‹ La résurrection des DieuxChapitre 32 sur 34 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Ï*jxèiç ?:àv7a: yivuxr/ETc, û^à.; ôï ouoet; ■-•.-/ (ixrxeijfl Connaissez tout le monde, mais tâchez que personne ne vous connaisse !

Basile Le Gnostiqle.

L'année suivante, en 1507, le peintre avait reçu de la Seigneurie un congé illimité et il entra tout à fait au service de Louis XII, s'installa à Milan, et ne vint plus à Florence que très rarement, quand ses affaires l'y appelaient.

Quatre années s'écoulèrent ainsi.

A la fin de 1511, Giovanni Beltraffio, qui était déjà un maître en renom, travaillait à des fresques dans la nouvelle église de Saint-Maurice, qui appartenait à un couvent de femmes, le Monasterio Maggiore, bâti sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un temple de Jupiter. A côté, derrière la haute clôture qui donnait sur la rue délia Vigna, se trouvait un jardin abandonné, entourant le palais Carmagnola autrefois magnifique, mais inhabité depuis longtemps, et dans un pitoyable état de délabrement. Les nonnes louaient cette maison, et le terrain y attenant, à l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce, monna Cassandra, revenus à Milan depuis peu.

Après les premières iuvasions des Français et

le pillage de la maison de la sage-femme, monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et voyagé pendant dix ans en Orient. Des bruits singuliers couraient sur eux : on disait que l'alchimiste avait trouvé la pierre philosophale, qui transforme l'étain en or; on disait encore que monna Cassandra avait dépouillé un vieux marchand très riche de Smyrne, dont elle avait fait la connaissance à Constantinople. On disait enfin que l'alchimiste, ayant obtenu du gouverneur de Syrie de grandes sommes pour faire des expériences, avait pris la fuite en emportant l'argent. Il y avait un fait indéniable : partis de Milan sans ressources, ils y étaient revenus avec une grande fortune.

L'ancienne sorcière, l'élève de la vieille Sidonia, Cassandra, était, ou feignait d'être devenue, une fille pieuse; elle observait tous les rites et les jeûnes, allait souvent à la messe, et donnait beaucoup d'argent pour les églises. Les sœurs du monastère l'aimaient, et l'évêque de Milan lui-même lui témoignait de l'intérêt. Cependant de mauvaises langues disaient que tout cela n'était que comédie, que Cassandra était païenne, qu'elle s'était enfuie de Rome avec son oncle parce que la sainte Inquisition les recherchait, et que, tôt ou tard, ils serait brûlés vifs tous les deux.

Ser Galeotto aimait toujours beaucoup Léonard, et lui donnait à lire les rares livres qu'il avait rapportés de ses voyages. C'était Giovanni qui venait les chercher ; et bientôt ses visites chez ser Galeotto devinrent plus fréquentes. Il y allait sous divers prétextes, mais en réalité pour voir Cassandra.

D'abord, la jeune fille sembla éprouver de la méfiance à son égard : elle jouait la pécheresse repentante, et parlait de son désir d'entrer au couvent; mais, peu à peu, voyant qu'il n'y avait rien à craindre, elle devint plus confiante.

Ils se rappelèrent les conversations qu'ils avaient eues ensemble dix ans auparavant, quand ils étaient presque enfants tous deux, et qu'ils se rencontraient

sur la colline déserte, près du monastère de Sainte- Radegonde; ils évoquèrent ces soirs d'orage, et le ciel sillonné d'éclairs de chaleur, alors que l'air était étouffant et qu'on entendait le bruit sourd du tonnerre ; ils se rappelèrent enfin comment elle lui avait prédit la résurrection des dieux olympiens.

Maintenant elle vivait en recluse ; elle était souvent ■ malade ou prétendait l'être, et restait la plupart du temps dans sa chambre, où elle ne laissait entrer personne, et dont l'arrangement rappelait à la fois un musée et une bibliothèque.

