‹ La retraite de BrunswickChapitre 2 sur 34 · LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION

ITRAITE DE BRUNSWICK

Arthub CHIQUET

l'AHIS LIBEAIBIE LÉOPOLD CERF

, RUU DE MEDICIS, 13

im

Il envoyait à Londres son jeune cousin, le futur gêné* rai Mergez, pour échauffer le zèle timide de Noël, émis* saire de Lebrun. Mais, avant son départ, Noël avait mis a son âme et sa vie à nu devant Danton » ; il le Dommait son cher maître ; 11 lui rendait compte de sa miS'* sion, de ses entrevues avec les membres de ropposilion^ de ses démarches auprès du ministère anglais ^

Il stimulait Tactivité de radministratiou militaire. J*ai été, disait-il fièrement en pleine Convention et sans trouver de contradicteurs, j'ai été autant Tadjudant da ministre de la guerre que le ministre de la justice; j'ai talonné Se^an et Lacuée *. Il était continuellement, ra* conte M^^ Roland, dans les bureaux. Mais n'y venaitril seulement que pour « faire placer aux armées des geti» de son bord, pour donner à ses amis une part dans to fournitures et les marchés, pour augmenter son crédit et se former une faction ? ' » Il pria Servan de nommer colonel du régiment de Ghamborant l'intrépide FrégCH> ville *: Lorsqu'il apprit le dissentiment de Dumouriesei de Kellermann qui se disputaient le commandement des armées et avaient chacun un plan d'opérations différent, 11 se prononça nettement pour Dumouriez. Il déclara qu'on devait laisser au plus habile la direction de la guerre. Il mit fin à la mésintelligence des généraux en dépêchant au camp de Sainte -Menehould son inliiM confident, Fabre d'Ëglantine, Tauleur de Pkilinie. Dan* ton l'avait choisi comme secrétaire du sceau et venait de le faire nommer à la Convention par les électeurs de Paris '. Fabre flatta Kellermann, caressa son amour^

* Robinet, Le procès des dantonistes, 1879, p. 290-292 (lettres M Noël). Mergez était né le 4 novembre 1772 à Arcis-sur-Aube (toif son acte de baptême dans Vatel, Charlotte de Corday et les OirommSt 1872, p. 809 ; il commandait à Libourne en 1793 et ce fut lui ^ arrêta Salles et Guadet à Saint-Ëmilion.

■ Réponse a Cambon, 10 octobre {Mont t. du 11), et au tribtioal révolutionnaire (notes de Topino Lebrun, prises au procès de Danton et publiées par Ghardoillet, 1875, p. 21 j.

> Mme Roland, Mém., II, 29.

* Servan à Dumouriez, 21 septembre (arch. guerre).

^ La mission de Fabre est attestée par Danton (bulletia du UUk révol. et notes de Topino-Lebrun] . Elle eut lieu à la un de septambra; de 24 de ce mois, Fabre parle à la Convention [Monit, du 25; ; le 28,

Paris et chalons 7

propre et lui promit le bâtoa de maréchal à la fin de la campagne. De son c6té, Kellermann rechercha Tamitié de Fabre d'Eglantine. Un frère du conventionnel, Fabre- Fonds, servait dans Tarmée du Centre, et le rapport de Kellermann sur la canonnade de Valray avait loué son courage. Le général aida Fabre -Fonds à lever un corps franc * ; il lui fil remettre une somme de dix mille livres en assignats et s'engagea à lui donner, après la guerre, si ce corps franc était licencié, le commandement de sa légion. Il entretint une correspondance active avec Fabre d*Egiantine. L'aide de camp Lajolais * tenait Tami de Danton au courant des opérations militaires^ Dans des lettres confidentielles, Kellermann rappelait à Fabre le maréchalat promis et le priait d'user de son influence pour entoyer à son armée les objets nécessaires et à lui-même, outre le bâton, des chevaux et une bonne voiture légère de l'ancienne maison du roi *.

Danton connaissait déjà Dumouriez qui l'avait « tâté » pour le ministère, lorsqu'il dirigeait les affaires exté-

il a Quitté Paris, car, ce jour-là, au comité de la guerre, dont il est membre, il • est seul absent, sur quoi un membre a observé que le citoyen Fabre d'Eglantine était indisitosc et ne pouvait se rendre « (Ârch. nat., Comité de la guerre, AF. II, 22). Mais le 28, Fabro n'était pas encore arrivé au camp de Sainte- Mcnehould ; sans quoi^ Dumouiiez n'eût pas écrit à Danton la lettre du 28 septembre qu'on trouvera plus loin.

* Ce corps franc se composait de 1,050 hommes à la fin de 1792 et avait le titre à'' éclair curs ,' il était en garnison à Nancy lorsqu^un décret du 2S février 1793 [Monit. du 2 mars) lui prescrivit de prendre rang dans les hussards et de former le 9« ré^'iment. « Fabre- Fonds, écrivait Fabre d'Eglantine à Gorsas [Courrier des quatre-vingt-trois départements^ 27 septembre, p. 89) est mon frère unique ; j'ajoute que c'eat moi qui, connaissant bien ce frère, Tai appelé et envoyé, par «Tare du ministère de la guerre, au général Kellermann, et je vois avec plaisir que mes espérances eu ce frère ne sont pus tronijpées. >

* C'était un compatriote de Kellermann ; il était né en 1761 à Wi80enbourg où son père était lieutenant du roi; comp. sur le rôle odieux qu'il joua plus tard Les derniers jours du consulat^ manuscrit inédit de Fauriel, p. p. Lalanne, 1886, p. 150. Dumouriez lestimait

S en, et, à son prof»os. disait de Kellermann à Servan : t MéÊez-vortrt es gens qui ne savent pas bien le français, parce qu'ils sont livrés à leurs aides de camp • (29 septembre).

* Lettre de Kellermann à Fabre, 21 octobre* (Robinet, Le procès des iantonistes, p. 530-533).

rieares. Ces deux hommes avaient quelques ressemblances de nature : Taudace, le scepticisme, Timmoralité. Danton s était défîé du général dans les derniers jours du mois d'août. Il avait chargé Westermann» puis ÏBillaud-Varennes de le surveillera II fut rassuré par le rapport de ses deux agents. « Dumouriez, lui écrivait Westcrmann, réunit tout pour mériter la confiance de la nation. Qu'elle lui donne carte blanche, et pour la première fols, elle n'aura pas lieu à se repentir de s'être livrée entièrement à un général d'armée; s'il avait le malheur de la trahir, je jure que je serais moi-même son assassin *. » Quant à Billaud-Varennes, il fit, à son retour, l'éloge de Dumouriez. a II vous portera ma lettre, mandait le général à Servan le 48 septembre, il ne m'a quitté ni jour ni nuit, 11 a tout vu, il rendra compte de tout au pouvoir exécutif, à l'Assemblée, à la nation entière *. » Dumouriez, qui se Hait sans scrupules avec tous les partis, avait conquis le sombre et bilieux Jacobin ; Billaud-Varennes se disait son ami pour la vie, et, dès le 20 septembre, lui envoyait un émissaire, le citoyen Laribeau : a Ce sera pour vous un homme de confiance; c'est un ami que je donne à un ami Je vous demande une grâce, celle de m'écrire dans les circonstances décisives pour me mettre en mesure d'agir *. »

Le ministre de la justice soutint Dumouriez dans le conseil. Lorsque le général demanda les instructions du

* Notes de Topino- Lebrun, 21.

* Lettres de Westermann, 31 août {Journal des Jacobins, corresp., 10 septembre), et 10 septembre [Révol. de Paris^ XII, 491).

* Dumouriez à Servau, 18 septembre (arch. guerre).

^ Lecointre, Crimes des sn/.t membres des anciens comités, p. 243- 244. Ce Laribeau est cité dans la séance du 29 août de la Commane de Paris, comme médecin et demeurant rue Sainte-Anne ; il doit donner un certificat aux prêtres infirmes. Nous le retrouvons plus tard lieutenant-colonel à l'armée du Nord pendant la campagne de Belgique. Il profita de la mission que lui avait donnée Billaud- Varennes pour signaler quelques abus qui s'étaient glissés dans l'administration des nôpitaux, et son rapport, appuyé devant la Convention par Prieur de la Marne, provoqua le décret du 11 novembre 1792 qui enjoignit aux municipalités de fournir aux hôpitaux ambulants autant de matelas qu'il y aurait de blessés, et aux ministres d'établir à la suite des armées des chariots suspendus et couverts {Monit, du 13 novembre).

PARIS BT CHALONS 9

gouvernement, après ses pourparlers avec Manstein, Danton approuva sa conduite et déclara qu'il fallait négocier avec le roi de Prusse pour le détacher de la coalition *. Il fit envoyer au camp de Sainte-Menehould Benoit et Westermann *. Il correspondait avec Dumouriez qui, pour être plus sûr de son appui, le priait de garder le pouvoir et de renoncer à son mandat de dé* puté : « Mon cher Danton, j'ai une peur terrible que vous ne quittiez le ministère; j*en serais désolé, car j'y ai besoin de votre tète. Portez votre caractère fort dans le conseil ; vous y êtes plus utile qu'à la Convention nationale, et elle ne vous perdra pas, puisque vous pouvez lui donner des conseils et de l'énergie comme ministre *. »

Aussi, lorsque Dumouriez revint à Paris après la campagne, il eut de fréquents entretiens avec Danton. Ou vit l'homme de guerre et le tribun s'entretenir familièrement à l'Opéra. Danton présidait le club des Jacobins, lorsque Dumouriez se présenta^ le U octobre, à la société et il félicita le général d'avoir sauvé la France en tenant bon à Sainte-Menehould et « en conservant cette station qui ruina l'ennemi ^ ».

Dumouriez essaya môme de réconcilier les modérés avec Danton. Il avait regagné par ses succès militaires

* Tous les historiens ont admis cette tradition recueillie par Fauteur des Mém, d'un homme d'Etat^ \, 515.

* On sait que Westermann fut, plus tard, Thomme d^épée des dantonistes. « Si les Girondins, dit Dumouriez [Mém,^ 1, 34C), avaient voulu quitter Paris, le général aurait travaillé auprès de Danton par ton agent Westermann. > Danton dut influer également sur le choix de Benoit, car Noël lui écrit de Londres à deux reprises : < M'envoyez-vous Benoit ? » « Pourquoi ne m'avez- vous pas envoyé Benoît ? » (Robinet, Le procès des dantonistes, 290-292). Danton jugea que Benoit serait plus utile au camp prussien qu'en Angleterre.

* Lettre du 28 septembre (Biblioth. nation., collection Deslys, p. 122, et arch. nat., papiers de Dumouriez); voir aussi le Curieuœ de mai 1886, n» 29, p. 66-67.

* Dumouriez, M€m.^ I, 340 : « d'après ce que lui a dit Danton » ; Journal des Jacobins du 16 octobre et Monit, du 17 ; Mn>« Roland, Mém,, I, 401-402 ; Desmoulins, Hist, des Brissotins, 35 ; discours de Guadet {Monit, du 15 avril 1793) : < Dans tous les spectacles de Paris, qui était sans cesse à ses côtés? Danton... Danton, Fabre, Santerre formaient la cour du général. >

la faveur des Qirondins. Il écrivait régulièrement pendant la campagne à son intime ami Gensooné et, dès le 6 octobre^ il loi recommandait de se mettre en gaide coDtre le parti de la Montagne *. Il estimait sincèrement Vergniaud*. Il voulait attachera son état-major un frère de Guadet *. II conseilla donc aux Girondins de ménager Danton et de s*aliier à lui; c'était le seul homme qui pùl les soutenir, et son appui leur assurait la vie de Louis XVI et la défaite des Montagnards; mais, dit Dn** mouriez, les Girondins achevèrent d'aligner Danton et 1« poussèrent à bout \

Le générai fait dans ses Mémoires un portrait de Danton qu*il représente aussi hideux au moral qu*au physique; mais il ajoute que Danton avait beaucoup d'esprit natnrel et un caractère très énergique. « Lui seul, dans le plus grand danger des Prussiens, n'avait point perdu courage, n'avait point partagé la consternation publique, s'était opposé à ce qu'on transférât la Convention et le roi de l'autre côté de la Loire, et avait forcé l'Assemblée et les ministres à déployer toutes les ressources natio* nales ^. » Les Girondins eurent^ en effet, le dessein de quitter Paris et de transférer le gouvernement en pro* vince. Déjà avant le 40 août, Barbaroux, Servan, RoUnd, examinant la carte de France, se disaient qu'on pourrait abandonner le nord à la royauté triomphante, demander au Limousin, à l'Auvergne, à la Provence un asile contre le despotisme et fonder la République du midi. M™« Roland traçait à l'avance la ligne de démarca* tioo; Servan étudiait les positions défensives; Bai^aroux proposait de se retirer successivement dans les

* M«ilUn, Mifm., 1823, p. 31 ; témoip^nage très important : « Pti vu sa correspondaïïce avec Gensonné. Elle s'arrête au 17 décembn. Elle respire partout un patriotisme ardent, raisonné, clairvoyant, tme égale haine au despotisme et de l'anarchie, la crainte des malheurs qui depuis ont aftlif^é La France et le désir de les prévenir. PreiMS garde, dit-il dans sa lettre du 6 octobre, à ce parti qui se forme dans la Convention ! >

« Dumouriez, Ififw., I, 340.

' Guadet à Robespierre [Monit, du 15 avril 1793).

♦ Damouriez, Mém,, I, 335 ; Bailleul, II, 183 ; Durand de IM* lane, Mém., 297 ; Pa^anel, Essai kist. et trit, $%tr la Hévoî.^ I!, 331.

» Mém., 1,336 et 340.

