LA NEGOCIATION DE MANSTEIN
très difficile de négocier avec la Convention, parce qu'il fallait auparavant la reconnaître ; mais le roi de Prusse ne pouvait-il traiter avec Tarmée ? « L'armée, répondit Thouvenot, se bat et défend le territoire, elle ne s'occupe pas de la politique ; toutes les affaires étrangères à la partie militaire ne peuvent être portées qu'à la nation elle-même qui les traite par ses délégués. Mais permettez-moi, Messieurs, un dilemme : ou nous vous battrons, ou vous nous battrez, ou nous nous observerons sans pouvoir nous entamer. Si nous vous battons, et nous en avons l'espoir, car des bommes libres sont des lions cbez eux, vous êtes perdus. Si vous nous battez, il renaîtra de la première défaite autant de soldats français que de citoyens, et lors même que vous nous auriez réduits à Tétat le plus déplorable, l'énergie de la nation française subsisterait toujours comme le ressort qu'une force étrangère a momentanément comprimé; dès que vous seriez partis, il reprendrait toute son élasticité. Si nous ne sommes battus ni l'un ni Tautre, vous vous serez affaiblis par les maladies et les désertions ; vos finances seront en désordre ; il en résultera pour vous des maux incalculables. » Thouvenot ajouta ces curieuses paroles : « Le civisme augmente en raison de la distance des frontières ; à la hauteur où vous êtes, la teinte d'aristocratie est entièrement délayée, et le civisme le plus pur vous prépare autant d'ennemis que d'habitants. Si, par une suite des hasards de la guerre, vous avanciez sur Paris, alors Paris cesserait d'être Paris, et au moment de votre arrivée, Paris serait à deux cents lieues de Paris *.*/>— « Mais, dit Brunswick, on rapporte qu'à mesure que nous avançons, le danger du roi augmente. » — « La nation, répliqua Thouvenot, a été assez grande, assez généreuse pour pardonner plus d'une fois les trahisons du roi ; elle ne se démentira pas ; elle abolit la royauté, mais sûrement elle a
* Thouvenot publia le récit de cette conférence ; cette pièce est intitulée € Résultat de la conférence qui a eu lieu entre MM. le duc de Brunswick, le comte de Lucchesini et le lieutenant-colonel Thouvenot >; on la trouvera dans les Révolutions de Paris de Prudhomme, n® 169, 29 septembre, 6 octobre, p. 67-70; cp. la lettre de Lebrun à la Convention, Monit, du 2 octobre.
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prévu ce que deviendrait le monarque dont elle prononrait la déchéance. Noire position respective ne ressemble pas mal à deux lignes parallèles qu'une force d'impulsion — qui vous a trompée — détermine à se rapprocher pour se couper sous un certain angle; nous voulons que Tangle soit droit, vous voulez qu*il soit aigu; laissez-nous faire, nous détruirons rimpulsion étrangère, et les lignes se placeront conune elles doivent l'être. »
VI. Dumouriez faisait arme de tout ; il ne se bornait pas à négocier avec Brunswick ; 11 excitait les troupes prussiennes à la désertion.
Les tirailleries ayant cessé sur le- front du camp^les soldats des deux armées s'étaient rencontrés et causaient ensemble. Ils se trouvaient sans cesse mêlés, dit Ndssau-Siegen, et je ne concevrai jamais comment le duc de Brunswick pût souffrir un tel désordre ^ On se traitait avec la plus grande cordialité ; les Français partageaient leur pain avec leurs ennemis: une sorte de camaraderie familière s'établissait entre les sentinelles; elles étaient convenues qu'elles auraient le droit, lorsque le vent ou la pluie leur fouetterait le visage, de se retourner sans rien craindre de Tadversaire •. c Les Prussiens, écrivait un volontaire de la Somme, se livrent aux épanchcments de la plus affectueuse fraternité et manifestent aux nôtres des regrets très vifs sur la guerre entreprise entre les deux nations *. »
Un jour, des soldats de l'armée de Dumouriez, Alsaciens d'origine, se présentèrent sans armes aux avantpostes. Ils assurèrent qu'ils venaient en amis, qu'ils aimaient les Prussiens comme des frères et ne détestaient que les Autrichiens. On leur ordonna de s'éloigner : ils obéirent, mais ils laissèrent, en forme d'adiea, des exemplaires du décret qui promettaient cent livres de pension aux déserteurs.
* Nasf-au-Siepen, 362.
5 (iœlhe, 102 et I)umouriez, M^ni,, I, 305.
* Courrier des quatre-vingt-trois départemetUê^ lettre du fils de Rivery, député de la Somme (29 septembre, p. 115).