Gassandra lui parlait de ses voyages, des merveilles qu'elle avait vues, de la majesté des temples vides, dont le marbre blanc se détachait sur des rochers noirs, rougis par les vagues de la mer Ionienne ; des flots éternellement bleus, tout imprégnés d'une odeur de sel ; elle lui racontait ses difficiles travaux, les dangers qu'elle avait courus. Et quand, un jour, il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ses voyages, pourquoi elle avait recueilli tant de choses et enduré tant de souffrances, elle lui répondit par les paroles de son père défunt, messer Luigi Sacrobosco : Pour ressusciter les morts.

Et ses yeux brûlaient de cette flamme dans laquelle il reconnut Cassandra, l'ancienne sorcière.

Elle avait peu changé : c'était le même visage pâle, étranger aux joies comme aux chagrins, et immobile comme un masque de statue; un front large et bas, des lèvres minces toujours serrées, sans un sourire, et des yeux dorés et transparents pareils à de l'ambre. Mais maintenant, sous l'effet de la maladie ou peut-être d'une pensée qui l'obsédait sans cesse, son visage exprimait, dans toute sa partie inférieure, une sérénité tranquille, et témoignait en même temps d'une timidité enfantine. Et, plus encore que dix ans auparavant, le charme de cette fille attirait Giovanni, éveillait en lui de la curiosité, de la crainte, et de la pitié.

Pendant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité

la patrie de sa mère, la petite et triste ville de Mistra, près des ruines de Lacédémone, parmi les collines désertes du Péloponèse, où, un demi-siècle auparavant, était mort Plotin, le dernier maître de la sagesse hellénique. Elle avait recueilli des fragments de ses livres, ses lettres, les légendes pieuses répandues par ses élèves, qui croyaient que l'àme de Platon avait, encore une fois, quitté l'Olympe pour s'incarner dans la personne de leur maître Plotin. En racontant à Giovanni les détails de cette visite, elle lui répéta la prophétie de Plotin, prononcée trois ans avant sa mort : « Quelques années après ma mort, avait-il dit, tous les peuples du monde auront une seule religion. » Et quand on lui demandait quelle serait cette religion, celle du Christ ou celle de Mahomet, il répondait : i( Ni l'une ni l'autre, mais une religion nouvelle, qui ne différera pas beaucoup de l'ancien paganisme. »

Et, tout en parlant au jeune homme, Cassandra fixait sur lui, sans cesse, le regard de ses yeux dorés et transparents.

— Giovanni, lui demanda-t-elle après quelques instants de silence, as-tu jamais entendu parler de l'homme qui, il y a plus de dix siècles, avait rêvé comme le philosophe Plotin, de ressusciter les dieux morts, — de l'empereur Flavius-Claude-Julien?

— Julien l'Apostat?

— Oui, celui qui se prenait lui-même pour un apostat, et que ses ennemis, les Galiléens, désignaient ainsi !

Giovanni lui répondit qu'il avait vu une fois, à Florence, un mystère, composé par Laurent de Médicis, représentant le martyre de deux adolescents que Julien l'Apostat avait ordonné de conduire au supplice à cause de leur foi. Il se rappelait quelques vers de ce mystère, dont un épisode l'avait surtout frappé, celui de Julien mourant, transpercé par le sabre de saint Mercure, ets'écriant : « Tu as vaincu Galiléen! » 0 Cristo Galileo, tu hai pur vinto !

— Écoute, Giovanni, dit Gassandra, dans la destinée singulière et triste de cet homme, il y a un grand secret. Tous deux, l'empereur Julien et le sage Plotiu, avaient également tort parce qu'ils ne possédaient qu'une moitié de la vérité, laquelle, sans l'autre moitié, n'est que mensonge; ils avaient oublié la prophétie qui dit que les dieux ne ressusciteront que quand tout changera, quand la terre se joindra avec le ciel, et que tout ce qui était deux deviendra un. Ils n'ont pas compris cela et c'est pourquoi ils ont en vain donné leur àme pour les dieux olympiens.

