? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou la créature immortelle ? Il savait qu'en préférant l'une, il perdait l'autre, et toutes deux lui étaient également

chères ; il savait aussi qu'il fallait se prononcer, qu'il n'était plus possible de tergiverser et de prolonger le supplice de Lisa. Mais sa volonté était impuissante. Il Jne voulait et ne pouvait se résoudre à prendre un parti : sacrifier la vivante à l'immortelle ou l'immortelle à la vivante, celle qui était, ou celle qui serait, à jamais, sur la toile du tableau.

Après avoir traversé deux rues encore, il arriva à la maison de son propriétaire, Martelli.

Les portes étaient fermées, les feux éteints. Il souleva le marteau qui pendait à une chaîne, et frappa le fleuron de bronze. Le portier ne répondit pas. Il dormait probablement, ou bien il était sorti. Les coups, répétés par les voûtes sonores de l'escalier de pierre, s'éteignirent. Le silence régna. Il semblait que le clair de lune le rendît encore plus profond.

Tout à coup retentirent des notes cuivrées, lourdes, lentes et cadencées : l'heure tintait à la tour voisine. Sa voix parlait du vol silencieux et menaçant du temps, de la sombre vieillesse solitaire, du passé irrévocable.

Et, longtemps encore, l'écho des derniers coups vibra, tantôt plus faible, tantôt plus fort, se prolongeant comme pour répéter, en rythmant de ses ondes sonores le silence de la nuit :

Di doman non c'é certezza

Le jour suivant, monna Lisa arriva à l'atelier de Léonard à l'heure habituelle, mais, pour la première fois, seule, sans son éternelle compagne, sœur Camille. La Gioconda savait que c'était leur dernier entretien.

L'atelier était inondé de soleil, d'une clarté aveuglante. Léonard déroula le rideau de toile, et dans la

cour aux murailles noires, tomba une lumière tendre et crépusculaire, transparente comme une ombre sous-marine, et qui dounait la plus grande beauté' possible au visage de monna Lisa.

Ils étaient seuls.

Il travaillait silencieusement, concentré, dans une tranquillité d'àme parfaite, oubliant les pensées quij l'avaient tourmenté la veille, celles de la séparation imminente, et du cboix indispensable. C'était comme s'il n'y avait pas eu pour lui de passé ni d'avenir, et que le cours du temps fût suspendu ; comme si la jeune femme avait toujours été assise devant lui et qu'elle dût l'être toujours, avec son sourire étrange et calme.

Et ce qu'il ne pouvait faire dans la vie, il l'accomplissait dans la méditation : il fondait les deux images en une, unissant la réalité et le reflet, la morte et la vivante. Et cela lui donnait la joie d'une grande délivrance. Maintenant il ne la plaignait plus, et il n'avait plus peur.

Il savait qu'elle lui serait soumise jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle supporterait tout, qu'elle mourrait sans se révolter. Et, parfois, il la regardait, avec la même curiosité que les condamnés à mort qu'il accompagnait au supplice, afin de noter sur leurs figures les derniers frémissements de l'agonie.

Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une pensée étrangère, qu'il ne lui avait pas inspirée et qu'il ne comprenait pas, se jouait sur la figure de son modèle, comme la trace diffuse d'un souffle à la surface d'un miroir. Afin d'emprisonner Lisa, de l'amener de nouveau dans son cercle de rêve, et de chasser cette ombre importune, il se mit à lui raconter, avec cette voix chantante et impérative que les magiciens emploient pour leurs incantations, un de ces récits mystérieux, semblables à des énigmes, qu'il inscrivait dans son journal :

« Je n'avais pas la force, dit-il, de résister à mon

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envie de voir des formes nouvelles, inconnues aux humains, créées par l'art de la nature; et, ayant marché pendant longtemps au milieu de rochers nus et mornes, j'atteignis enfin la caverne ; et je m'arrêtai à l'entrée, plein de perplexité.