PARIS ET GHALONS « 44

montagnes du Yeley^ dans les Gévennes et jusque dans la Corse où Ton n^avait pas encore naturalisé la tyrannie K

L*approche des Prussiens^ leurs succès en Lorraine, leur marche dans le Glermontois, leur dessein hautement annoncé de pousser droit à Paris épouvantèrent les Girondins. Roland et ses collègues se réunirent au mi-^ nistère des affaires étrangères. La conférence eut lieu au bout du jardin. On avait admis Duhem, Pétion, Fabre d'figlantine et Kersaint qui revenait de Sedan. Roland^ pâle^ abattu, la tète appuyée contre un arbre, disait qu'il fallait partir. « Où compteE-vous aller ? » demanda Dan** toxK — « A Tours ou à Blois, » répondit Roland, et nous emmènerons avec nous le trésor et le roi ». Glavière et Kersaint appuyèrent la proposition. « Dans quinze jours> s'écria Kersaint, Brunswick sera à Paris aussi certainement que le coin entre dans la bûche quand on frappe dessus^ » Mais Danton s'opposa de toutes ses forces è ce départ; il soutint que le gouvernement devait demeurer dans la capitale. « J*ai fait venir, dit-il, ma mère qui a soixante-dix ans ; j'ai fait venir mes deux enfants; ils sont arrivés hier. Avant que les Prussiens entrent dans Paris, je veux que ma famille périsse avec moi ; je veux que vingt mille flambeaux, en un instant, fassent de Paris un monceau de cendres. Roland. garde*-toi de parler de fuite^ crains que le peuple ne t'écoute I * »

* Barbaroux, J[f(/i»i , édit. Daubaii, 337-338; M»« Roland, 3£ém^ I, 408 ; Durand de Maillane, Mém,^ édit. Lescure, 300.

• Pabw d'Eglantine, discours du 5 novembre 1T9Î (Journal des Jamfbfm du 9 novembre et du !•' mai 1793 ; discours de Hobespierra (3 ftyril 1793, Monit. du 6; 10 avril, Monit, du 12); TaHean hist., 1, 362 : c le ministre de la guerre songeait à donner au gouvernement les moyens de p'agner sûrement la rive de la Loire > ; Lettres de M"» Rolwid à Bancal, 2 septembre, p. 345-346 : « Peu de jours encore jetteront de grandes lumières sur le sort de la capitale d'où lia sagesse voudrait peut-être qu'on sortit le gouvernement > ; Lettre à^ Roland à PÀssemblée (3 septembre. Moniteur du 5) : « Le peuple sait que le midi, plein de feû, d'énergie et de courage, était prêt à sa séparer pour aflactrer son indépendance lorsque la révolution du 10 août nous a valu une Convention qui doit tout rallier ; il aperçoit que les sages et les timides se réuniraient aisément pour établir cette Convention ailleurs •; Dumouriez, Coup d'ml polit, sur V avenir de la France^ 1795, p. 10 : « La nation est consternée, l'assemblée de ses représentants est prête à abandonner la capitale. »

Le même projet fut, à ce qu*il semble, agité une seconde fois quelques jours plus tard. C'était après la prise de la Croix-aux-Bois/ La commission des Vingt et Un ne cachait pas ses alarmes. Les députés, élus à la Convention, ne se rendaient à leur poste qu' « avec le sentiment du péril qu'il faudrait braver » K Brissot et d'autres, rencontrant Mathieu Dumas, rinvitèrent à se rendre avec eux au comité militaire. On envoya chercher au dépôt de la guerre des cartes détaillées du cours de TAisne. L'affaire, dit Dumas, est décisive; Dumouriez se voit coupé de Paris ; en deux manœuvres les Prussiens le rejetteront dans le Barrois ; en quatre marches, ils arriveront aux portes de la capitale. Il fallait donc <f abandonner Paris, passer la Loire, emmener le roi et faire une campagne d'hiver » '. Heureusement, les lettres de Dumouriez furent rassurantes.

Ces délibérations furent révélées dans une des premières séances de la Convention. « Il y eut un moment, déclara Danton le 29 septembre, où la confiance fut tellement abattue qu'il n'y avait plus de ministres et que Roland eut l'idée de sortir de Paris. » Pas un membre ne se lève pour lui donner un démenti. « J*en ai été té- TMom », s'écrie Duhem. Le Girondin Louvet se contente de répondre que Roland avait perdu quelque confiance, mais qu'il possédait encore tout son courage. Le ministre de l'intérieur tenta le lendemain de se justifier ; il écrivit à la Convention qu'aucun de ses collègues n*avait proposé de quitter Paris, mais, ajoutait-il, « nous avons traité la question de savoir si, dans le cas de l'approche de l'ennemi, il y aurait des mesures relatives au salut de l'empire, et si la sortie de l'Assemblée, du trésor nationaly du pouvoir exécutif et du roi même qui appartenait à toute la France, serait dans le nombre de ces mesures » *.

Cette explication embarrassée montre que Roland et ses amis voulaient abandonner Paris lorsque l'ennemi n'était encore ni à Châlons ni à Reims. Mais ce départ

' Durand de Maillane, M€m.^ édil. Lescure, p. 294. » Mallet du Pan, Mém,, U, 488-489 (récit de Dumas). * Monit, du 30 septembre et du i*' octobre.

PARIS BT CHALONS 43

eût passé pour une désertion ; il aurait consterné le pays, paralysé la résistance, rompu les plans de Dumouriez, encouragé les envahisseurs. L'Assemblée n*ayait-elle pas juré, dans sa séance du 26 août, de ne point quitter son poste avant le 20 septembre ? Tous ses membres, levant la main et répétant le serment par acclamation, n*avaient-lls pas promis de rester à Paris jusqu'au jour où la Convention tiendrait sa première séance ? Le procèsverbal de cette résolution n'avait-il pas été imprimé, publié, affiché, envoyé par des courriers extraordinaires à tous les départements et à toutes les assemblées électorales * ?

Danton, mû à la fois par le patriotisme et par son propre intérêt, combattit le projet de départ. Il était plus fort que les Giroodins sur le pavé de Paris ; il comprenait que le pouvoir exécutif donnerait à la France un fatal exemple, s'il fuyait devant l'invasion. « Il empêcha la translation, disait plus tard le vainqueur de Jemmapes, en la peignant comme une lâcheté, et il rendit des services aussi Importants à Paris, que Dumouriez en Champagne ^ »

Mais faut-il croire avec le général et comme l'ont répété les Jacobins, par haine de la Gironde, que Danton seul déclara dans le conseil qu'abandonner la capitale, c'était quitter la partie? Des Girondins comme Pétion, Vergniaud, Condorcet, partagent avec Danton l'honneur de n'avoir pas désespéré. Pétion, avoue un des plus ardents Jacobins, fut courageux et calme, et s'indigna du projet de fuite '.Ver^rniaud nous dit lui-même que, dans la commission des Vingt-et-Un, il s'éleva contre la proposition de Roland avec la plus graode énergie ; c*est à Paris, s'écri ait-il, qu'il faut assurer le triomphe de la liberté ou périr avec elle, et l'Assemblée législative ne peut sortir de Paris que comme Thémistocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, en ne laissant à l'envahisseur que des cendres et des décombres* l Gon-

1 Monit. du 28 août.

* Dumouriez, Mém,^ I, 336 et 340.

' Discours de Kabre aux Jacobins, !•' mai 1793.

♦ Vergniaud à lu Convention, 10 avril 1793 [Monit. du 13); € la proposition fut repoussée par la commission d'une voii^ unanime * .

U LA RBT1IAITB DE BBUNSWICK

doreet inséra dans sa Chronique de Paris ub appel d'ÂDaebarsis Gloots à ses concitoyeDS : « Français, se songeons pas à nous réfugier daas les montagnes méridionales. Le quartier général de la nation est à Paris, et ceux qui vous conseilleront de rétrograder sont des ignorants ou des fourbes. Paris est la ville des Prançai»; la conquête du chef-lieu désorganiserait eomplètement le corps politique. Il importe donc aux aristocrates de s'en emparer, et aux démocrates d'y accourir en foule pour le défendre ^ » Peu de jours après, Condorcet faisait un appel semblable aux babitants de la capitale : c II iraporte que tous les citoyens qu'elle renferme montrent, à tout l'empire la ferme résolution où ils sont de défendre la liberté sur le théâtre qui en a été le berceau. Paris doit se regarder aujourd'hui comme frontière pmr rapport au reste de la France, et le camp doit ètns oentinué avec célérité sous le double point de vue de hii servir de rempart pour sa propre défense et d'ouvrir, en cas d'échec, un asile à nos armées qui se replieraient sous ses murs *. »

II. Telle fut la part que prît Danton à la défense nationale. Il a été, pendant Tinvasion prussienne, le v6Htable président du conseil. Mais 11 ne faut pas l^exalter aux dépens de son collègue Servan. Le ministre de la guerre n'eut, durant son administration, du 20 août au 3 octobre, qu*une seule pensée, un seul souci : repousser l'agression étrangère. <t Quand Tennemi était aux poftes de Paris, s'écriait Danton le 40 mars 1793, j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors : ce Vos discussions sont misérables, je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi *. » Ces paroles seraient plus justement placées dans la bou^te de Servan.

Joseph Servan de Gerbay, né à Romans, le 48 février 1744, était frère du célèbre avocat-général de Grenoble, l'ami des encyclopédistes et l'émule de Becearia. Il gâtait engagé au régiment de Guyenne en 4760. Il fit la cam-

1 Chronique de Pturù^ 9 septembre.

* Chronique é9 iW»f,i9 Mplembro.

> Discoure du 10 mm 1108, MomiU du iS.

pagne de CSorse et devint sueoessivement capitaine (4770), ma)OT au régiment des grenadiers royaux de Tlle-de- France (1779), major du fort Saint-Jean à Marseille (4790) et sou&^gouverneur des pages. Il avait écrit un livi« plein de vues originales, ie Soldat diopen *. Il voulait donner à Tarmée près de deux millions d'arpents de terres iocullee qu'elle aurait défrichés pendant la paix. U proposait une nouvelle constitution militaire : trente provinces ou généralités de population égale, fourniraient chacune 9,405 hommes; les enfants trouvés et les orphelins seraient voués au métier des armes ; le service serait obligatoire pour tous, de dix^-huit ans à quarante ans, lorsque le territoire serait envahi; en temps ordinaire, chaque citoyen servirait huit années, soit personnellement, toit par un remplaçant ou avoué.

A.nteur d'un ouvrage que le public avait apprécié, destitué par le ministre de la maison du roi, M. de Saini-Priest, de sa charge de sous^gouverneur des pages, ami de Roland qui l'avait coonu pendant un séjour à Lyon, Servan reçut de la Gironde le portefeuille de la guerre, abandonné par de Grave. Il était alors colonel du 404* régiment d'infanterie et comptait trente-deux ans de services '. Il fut nommé marécual de camp (8 mai), se signala par une vive opposition à Dumouriez et proposa, sans Avertir le conseil, la formation d'un camp de 20,000 hommes au nord de la capitale. Renvoyé du ministère à la -suite de cette motion et pourvu d'un commandement, d*ebord à l'armée de la Sarre (43 juin), puis au camp de Soissons (2 août), enân à l'armée des Alpes, Servan se trouvait à Lyon, lorsque Dampmartin, sur le point d'émigrer, le rencontra sur les quais de la Sa6ne. Ser-van prédit à Dampmartin le renversement de la monarchie et, prenant le ton d*un homme qui donnait naguère

< Zâ Soldas citoyen ou vues patriotiques sur la manière la plus •vmUigeuse de pourroir à la défense du royaume (1780). voir surtout p. 39, 55, 60, 06-07, 74-75. Max Lebmann a très bien apprécié e9t Qlivrure dang le premier volume de son Scharnhorti (1880, p. 00-62)7

* Notes de Servan aux Mém, de Dumouriez, p. 21 . 11 avait été namwé linit ruant nnimid du Si* r^ffimeot le 6 novembfe 17^, et Mteel It 7«iMi iimi. Cp. I««, DtAoiS'Grmua, I, t52, soie.

des audiences , blâma durement rémigration : « Quel officier aurait, avant la Révolution, abandonné le champ d'honneur au début d'une guerre ? Voudrez-vous vous cacher dans Paris ou vous enterrer au fond d'un département ? On saura vous atteindre. Vous souillerez-vous du sacrilège de grossir les hordes que la tyrannie arme contre la liberté ? Vous n'aurez, hors de France, que déboires et humiliations ; c'est tôt ou tard le sort de l'enfant qui déchire le sein de sa mère *. »

En prenant congé de Dampmartin, Servan avait assuré qu'il rentrerait bientôt au ministère. Il revint aux affaires après le 40 août. C'était un fort honnête homme, passionnément épris, disait-on, de M»"* Roland, austère d'ailleurs, se piquant de philosophie et de sensibilité, très dévoué à ses amis de la Gironde, obstinément fidèle aux principes de la Révolution, animé d'un patriotisme ardent. Mais sa mauvaise santé l'avait rendu \morose et sombre; tous ses contemporains le regardent comme a atrabilaire ». Défiant, rebuté par les difficultés, se désespérant au moindre obstacle, il n'avait pas, de môme que Glavière et Roland, assez de sang-froid et de force de caractère pour dominer la situation et tenir tête en même temps aux ennemis du dehors et à ceux du dedans. Néanmoins, actif, vigilant, infatigable, travaillant jour et nuil, il avait accepté la tâche que lui confiait l'Assemblée ■ .

Il appela autour de lui des officiers d'un grand mérite dont il prit les avis. Ce furent Laclos, Grlmoard, Mathieu Dumas, Meunier, le futur défenseur de Mayence, à la fois officier du génie et membre de l'Académie des sciences, Vieusseux, gendre de Glavière, enfin Lacuée qui devait être l'un des meilleurs instruments de Napoléon *.

1 Dampmartin. Mém., p. 260-261.

X Mn»e Holaad, Mém,, I, 385 et 405; Dumouriez, Mém., I, .339; Dumont, Souvenirs, 395 ; Math. Dumas, Souvenirs^ II, 154-155 ; Buzot, Mém,^ 74 : < un militaire sage, éclairé, actif, bon patriote, honnête homme > ; Corr. de Mallet du Pan, 1884, I, 257 : TibîêM histor., I, 358.