Elle s'arrêta, cemme si elle n'eût pu se résoudre à continuer, et ajouta, à voix basse :

— Si je pouvais te dire tout... mais c'est trop tôt maintenant. Je n'ajouterai qu'une chose : il y a un dieu entre les dieux olympiens qui est plus près que tous les autres de ses frères habitant la terre, un dieu rayonnant et sombre à la fois, charitable et sans pitié. Ne me demande pas de te dire tout, pour l'instant, plus tard je t'expliquerai.

Giovanni ne comprenait pas, mais il sentait que ni la foi de Benedetto, ni la science de Léonard ne satisferaient, désormais, sa soif de savoir. Dans les prophéties obscures et souvent incompréhensibles de Gassandra, il lui semblait trouver un pâle rayon de vérité ; et il espérait voir plus clair avec le temps ; il s'attachait à cet espoir comme un noyé se cramponne à l'épave qu'il croit pouvoir lui sauver la vie.

Et son intimité avec Cassandra s'accentuait toujours davantage.

C'est à ce moment qu'arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur frère Giorgio Casale, envoyé par le pape Jules II pour mettre fin aux pra-

tiques de la sorcellerie qui se répandait de plus en plus en Lombardie. Les sœurs du Monasterio Maggiore, et les protecteurs qu'elle avait dans le palais de l'évêque, prévinrent monna Cassandra du grand danger qu'elle courait ; et elle se décida à se réfugier en France ou en Angleterre.

Elle donna un dernier rendez-vous à Giovanni, pour la nuit même de son départ. Cette fois, elle avait l'intention de lui dévoiler le secret de son enseignement, de lui expliquer ce qu'il n'avait pas compris jusque-là.

A l'heure fixée, Giovanni se trouvait près de la porte du jardin qui entourait le palais Carmagnola.

La porte était fermée. Il frappa longtemps. Personne n'ouvrit. Il s'approcha de l'entrée du monastère et, là, le portier lui apprit une terrible nouvelle : l'inquisiteur frère Giorgio Casale était arrivé à Milan plus tôt qu'on ne l'attendait, et, à peine arrivé, il avait ordonné de s'emparer de Galeotto Sacrobosco et de sa nièce, comme de personnes suspectes de s'occuper de magie noire.

Galeotto avait réussi à s'enfuir, mais monna Cassandra était arrêtée, et se trouvait déjà dans les cachots de la sainte Inquisition.

Informé de cet événement, Léonard se rendit auprès de ses amis : le trésorier principal de Louis XII et l'ambassadeur du roi de France à Milan, Charles d'Amboise, pour demander leur protection en faveur de la malheureuse fille. Giovanni, de son côté, entreprit aussi de nombreuses démarches ; il courait porter les lettres du maître, et venait souvent au tribunal de l'Inquisition.

C'est là qu'il fit la connaissance du premier secrétaire de fra Giorgio, fra Michèle Waldera, docteur en théologie. Ce dernier se montrait d'une grande amabilité pour Beltraffio. Il feignait de prendre une part très vive au sort de Cassandra, et, en même, temps il tâchait de faire parler son interlocuteur, lui deman-

41 i LA RESURRECTION DES DIEUX

dait des renseignements sur la vie de Léonard, sur ses pensées, ses occupations. Mais Giovanni, devenu méfiant, ne révélait rien sur son maître.

Fra Michèle lui racontait des choses intéressantes sur la vertu des puissances sataniques ; par exemple, les signes auxquels il est facile de reconnaître les enfants nés d'un diable et d'une sorcière : ces enfants restent très petits, ils sont plus lourds et pèsent quatre-vingt à cent livres, en outre ils crient sans cesse et demandent toujours à téter. Avec une précision mathématique, ce savant fixait le nombre des souverains principaux de l'Enfer : ils étaient au nombre de cinq cent soixante-douze ; quant aux gouverneurs, aux diables d'ordre inférieur et aux simples sujets, il y en avait en tout sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six.