« Mais, après m'être décidé, je courbai la tête, et me baissant, je posai la paume de ma main gauche sur mon genou droit, me cachant les yeux de la main droite, afin de m'accoutumer à l'obscurité. Puis j'entrai et fis quelques pas. Les sourcils froncés, les yeux clignotants, tâchant d'aiguiser ma vue, je changeais souvent de chemin et errais à tâtons, dans l'ombre, tantôt ici, tantôt là, m'efforçantde voir quelque chose. Mais les ténèbres étaient trop profondes. Et lorsqu'un certain temps se fut écoulé, deux sentiments naquirent en moi et se combattirent : la peur et la curiosité; la peur devant l'exploration de la sombre caverne, et la curiosité de savoir si elle ne contenait pas quelque secret merveilleux. »

Il se tut. L'ombre étrangère était toujours visible sur le front de la Gioconda.

— Lequel des deux sentiments a triomphé ? demanda-t-elle.

— La curiosité.

— Et vous avez appris le secret de la caverne ?

— J'ai appris ce qu'il était possible de savoir.

— Et vous le direz aux hommes ?

— Je ne peux pas tout dire, et je ne le saurais pas. Mais j'aurais voulu leur inspirer une force de curiosité si grande qu'elle eût toujours triomphé en eux de la peur.

— Et si la curiosité n'était pas suffisante, messer Léonard ? dit-elle avec un regard inattendu et étincelant. Et s'il fallait quelque chose d'autre, de plus grand, afin de pénétrer les derniers, et peut-être les plus merveilleux secrets de la caverne ?

Elle le regardait dans les yeux, avec un sourire qu'il n'avait jamais vu chez elle.

— Que faut-il donc de plus? demanda-t-il. Elle se tut.

A ce moment un rayon de soleil aveuglant, fin et vif, glissa par une fente du rideau. Le demi-jour sousmarin s'illumina. Et de la figure de Lisa disparut l'enchantement du clair-obscur et des ombres tendres et claires, pareilles à une musique lointaine.

— Vous partez demain ? demanda Gioconda.

— Non, ce soir.

— Je pars aussi, bientôt!

Le peintre la regarda fixement , voulut ajouter quelque chose, mais se tut. Il avait deviné qu'elle partait afin de ne pas rester sans lui à Florence.

— Messer Francesco, mon mari, continua Monna Lisa, va passer trois mois en Calabre, pour ses affaires. Je lui ai demandé de m'emmener avec lui.

Il se détourna, et, les sourcils froncés, regarda avec ennui le rayon de soleil brutal et sincère. Jusqu'alors, les ondes de la fontaine étaient restées mooochromes, inertes, d'une blancheur transparente; maintenant, dans ce rayon réfracteur, étincelaient les couleurs diverses et opposées de l'arc-en-ciel, les couleurs de la vie.

Et Léonard sentit tout à coup qu'il retournait à la vie, faible, plein de pitié et digne de pitié.

— Ce n'est rien, dit monna Lisa. Arrangez le rideau. Il est encore tôt et je ne suis pas fatiguée.

— Non. C'est assez! dit-il, en jetant son pinceau.

— Vous ne terminerez jamais le portrait?

— Pourquoi donc? répondit-il vivement et avec appréhension. Vous ne reviendrez donc plus chez moi, à votre retour?

— Je reviendrai. Mais peut-être serai-je devenue tout à fait autre, dans trois mois, et ne me reconnaîtrez-vous plus? Vous avez dit vous-même que le visage humain, surtout celui des femmes, changeait rapidement.

— J'aurais voulu finir, pronouça-t-il lentement, comme se parlant à lui-même. Mais je ne sais pa?. Il

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me semble parfois que ce que je voudrais est impossible à réaliser.

— Impossible ? s'étonua-t-elle. D'ailleurs, j'ai entendu dire que vous ne terminez jamais, parce que ;yous voulez, en effet, l'impossible.