> Dumouriez, Mém.^ I, 339. Cp. sur Laclos la suite de ce chapitre; sur Grimoard, Valmy^ p. 4; sur Mathieu Dumas ses /SotfVtfuiri, Û,

Le plus précieux collaborateur de Servan et le plus rapproché de sa personne fut Lacuée. Capitaine en 1785 au régiment de Dauphin-Infanterie (29°), et auteur d'un Guide de Vofficier en campaçn^ Lacuée était uni à Servan par les liens d'une longue camaraderie et d'une étroite amitié. Il avait, comme lui, publié dans V Encyclopédie plusieurs articles sur Tart de la guerre, et un Projet de constitution pour V armée des Français qui parut en 1789, était leur œuvre commune. Durant l'Assemblée Constituante, Lacuée, appelé à Versailles comme membre externe du comité militaire, logea chez Servan alors sousgouverneur des pages. Les deux amis se retrouvèrent sur les bancs de la Législative, Servan comme ministre, Lacuée comme député du Lot-et-Garonne et président de l'Assemblée (29 avril — 13 mai 1792). Lacuée traitait surtout les questions relatives à l'organisation de l'armée ; il était le principal membre du comité militaire et le rapporteur de toutes ses décisions ; on a souvent cité le dilemme dans lequel il enfermait Dumouriez « ou il connaissait la situation de l'armée, et c'est un traître ; ou il l'ignorait, et il est incapable ». Membre de l'Académie de Metz et plus tard de l'Académie française, il avait une instruction profonde, mais une mince ' expérience de la guerre. Comme Servan, comme Berthier, il fut plus administrateur que général. Le grand capitaine qu'il préférait et auquel il souhaitait de ressembler, était Câlinât, non point parce que cet avocat devenu maréchal de France avait remporté les victoires de Slaffarde et de la Marsaille, mais parce qu'il n'avait jamais fait une seule action contraire à son devoir. Durant la période révolutionnaire Lacuée fut un de ces obscurs et laborieux serviteurs de la France qui se vouaient tout entiers à une

475 : « je continuai de prendre une part très active aux travaux du comité de la fruerre. Mes conseils, mon zèle sincère dans tout ce qui pouvait tendre à la défense du territoire, à Taccroissemeat et à rorganisation des forces nationales, me concilièrent l'estime >. Vieusseux, lieutenant-colonel employé à la formation des bataillons de nouvelle levée (état de situation de l'armée du Rhiu, 2û aofït), puis adjudant-général et maréchal-de-camp (l"' septembre), fut mandé le 11 septembre à Paris et n'arriva qu'après Valmy (lettre de Vieusseux à Biron, datée de Delémont, du 19 septembre}.

18 LA BRTBAITE Dl£ BRUNSWICK

seule cause, la seule bonne, celle de Tintégrité du territoire. Nous étions placés, disait-il à Victor Cousin, entre répée de l'étranger et Téchafaud des clubs. Lacuée'ne vit que répée de l'étranger *.

Servan n'arriva que le 20 août à Paris. Lacuée le suppléa durant dix jours, sous le nom de Glavière chargé de l'intérim, et c'est alors que Miot le vit paré du ruban tricolore, établi dans le cabinet du ministre *. Mais Lacuée resta près de Servan, et personne n'ignorait que tous deux pourvoyaient de concert aux nécessités de là France envahie. On les nommait ensemble; on ne les séparait pas Tun de Tautre ; c je talonnai Servan et Lacuée »; disait Danton devant le tribunal révolutionnaire; «mes compliments à Lacuée », écrivait Labourdonnâye, dans une dépêche à Servan. Lorsque ce dernier donna sa démission, quelques conventionnels offrirent sa snecelisioQ à Lacuée. « Servan ne me désavouera pas, s'écria Vergniaud, depuis le 40 août Lacuée a fait presque tout le travail de la guerre et il a servi très utilement la chose publique. » Servan voulut môme, à la fin du mois d*août, envoyer Lacuée au quartier -général de Dumoùriez; Valter ego du ministre aurait suivi de près les opérations militaires et donné son avis sur le meilleur plan de défensive. Mais Lacuée était député ; s'il se rendait à l'armée, comme représentant du ministre, il se chargeait de la responsabilité des événements; l'Assemblée législative décida qu'il resterait à Paris *.

Aidé des conseils de Lacuée et, comme il disait, de quelques amis instruits *, Servan fit les levées de volontaires et accrut les moyens de défense. Dans l place qu'on m'a confiée, écrivait-il le 25 septembre à la Con- t vention, il ne suffit pas de méditer pour correspkindre 1

1 D'Aldéguier, 'Elogt histoHque de Lacuée^ 1845, p. 18;I>e-Ijt Madelaine, Not. nécrol, sur Lacuée^ 1841, p. 13; du ÇoètloÎBqaéf, -S^^ dit comte de Cessae (Mém. de l'Académie de Meiz,i-XXIlI,* 1841-42, p. 183) ; Cousin, discours du 18 jbtn 1841.

> Miot de Mélito, Mém,, I, 31.

3 Notes de Topino Lebrun, p. 21 ; lettre de Lalkmvdoimayé^lS septembre ; séance au 3 octobre, Monit. du 4 (discours de Vèifpùiud); séance du 28 août, Monit, du 30 (discours de Gujton de Mdfveau).

♦ Servan à Dumoùriez, l'>^ëeptembfe{a7chi gnerre).

avec leis armées ; il faut s'occuper à les alimenter, les augmenter et suivre leurs mouvements ; il faut être dans une action continuelle *. a Tous les chemins, rapporte un contemporain, se couvrirent de voitures qui conduisaient partout des munitions de guerre et de bouche, des effets de campement, des fournitures d'hôpitaux et des approvisionnements de tout genre ; des soins aussi multipliés allégeaient infiniment aux généraux les embarras du commandement*. »

Il eut parfois des idées aventureuses. Uu jour qu'il ne pouvait donner de la poudre à Dumouricz, il lui conseillait de joindre les Prussiens et de leur livrer bataille, a Combattons corps à corps, serrons nos ennemis la baïonnette au bout du canon ; nous économiserons la poudre. » Une autre fols il lui proposait d'attaquer les Prussiens pendant la nuit à l'arme blanche et même avec des piques, afin de rendre leurs manœuvres et leurs feux inutiles; les nôtres, ajoutait Servan, n'ont pas besoin d'être vus pour être braves*.

Il eut tort, après le 20 septembre, d'approuver le plan de Eellermann et de rejeter celui de Dumouriez. Si ce dernier eût écoulé Servan, il se serait retiré derrière la Marne ; mais il n'eut garde de suivre le timide conseil du ministre, il resta audacieusement en face des Prussiens et attendit leur retraite. « J'espère, lui écrivait-il le 2 octobre sur un ton de juste reproche, que dorénavant vous prendrez confiance en moi et que vous ne laisserez pas détruire cette confiance par d'autres correspondances qui ne pourraient que nuire à l'unité du commandement et du plan de campagne. » Enfin, on doit reprocher à Servan d'avoir donné sa démission dès le 25 septembre et» comme dit le duc de Bellune, de s'être trop tôfsoustrait, sous prétexte de fatigue, à la responsabilité de plus en plus effrayante qui pesait sur sa tête ^.

• Mais Servan eut raison de s'opposer à cette invasion de la Belgique que Dumouriez médita jusqu'au 34 août. Il

1 Monit, du 27 septembre.

* TMeàu hittorique, II, 96.

* Servan à Dumouriez. 4 et 5 septembre (arch. guerre]. ^ Duc de Bellune, Mém,, I, 71.

comprit rimporlance des défilés de TArgonne. Il ne craignit pas de diminuer les Torces qui gardaient la frontière du nord pour augmenter celles qui défendraient la frontière de Test. Il envoya résolument Duval, puis Beuruonville au secours de Dumouriez, et tira des camps et des forteresses de la Flandre près de 44,000 hommes qui grossirent Varmée principale. C'est grâce à Servan, à sa vigoureuse impulsion, à ses recommandations réitérées et pressantes, que s'accomplit la jonction de Dumouriez et de Kellermann. « Il faut, mandait-il aux deux généraux, vous réunir le plus tôt possible ; c'est en présentant à l'ennemi un front respectable et de gros bataillons que nous les forcerons à marcher avec circonspection *. »

Il étendait ses soins de tous côtés, mais c'était pour la Champagne qu'il faisait ses plus grands efforts, c C'est sur vous, disait-il à Dumouriez, que repose le destin de l'Etat ; et, si nous parvenons à repousser cette grosse colonne ou seulement à la rendre stationnaire, la victoire est à nous. » Il sentait qu'il fallait avant tout refouler, recogner la grande armée au delà de la frontière. Nous devons nous attacher fortement au tronc, écrivait-il le \ i septembre au président de l'Assemblée, si nous parvenons à le déraciner, nous serons aisément maîtres des branches *.

Il avait la passion de la résistance et un espoir obstiné dans le succès. On lutterait pendant deux mois, trois mois, durant toute la mauvaise saison, dans les boues et les neiges, et s'il le fallait, jusqu'au cœur de l'année suivante ; mais à force de courage et de ténacité, la France lasserait la mauvaise fortune. « Automne, hiver ou printemps, il faut harceler les Prussiens si constamment et si fort qu'il n'y en ait pas un vestige dans le mois de mars. » Il commandait des vêtements d'hiver pour l'armée, et le 16 septembre il informait Dumouriez et Kellermann qu'il comptait leur envoyer incessamment 300 à 400 redingotes par jour. « Résolu à faire la guerre l'hi-

* Servan à Dumouriez, 16 et 18 septembre.

* Il empruntait cette comparaison a Dumouriez (voir Vaîmy^ p. 40) qui l'avait prise à Brissot. Cp. Servan a Dumouriez, 17 septembre, et à Moreton, 8 septembre.

ver, tout l'hiver, je vais employer tous les moyens imaginables pour porter cette fourniture à 80,000. » Celait la guerre à outrance, la guerre opiniâtre et désespérée avec toutes ses souffrances et tous ses sacrifices, jusqu'à rentier épuisement des ressources du pays. « Ne ménagez, lisons-nous dans une de ses lettres à Dumouriez, ni les courriers, ni les moyens pour assurer vos subsistances ; c'est le moment de prouver que nous ne prisons l'argent qu'autant qu'il peut nous assurer la liberté. Soyons libres et bientôt nous deviendrons riches *. »

Il voulait organiser le soulèvement universel contre les envahisseurs et les fatiguer par une incessante et meurtrière guérilla de la population qui ferait le vide autour d'eux et défendrait le territoire pied à pied, en tirant parti de chaque obstacle. Il donnait aux administrateurs des départements menacés et à tous les généraux Tordre de détruire les moulins, de combler les puits et les fontaines, de faire sauter les magasins de poudre, de transporter dans l'intérieur les fourrages et les provisions de bouche, de soustraire aux alliés les chevaux, les bêtes de somme et de trait, les vaches, les veaux, les moutons, d'envoyer vers Paris et Soissons, vers Ghàlons et Reims tous les bateaux de l'Aisne et de la Marne. Il rappelait le principe de destruction qui a avait si bien réussi en France, notamment sous le règne de François I«» » et proposait à la région du nord-est l'exemple de la Provence résistant à Charles- Quint et au prince Eugène. « Les habitants des campagnes s'embusquaient sur les flancs et les derrières de l'armée, et là, couverts par un arbre, une haie, une maison, un tas de pierres, ils tiraient sans danger sur l'ennemi ; ils se postaient sur la route de ses convois. C'est ainsi, ajoutait Servan, que les miquelets font la guerre ; c'est ainsi qu'une poignée de Corses a conservé longtemps sa liberté », et il assurait aux habitants qu'ils seraient indemnisés de tous leurs dommages par l'Assemblée *.

Mais le solide noyau de la défense, c'était l'armée de

*■ Lettres des 8, 16 et 7 septembre.

* Arch. guerre. 22 septembre, ordre à donner, au cas que Tennemi Teaille pénétrer aans Tintérieur.