Mais ce qui frappait surtout Giovanni, c'étaient les détails sur les Incubes et les Succubes, les démons à deux sexes qui prennent, à leur gré, tantôt l'aspect d'un homme, tantôt celui d'une femme, afin de mieux séduire les êtres humains, et de vivre plus facilement parmi eux.

Parfois, fra Michèle l'invitait à venir au Tribunal pour assister aux jugements , Giovanni l'accompagnait, bien qu'il souffrit atrocement d'être là, pendant qu'on appliquait la question aux accusés. Mais il espérait arriver à connaître le sort de Cassandra, soit au Tribunal même, ou par les récits de l'inquisiteur. Giovanni avait appris là des choses vraiment inouïes, dans lesquelles le ridicule se mêlait à l'horrible. Une sorcière, par exemple, une toute jeune fille, qui s'était repentie et était rentrée dans le sein de l'église, appelait la bénédiction de Dieu sur ses bourreaux parce qu'ils l'avaient sauvée du danger de l'enfer ; elle avait supporté les supplices avec une patience et une douceur infinies, et, pleine de joie, avait marché à la mort, croyant que le feu temporel la sauverait du feu éternel qui l'attendait. Elle suppliait les juges de lui enlever,

de la main, le diable qui y était entré, prétendait-elle, sous la forme d'un fuseau acéré.

Les saints pères consultèrent un célèbre chirurgien. Mais ce dernier, malgré les grandes sommes d'argent qui lui furent offertes, refusa de tenter un effort pour extirper le fuseau, car il craignait qu'au beau milieu de lopération le diable ne s'élançât sur lui pour lui casser la tête.

Une autre sorcière, veuve d'un boulanger, une forte et belle femme, était accusée d'avoir mis au monde plusieurs ogres, résultat d'un commerce de dix-huit ans qu'elle avait entretenu avec un démon.

Tandis qu'on lui faisait subir de terribles supplices, cette malheureuse priait Dieu, tantôt aboyant comme un chien, tantôt tombant dans une sorte d'engourdissement qui lui faisait perdre connaissance. Elle mourut au milieu des tortures.

La tante de Cassandra, monna Sidonia, fut également jetée en prison. Pour échapper au supplice, elle mit le feu, pendant la nuit, à la paillasse sur laquelle elle était couchée et fut suffoquée par la fumée.

On accusait une vieille femme folle de se promener chaque nuit à cheval sur sa fille, qui était ferrée par les démons, et avait les pieds et les mains estropiés.

Avec un coup d'œil malin et débonnaire à l'adresse des juges, comme s'ils étaient les complices d'une plaisanterie convenue d'avance, la vieille tombait d'accord avec eux sur tous les méfaits dont on l'accusait.

Elle était très frileuse. Quand on l'amena près du bûcher où elle devait être brûlée, elle s'écria joyeusement en battant des mains : « Le feu ! le feu !... Que Dieu vous bénisse, mes chers, mes bons seigneurs : enfin, enfin, je vais pouvoir me réchauffer ! »

Une jeune sorcière de seize ans, d'une beauté extraordinaire, inspira à Giovanni une terreur inoubliable.

Aux questions et aux prières des juges, elle avait, pour toute réponse, un seul cri invariable et suppliant, toujours le même : « Tuez-moi, tuez-moi ! »

Elle prétendait que le diable « allait et venait dans son corps, comme dans sa propre maison ». Elle ne voulait pas entendre parler de pénitence ou de pardon, car elle se croyait enceinte du fait d'un démon, et implorait les juges pour qu'on la brûlât avant que le monstre ne vint au monde. Elle était orpheline et très riche. Après sa mort, son bien devait revenir à un parent éloigné, un vieil avare. Les saints pères savaient que, si la malheureuse restait vivante, elle ferait don de toutes ses richesses à l'inquisition, et ils voulaient la sauver; mais ils y tâchaient en vain. Elle criait sans cesse : « Dieu ne me pardonnera jamais, je le sais. Brûlez-moi, brûlezmoi, ou je me tue ! »