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Ce décret avait été traduit en allemand et imprimé à Strasbourg. Il était affiché partout, au delà de la Lauter et du Rhin, sur les murs, sur les arbres qui bordaient les routes-, à la porte des cabarets et dans leurs latrines. Biron menaçait les aubergistes, s'ils Tarrachaient, de brûler leur maison. On le collait, en guise d'étiquette ou de réclame, sur des bouteilles d'eau-de-vie qu'on abandonnait aux abords des avant-postes ennemis. Les paysans de la Flandre, soudoyés par Beurnonville, le mettaient dans l'intérieur de chaque miche de. pain qu'ils vendaient aux Autrichiens. Toutes les marchandises expédiées en Allemagne étaient enveloppées dans le fameux décret, et des milliers d'exemplaires renfermés dans de gros ballots, furent envoyés de Strasbourg aux années ; la profusion à cet égard, disait Roland, ne peut être susceptibla d^excès^
On répandait, outre le décret, des brochures contre l'Autriche. La plupart avaient été imprimées sur Tordre de Roland qui se disait, dans son langage parfois ampoulé, chargé de « l'administration des forces morales » et prétendait « les faire agir de front et d'accord avec les forces physiques * ». Une de ces brochures, sortie des presses de l'imprimerie nationale, était intitulée Schneider à ses anciens camarades du régiment de Clerfayt.
Camarades, disait le. prétendu Schneider, les mauvais traitements , la dureté d'officiers inhumains m'ont enfin fait passer en France. Je viens de demander à la municipalité du lieu que j'habite, une jolie chaumière entourée de plusieurs arpents de terre, appartenant à un ci-devant comte qui a quitté sa patrie pour la combattre avec vous et la ravager par le fer
^ Arch. guerre, Roland à Custine, 4 septembre; Biron a Servan, 20 sepUBobre et à Dumouriez,4 octobre (il envoyait 4,000 exemplaires à. Dumouriee le 18 septembre) ; Beurnonville à Coutkon, Thermomètre du jour^ 2 septembre et Moniteur^ 20 août.
* A Custine, 4 septembre. L'imprimeur Reynier reçut du 3 au 22 septembre 4275 livres pour « impression de diverses brochures > et avis qui devaient être distribués aux soldats autrichiens. [Roland à tes coneitoyem^ Mém. de M™* Roland, notes, II, 429). En outre Roland donna 600 livres aux citoyens Parraud et Frédéric Simon « pour tradnctiona d'écrits patriotiques et de pamphlets propres à éclairer nos voisins et leurs armées > . 11 fit aussi réimprimer, pour 571 livres, les Observations sur l'Auttiehe de Favier.
et lo feu. Jo vous réponds, camarades, que si le ci-devant comte s*avisc de reparaître pour me disputer le terrain, ma carabine lui fera bonne réponse. On est bien fort sur ton fumier. Si dans notre régiment j*en valais bien un autre pour aller au feu, ici je ])uis vous assurer que je me sens en valoir cent. Accourez, laissez-là vos officiers d'enfer qui vous ont meurtri le dos do leurs coups, vos slagueurs (sic), vos ducs, vos rois, votre empereur et venez vivre dans ce doux climat où tous les hommes sont égaux. Si vous voulez porter les armes, vous aurez, au lieu de pain noir et sablonneux, du pain blanc et sain, le double de votre paye, et le droit do choisir parmi vous des chefs, et la perspective de monter rapidement à tous les grades. Ah ! camarades, on vous cache soigneusement tant d'avantages pour vous retenir sous le bdton de vos maîtres qui ne lo sont pourtant que parce que vous n'avez pas le cœur de vous croire des hommes comme eux, et vous vous livrez, pour servir leurs haines particulières, à toutes les horreurs et les misères d'une guerre, où tous serez à la longue exterminés tous. Car^ sachez- le, ce ne sont plus des soldats gagés à un homme que vous allez combattre ; c'est toute une nation indignée qui va déborder sur tous comme une mer en furie ^ I
Cette propagande ou, comme on disait au camp prussien, ce système de visites et d'insinuations irrita Frédéric-Guillaume et le duc de Brunswick. Le 24 septembre, Massenbach se rendit au quartier général de Kellermann pour déclarer que les sentinelles prussiennes -accueilleraient désormais à coups de fusil tout Français qui ferait des tentatives d'embauchage. Le major a raconté son ambassade dans ses Mémoires. Dès qu'il fut arrivé aux avant-postes de Dommartin-la- Planchette, un officier lui banda les yeux et le mena
^ Brochure de quatre pages^ sur deux colonnes, en allemand et en français, 1792. Le texte allemand renferme quelques divergences; la comparaison de la un est ainsi transformée « wie cine Mutter, der man ibr Junges beraubt hat >. Cp. Laukhard, 111, 178 ; il donne le texte d'une autre brochure c Les Français sont les frères de tous ceux qui veulent être libres comme eux... venez partager avec nous la gloire de donner la liberté à tous les peuples de rEurope, etc >. Carra fit également une adresse aux soldats étrangers, qui tut traduite en allemand, imprimée à 50.000 exemplaires et envoyée aux armées. « Que vos bataillons lèvent la crosse de vos fusils en haut, nous irons vous serrer dans nos bras. * {Ann, patriot.^ 5 septembre).