Dumouriez et de Kellermann. Servan encourageait les généraux. Il citait à Dumouriez les insurgents d'Amérique : a Désorganisés, manquant d'armes, de munitions, de vêtements, nous n*en devons pas moins conquérir njûtre liberté. Les Américains, dans un climat bien plus âpre, étaient nu-pieds, sans habits, sans ar^ mes et sans munitions avant l'affaire de Trenton où ils assurèrent leur liberté *. » Mais il fallait ne livrer aux ennemis que de petits engagements, profiter habilement de leurs moindres fautes, en un mot, traîner la guerre en longueur et en dégoûter l'adversaire par une série d'escarmouches, par le ravage systématique du pays qu'il traversait, par la constance et la durée d'une défense qu'il n'avait pas prévue, a En gagnant du temps, nous gagnons tout ; chaque jour, nos forces s'accroissent et en nombre et en qualité ; chaque jour celles des ennemis doivent s'affaiblir. L'intérêt des Prussiens est de livrer bataille, et, par conséquent, le nôtre, de ne combattre qu'à la dernière extrémité ; ils comptent sur l'impatience française et conviennent eux-mêmes qu'ils sont perdus si l'on se borne à les harceler ; donc, pas de grand combat, toujours des défenses de poste, des attaques d'arrière-garde, d'équipages, de convois ; n'oubliez pas le bon Fabius, cunctando restituit rem, » Il donnait les mêmes conseils à Kellermann : a Nous devons temporiser et temporiser encore, nous défendre de la manie des ba-

* 6 septembre, et Dumouriez lui répondait le 9 : «Je pense comme vous, nous sommes presque aussi désorganisés que les Américftins, mais nous saurons de même conquérir notre liberté. > Cette comparaison était à la mode ; « les Américains, écrivait Gorani au roi d? Prusse, étaient neufs dans Fart de la guerre, et cependant Tamour de la liberté leur a fait vaincre les meilleures troupes du monde > (lettre du 20 juin). Le 13 juillet on écrivait de La Haye au Moniteur (numéro du 19) : ( Apprenez et faites la guerre comme les Américains. > Dans la séance du 22 décembre, Guadet lut et ût adopter une adresse delà Convention aux Etats-Unis d'Amérique, où se trouve la phrase suivante : « Seuls contre la coalition des rois, nous nous sommes mootrés dignes de nous dire vos frères, et nos succès doivent vous rappeler Saratoga, Trenton et Yorktown. » Comp. encore l'article de la Chroniqw de Paris (n° 266) où Condorcet rappelle « ces milices américaines qui soutenaient les efforts des troupes les mieux disciplinées de ^Europe > et le mot de Franklin, lorsqu il apprenait un revers : • -Cela- eist fâcheux, mais ça ira, •

PARIS. ÎBT. CHALOIJ5 \ 23

tailles... j*aime cent fpis mieux que Dumouriez et vous, acquériez la réputation de temporiseurs que celle de batailleurs K 9

Telle fut te part que le ministre de la guerre prit à la défense du territoire en août et septembre 4792. Ce fut un ministre patriote ; (k resserrons-nous, disait-il, pour sauver notre liberté, voilà mon unique vœu, mon unique but ». Il accomplit, selon le mot de Grimoard, des miracles, administratifs*. Il sacrifia ses ressentiments au salut delà patrie; il oublia que Dumouriez l'avait cbassé du ministère; il ne se souvint que de son génie, et il put dire, à la fin delà campagne, avec un noble orgueil: « Lorsque j'écrivais au général Dumouriez, à Maulde,.de venir sauver Tarraée Lafayette et contribuer ensuite à repousser les ennemis, je savais à qui je m'adressais '. »

Il faut se rappeler que pendant qu'il secondait et stimulait Dumouriez et Eellermann, il veillait aux besoins des troupes de Flandre, du Rhin,. du Midi ; qu'il correspondait avec tous les commandants de corps d'armée,'le8 gouverneurs des places et les généraux chargés d'organiser les bataillons de volontaires ; qu'il envoyait des renforts aux défenseurs d^ Lille :. qu'il pressait la conquête de Nice et de la Savoie ; qu'il assistait aux séances de l'A-ssemblée et du Conseil exécutif; qu'au milieu de tant de soins, il suivait anxieusement sur la carte les progrès des alliés. Que d'incertitudes et de péripéties durant ces mois d'août et de septembre, soit lorsque Dumouriez détournait ses regards de Sedan et ne songeait qu'à l'invasion de la Belgique, soit lorsque se succédaient coup sur coup les tristes nouvelles de la prise de Longwy, de la retraite de Luckner, de la capitulation de Verdun, soit enfin lorsque les alliés s'emparaient de la Croix*

1 Servan à Dumouriez, 12, 16, 17 et 18 seplombrc, et à Eellermaon, 18, 19. et 20 septembre (arch. guerre). Cp. le Patriote français à\i 24 septembre : < La campagne est à nous, si nos généraux veulont faire la guerre en Fabius ou en Washington. *

* Tableau hUt,^ I, 361 et p. xiv-xvi de l'avertissement ; op. l'éloge que fait de lui Barbarou^, Monit, du 1<"' iauvier 1793, séance au 30 décembre 1792 : « Il trouva le moyen de former des armées et d'assurer le succès de nos armes. >

* Lettre de Servan à Dumouriez, 4 octobre (arch. guerre).

aux-Bois et franchissaient TArgonne ! a Je vous sais dans la bagarre », écrivait-il à Dumouriez le 45 septembre, et, deux jours après, «j'ai quelquefois été sur votre compte dans de rudes transes, notamment après la retraite du corps de Ghazot et plus encore aux premières nouvelles de la terreur panique ; mais rien ne m'étonne plus depuis qu'on a vu une armée victorieuse mise eu fuite par un lièvre*. •

On doit dire encore à l'honneur de Servan, que Fesprit de parti n'avait pas éteint chez lui la raison et le patriotisme. Il aurait donné un commandement à Mathieu Dumas si « l'opinion publique n'eût pas été trop prononcée contre lui », mais il prit ses avis et réintégra dans l'armée le frère du député, Dumas de Saint-Marcel, colonel du régiment d'Auvergne*. Il destitua Berthier, mais il garda Stengel et Le Veneur. Il chargea d'Arçon d'inspecter lesiroutières, car il connaissait a la qualité et la constance de ses services * ». Il avait nommé d'excellents ingénieurs pour fortifier le camp de la plaine Saint-Denis ; la Commune objecta qu'ils étaient royalistes et voulut les remplacer par des républicains ignorants. Servan s'emporta : a Je garderai mes ingénieurs, s'écriait-il, je ne les chargerais pas de donner leur voix sur la forme du gouvernement, mais je suis sûr qu'ils serviront bien celui qui saura les employer ; il nous faut ici des redoutes, et non des motions! * »

* 15 et 17 septembre, Servan à Dumouriez (arch. guerre).

* Ou n* régiment. Dumas de Saint- Marcel avait été renvoyé par Dumouriez ; il vit Servan et revint à son régiment aux Islettes ; il avait pris les épaulettes de grenadier, mais Dillou lui rendit son grade de colonel, et lorsque Dumouriez le retrouva, il lui tendit la main : « C'est bien ici, lui dit-il, et c'est bien ainsi qu'il faut se raccommoder. > (Mathieu Dumas, Souvenirs^ 11, 474-475 ; Servan à Dumouriez, 12 septembre.)

' Servan à d'Arçon, 12 septembre (arch. guerre).

* M*"* Roland, M^m., 11, 213. Les bureaux de la guerre étaient bien compoféff et, dit Grimoard, à une époque très difficile où les écritures étaient D4c«fiiairement immenses, ne comptaient que 80 commis, secondés par 40 auxiliaires. Il suffit de comparer Tadministration de Servan et etiïïii de Pache ; • aux hommes instruits, sages et fidèles de Servan, dit très bien Buzot {M^m., 77), succéda je ne sais quel ramas d'ignorants et de forcenés >. < Ce qui rend encore remarquable cette étonnante administration, c'est qu'on n'y aperçut pas ces abus ou gas-

PARIS BT GHALONS 25

Enfin, et ce fut peut-être le plus grand mérite de Servan, il comprit la véritable mission d*un ministre de la guerre et resta toujours dans son rôle. Il n'eut pas la prétention de conduire les opérations du fond de son cabinet. Il connut les plans des généraux, il ne les inspira pas. Il fut le pourvoyeur des armées et l'organisateur des forces nationales ; il ne se crut pas un strategiste. S'il donna des conseils, il ne donna jamais des ordres et laissa la responsabilité de l'action aux chefs militaires. Dumouriez n'a pas reçu, comme on l'a dit, de lettres impératives; il agit toujours de lui-môme et ne suivit que ses propres idées. Servan l'invitait, le priait, mais ne lui commandait pas. Il écrivait à Moreton que les généraux auraient pendant son ministère la carie blanche lapliis étendue. « Je ne veux point, mandait-il à Dumouriez et à Kellermann, diriger vos mouvements, mais , uniquement en causer avec vous... je ne vous prescris rien parce que je veux vous laisser absolument le maître... je vous dirai toujours ce que la prudence me suggérera et tout ce qu'exige, de moi l'ensemble des grands objets qui me sont confiés ; mais, comme vous êtes en état de bien voir et en place pour le faire, je ne contrarierai jamais les opérations auxquelles vous tenez fermement, et je ferai au contraire tout ce qui dépendra de moi pour les faire réussir... Quand j'écris à un général, mon intention n'est jamais d'influencer les opérations comme ministre; je ne mets d'autre poids à mes opinions que celui qu elles auraient, si je n'étais pas ministre *. »

III. Pendant que l'activité de Servan mettait les armées françaises en état de résister, l'Assemblée législative, animée d'un grand esprit de patriotisme, rendait, dans l'imminence du péril, décrets sur décrets '.

pillages presque toujours inévitables dans les crises violentes, et qu'on a vu fourmiller depuis dans des conjonctures beaucoup moins diiÏÏelles. • [Tableau ht8torique^ l, 362.)

* Servan à Moreton, 8 septembre; à Dumouriez, 7, 17, 23 et 29 septembre; à Kellermann, 20 septembre (arch. guerre).

* Sous rimpulsion de sa commission extraordinaire ou des Vingt et

Dès le 10 août, elle s'était déclarée en séance permanente et avait envoyé aux armées des commissaires investis du pouvoir d'arrêter et de destituer les généraux et les fonctionnaires civils et militaires. Lorsqu'elle apprit la capitulation de Longwy, elle lança la proclamation suivante : « Citoyens, la place de Longwy. vient d'être vendue ou livrée ; les ennemis s'avancent ; peutêtre se flattent-ils de trouver partout des lâches ou des traîtres ; ils se trompent. Nos armées s'indignent de cet échec et leur courage s'en irrite. Citoyens, vous partagez leur indignation; la patrie vous appelle, partez l ^ » et en même temps, le 27 août, elle requit le département de Paris et les départements voisins de fournir à l'instant 30,000 hommes armés et équipés. Elle décréta que quiconque parlerait de reddition, dans une ville assiégée, serait puni de mort, et ce décret fut proclamé solennellement et à son de trompe dans les armées et dans toutes les places fortes ^ Guadet avait été chargé de faire à l'Assemhlée un rapport sur la capitulation de Longwy ; il le fit avec sa vivacitjé coutumière^ ejt, sur sa proposition, la Législative décida que, dès que la ville serait rentrée au pouvoir de la nation, touies les maisons seraient détruites et rasées ; que les habitants seraient privés durant dix ans du droit de citoyen français ; que les administrateurs et officiers municipaux seraient renvoyés devant les tribunaux criminels •. Elle fit à la garnison de Longwy l'accueil le plus méprisant. Des soldats sortis de la place se présentèrent à la barre et se plaignirent d'avoir été désarmés par Tennemi. « C'est bien fait! », crièrent plusieurs membres, et l'Assemblée, se levant tout entière d'un mouvement unanime et passant à l'ordre du jour, enjoignit aux soldats de se retirer. Le 3^ bataillon des Ardennes envoya un mémoire justificatif dans lequel on lisait ces mots : « La garnison a été

Un qui a rempli, pour ainsi dire, l'intérim entre la monarchie tombée le 10 août et la République proclamée le 21 septembre. Voir sur cette commission, Vatel. Verqniaud^ 1873, vol. II, p. 128-141.

1 26 août, proposition de Hérault de Séchelles.

* 26 août, proposition de Vergniaud.

3 Séance du 31 août, Monit, du 2 septembre.

PARIS >JEKr GHALONS 27

trompée, et que pouvai(>-elle faire ? » Mourir^ répondirent quelques membres ^

La prise de Verdun inspira, la même indignation. L'Assemblée interrompit par de violents murmures la lecture des pièces de la capitulation. Elle mit en accusation Ternaux et Gossin qui s'étaient rendus à Verdun sur la sommation du roi de Prusse, cassa le conseil général de la Meuse, autorisa les corps administratifs et électoraux, menacés par l'invasion, à changer le siège de leurs séances, et prononça la peine de mort contre tout foDctioonaire qui obéirait aux réquisitions de l'ennemi*. Elle décréta que le corps de Beaurepaire serait déposé au Panthéon* et que cette inscription « Il aima mieux se donner. la mort que de capituler avec les tyrans » serait gravée -sur son tombeau. Le président de l'Assemblée, Hérault de Séchelles, écrivit à la veuve de Beaurepaire que le commandant de Verdun laissait un grand modèle à tous les soldats de la liberté. On profitait de la mort de Beaurepaire* pour exalter les esprits et surexciter le patriotisme. « Elle est plus utile que sa vie, s'écriait Delaunay dans la séance du 12 septembre, elle encourage

i Séauces des 28 et 29 août.

* 5 septembre. Lorsque Ternaux et Gossin sortirent de prison, leurs biens étaient sous le séquestre, et leurs papiers sous les scellés. Ternaiix s'^uit. Gossiu voulut purj;er sa contumace et fut traduit devaAt le tribunal révolutionnaire qui le condamna. Un an après, la Convention reconnut son innocence et le rapporteur déclara qu'eu se rendant à Verdun il avait agi comme- Regulus partant pour Carthage. (Ternaux, IV, p. 150-151 et 507-617; Hamiand de la Meuse, Anecdotes^ 1814, p. 106-128.) Cp. Invasion prussienne^ 266, et Valmj/y 77.

* On n'a pas dit jusqu'ici que Ducos, dès le 6 septembre, proposa de transporter le corps de Beaurepaire au Panthéon ; j'espère, dit-il, que Beaurepaire, le seul Français qui s'est trouvé dans Verdun, aura un monument au Panthéon français. {Annales patriot. du 8 septembraOLia veuve du commandant envoya, quelques jours plus tard, à la Convention la décoration militaire de son mari ; elle avait un fils, difiait-eile, qui combattrait un jour pour assurer la liberté de son pays et venger la mort de son père (Patriote français du 5 octobre).