Le principal inquisiteur, fra Giorgio Gasale, était un vieillard voûté, au visage maigre, pâle, doux et bon, qui rappelait saint François. D'après le jugement de ceux qui le connaissaient personnellement, c'était l'homme le plus doux de la terre, très désintéressé, grand observateur des jeûnes, chaste, et menant la vie d'un ascète. Quand Giovanni le considérait attentivement, il lui semblait qu'en vérité il n'y avait pas de méchanceté, ni de ruse dans sa figure, qu'il souffrait plus que ses victimes, et que, s'il les tourmentait et les brûlait, c'était par pitié pour elles,, parce qu'il était persuadé qu'on ne pouvait les sauver autrement du feu éternel. Mais parfois, et surtout au milieu des tortures les plus raffinées, en entendant les aveux les plus monstrueux, une telle expression passait dans les yeux de fra Giorgio, que Giovanni se demandait qui était le plus fou ou le plus déraisonnable : des juges ou des accusés. La démence qui régnait dans les chambres de torture, parmi les vie- j times et les bourreaux, se répandait dans la ville. Les hommes sensés commençaient à ajouter foi à des

choses dont, en temps ordinaire, on se serait moqué comme de simples fables. Les délations se multipliaient.

Les valets accusaient leurs maîtres, les femmes, leurs maris, les enfants, leurs parents.

On brûla une vieille, parce qu'elle avait dit : « Que le diable me vienne en aide, si ce n'est Dieu ! »

On en déclara une autre sorcière, parce que, d'après les racontars de ses voisines, sa vache donnait trois fois plus de lait que celles des autres. Et ce qu'il y avait de plus odieux, c'est qua mesure que le zèle des pères inquisiteurs grandissait, les démons non seulement ne cessaient pas leur manège, mais qu'au contraire ils le continuaient avec plus d'ardeur; on aurait dit qu'ils y prenaient plaisir.

On pouvait s'attendre à tout, il n'y avait plus rien d'impossible. Le bruit courait que fra Giorgio avait découvert, en Lombardie, un complot de douze mille sorciers et sorcières, dont le but était d'amener trois années stériles sur l'Italie, de sorte que les gens seraient forcés de se manger les uns les autres, comme des bêtes.

Le principal inquisiteur, le général de l'armée de Christ, avait presque peur devant cette attaque, toujours plus vive, des légions sataniques.

— Je ne sais comment cela finira ! dit une fois fra Michèle à Giovanni dans un moment de coufidence. Plus nous en brûlons, plus il en renaît de leurs cendres !

Les tortures habituelles, telles que les bottes d'Espagne, l'étau de fer qu'on serrait au moyen de vis, jusqu'à ce que les os des victimes commençassent à craquer, le supplice des ongles coupés avec des ciseaux incandescents, n'étaient que des jeux en comparaison des tortures raffinées inventées par « l'homme le plus doux du monde », par fra Giorgio. Ainsi, entre autres choses, le tormentum insomniœ, le supplice d'insomnie : on faisait marcher les accusés jour et nuit, le long

des corridors, sans leur permettre de dormir, de telle sorte que leurs pieds se couvraient de plaies et que les malheureux finissaient par perdre la raison.

Bientôt fra Giorgio déclara au peuple qu'une fête splendide aurait lieu, sous peu, pour effrayer les ennemis de l'Église, et remplir de joie les cœurs fidèles à ses enseignements : un autodafé de cent trente-neuf sorciers et sorcières, sur la place de Broletto.

Lorsque fra Michèle lui apprit cette nouvelle, Giovanni s'écria en pâlissant : « Et monna Cassandra? »

Jusqu'alors , malgré la franchise apparente du moine, Beltraffio n'avait encore rien pu apprendre sur le compte de la jeune fille.