Dans ses paroles, il entendit, ou crut entendre, un reproche plaintif, d'une mansuétude infinie.

— En est-il donc ainsi ? pensa-t-il, et un sentiment affreux le saisit.

Elle se leva, et dit, simplement, comme toujours :

— Eh bien, voici l'heure! Adieu messer Léonard. Bon voyage !

11 leva les yeux sur elle, et, de nouveau, il lui sembla voir sur sori visage un reproche désespéré et une prière.

Il savait que, pour tous deux, cet instant était sans retour et éternel comme la mort. Il savait qu'il ne devait pas se taire. Cependant plus il tendait sa volonté afin de trouver une décision et des mots pour l'exprimer, plus il ressentait son impuissance, et devinait l'abîme infranchissable qui s'élargissait entre eux. Et monna Lisa lui souriait, du sourire serein et calme qu'elle avait toujours. Mais maintenant, il lui sembla que cette sérénité, ce calme, étaient pareils à ceux qu'on voit dans le sourire des morts.

Son cœur fut transpercé d'une pitié infinie et intolérable qui le rendit encore plus faible.

Monna Lisa lui tendit la main, et, silencieux, il baisa cette main, pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient. Au même moment, il sentit que, se penchant rapidement, elle frôlait ses cheveux de ses lèvres.

— Que Dieu vous protège ! dit-elle, toujours aussi simplement.

Lorsqu'il revint à lui, elle était déjà loin. Alentour, régnait le silence morne d'une après-midi d'été, plus terrible que le silence des ténèbres les plus sombres et les plus profondes.

Et, comme la nuit précédente, mais plus menaçants et plus solennels encore, retentirent les sons cuivrés, cadencés et lents, le tintement des heures à la tour voisine. Ils parlaient du vol formidable et silencieux du temps, de la sombre et solitaire vieillesse, du passé sans retour possible.

Et les dernières notes vibrèrent longtemps encore, mourant dans les ténèbres tandis qu'elles semblaient répéter :

Di doman non c'é certezza.

Deux mois plus tard, Léonard apprenait la mort de la Gioconda.

Un vieux marchand, arrivé de Florence, lui en donna la nouvelle en ces termes :

— Ah ! mon Dieu ! c'est vrai, vous vivez ici et vous ne savez pas ! Imaginez quel malheur ! Pauvre messer Giocondo ! Veuf pour la troisième fois ! Voilà un mois déjà que madonna Lisa est décédée. La volonté de Dieu soit faite !

Tout devint sombre devant les yeux de Léonard. Un instant, il crut qu'il allait tomber.

Mais, par un effort prodigieux, il se maîtrisa, et son visage, qui avait légèrement pâli, resta impénétrable. Du moins, le voyageur ne remarqua rien.

La première pensée de Léonard, lorsqu'il revint à lui, fut que le marchand, en vieux bavard qu'il était, avait menti, et inventé cette nouvelle à dessein, afin de voir quelle impression elle produirait sur lui, et d'aller ensuite raconter partout l'aventure, donnant ainsi un nouvel aliment aux bruits, qui couraient depuis longtemps, d'une liaison d'amour entre Léonard et la Gioconda.

La réalité de cette mort, ainsi qu'il arrive tou-

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jours à la première minute, lui semblait impossible. Mais il apprit tout le même soir ; en revenant de Calabre, où messer Giocondo avait avantageusement arrangé ses affaires, — entre autres l'importation des peaux de moutons fraîches à Florence, — dans la petite ville de Lagonera, monna Lisa était morte, de la fièvre des marais, selon les uns, d'une maladie infectieuse de la gorge, selon les autres.

L'affaire du canal, destiné à détourner TArno de Pise, se termina par un échec pitoyable.

Au moment des crues d'automne, l'inondation avait anéanti les travaux commencés, et transformé la plaine basse, jadis florissante, en une fondrière infecte, où les ouvriers mouraient d'épidémies. Un travail immense, de l'argent, des vies humaines, tout avait été jeté là en vain.