* Le décret -en faveur de Beaurepaire, dit Cavaignac dans son rap-

Sort sçr la reddition de Verdun (9 février 1793), fut sans doute un écrei nécessaire dans les circonstances ; lorsque l'Assemblée a honoré 6a mémoire, elle se voyait environnée de traîtres et l'ennemi menaçait Paris même.

les timides et raffermit les chancelants. De quelle impression profonde seront frappés nos guerriers, en voyant passer de Sainte-Menehould à Paris le char funèbre qui porte les restes de Beaurepaire! Cette vue élèvera les âmes, inspirera le courage et animera tous les cœurs du désir de la vengeance. y> Rome, disait Louvet dans la Sentinelle du 48 septembre, n'a pas eu de héros plus magnanime. On entourait de circonstances romanesques le suicide du lieutenant- colonel de Mayenne-et-Loire. On prétendait qu'il s'était tué sous les yeux des administrateurs de Verdun. Il s'est donné la mort, afârmait Delaunay, en présence des fonctionnaires publics qui ont livré le poste confié à son courage *. Un décret du U septembre défendit de payer provisoirement aux habitants de Verdun et de Longwy les sommes que leur devait le trésor national pour offices ou autres créances. On les déclara traîtres à la patrie ; on ne vit plus en eux que des Français qui renonçaient à leur pays. Les journaux ne parlaient que de la lâcheté de ces deux villes. Les municipalités écrivaient de toutes parts à l'Assemblée qu'elles n'imiteraient pas l'exemple des deux cités parjures. L'auteur d'un drame intitulé Le siège de Lille mettait sur la scène un aristocrate qui portait le nom de M. de Verdun. Le Patriote français proposa même d'ôter son nom à la ville de Verdun et de le remplacer par celui de Beaurepaire; mais, objectait la Càr(h nique de Paris, « ce repaire n'est point beau, et nous opinons que Verdun et Longwy gardent leurs noms jusqu'à ce que, par des actes de patriotisme, ces villes aient expié leur honte • ».

* Telle est, dit Dommartin [Beaurepaire, 57), Torigine de la légende qui court encore aujourd'hui et qu'ont reproduite le témoin oculaire, Goethe, Lamartine, Michelet. Mais, dès le 8 septembre, Carra, dans ses Annales patriotiques^ assure que < Beaurepaire s'est brûlé la cervelle au milieu du conseil de guerre >.

* Chronique de Paris ^ 19 octobre, p. 1172. Par un arrêté de la commune de Paris (8 septembre), la section des Thermes de Julien dut s'appeler désormais section de Beaurepaire ; la place de Sorbonne, place Beaurepaire (et « il sera apposé sur l'angle de la place un marbre portant une inscription du trait héroïque au brave Beaurepaire] ; ■ la rue Richelieu, rue Beaurepaire ; la rue de Sorbonne, petite ruA Beaurepaire.

PARIS BT CHALONS S9

L*Assemblée devenait ainsi, selon le mot de Vergniaud, un grand comité militaire plutôt qu'un corps législatif. Elle décrétait que les employés de TElat qui couraient aux armes pour la défense du sol, conserveraient le tiers de leurs appointements *. Elle décidait la formation en deux régiments de ligne des officiers, sousofficiers et soldats des régiments ci-devant coloniaux de la Martinique, de la Guadeloupe et de Port-au-Prince '. Elle augmentait le nombre des troupes légères et des corps francs et décrétait successivement la formation de deux compagnies à cheval, de 80 hommes chacune, levées dans la ville de Versailles, habillées de Tuniforrae des gardes du roi, montées sur les chevaux des écuries du château * ; d'une légion étrangère, la légion des Germains qui serait composée de 3,000 hommes dont 4,000 cavaliers et 2,000 fantassins* ; d'un corps de chasseurs à cheval qui prendrait le nom de hussards braconniers^ \ d'une compagnie franche de chasseurs bons tireurs de l'Oise et de la Somme, au nombre de -1 50 hommes, qui devraient soit harceler l'ennemi, soit s'opposer aux chasseurs tyroliens ®. Elle ordonnait que tous les chevaux laissés en France par les émigrés appartiendraient à la nation et serviraient à monter les compagnies franches ; Coblentz, disait Ghoudieu, nous fournit de la caivalerie ^ Elle décrétait, sur le rapport de Beaupuy, que le conseil exécutif provisoire pouvait requérir, pour le service de l'armée, d'abord les chevaux de luxe, ensuite les chevaux de commerce, enfin les chevaux d'agriculture®. Elle autorisait tout Français à lever des corps armés. Elle acceptait les oâ*res de deux citoyens, Louis Rut-

* 27 août.

* 27 août. Port-au-Prince, au nombre de 206 hommes, figure dans Tordre de bataille de Tarmée du Centre du 26 octobre ; il forma le iiO" régiment; la Guadeloupe et la Martinique formèrent le 109* (proposition de Mathieu Dumas).

3 29 août, propos, de Lecointre.

^ 5 septembre. Marceau entra le 1*' mai 1793 dans les cuirassiers de cette Ugion germanique, 5 9 septembre.

« i»»- septembre.

"^ 10 septembre, s 14 août.

30 LA. RETRAITlfi DK BRUNSWICK

teau, de Paris et Louis Dumont, de LiLl6, qui levèrent chacun un corps de hussards de la liberté composés de 400 hommes qui et avaient déjà servi dans les troupes légères ou dans la ligne * i». Elle adoptait la formation d'une légion de déserteurs prussiens qui porterait le nom deléçiondes Vandales*.

Mais, disait Lasource, ce n'est pas A coups de poing qu'on repousse des coups de fusil. Sur le rapport de sa commission des armes, l'Assemblée- décréta qu'on fabriquerait à l'arsenal de Paris cent canons de 4, cinquante de \2 et vingt obusiers ; que le' plomb et le fer des châteaux de Versailles et de Marly seraient convertis en balles et en mitraille * ; que tous les ouvriers des manufactures d'armes (Gharleville, Maubeuge, Tulle^ Saint- Etienne] seraient en activité et que leur travail serait compté comme serxice militaire ; qu'une compagnie de canonniers serait adjointe à tous les bataillons de volontaires^. Elle décida qu'on avancerait une somme de 60,000 livres à des entrepreneurs qui s'engageaient è fournir 40,000 fusils*; qu'on transporterait à Paris les fusils de Rochefort et de Brest destinés au service de la marine • ; que les municipalités feraient des visites domiciliaires pour rechercher les armes ; que tous les fusils de munition et de calibre de guerre qu'on pourrait trouver, seraient achetés au prix de 38. de 35, (le 30 et de 25 livres en assignats ^. Elle ôtait aux gardes nationales des départements, aux sous-officiers de l'armée, aux soldats de l'artillerie, aux dragons, aux préposés des douanes les fusils qu'on leur avait distribués, pour les donner aux volontaires et aux troupes de ligne *. Elle autorisait le ministre de la guerre à retirer SOS mousquetons à la cavalerie ® ; elle décrétait .même

* Séance du 2 septembre.

* 26 août, propos, do Lasource.

3 11 septembre, sur la demande de Duhem.

* 13. 14. 16 août.

* 16 septembre.

« 27 août.

7 28 août.

8 26 août (prop. de Bréard) ; 2 septembre ; 5 septembre (prop. de Français] ; 14 septembre (prop. de Lacroix).

^ 2 septembre.

Paris st châlons 34

que le gouvernement achèterait les fusils de munition de réforme déposés dans les magasins des négociants qui faisaient le trafic sur les côtes de Guinée *.

Cependant, de toutes parts, les jeunes gens se présentaient pour s'enrôler. 300 habitants de Bar-le-Duc s'engageaient du 41 juillet au 45 août. 650 hommes prenaient Les armes dans le district de Cognac ; 30 dans la commune de Boyer (Saône-et-Loire) qui comptait à peine trois cents âmes et ne fournissait qu'un milicien sous l'ancien régime ; 33 dans la paroisse de Longpont. A Lisieux, le citoyen Leroy, père de sept fils, dont quatre servaient à l'armée, offrait à la patrie les trois qui lui restaient et jurait de remplacer le premier qui périrait pour la défense nationale *. Chaque village, dit Tauteur du Taèleau historiqm^ « envoie au moins un fantassin ; tous les esprits sont stimulés par la crise révolutionnaire et la crainte d'un joug étranger ; une prodigieuse quantité d'individus, même des pères de famille, prennent les armes par pur patriotisme. »

Les corps francs s'organisaient à l'envi. M^^^ î^qq^qq. sier levait une compagnie composée de 85 artistes et ouvriers de son théâtre. Les peintres, les sculpteurs, les graveurs formaient. la compagnie des artistes qui casernait au Louvre ; les nègres et les mulâtres, la compagnie des hommes de couleur ; les acteurs, la compagnie franche des acteurs ; les élèves les plus âgés du collège Louis-le-Grand^ la seconde compagnie des volontaires du Panthéon. Cent dix boursiers de cet établissement s'enrôlaient dans Tiarmée.

Les dons patriotiques affluaient. De généreux citoyens offraient de prendre à leur charge les enfants de ceux qui mourraient pour la patrie. D'autres envoyaient à FAssemblée leurs modestes épargnes. Les officiers donnaient leur croix de Saint-Louis et la garnison de Philippeville, un jour de sa peiye pour les frais de la guerre. Bataillons, détachements, compagnies, escouades, défii* lâient dans la- salle où siégeait l'Assemblée, au son de la

^ 9 flAspiembre, proposition de Franc&is.

* Séance du 16 août ; lettres des commissaires à Tarmée du Midi , 15 août ; Monit, des 20 et 28 août, du 18 septembre.

musique militaire et au cliquetis des armes, en juraut de vaincre ou de mourir.

Paris donna l'exemple au reste de la France. Les 60 bataillons de la garde nationale avaient été remplacés après le 40 août par 48 sections armées, divisées en compagnies. Il n'y avait plus de grenadiers ni de chasseurs, car ces distinctions semblaient contraires aux principes de régalité. L'Assemblée décréta que les sections enverraient à Tarmée 5000 volontaires destinés à remplacer la moitié du contingent de grenadiers et de chasseurs que devait^ fournir la garde nationale. Ces 500O volontaires se présentèrent immédiatement et vingt-neuf bataillons se formèrent durant le mois de septembre*.

Dès le 10 août, sur la proposition de Ghoudieu, l'Assemblée avait résolu rétablissement d'un camp retranché sous les murs de Paris. Quatre commissaires tracèrent dans la plaine Saint- Denis un emplacement suffisant pour 40,000 hommes. Chaque section de Paris dut fournir tous les quatre jours deux compagnies et une pièce d'artillerie pour la garde de ce camp. La garnison fut composée de citoyens inscrits sur les registres de la municipalité ; ils formèrent six bataillons et plusieurs compagnies à cheval qui reçurent le nom de « cavalerie nationale de Paris » ; on leur joignit 4,600 gen-

^ 4«, 5* et 6* bataillons de volontaires, dits des sections réanies (3, 5 et 7 septembre) ; 6* bataillon bis ou Mauconseil [21 septembre) ; 7« bataillon ou du Théâtre français [8 septembre) ; 7* bataillon bis (2 septembre) ; 8* bataillon ou de Sainle-Marguerite (21 septembre) ; d« bataillon ou de Saint-Laurent M 6 septembre); 9* bataillon bis ou de l'Arsenal (11 septembre) ; 10* nataillon ou des Amis de la patrie [4 septembre) ; 11« bataillon ou 11* de la République (4 septembre) ; 12« bataillon ou 12* de la République (!•' septembre) ; 13" bataillon ou de la Butte-des-Moulins (5 septembre] ; 14* bataillon ou 14* de la République ; bataillon de Molière (24 septembre] ; !•' Ré-

Eublicain (21 septembre); !•' des Gravilliers (4 septembre); l«'des lOmbards (5 septembre) ; 19« bataillon ou du Pont-Neuf (2 septembre] ; bataillon de la Commune et des Ârcis (13 septembre); bataillon de Popincourt (5 septembre) ; bataillon de Saint-Denis (7 septembre) ; bataillon des Amis de la République (27 septembre); !•' de la République (15 septembre] ; 2« de la République (15 octobre) ; 3« de la République (17 octobre) ; !«' de la Réunion ; bataillon de prrenadiers (septembre); bataillon des chasseurs républicains ou des Quatre-Nalions (4 septembre).

PARIS BT CHâLONS 33

darmes tirés des brigades et répartis en deux divisions. L'officier du génie Belair, secondé par des ingénieurs des ponts et chaussées, dirigea les travaux du camp. Le lieutenant-général Berruyer commanda l'armée destinée à la défense de la capitale ; après avoir prêté serment à l'Assemblée législative dans la séance du 9 septembre il établit son état-major et ses bureaux rue Louis-le« Grand à l'hôtel d'Egmont *.

Toutes ces mesures, prises dans l'espace de quarante jours, augmentaient-elles réellement les forces de la défense nationale ? Elles étaient à la fois tardives et impuissantes. Les décrets de l'Assemblée, dit Verghiaud, amenèrent souvent une confusion qui entravait la marche des affaires '. Les représentants en mission furent presque toujours en désaccord avec le conseil exécutif. Servan destituait Dillon; les commissaires lui conservaient son commandement. Servan destituait Luckner ; les commissaires obtenaient que le vieux maréchal fût nommé généralissime des armées. Servan confiait à Dumuy une mission en Suisse; les commissaires, à leur tour, destituaient Dumuy que le ministre se hâtait de réintégrer •.

Le camp retranché de Paris aurait-il arrêté l'invasion? a J'ai été au camp, disait Vergniaud le 16 septembre; les travaux avancent très lentement ; il y a beaucoup d'ouvriers, mais peu travaillent et un grand nombre se reposent ; les bêches ne sont maniées que par des mains salariées, et non par des mains que dirige l'intérêt commun*. »

Les corps francs dont l'Assemblée avait autorisé la for-

^ Prop. de Carnot, 12 août; décrets du 16 et du 29 août, du 12 septembre ; rapport de Letourneur lu dans la séance du 16 septembre. Voir sur le camp de Paris en 1792 le rapport fait au Comité de défense de l'empire en 1815 (Las Cases, Suite au Mémorial de Sainte-Hélène ^ 1825. p. 420-426).

> Discours du 27 août.

' Servan à rassemblée, 15 septembre {Monit. du 16) ; la Législative, émue de ces conflits, rappela ses commissaires le 28 août, sur la proposition de Cambon et la demande des ministres (Monit, du 31 août. Procès-verbaux du conseil exéc. provisoire, 28 août].