— Monna Cassandra, répondit le dominicain, est condamnée avec les autres, bien qu'elle mérite un supplice encore plus grand. Fra Giorgio suppose qu'elle est la plus puissante de toutes les sorcières qu'il a vues jusqu'à ce jour; le sortilège qui la rend insensible quand on lui applique la question est tel que, sans parler d'aveux ou de repentir, nous n'avons pu obtenir d'elle une seule parole, ni même un seul gémissement; nous n'avons pas même réussi à entendre le son de sa voix.

En disant cela, il regardait fixement Giovanni, comme dans l'attente de quelque aveu. Beltrafïïo eut un instant l'idée d'en finir du coup, de se dénoncer, de dire qu'il était le complice de Cassandra, afin de périr avec elle. Cependant il garda le silence, non parce qu'il avait peur, mais parce qu'une indifférence singulière l'envahissait depuis quelques jours, une indifférence qui ressemblait à ce sortilège qui protégeait la sorcière, pendant qu'on lui appliquait la question. 11 devenait insensible comme un être dont la vie eût été suspendue.

Le lendemain, Beltraffio ne quitta pas sa chambre. Dès le matin, il se sentit souffrant. Jusqu'au soir, il resta au lit, sans pensée, comme plongé dans une sorte d'assoupissement.

A la tombée de la nuit, on entendit dans la ville des sons de cloches. Leurs voix n'étaient ni funèbres ni joyeuses, et une odeur faible, mais dégoûtante, de brûlé se répandit dans toutes les rues. Cette odeur augmenta encore le mal de tête de Giovanni ; et il commença à avoir des nausées.

Il sortit de sa maison.

L'air était étouffant, humide et chaud comme dans une salle de bains ; c'était l'impression que donne un jour d'été ou d'automne en Lombardie, quand souffle le sirocco. Il ne pleuvait pas, mais de fines gouttelettes tombaient des toits et des arbres. Les trottoirs luisaient. L'odeur de brûlé était plus pénétrante, dehors, dans le brouillard jaune, trouble et visqueux.

Malgré l'heure avancée, les rues étaient combles. Tous les promeneurs venaient du même endroit, de la place de Broletto. En examinant les passants, il lui sembla qu'ils étaient, eux aussi, plongés dans le même assoupissement que lui, qu'eux aussi essayaient de s'arracher à cette torpeur, mais sans y parvenir. La foule faisait entendre un bruit sourd et confus. Quelques conversations entrecoupées arrivèrent à ses oreilles ; et il comprit la cause de l'odeur répugnante qui l'avait frappé. C'était le relent qui se dégageait des corps humains carbonisés. Il hâta le pas, courut presque sans savoir où il allait, bousculant les gens, chancelant comme un homme ivre, et grelottant de fièvre. Il sentait ces émanations infectes le poursuivre, l'envelopper, le suffoquer, le pénétrer jusqu'aux pou-

mous, lui serrer les tempes d'une douleur sourde, lui soulever le cœur.

Par la suite, il ne se rappela jamais comment il était arrivé jusqu'au monastère de Saint-François et comment il était entré dans la cellule de fra Benedetto. Les moines laissèrent passer Giovanni. Mais fra Benedetto n'était pas chez lui, il était parti pour Bergame. Giovanni ferma la porte, alluma une chandelle, et s'affaissa, épuisé, sur le lit.

Dans cette cellule si familière à Giovanni, tout portait, comme auparavant, une empreinte de paix et de sainteté. Là, on ne sentait pas l'horrible odeur, mais on respirait cette senteur particulière aux monastères, et qui semblait faite d'huile d'olive, d'encens, de cire, de vernis frais, et de ces couleurs délicates et fines dont fra Benedetto, dans sa naïve ignorance des progrès de son art, se servait pour peindre des madoues aux visages enfantins, des saints, des anges aux ailes transparentes, avec des boucles dorées et des tuniques bleues.

Au chevet de son lit, contre le mur blanc, était accroché un crucifix noir.

