LA NEGOCIATION DB MANSTEIN
à Luxembourg. Les nouvelles qu'il apprit en chemin, le convainquirent qu'il fallait finir au plus vite une campagne ruineuse et régler sur le champ la question de rindemnité. « On doit, écrivait-il dix jours après Valmy, faire aux Français le meilleur marché possible ; que le roi n'ait pas une liberté parfaite et n'ait qu'une quasi-liberté ; qu'il ne soit que le stathouder d'une république fédéra tive ; mais que TAutriehe sorte au plus tôt de ce jeu coûteux. »
C'était l'avis de Cobenzl et du cabinet autrichien. Le vice-chancelier ne cessait de récriminer contre l'Europe qui laissait le roi de Prusse et l'empereur s'engager dans une guerre difficile, sans leur prêter le moindre appui. « Les autres puissances, disait-il, après avoir fait les plus grandes promesses et crié le plus haut contre la lenteur des cours de Vienne et de Berlin, ont tiré leur épingle du jeu. On nous a excités de tous les côtés, et maintenant nous restons seuls , nous soutenons seuls une entreprise qui dévore et l'argent et les hommes, une entreprise qui n'a d'autre but que le bien de tous les états P »
Au quartier-général prussien, même lassitude de la guerre*, môme désir de transiger avec la Révolution, même défiance de ses alliés et même crainte de leur donner trop d'avantages. On était dégoûté de cette campagne ingrate et pleine encore d'inconnu; on comprenait dans quelle aventure on s'était engagé ; on maugréait contre l'Autriche et la Russie. La cour de Vienne persistait dans ses exigences et demandait toujours ces margraviats franconiens que Frédéric-Guillaume ne voulait céder à aucun prix. Catherine II ne tenait pas ses promesses ; elle laissait ses deux voisins aux prises avec la Révolution et ne songeait qu'à ses propres affaires ; à
^ Viyenot, Quellen, II, 238-239, Spielmann à Cobenzl, 30 septembre ; 222, Cobenzl à Mercy, 22 septembre, 228-229 ; Pb. Cobenzl à Louis Cobenzl.
< < Si le roi (Louis XVI) était emmené dans le midi, écrit Breteuil à Fersen le 12 septembre [Fersen, II, 371), Tarmée prussienne ne le suivrait pas ; tout ce que nous en pourrions obtenir serait de nous laisser une partie à notre solde. >
toutes les représentations qu*on lui faisait, ellcne répondait qu'un mot : la Pologne. Son poste, disaiUoUe, était pris, et son rôle assigné ; elle se chargeait de TeiUer sur les Polonais. On lui réclamait les 16,000 homn&es gu<ëUe devait envoyer sur le Rhin ; mais elle objectaitque ces renforts n'arriveraient qu'à la fin de la campagne. lOn lui proposait de soutenir la coalition de ses subsides ; elle offrait la somme dérisoire de quatre cent mille roubles. On insistait; elle répliquait qu'elle avait donné .beaucoup d'argent aux princes français, et son chancelier Ostermann ajoutait qu'il fallait savoir gré à la Russie de s'occuper seule des affaires de Pologne, sans demander l'Eippui des deux cours. On lui demandait-de s*expliquer sur la question de l'indemnité ; elle vépondait qu'elle ne prendrait une résolution, que lors(|ue J'Autsiche et.la Prusse seraient d'accord sur ce grave objet *.
Dans cette situation, Frédéric- Guillaume ii?avait,pluB rien de sa flamme première et n'était pas fâché de terminer une guerre où ses troupes ne faisaient que maigre besogne. Six mois auparavant, ce monarque fier et emporté refusait d'entendre un émissaire de Dumouriez; mais le silence de la Russie, les exigences de l'Autriche et la faiblesse de ses armements, la misère croissante de sa propre armée, la journée malheureuse du 20 septembre avaient abattu son orgueil. D'ailleurs son eutourage-l'esécitaità négocier. Le promoteur de l'alliance austro-prussienne et l'un des grands artisans deila guerre, Biscbofiiswerder, malade, assombri par les mauvais dâbuts de la campagne, se tenait à l'écart. Mais le duc de Brunswick, le marquis Lucchesini qui remplaçait Schulenbourg, le lieutenant-colonel Manstein, premier aide-de^cang) .du roi, avaient hâte d'abandonner la partie.
Lltalien Girolamo Lucchesini avait fait en Prusse la fortune la plus J)rillante *. Lauréat du collège de Modène,
^ Yivenot, Qtteîlen^ 11, entretiens de L. Cobenzl avec Ostermann et MarkolF; lettre do Ph. Cobenzl à L. Cobenzl et à Spielmann, 212- 214, 228 et à l'empereur (19 novembre) 369-370.