^ Monit. du 18 septembre.

34 LA RBTBA ÏB DE BRUNSW'IGK

mation après le 40 août, ne rendireot ancuQ service. I y avait à l'armée de Dumouriez des compagaies franches : la légion belge placée sous les ordres du marécha de camp Rosières, les Ransonnets, la compagnie de La rient et celle des Quatre-Nations, les volontaires d( Cambrai ou, comme on les nommait, les Gambretots. Let Ransonnets étaient commandés par le capitaine de et nom qui avait servi successivement TAutriche, les in* surgents d'Am *ique, les patriotes de Liège et de It Belgique ; ils e partenalent à Tavant-garde de Dillon La compagnie de Lorient et celle des Quatre*Natiom eurent le temps d'arriver au camp de Braux et subiren le 20 septembre sur le mont d'Yvron la canonnade prossienne K Mais les chasseurs du Louvre et ceux de l'Observatoire, les hussarda de la Mort n'arrivèrent ei Champagne que lorsque la retraite des Prussiens étai déjà commencée. La compagnie des hommes de couleni qui prit le nom de légion des Américains, ne fut prèu que pour la campagne de Belgique *. Les hussards de It Liberté étaient encore casernes le 16 septembre à TÉcoîc militaire '. La bizarre légion des Germains qui devai* comprendre quatre escadrons de cuirassiers légerSy quatre escadrons de piqueurs à cheval et un bataillon d'arquébmiers (sic), se forma tout autrement que l'avait décréta

*■ Voir sur les Ransonnets Invasion prussienne, p. 39 (note); soi Ransonnet leur chef Juste, BéooL brabançùnne^ 265 (il d«vint génénl et mourut à Esslin^) ; sur la compaiçnie de Lorient une lettre de Luckçer à Dillon (13 septembre, DiUon, Compte-rendu^ p. 83-84, éi Monit, du 9 octobre, lettre des commissaires sur le ohaeseiir Dliboif, de la compapniie libre de Lorient ; < il nous a répondu : j'ai ^eida « bras dans raiTaire du 20, mais j'en ai encore un autre au eerviee de 11 patrie) > ; sur la compagnie des Quatre-Nations notre récit de Vnlmv^ p. 218. Elle devait servir d^avant-garde aux contingents de le f^jnA nationale de Paris (arrêté du cons. exéc. du 29 aoùtr JfOMi» du i«r septembre). La section des Quatre-Nations, dit PradhommA [ÉteA deParii^ n» 164, p. 397, 25 août— !«' septembrel^aofieitlOOj^i» citoyens qui se sont enrôlés dans le courant de la ff^«TPiiiînfl denillt pour les compajii^nies franches. • Vous remerderac perticolilreBiflnt, écrivait Dumouriez à Stengel le 21 septembre, La compagnie d«i chasseurs de Paris qui, n^ayant jamais fait la gttem, «mrieiit po marquer de i'étonnemant. •

s Discours de Sers, 16 mai 1793, Monit, du 17.

> Monit. du 18 septembre 1792.

rAssemblée et se trouvait encore cantonnée à Fontainebleau dans le mois de décembre ^

La Législative avait môme approuvé la création d'une légion de tyrannicides. Le 26 août, Jean Debry proposait Torganisation d'un corps de douze cents volontaires qui se dévoueraient^ comme de nouveaux Scévola ou comme les satellites du Vieux de la montagne, à frapper les rois qui faisaient la guerre à la France ; chacun d'eux aurait un traitement de 2,000 livres; ils s'appelleraient les douze cents; le poignard et le pistolet seraient leurs armes. Aussitôt Chabot et Merlin d^ 'Thionville déclarent qu'à l'expiration de leur mandat! darlementaire, ils s'engageront dans ce corps des vengeurs de rhumanité. Mailhe applaudit à ce projet, car a la guerre actuelle est une guerre à mort, et tous les moyens sont justes pour soustraire un peuple à l'esclavage >>. Sans Yergniaud, la motion de Jean Debry était adoptée. Mais l'orateur de la Gironde monte à la tribune. « Je ne traiterai point, dit-il, cette question sous le rapport de la moralité; la solution est dans toutes les âmes. Mais c'est une guerre loyale que vous voulez faire ; si vous organisez un corps de tyrannicides, vos ennemis organiseront un corps de généralicides et votre décret sera un décret d'assassinat contre vos propres généraux. » Sers de Bordeaux ajoute que l'Assemblée se déshonore^ rait devant toutes les nations civilisées- La proposition fut renvoyée au comité de législation, puis oubliée'. Mais du camp de Malancourt, Reuss et Lucchesini répondirent le 42 septembre à l'Assemblée : < Elle vient, disaient le» ministres des deux cours alliées, de décréter qu'il serait envayé un corps de bandits pour assassiner les souverains de l'Europe et les généraux de Prusse qui sont ligués pour faire cesser les malheurs de la France.».. Tout Français sera désormais fouillé par les pestes, et celai sur lequel on trouvera une arme offensive quelconque, canne avec une dague ou tout autre

1 J. Gay cTa Vsmon, ISsiai hist, sur V organisation de la cavalerie légère, 18^, p. 69, et Jlfonit. du 24 décembre 1792.

* Monit. cm 28 ao&t; Gwtette de France du 27; fiévol. de Pbrît, n- 164, p. 410.

moyen homicide, sera puni d*une mort ignominieuse, devant le camp, sans rémission et sans aucune forme de procès *. »

Enfin, la grande levée des mois d'août et de septembre 1792 ne fut qu'une force d'apparence ; elle n*eut pas le temps de se joindre aux soldats de Dumouriez et de Kellermann; lorsqu'elle s'ébranla, la question était décidée ; Tarmée de ligne, secondée par les volontaires de 4791, avait soutenu le choc, et Tennemi se retirait.

IV. L'histoire de l'invasion prussienne serait cependant incomplète si Ton ne retraçait pas ce que fut cette immense levée de volontaires de 1792 et de fédérés*. Elle s'organisa dans quatre camps, à Meaux, à Soissons, à Reims, à Ghâlons ; à Meaux, commandait Lenglantier ; à Soissons, Duhoux auquel succéda Lapoype activement secondé par Tadjudant général Chadelas ; à Reims, d'Harville; à Ghâlons, le maréchal Luckner.

Ghâlons était le principal rassemblement. Le conseil exécutif avait prescrit le 31 août de former dans cette

1 Ud exemplaire de cette proclamation sip^née t prince Reuss et^ Lucchesini • est à la bibliothèque de Verdun, Verdun^JiévoltUùm, M p. 48.

* Les fédérés étaient primitivement les gardes nationaux réunis au camp de Soissons, par ordre de Servan, puis de Lajard, après avoir assisté au serment fédératif du 14 juillet {Invation pruute»ne,Z6)\ mais on nomma fédérés les volontaire! de toute provenance, composant les bataillons qui ne pouvaient porter le nom d'un département. Nous voyons (Rousset, 329) qu'on forma du 14 juillet au 15 septembre 1792, 17 bataillons de ces fédérés aiasi qu'un bataillon dit des 83 départements. Il v eut, en outre, 31 bataillons dt la réserve qui furâit formés du 27 avril au 28 octobre 1792 (Rousset; id„ 330); 15 d'entiâ eux portent en mâme temps le nom d^un département ; le nom de fédérés ne leur appartient donc pas proprement, et revient plutôt aux 16 autres. Fédérés, volontaires des réserves, volontaires des départements, ou volontaires de 41 9H se réunirent un peu au hasard. Remarquons seulement qu^à Meaux se rendirent les hommes réquisitionnés par le décret du 27 août, dans les seize départements voisins de Paris:

(28 août, Monit. du 30]. Observons, en outre, que, lorsqu'on décida la formation d'un corps de troupes à Ghâlons, « Versailles, Paris et les fédérés qui s'y trouvaient, en fournirent le noyau » IRétol, de Paris, n»165, p. 455J.

ville un camp de 12,000 hommes. Le chef réel de ce rassemblement fut Choderlos de Laclos, chargé par les ministres de surveiller Luckner et de contresigner tous ses ordres.

Il n'est connu que par le roman des Liaisons dangereuses (1782), énergique peinture de la corruption froide et cynique du XYiii® siècle. Mais il a pris une part active à la Révolution. C'était, dit M°»« Roland, un homme plein d'esprit et que la nature avait fait pour de grandes combinaisons, mais qui consacra toutes ses facultés à Fintrigue *. D'abord capitaine du génie, puis secrétaire des commandements du duc d'Orléans, il avait' publié sous le voile de Tanonyme, dans la Galerie des États généraux^ une série de profils parlementaires où Ton devinait Lafayette sous le nom de « Philarète » et Talleyrand sous celui d' c Amène » *. Il se fit affilier à la société des Jacobins et demanda un des premiers, après le retour de Varennes, la déchéance de Louis XVI. Il rédigea avec Brissot la pétition du Ghamp-de-Mars, en ayant soin d'insérer une clause qui rappelait la royauté et ouvrait une porte au duc d'Orléans. Le nouveau gouvernement l'avait nommé colonel d'artillerie et commissaire du conseil exécutif. On ne l'appelait plus que le patriote Laclos,

Le patriote Laclos joignait à sa perspicacité naturelle le coup d'oeil du militaire. Dès son arrivée à Ghâlons, il craignit un désastre. Que faudrait-il faire, se demandaitil, si les Prussiens forçaient les passages de l'Argonne ou prenaient la route de Bar-le-Duc et de Vitry-le-François par Revigny? On ne pouvait défendre Châlons; la Marne était guéable au-dessus et au-dessous delà ville; l'ennemi prendrait l'armée « comme dans une cage ». On devait donc, selon Laclos, ou se retirer dans la direction de Paris ou bien occuper la position de Pont-Faverger et de Suippes où le maréchal de Praslin avait arrêté en 1650 les Espagnols commandés par Turenne. Ce dernier plan frappa vivement l'entourage du ministre, et Servan le soutint avec obstination jusqu'à la fin de septembre.

* M»« Roland, Mém,, 1, 368; II, 277.

' Sainte-Beuve, Nouveauœ lundis^ 1877, vol. XII, p. 16.

38 LA RBTRAITB DB BRUKS^ICK

Mais Laclos se prononçait résolument pour le premier parti : il fallait, disait-il, battre en retraite jusc[u'à Paris et défendre le camp retranché : Dumouriez se replierait par Reims ; Luckner longerait, avec les troupes de GMlons, la rive gauche de la Marne ; Kellermann prendrait le chemin de Bar-sur-Aube et se porterait rapidement sur la Seine ; les trois armées de Dumouriez, de Ludcner, de Kellermann refouleraient devant elles toutes les subsistances et brûleraient celles qu'elles ne pourraient transporter ; elles gâteraient les routes et couperaient les ponts ; elles se réuniraient devant Paris pour livrer bataille à Tadversaire épuisé. Labourdonnaye approuvait sans réserve le plan de Laclos. Lui aussi pensait qu'il était impossible de défendre cette grande vilkuse de Châlons ' et qu'on devait laisser les Prussiens s^avaneer dans rintérieur du pa^'s, les harceler sur leurs ûancs et leurs derrières, les attaquer sans cesse en fourrageuf$^ livrer enfin devant Paris la partie décisive où l'on jouerait quitte ou double *.

Pendant que Laclos rédigeait des plans qui devaient être inutiles, Luckner faisait sérieusement le généralissime. Il dictait et recevait des dépèches ; il donnait des conseils aux généraux ; il passait des revues. Mais il restait aussi incapable et aussi nul que sous les murs de Metz, deux semaines auparavant. Les commissaires de l'Assemblée * le respectaient encore ; a sa routine même peut nous être précieuse, écrivaient-ils au comité de correspondance, et si nous étions obligés de rétrograder, une bonne mesure présentée à temps et prise avec célérité influerait essentiellement sur le salut de l'Btat ». D'ailleurs, à Châlons comme à Metz, Luckner affirmait son dévouement au nouveau régime et mêlait sans cesse les larmes aux protestations. Il prodigue, disait Lados, des serments et des pleurs qui le serviront à merveille auprès des troupes pour rejeter sur les autres ses propres sottises*.

* Le mot est de Dumouriez.

* Laclos à Servan, 13 septembre (arch. guerre).

* Prieur de la Côte-d'Or, Broussonnet, Cruhlier d'Obtetre.

^ « Ce serait bien mal connaître Tesprit de la Rérolution, ajoutait

PiUŒ; ET CHALONS 39

Mais les troupes se moquaient du maréchal. Les Parisiens, toujours gouailleurs, le couvraient de huées et faisaient mille plaisanteries sur sa figure et son jargon. Bientôt le vieux sabreur, entièrement découragé, perdant ce qui lui restait encore de jugement, tomba dans le plus profond désespoir. Il disait à tout venant que c'en était fait de la France, que la trahison régnait partout, qu'il servait depuis trente ans et n'avait jamais vu de si horribles ï>erfidies. Il radote, écrivait Gustine, et sa nullité, le désordre qui régnera dans son armée, me fait faire d'amères réflexions sur le salut de la capitale ^

Si encore Luckner n'avait pris aucune mesure, s'il s'était borné à donner des avis ! Mais il essayait de se soustraire à la surveillance de Laclos. Un jour, sans le consulter, il fait afficher un placard qui porte que tous les soldats armés et non organisés doivent quitter Châlons. Laclos court chez le maréchal et Taccable de reproches. Quoi, on renvoie des volontaires armés qu'il suffit d'incorporer dans les bataillons déjà formés I On ne prend pas son avis ! On publie un arrêté qui n'est pas contre-signe par le commissaire du pouvoir exécutif I « Avez-vous signé le placard, oui ou non », demande Laclos à Luckner. — a Non, répond le maréchal, je n'ai jamais signé un ordre semblable, qu'on me montre ma signature, je donne ma tète. » Mais les serments de

Laclos, que de ne pas sentir que toute croyance sera donnée au

Emérai trompeur de préférence au pouvoir exécutif trompé. > Voir sur uckner Jnvation prussienne, 193-201 ; il est né en Bavière, à Cham, le 12 janvier 1722, et devait être guillotiné le 4 janvier 1794. Son père était brasseur et devint maire de Cham. Après de mauvaises études au collège des jésuites de Passau, Luckner entra, en 1741, dans le régiment d'infanterie de Morawitzkv et y devint enseigne. Lieutenant au corps franc du capitaine Gschrav, il se met au service de la Hollande (1745), puis du Hanovre (1747), commande un corps de hussards dans la guerre de Sept-Âns, et, ce régiment dissous, se rend en France. Il avait acquis de grands domaines dans le Holstein et reçu le titre de baron (22 avril 1778), puis de comte (31 mars 1784). Ses deux fils, Nicolas et Ferdinand, pourvus des majorats de Schulenburg et de Deppenau, servaient en Danemark et non en Autriche, comme on le disait à Paris. Cp. Oesterr. milit. Zeiischri ft^ i^&i^ p. 400-403, Marsehall Luckner, eine biographische Skizze,

^ Rapport de deux députés du corps électoral de TÂube, 7 septembre ; lettre àm -Custine à Biron, 7 septembre [arcb. guerre).