Giovanni leva les yeux vers le crucifix. Le Sauveur était toujours là, ses bras cloués au bois, comme pour prodiguer la paix dans un geste d'appel. « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés. » N'est-ce pas la vérité, unique et parfaite? pensa Giovanni. Ne dois-je pas tomber à ses pieds, et m'écrier : « 0 Seigneur, je crois, aide-moi à croire ! »

Mais la prière se glaçait sur ses lèvres. Il sentait que, si même la perdition éternelle le menaçait, il ne pourrait pas mentir, oublier ce qu'il savait, qu'il lui était impossible de repousser ou de réconcilier les deux vérités qui luttaient dans son cœur.

Comme toujours, avec le même désespoir silencieux, il se détourna du crucifix ; et, à ce moment, il lui parut que le brouillard visqueux pénétrait ici-même, dans ce dernier asile, y apportait l'odeur nauséabonde.

Il se couvrit le visage de ses deux mains. [ Il commençait à avoir le vertige. Son gosier était desséché. La soif le tourmentait. Il se rappela qu'il y avait une cruche d'eau, dans un coin de la chambre. Il se leva, et se traîna jusque là, en s'appuyant aux murs ; il avala quelques gorgées d'eau, s'humecta la tête, et allait retourner vers le lit, quand, tout à coup, il sentit qu'il y avait quelqu'un dans la cellule. Il se retourna et vit que, sous le crucifix noir, était assise une forme confuse, vêtue d'une longue robe de moine, avec un capuchon rabattu qui lui cachait la figure. Giovanni s'étonna, car il savait que la porte était fermée à clé; mais il ne s'effraya pas. Il ressentit plutôt une sorte de soulagement, comme s'il était parvenu à se réveiller après* de longs efforts ; la tête ne lui faisait plus mal.

f II s'approcha du personnage mystérieux, pour mieux l'examiner. Mais l'inconnu se leva et rejeta pon capuchon. Giovanni vit une face blanche comme du marbre, impassible, aux lèvres d'un rouge de sang, aux yeux dorés comme l'ambre, entourée d'une auréole de cheveux noirs, qu'on aurait dits vivants, plus expressifs que le visage lui-même, et qui semblaient animés d'une vie à part, comme les serpents sur la tête de Méduse peinte par Léonard.

Alors, lentement et solennellement, avec un geste de malédiction, Cassandra, car c'était elle, leva les mains.

I Sa robe noire tomba à ses pieds et il vit la blanîheur resplendissante de son corps, svelte comme îelui d'Aphrodite, sortant, après dix siècles, du tombeau.

Giovanni regarda le crucifix une dernière fois, une iernière pensée pleine de terreur traversa son cerveau ïomme un éclair :

# « La Diablesse Blanche ! » et ce fut comme si le Ideau de la vie se fût déchiré devant lui, lui découvrant l'ultime secret de l'union suprême.

Elle s'approcha de lui, l'enlaça de ses bras, et le pressa sur son cœur.

Ils s'affaissèrent sur le pauvre grabat du moine.

Et Giovanni se sentit pénétré par le froid virginal de ce corps; ce fut doux et terrible à la fois, comme la mort.

Au matin, le moine le trouva étendu sans connaissance.

Une nuit d'hiver, Léonard était assis dans sa chambre, écoutant la tempête qui faisait rage. Il songeait à monna Lisa.

Il songeait aussi à la mort ; et cette pensée, qui le visitait de plus en plus souvent, se confondait avec le souvenir de monna Lisa. Tout à coup, quelqu'un frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Un jeune homme inconnu, d'environ dix-neuf ans, aux yeux bons et gais, avec des joues rosées de froid, et des flocons de neige fondant dans les boucles de ses cheveux châtains, entra dans la chambre.

— Messer Léonard ! s'écria-t-il, ne me reconnaissez-vous pas ?

Léonard le regarda avec attention, et se rappela soudain son petit ami Francesco Melzi qui, alors âgé de sept ans, errait avec lui dans les bois de Vaprio.

Il l'embrassa avec une tendresse paternelle.