Les constructeurs de travaux hydrauliques de Ferrare rejetaient toute la faute sur Léonard et sur Machiavel. Leurs amis se détournaient quand ils les croisaient dans la rue et ne les saluaient plus. Niccolo devint malade de honte et de chagrin.

Deux ans auparavant, le père de Léonard était mort.

« Le 9 juillet 1504, le mercredi, à sept heures du soir inscrivait -il dans son journal avec son laconisme habituel, est décédé mon père, ser Pierre de Vinci, notaire, à la cour du Podestat. Il avait quatrevingts ans. 11 laisse dix enfants du sexe masculin et deux du sexe féminin. »

Ser Pierre avait, à plusieurs reprises et devant témoins, exprimé sa décision de léguer à son premier-né illégitime, Léonard, une part de ses biens égale à celle des autres enfants. Avait-il lui-même changé d'idée avant sa mort, ou ses fils ne voulurent-

ils pas accomplir ses dernières volontés? Toujours est-il qu'ils déclarèrent que, en sa qualité de bâtard, Léonard n'aurait aucune part de l'héritage. Le peintre, sur le conseil de ses créanciers, entama un procès (qui devait durer six ans) au sujet de cette part qui se montait à trois cents florins.

Tous les eonuis l'accablaient en même temps, sans compter le manque d'argent. Il était en difficultés avec la République, n'ayant pas terminé sa commande au terme fixé. Les seigneurs étaient très mécontents de lui, et lui reprochaient amèrement de toucher l'argent d'avance et de ne pas tenir ses promesses.

Une nuit d'hiver, Léonard était assis, seul, dans son cabinet de travail.

La tempête faisait rage dans la cheminée. Les murs de la maison tremblaient sous ses assauts; la flamme de la chandelle tremblotait ; un squelette d'oiseau, aux ailes rongées par les teignes, suspendu par une planchette de bois à l'instrument servant aux recherches de l'artiste, se balançait comme s'il eût voulu s'envoler ; et, dans un coin, au-dessus d'un rayon portant les œuvres de Pline le Naturaliste, une. araignée familière courait avec inquiétude sur sa toile. Les gouttes de pluie ou de neige fondue fouettaient les vitres, comme si quelqu'un eût frappé doucement au carreau.

Après une journée passée dans les soucis, Léonard se sentait fatigué, brisé, comme après une nuit de. fièvre et de délire. Il avait essayé de se mettre au travail, de lire, mais rien ne lui avait réussi.

Il regarda le monceau de livres poussiéreux, les cornues, les cadrans de cuivre, les globes, les instruments de mécanique, d'astronomie, de physique et$ d'anatomie, et un dégoût inexprimable remplit son' âme.

N'était-il pas lui-même semblable à cette vieille araignée, dans le coin sombre, au-dessus de la puante

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moisissure née de l'amas des livres, des ossements, des squelettes humains et des membres morts des machines mortes ? Que lui restait-il dans la vie, qu'est-ce qui le séparait encore de la mort, sauf quelques feuillets de papier qu'il couvrait de signes, de caractères incompréhensibles à tous?

Et il se souvint combien il était heureux, sans rien savoir et sans penser à rien, dans son enfance, lorsqu'il allait, dans la montagne, écouter les appels des corbeaux, aspirer le parfum des herbes aromatiques, et contempler la silhouette transparente et violette de Florence, dans la gaze flottante du soleil.

Était-il possible que tout le travail de sa vie ne fût qu'une erreur, et que le grand amour ne fût pas le fils de la grande science?

Il prêta l'oreille aux gémissements et au fracas de la tempête. Et des mots de Machiavel lui revinrent à la mémoire : c< Ce qu'il y a de plus terrible dans la vie, ce ne sont pas les soucis, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même la mort, c'est l'ennui ».