40 LA. BETBAirS DB BRUMSWICE

Luckner n'ont pas convaincu le patriote Laclos; « je vais, dit-il, au département et je me ferai montrer l'original du placard ». — a Allez, réplique le maréchal^ allez, je vous en prie. » Laclos se rend au directoire; on lui montre l'original de Tarrèté, signé de la main de Luckner 1 a Je vous demande, écrivait-il au ministre, ce qu'on peut faire d'un pareil homme! C'est notre plus grand obstacle, et peut-être ai-je assez fait en neutralisant autant qu'il est en moi cet homme faible ou pervers ou peut-être tous deux. » Il proposa, non pas de le destituer brutalement, mais, par ménagement pour sa réputatiop militaire, de le mander à Paris devant le conseil exécutif, sous prétexte de prendre son avis. « Gardez-le, ajoutait Laclos, jusqu'à la fin de la campagne ; ce n'est qu'à Paris qu'il sera utile sans être dangereux. »

Billaud-Varennes était alors à Châlons. Il partageait l'opinion de Laclos sur le maréchal. « Laclos, mandait-il à Danton, n'est pas lui-même un être en qui Ton puisse avoir une confiance aveugle ; mais Luckner est un horsd'œuvre, il fait pitié ; conserver cette machine étrangère où elle est placée, c'est se charger d'une responsabilité terrible et compromettre le sort de nos armes *. »

Le conseil exécutif fit ce que demandaient Laclos et Billaud-Varennes. Il donna l'ordre à Luckner de se rendre à Paris. Le maréchal, suivi de Laclos qui l'accompagnait comme son ombre, arriva le 22; septembre. On le logea dans l'hôtel qu'habitait Berruyer, et on r « invita à éclairer le conseil de ses avis ; ce qu'il pourrait faire plus utilement dans la capitale qu'à Châlons, vu la fermentation qui règne dans cette ville* ».

Il serait injuste d'attribuer à la faiblesse de Luckner la fermentation qui, de l'aveu du conseil exécutif, régnait à Châlons. Labourdonnaye assista Luckner durant quelques jours et fut aussi impuissant que le vieux

* Lettres de Laclos des 10 et 11 septembre farch. guerre et Inter» médiaire du 25 septembre et du 10 novembre 1885^ ; Billaud-Varennes à Danton {RévoL de Paris, XllI, p. 492-493).

* Procès-verbaux du conseil exéc. prov., p. 135 (arch. nal.). Ajoutons que Laclos fut nommé le 22 septembre maréchal de camp. .

maréchal. On Tavait nommé commandant en chef de Tarmée de rintérieur. Il eut l'esprit de ne pas organiser cette Cl armée de rintérieur » ; il se contenta d'envoyer des renforts à Dumouriez et à Kellermann ; « je suis, disait-il, un commis au hureau mouvement des troupes, en attendant que je sois général *■ ».

Mais les volontaires étaient en trop grand nomhre. 18,635 quittèrent Paris du 3 au 16 septembre * et Servan annonçait que 24,000 autres arriveraient à Ghâlons du 48 au 25; c'étaient 2,000 environ par jour! La plupart n'avaient pas d'armes et avouaient franchement à Labourdonnaye qu'ils ne savaient pas se servir d'un fusil. Il fallait donc les armer et les exercer ; mais on n'avait à Ghâlons ni assez de fusils ni assez d'instructeurs. Il fallait les abriter ; mais on n'avait pas assez de tentes et d'effets de campement. Il fallait les nourrir ; mais il n'y avait pas à Ghâlons de commissaire ordonnateur chargé de pourvoir spécialement à leur subsistance ; les volontaires sans armes consommaient une partie des vivres destinés aux volontaires armés ; les distributions, écrivait Labourdonnaye, sont livrées au pillage. Enfin, il fallait discipliner cette foule confuse et frémissante, composée surtout de Parisiens indociles : ce sont, disait le ministre de la guerre, nos braves frères d'armes de Paris, mais il avouait lui-même qu'ils avaient plus de bonne volonté que de soumission et qu'il faudrait une forte dose de patience pour mettre de l'ordre au milieu de gens aussi exaltés ^

1 Lettre du 10 septembre.

« Gravite de France, n» 176, 18 septembre, p. 706-707. Départ des troupes de Paris depuis le 3 jusqu*au 46 septembre. Le 3, 827 hommes ; le 4, 1.044: le 5, 897 ; le 6, 1,473; le 7, 1.493 ; le 8, 2,972 ; le 9, 1,191; le 10, 1,218; le 11, 1,503; le 12, 2,025 ; le 13, 2,115 ; le 14, 360; le 15, 1,517 ; du 3 au 16, 18,635 hommes.

* Cp. la corresp. de Labourdonnaye avec Servan, 16, 17, 18 septembre ; Laclos à Servan, 13 septembre ; Servan à Dumouriez, 4 et 11 septembre ; Luckner à Dillon, 13 septembre : € Il doit se faire un rassemblement de 30,000 hommes, et nous n'avons encore d'effets de campement que pour 8,000 » (arch. guerre). Cp. Rév. de Paris, n« 168, p. 13 ; Prudhomme, qui vient daller à Ghâlons, résume ainsi la situation : ■ des campements mal organisés, mal fournis ; des troupes volontaires insubordonnées à qui il faut faire aimer la discipline >. Le curé de Bar-sur-Seine écrit, le 'i6 septembre, à un député,

Le 47 septembre, Labourdonnaye priait Servan de sospendre, durant deux jours, le départ des troupes qui venaient de Paris « pour ne pas augmenter Tengorgement et le désordre ». Ghâlons n'offrait plus, en effet, qu'un vaste chaos où s'agitait une multitude rebelle à toute discipline. Tantôt les volontaires enlevaient les drapeaux militaires suspendus à la voûte de la cathédrale et les armoiries du chapitre épiscopal pour les brûler sur la place au blé et ils dansaient la farandole autour du bûcher. Tantôt, à l'instigation de Billaud- Varennes qui leur dénonçait l'incivisme de la municipalité de Ghâlons, ils se rendaient pôle-môle à l'hôtel de ville et voulaient égorger le maire. Tantôt, ils juraient de massacrer les aristocrates enfermés dans la prison et braquaient leurs canons contre la porte ; déjà les artilleurs approchaient des pièces les mèches allumées.; sans Prieur de la Marne, sans Luckner qui se jeta devant ia bouche d'un canon en s'écriant : a Tuez votre général si vous l'osez I », ils auraient envahi la prison et mis à mort les détenus ^ Tantôt encore ils égorgeaient un pauvre vieillard sourd qui portait un paroissien sous le bras, mettaient son corps en morceaux et promenaient sa tète au bout d'une pique. Ils massacraient le lieutenant-colonel du 38® régiment. Ils voulurent tuer un élève de l'Ecole d'artillerie, le futur général AlUz, parce que les boutons de son uniforme portaient trois fleurs de lis. AUix fut sauvé par sa présence d'esprit. « Mes boutons vous déplaisent, dit-il aux volontaires, eh bien, je vous donne mon uniforme, il est tout neuf et eu drap fin de Sedan ; mais je ne puis aller tout nu, que l'un de vous échange son habit avec le mien, et il fera des boutons ce qu'il voudra. » On rit, oa le

qu'il voit passer tous les jours des jeunes gens de Perpignan, de Tarbes, de Lavaur ; ils sont « sans souliers, la plupart estropiés *. [Babeau, Hist, de Troyes pendant la Ré^ol., 1874, II, S4.)

^ Labourdonnaye a Servan, 17 et 18 septembre ; lettre de GhftloM, du 12 septembre (^Monit. du 16); discours de Charlier, 18 sepiemlse (Monit. du 19) ; Souv. du général Allix (Journal des sciences milit,, 1828, p. 496) ; Taine, Conquête jacobine ^ p. 3U0; la prison renfermait vingt-deux gentilsbommes, parmi lesquels plusieurs verriers de VM' gonne.

laissa aller et Allix enlera ses boutons à fleurs de lis K Le matin du 15 septembre, trois bataillons de Paris reçurent Tordre de se diriger sur Sainte-Menehould pour renforcer Tarmée de Dumouriez. Deux refusèrent d'obéir, le troisième, le bataillon de la section des Lombards, consentit à partir après de grandes bésitations, et seulement dans raprès-midi. Mais il rencontra sur la roule les fuyards de Montcheutin et revint sur ses pas en criant à la trahison. Le lendemain et le surlendemain, les volontaires parcouraient les rues delà ville, accusant de perfidie les généraux, les poursuivant d'insultes et d'outrages, disant que leur pain de munition était moins blanc que celui de Paris. Ils pillèrent les boulangeries. Ils menacèrent de mort Luckner et ses aides-de-camp. Le maréchal, convaincu que les fugitifs de Montcheutin excitaient le désordre, déclara qu'il les renverrait à leurs régiments. Mais les volontaires s'écrièrent qu'on n'était plus sous l'ancien régime, qu'on ne pouvait traiter ainsi des citoyens et des frères, qu'il fallait arrêter le maréchal; plusieurs lui tenaient déjà son cheval par la bride *.

Vainement Labourdonnaye essayait, avec les gendarmes du département, de tenir tête à ces forcenés. Que faire avec 450 gendarmes contre une foule « méfiante et méchante »? On. lui avait adjoint deux maréchaux de camp, du Hamel, commandant en second de l'École d'artillerie, et Saint-Jean ; tous trois, écrivait Labourdonnaye, nous sommes excédés au physique et au moral.

Aussi avait-il hâte de quitter Châlons; il craignait d'être immolé par ses soldats. Dès qu'il eût reçu le commandement de l'armée du Nord, il partit. Un mot peint

1 Taine, Conquête jacobine, p. 349-350 ; Barbât, Eist, de Châlons, 1855, p. 420-42B.; Allix, Souvenirs, d. 495 ; (il avait alors vinçt ans ; il professait les mathématiques au collège de Coutances ; il était entré à l^école d^artillerie le premier ou, comme on disait alors, le prince de sa promotiOD ; il j^ut pour camarades Marmont, Fo^, etc.)* Comp. les M^M. dM duc de Magute, 1857, 1, 26; il faillit être mis à la lanterne, et dut, ainsi qu'un camarade, mettre Tépée à la main.

* Ârch. guerre et Rousset, Les volontaires, p. 80-83 ; Luckner à Servan, lo -septembre ; Labourdonnave à Servan, 18 septemibre ; Monit, du 21 septembre [lettre de Chàlons, du 17].

4i LA RETRAITE DE BRUNSWICK

les embarras cruels qu'il avait éprouvés ; il recommaudait Sauterre comme son successeur : « Si Santerre ne Tient pas raccorder et subordonner la force armée de Paris, nous sommes perdus, non par nos ennemis, mais par nos désordres. »

Servan le remplaça par le lieutenant - général de Sparre*. Mais Sparre, lui aussi, fut bientôt dégoûté de sa mission. « C'est un furieux travail, disait-il au ministre, quand on veut faire obéir des volontaires qui contrarient vos ordres à chaque instant. » Il lui décrivait ce rassemblement de soldats tapageurs, surexcités, pérorant follement sur les ordres du général et les mouvements des troupes, c La crainte d'être trahis les rend méfiants et paralyse souvent les meilleures dispositions. Tout volontaire veut juger les opérations militaires et se croit trahi quand elles ne répondent pas à ses idées. Laclos m'aurait été d'un grand secours pour arrêter Teffervescence des têtes parisiennes qui croient qu'il n'y a qu'à attaquer les ennemis pour les vaincre *. »

Mais ces volontaires qui se vantaient de tout renverser, refusaient de marcher à l'ennemi. « Je ne puis vous dire, mandait Luckner à Dumouriez, si vous recevrez du renfort ou non, parce qu'un instant ils consentent à partir, et l'instant d'après ils ne le veulent pas, à moins d'être tous les Parisiens ensemble. » Dumouriez, qui n'était jamais à bout d'expédients, conseillait à Frégeville de piquer leur amour-propre et de leur montrer que la besogne était aisée : « Il existe un moyen..., c'est de leur dire que l'armée prussienne est épuisée par la faim, la fatigue et la maladie, que je suis déterminé à achever sa ruine en lui donnant bataille, mais que je ne veux pas le faire sans que les fédérés y aient part, que c'est pour cela que je les envoie chercher. » Il donnait le même conseil au général d'Harville ; il lui recommandait de ne pas combattre en rase campagne, de se retrancher dans le camp d'Aubérive, de n'exposer les fédérés en plaine que si la cavalerie des émigrés osait les assaillir ; t ce serait le cas, ajoutait Dumouriez, d'exciter dans une

* De Sparre était lieutenant-général depuis le 1" janvier 1784. ' Arch. guerre, Sparre à Servan, 22 et 25 septembre.