Francesco venait de Bologne, où son père s'était fixé après l'invasion des Français en 1500, ne voulant pas être témoin du déshonneur et du désastre de sa patrie. Là, le vieillard avait été atteint d'une grave maladie qui avait duré de longues années. Enfin il était mort, et Melzi s'était hâté daccourir chez Léonard, dont il n'avait pas oublié la promesse.

— Quelle promesse? demanda le maître.

— Comment? vous ne vous rappelez pas ? Et moi qui

espérais!... Est-il possible que vous ayez oublié pour tout de bon? C'était quelques jours avant notre séparation, dans le village de Mandello, sur le lac de Lecco, au pied de la montagne. Nous étions descendus dans la mine abandonnée, et vous me portiez dans vos bras de peur que je ne tombasse. Quand vous m'avez dit 'que vous partiez pour la Romagne, afin d'entrer au service de César Borgia, je me suis mis à pleurer, et je voulais me sauver de la maison pour vous suivre. Mais vous n'avez pas voulu et vous m'avez donné votre parole que, dans huit ans, quand je serais grand...

— Ali oui! oui! je me rappelle! interrompit joyeusement Léonard.

— A la bonne heure ! Je sais, messer Léonard, que vous n'avez pas besoin de moi. Mais je ne vous dérangerai point. Ne me chassez donc pas! Au fait, c'est égal, je ne partirais pas, même si vous aviez l'intention de me mettre à la porte; faites de moi ce que vous voudrez, mais je ne vous quitterai jamais ! Je veux devenir votre élève.

— Mon cher garçon! dit Léonard d'une voix émue. Il l'embrassa de nouveau, et Francesco se serra

contre sa poitrine, avec la même caresse confiante que quand il était le petit garçon que Vinci portait dans ses bras.

Depuis que Léonard avait quitté Florence, en J 507, il avait été nommé « peintre de cour au service du roi de France, Louis XII »; mais, ne recevant pas de gages, il ne devait compter que sur des aubaines fortuites. Souvent on l'oubliait complètement et il ne savait pas se rappeler au souvenir par] des tableaux envoyés au bon moment, parce que, en avançant en âge, il travaillait toujours moins, et toujours plus len-

tement. Comme auparavant, il était perpétuellement dans une position précaire, s'embrouillant de plus en plus dans les affaires d'argent. Il empruntait à tous ceux qui pouvaient lui prêter quelque chose, même à ses propres élèves, et, tout en ne payant pas ses vieilles dettes, en faisait sans cesse de nouvelles.

Il attendait patiemment son tour dans les antichambres des seigneurs, parmi les autres solliciteurs, et, à mesure que la vieillesse approchait , « le pain de l'étranger lui semblait plus amer, et l'escalier de leur maison plus roide ». Pendant que Raphaël, profitant des générosités du pape, était devenu un riche patricien romain, pendant que Michel-Ange mettait de l'argent de côté pour les mauvais jours, Léonard restait, comme il l'avait toujours été, sans feu ni lieu, ne sachant où reposer sa tète en attendant la mort.

Il résolut de quitter Milan et de passer au service des Médicis. Le pape Jules II étant mort, Giovanni Médicis, connu sous le nom de Léon X, lui avait succédé. Le nouveau pape avait nommé son frère Julien grand capitaine et porte -étendard de l'Église Romaine, poste occupé jadis par César Borgia. Julien partit donc pour Rome, et Léonard, invité à le suivre, entra à son service. Et il s'apprêta à se rendre auprès de son nouveau maître, comme autrefois il avait quitté Laurent pour Ludovic, le More pour César, César pour Soderini et ce dernier pour Louis XII, avec une docilité mélancolique, pèlerin éternel, con— tinuant toujours son éternel voyage.

« Le 23 septembre 1513, dit-il dans son journal avec sa brièveté habituelle, j'ai quitté Milan pour Rome en compagnie de Francesco Melzi, Salaino, CesareJ Astro et Giovanni. »

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