Elles aussi, les voix surhumaines du vent nocturne parlaient de ces choses si familières à l'âme humaine : l'ennui et la mort, la dernière solitude dans les ténèbres aveugles, au sein de l'antique Chaos, père de tout ce qui est.

Léonard se leva, prit la chandelle, ouvrit la porte de la chambre voisine et y entra.

Il s'approcha d'un tableau posé sur un chevalet à trois pieds, et recouvert d'une étoffe aux plis lourds, pareille à un linceul.

C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.

Il ne l'avait pas découvert depuis le temps où il y avait travaillé, lors de la dernière séance. Maintenant, il lui semblait ne l'avoir jamais regardé auparavant. Et il sentait une telle intensité de vie rayonner de cette figure qu'il fut pris d'inquiétude devant sa propre création. Il se souvint des récits superstitieux de portraits ensorcelés qui, transpercés d'une aiguille,

causent la mort de celui qui y est représenté. Ici, pensa-t-il, c'était le contraire : il avait pris la vie de| la vivante, pour la donner à la morte.

Tout en elle était clair et exact, jusqu'au moindre pli de sa robe, jusqu'aux petites croix de la fine broderie dentelée, qui encadrait le décolleté du corsage sombre, sur la gorge blanche. Il semblait qu'en regardant attentivement, on pût voir la poitrine se soule-j ver, le saug couler sous la peau, et l'expression du visage se transformer.

Et en même temps elle était transparente, lointaine, étrangère, plus antique dans sa jeunesse immuable que les primitifs blocs de roches basaltiques, qui se dessinaient au fond du tableau, avec des montagnes d'un bleu aérien, pareilles à des stalagmites, appartenant à un monde étrange depuis longtemps aboli. Les contours des torrents, qui coulaient entre les rochers, rappelaient les sinuosités de ses lèvres au sourire éternel. Et les ondes des cheveux retombaient de dessous la gaze, sombre et transparente, selon les mêmes lois de mécanique divine que celles qui régissent le mouvement des eaux.

Maintenant seulement, comme si la mort lui eût ouvert les yeux, il comprit que la beauté de monna Lisa était tout ce qu'il avait cherché dans la nature avec une insatiable curiosité ; il comprit que le secret du monde était le secret de monna Lisa.

Et il ne l'avait pas deviné, lui, ce secret. C'était elle qui le gardait encore. Que signifiait le regard de ces yeux, qui reflétaient son âme à lui et s'y refléchissaient à leur tour, comme un miroir dans un autre miroir, à l'infini?

Répétait-elle ce qu'elle n'avait pas voulu préciser lors de leur dernière entrevue, qu'il faut plus que de la curiosité pour pénétrer les plus profonds et peutêtre les plus merveilleux secrets de la Caverne?

Ou bien était-ce le sourire indifférent avec lequel les morts regardent les vivants?

Il savait que son trépas n'était pas dû au hasard, et qu'il aurait pu la sauver, s'il l'avait voulu. Mais jamais encore, lui sembla-t-il, il n'avait regardé de si près et si directement le visage de la mort. Sous le regard froid et caressant de la Gioconda, un effroi insupportable glaça son âme.

Et, pour la première fois de sa vie, il recula devant l'abîme, sans oser y jeter les yeux ; il ne voulut pas savoir.

D'un geste hâtif comme celui d'un voleur, il laissa retomber sur le visage l'étoffe aux plis lourds, semblable à un linceul.

Au printemps, sur la demande du lieutenant général du royaume de France, Charles d'Amboise, agissant au nom du roi, Léonard reçut la permission de quitter Florence pour trois mois, et il se rendit à Milan.

Tl était resté le même exilé qu'autrefois ; et il se sentait aussi content de quitter sa patrie que, vingt ans auparavant, lorsqu'il avait vu les hauteurs neigeuses des Alpes, dominant les vertes plaines de la Lombardie.

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