telle circonstance le zèle de nos fédérés, car c'est une guerre personnelle entre les ci-devant et le peuple français; dites-leur surtout de ne pas craindre cette cavalerie très mal organisée et mourant de faim » K

Enfin, Servan et Dumouriez perdirent patience ; tous deux écrivirent au président de la Convention. Le ministre disait hautement qu'on profitait à Ghàlons des moindres circonstances pour y répandre la terreur et il proposait de décimer tout bataillon qui troublerait l'ordre et violerait la loi. Le général priait Pétion, ce « vertueux président de la plus auguste assemblée de l'univers *, de faire des lois fermes et rigides pour arrêter les désordres et les crimes des volontaires. « Nous avons cru, ajoutait Dumouriez, que ces citoyens se montreraient remplis d*amitié et de fraternité. Quelle est notre surprise en apprenant qu'ils marquent leur passage par des menaces, des meurtres et du pillage ! Légitimez les punitions ; je n'ose pas prononcer la peine de mort si elle n'est pas passée en loi; rectifiez surtout notre jury militaire, dont les formes font échapper le coupable ou rendent la punition trop lente pour être exemplaire '. »

Les volontaires eux-mêmes s'effrayaient de leur propre indiscipline. Ils élurent deux commissaires qui rédigèrent et signèrent avec les colonels de deux régiments d'infanterie, le 94® et le 38®, une adresse aux citoyenssoldats. Cette adresse qu'on nommait une instruction de discipline, fut imprimée et envoyée au nom des troupes de Ghâlons à tous les corps de Tarmée. Le mot « discipline », disaient nos volontaires, dérive du mot « disciple » qui signifie l'observateur d'un principe ou d'une loi quelconque ; sans discipline, les plus braves corps de troupes ne sont que des amas confus de brigands plus propres à opérer l'anéantissement total d'une société ou d'un empire qu'à contribuer à la gloire et à l'éléva-

" Luckner à Dumouriez, 16 septembre; Dumouriez à Frégeville 24 septembre, et à d'Harville, 26 et 28 septembre (arch. guerre).

tion OÙ ils se proposent d*atteindre. Les auteurs de rinstruction citaient Thistoire ancienne ; ils rappelaient que les Romains avaient été vaincus par les barbares, parce qu'ils avaient perdu toute discipline : a Français, le sort des Romains vous attend 1. . . Au nom do la patrie, unissons-nous ou attendons-nous à devenir des esclaves mille fois plus à plaindre que nous étions avant la Révolution, car notre esclavage amènera la banqueroute, des impôts quadruples pour payer la borde de satellites qui nous chargeront de fers, enfin, le meurtre, l'incendie et le pillage affreux qui dépouillera de leurs biens ceux qui auront le malheur de survivre à une pareille catastrophe *. »

Malgré cette belle instruction, la discipline ne s'établissait pas dans les bataillons de nouvelle levée» Le 2 octobre, des volontaires du camp de Notre-Dame de TEpine coupaient la tôte à un paysan qu'ils accusaient faussement de fournir de la farine aux émigrés et ils voulaient jeter bas un moulin à vent qui se trouvait au milieu de leur camp, sous prétexte qu'il appartenait à un aristocrate *. Le 6 octobre, les volontaires parisiens des bataillons Républicain et Mauconseil massacraient à Rethel quatre déserteurs de Tarmée des émigrés et menaçaient Ghazot de Yexpédier lui-même : a II est impossible, écrivit Ghazot à Dumouriez, d'entreprendre quelque chose avec de pareilles troupes. Ce sont des volontaires dans toute l'étendue du mot. Je déôe^ sans de nouveaux décrets, d'en tirer le moindre avantage. Us n'inspirent que l'effroi aux citoyens •. »

Partout où passaient les volontaires de 17991, à Meaux, à Soissons, à Reims, à Sedan se produisaient les mômes désordres. A Meaux, et dans les villages voisins, on se plaignait de leurs « excès qu'on ne pouvait tolérer plus longtemps ^ ». A Soissons, ils ne voulaient pas de riz ni de pain de munition ; ils refusaient de camper sous la tente; ils demandaient vingt sous par jour; ils arrêtaient

* Arch. gueij'e.

' R^vol. de Paris j n^ 169, p. 77, lettre de Celliez ' Voir sur cet épisode Ternaux et Rousset.

* Lettre de Ch&looB du 6 octobre, Monit, du 10.

PAJIIS BT CHALONS 47

aa passage le» farines destinées à Tarmée du Nord ; ils ouvraient les tombeaux des religieux, jetaient les corps par dessus les remparts et promenaient les têtes par la ville ; ils massacraient un officier, trois sous-offî- -cicrs et l'ancien bourreau du bailliage*. A Reims, où il n'y avait encore, au 7 septembre, ni général, ni commissaire des guerres, ils faisaient la loi aux administrateurs ; le 6» bataillon des fédérés exigeait une somme de 40,000 livres en argent ; Duhoux, consterné, entouré de séditieux qui Taccusaient de trahison, piquait des deux et fuyait à Ghâlons*. A Saint-Quentin, de& bataillons de récente création se saisissaient, malgré les efforts de leurs officiers, de 1 ,900 fusils qu'on transportait de Saint-Omer à Reims et, dans le tumulte, brisaient la moitié des armes '. Les volontaires de la garnison de Sedan, chargés par Miaczynski d'enlever un magasin de vivres dans une ferme de l'abbaye d'Orval, s'arrêtaient à Garignan pour s'enivrer et piller les maisons. <c Gomment, s'écria Miaczynski, des hommes qui se disent Français et libres ont-ils pu, au mépris du bon cQ^emple qui leur était donné par la garde nationale de Sedan et par les treupes de ligne, violer indignement les propriétés ? * » A Gharleville, un bataillon de Seine-et- Oiss, malgré la généreuse résistance de son commandant Peralnet, se mêlait à la populace pour égorger le lieutenant-colonel Juchereau et menaçait de mort les officiers municipaux '^. Quelques mois devaient s'écouler

* Arclu guerre. Dnhouz a Servan, 21 et 29 août, 5 septembre ; Roussel, 74-76 ; Michaux, Les milices et les régiments soissonnais, les garnisons et les camps de Soissons^ 1885, p. 122-125 (diaprés les mésoiraB iSMttuscrits c(e Braver et de Patte) ; voir aussi Ed. Fleury, Le camp éê Soissons et Us fédérés,

* ii. Le conseil général de Reims à Luckner ; Luckner à Servan, 6 Mplimbre ; Rousset, 76.

' Smran au président de TAssemblée, Monit. du 21 septembre. ^ PrMdjtmation du 25 septembre, Monit. du 3 octobre.

* 4 septembre;. Gp. Hubert, Hist^de Charleville, 1854, p. 205-210. Juchereau diriireait sur Huniuffue deux voitures chargées d'armes, on prétendit qu'il les envoyait a l'ennemi. Comp. à Troyes le meurtre da chanoine F»rdeau ; un volontaire lui tranche la tête avec une hache iaprantée chez un boulanger ; la tête ensanfflantée, lavée dans la ri- ▼îàre, ft&tpromenée dans les rues et portée à rbôtel de ville. (Babeau, UùU de Trv$sê, I, ^ 504-fi050

encore avant que les volontaires, oubliant les déclamations politiques, confiants dans leurs généraux, aguerris aux dangers, assouplis par le temps à l'obéissance, pénétrés de la grandeur et de la justice de leur cause, fiers de leur dévouement à la patrie^ devinssent les soldats admirables qui portèrent leurs armes au cœur de l'Allemagne, au delà du Rhin et du Danube. Il fallait, dit énergiquement Hulot, purifier ces bandes au feu de Tennemi et les purger en leur tirant du sang *.

Voilà ce que fut ce magnifique élan si vanté par les contemporains ; voilà ce que furent les volontaires de 1792, soupçonneux, méfiants, s'obstinant à ne voir' autour d'eux qu'incurie et trabison, inexercés, indisciplinés, ignorant de parti pris leur devoir militaire, dépensant leur ardeur en manifestations inutiles ou sanglantes, et enfiij, lorsqu'ils virent l'ennemi, prenant honteusement la fuite, comme ce bataillon des Lombards qui lâchait pied devant un escadron de hussards prussiens ^ On ne saurait trop le répéter ; ce ne furent pas ces bataillons levés pendant les mois de juillet, d'août et de septembre, qui sauvèrent la France en 4792; ce ne fut pas cette»cohue qui vainquit les Prussiens et refoula l'invasion. L'honneur de la résistance revient aux soldats de ligne et aux volontaires de la première formation, aux braves du camp de Maulde que Beurnonville menait à Sainte-Menehould, à l'armée de Sedan que Lafayette avait organisée et que Dumouriez anima de sa confiance et de sa hardiesse, à l'armée du Centre presque entièrement formée de troupes régulières*. Loin de nous.

* Hulot, Souvenirs milit, (Spectateur milit. , 15 janvier 1883, p. 131). « Les jeuues soldats seront battus à la première campagne, à la seconde peut-être ; mais à la troisième vous aurez les soldats de 1 794, qui n'étaient plus les soldats enrégimentés de 1792 • (Stendhal, Le rouge et le noir^ II, p. 128). t Les Français, dit le prince de Ligne [de Varmée française), se battirent peu ou mal pendant presque deux campagnes > ; entendez par les Français les bataillons oe nouvelle levée.

* Westermann à Servan, 30 septembre (arcb. guerre).

3 Les bataillons de volontaires, disait Bugeaud, — qui oublie les bataillons de 1791 et ne songe qu^à ceux de 1792 — auraient vaincu, grâce à l'enthousiasme I C'est faux ! Dans les deux premières campagnes, ils furent presque indiscipUnables, parce qu^il s'y trouvait de6

ridée de nier ce grand et généreux mouvement qui précipita tant de bataillons à la rencontre des envahisseurs. Tous les contemporains, Hulot, Gouvion Saint- Cyr, Lafayette, Soult, Belliard, Lavallette, Grimoard et Servan, les militaires qui publièrent plus tard le récit des Victoires et conquêtes^ ont décrit l'enthousiasme qui saisit la jeunesse française lorsque l'Assemblée législative proclama la patrie en danger et que la « colonne brunswickoise » eut envahi le territoire. Toutes les réquisitions, assure Rochambeau, marchèrent avec une rapidité dont je n'ai jamais vu d'exemple, même en Amérique, dans les situations les plus critiques, et cette levée qui se fit au mois d'août, en pleine récolte, peut être comparée aux croisades de saint Bernard ; l'enthousiasme de la liberté produisait les mômes effets \ « De toutes parts, dit Gouvion Saint-Gyr, on courait aux armes ; tout ce qui était en état de supporter les fatigues ie la guerre, se porta dans les camps ; un jeune homme iurait rougi de rester dans ses foyers, quand l'indépenlance nationale paraissait menacée ; chacun abandonna ses études, sa profession : noble exemple, imité, parodié aussi, mais qui vivra dans la mémoire des hommes mssi longtemps que les nations conserveront le senticaent de leur dignité et que le nom de patrie ne sera pas an vain mot ! * »

Mais il faut se rappeler que sept bataillons de fédérés seulement arrivèrent le 49 septembre au camp de Sainte-

bommes qui avaient apporté Tesprit des clubs. Ils furent battus dans presque toutes les circonstances, à cause de leur inexpérience. Ce n'est qu'à la bataille de Fleurus qu'ils ont commencé à rendre des services. A Jemmapes et à Valmy, les principales forces étaient composées de la vieille armée de ligne. (Disc, des 6 et 9 janvier 1834. J>'ldeVû\Q,Bugeaud, 1882, U, p. 230-232.)

» Rochambeau. Mém., I, 427-428.

* Gouvion Sainl-Cyr, I, Ivij. Le l»' septembre, le jeune peintre Laurent Gouvion s^engageait dans le 1" nataillon des chasseurs de Paris ; il était élu sergent-major le 15 septembre, et capitaine le !•' novembre (Gay de Verndn, Vie du maréchal Gouvion ^aint-Cyr,

Ll et suiv.). Il rejoignit l'armée du Rhin, c mais sa troupe^ raconte vallette {Mém,, I, 145), était composée de mauvais sujets parisiens, c^est tout dire, et se vantait hautement qu'elle allait mettre Parmée au pas t.

50 LA RBÏRAIf fi DE BRUNSWICK

Menehould *. Encore Labourdonnaye ne les aviiit^il en-' voyés qu*à regret, sur la demande expresse de Dumon* lier et sur la réc[ulsition des commissaires de TAsBemblée légli^ative. Ils ne prirent aucune part à la jonraée d« Yaimy; ils n'étaient là, selon le mot de Serran, tpst pour s*habituer à Tordre, à la discipline et ranxftit à ridée de ce qu'est une armée *.

lSAi<à à dire que la levée de f79S fut enlîèremeiftiiiir^ til6 ? Non, car elle prouvait aux coalisés qu0 te iMtao, edfCière s'armait pour la défense du t^rvlloire, (pie la France irritée se levait avec enthousiasme pour te* poiïsser Tennemi % que la jeunesse esaltée pavnaagé* néreuse colère et brûlant de Tamour de la patrSe^ »^ lançait' contre Fenvahlsseur ^. A la vue de cette foitie de volontaires qui s'écoulait de tous côtés comme^ aa torrent, les alliés craignirent de succomber fiotalemeat soasle' nombre. Ils reconnurent à la fois revseur. poli' tiiiae qu'ils avaient commise et leur impuieeanee. Cs comptaient ne rencontrer qu'une ligne de bataille; eli veici quMne seconde ligne se présentait ptsm sontéaif la première, voici que les armées succédaient au^t af' nfée»! Évidemment ils s'étaient trompés sur les forces* comme sur les sentiments de la France nouveller et Bouille avoue dans ses Mémoires qu'il avait c mal jugé les ressources de la Révolution » ^.

Page 1