* 11 est né à Lacques le 7 mai 1751 ; cp. sur Lucchesini H. HûfiTer, aus dem Nachlass Lombards und Lucchetinis, 1882, p. 7-8; prince de Ligne, M^m., I, 34-35; Ségur, M^m., II, 123; Sybel, I, 867.
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élève de Spallanzani qui le comparait à Pic de la Mirandole, condisciple et iatime ami de Pindemonte qui tui rappelle dans une de ses poésies ses triomphes scolaireïs, il avait voyagé en Allemagne, en Hollande, en France, en Angleterre. Chambellan du grand Frédéric auquel il sut plaire par Tagrément de sa conversation et les grâces de son esprit, puis chargé de plusieurs missions à Té- Irenger par Frédéric-Guillaume II, il ût nommer le candidat de la Prusse, Dalberg, coadjuteur de Tarchevèque de Mayence, conclut le traité d'alliance de Varsovie (29 imars 4791), prit part aux congrès de Reichenbach et de Sdstowa. Il était en Pologne, lorsque Frédéric-Guillaume le fit venir à Tarmée. Ce fut lui qui signa les mesures de réaction fproposées par le baron de Bretcuil [M septembre). Il avait suivi les troupes prussiennes très lentement et non sans quelque crainle pour sa personne. Deux jours après la canonnade de Valmy, il était a Termes, près de Grandpré ; il n'osa pousser plus loin et reprit le chemin de Verdun. Mais un courrier, dépêché par le roi, lui porta Tordre de se rendre en toute hâte au quartier général de Hans où Ton avait besoin de ses talents diplomatiques. Il arriva le 24 septembre « après une course des plus pénibles ^ ». Il était beau- frère de Bischofifswerder, mais il désapprouvait Talliance de la Prusse avec TAutriche et la regardait comme une folie. La guerre entreprise contre la France lui paraissait imprudente et il désirait en laisser tout le poids à la cour de Vienne.; « il est important, disait-il, que nous n!alIions pas en avant, et je mettrai ious mes soins à llempècher* >.
Le lieutenant-colonel Manstein était, comme Lucchesini, anti-autrichien. Il .se croyait à la fois homme de guerre et diplomate ; aussi censurait-il amèrement la stratégie de Brunswick et la politique de Bischoffswerder. Il aimait, de même que son roi, la table et les plaisirs ; mais il affectait la dévotion et l'austérité; sa tenue était toujours jcorrecte^ son air sévère, son abord froid
* Lettre de Lucchesini, Ranke, TJrsprung, app., 371.
* H&usser, I, 431 ; comp. Malmesbury, Diary^ -III, 20 < anti-Austrian *.
et réservé ; Brunswick rappelait rhommenoir et Massenbach, le moine : Dumouriez le nomma, peut-être ironiquement, le vertueux Manstein. Il répétait à Frédéric- Guillaume qu'il fallait ne pratiquer d'autre politique que celle de l'intérêt. Le roi croyait, en prenant les armes pour Louis XVI, défendre une noble cause; Manstein lui représentait qu'un souverain doit s'affranchir de ces idées chevaleresques. Frédéric-Guillaume était attaché à l'alliance autrichienne; Manstein lui remontrait que l'Autriche seule retirait tous les fruits de l'expédition; elle n'avait, disait-il, envoyé qu'une poignée d'hommes, et pendant que la Prusse s'aflFaiblissait dans une périlleuse campagne qui vidait son trésor et décimait son armée, elle intriguait dans Test de l'Europe et ne cessait de se fortifier et de s'agrandir*.
Comme Manstein et Lucchesini, le duc de Brunswick désirait en finir. On s^it qu'il n'avait jamais auguré favorablement de l'expédition, et le perspicace Lucchesini remarquait en lui un singulier « empressement de vouloir terminer la guerre par une négociation quelconque • 3.
Prussiens et Autrichiens voulaient donc négocier. Déjà, le 14 septembre, Brunswick avait envoyé Massenbach aux avant-postes de Marcq pour demander une entrevue à Dumouriez ; c'était une avance détournée*. Déjà le prince de Hohenlohe-Kirchberg avait fait des ouvertures au général français ; ce vieux soldat, blanchi sous le harnais, uniquement préoccupé de son devoir militaire, et n'obéissant qu'à sa consigne, agissait évidemment sur Tordre du cabinet de Vienne ; a il m'a provoqué plusieurs fois à des conférences, écrivait Dumouriez, mais j'ai rejeté fort loin les insinuations autrichiennes* ».
Il ne voulait traiter qu'avec la Prusse. Il partageait la
^ Sybel, I, 564; Massenbach, Mém,^ I, 232; Malmesbuiy, Dfary,
III, 45 c bis great oppoDent (de Biscboffswerder) dépends on
Luccbesiûi >.
* Hausser, I, 386.
» Cp. Yalmy, p. 128-133.
^ Dumouriez à Lebrun, 24 septembre [arcb. guerre).