LA NÉGOCIATION DB MANSTEIN
au général Stengel*. Massenbach savait que Stengel était Palatin de naissance ; il connaissait sa famille, 11 le nomma son cousin, et Stengel qui était jovial, dit Massenbach, causa |)ientôt avec le major sur le ton le plus enjoué. Il raccompagna jusqu'au camp de Dampierre-sur- Auve. Le mouchoir qui serrait le front de Massenbach était si mince et si faiblement noué que Tofûcier prussien pouvait tout voir. Il observa qu'on lui faisait parcourir le front du camp et que les Français avaient lâché les écluses de TAuve et de ITèvre. Il fut présenté à Kellermann qui le retint à diner. Les ducs de Chartres et de Montpensier, Dillon, La Barolière, Schauenbourg étaient au nombre des convives. On causa de la canonnade du 20 septembre et de la situation politique de la France. Après le diner, Dillon attira Massenbach dans l'embrasure d'une fenêtre et lui dit qu'il regrettait de voir la Prusse engagée dans la guerre. Il avait vu Berlin et les manœuvres de Potsdam, il connaissait personnellement Frédéric-Guillaume et Brunswick, (n Dites de ma part au roi et au duc, ajouta Dillon à toute voix, que Louis XVI ne peut être sauvé que si la coalition reconnaît la République et fait la paix avec elle. » Puis, plus bas, il reprit : « Si vous ne faites pas la paix, la monarchie et la noblesse sont à jamais perdues. Si vous faites la paix, la République, n'ayant plus d'ennemis au dehors, sera déchirée par les partis, et la nation fatiguée finira par rétablir la royauté. En tout cas il ne faut pas songer un instant à ramener les comtes de Provence et d'Artois ; toute la France les méprise et les hait. » Dillon se tut; il regardait autour de lui, comme s'il craignait d'être entendu; enfin, il ouvrit une croisée, se pencha au dehors, et faisant signe au major d'approcher : <f. Regardez donc, la belle contrée I » Le major s'était mis à la fenêtre : « Dites au roi, chuchotta Dillon, qu'on projette à Paris une inva-
* Voir sur Stengel, Valmy, p. 63 et dans le Moniteur du 13 mars 1793 (séance du 10) les discours de Lacroix et de Rûhl ; il disait à Lacroix : < Je suis né sujet de Télecteur palaiin ; si la neutralité est rompue, je demande à être employé ailleurs, de peur de paraître suspect. *
sioQ en Allemagne ; on sait qu'il n'y a pas de troupes sur le Kliiu*. »
Cette confidence n*était pas une ruse à la Thémistoclc et Dillon n'était pas le seul officier royaliste de rarméc française ((ui donnait secrètement aus Prussiens d'utiles avis.* Nassau-Siegen, ramenant un prisonnier au cam{ de Dampierre, ût demander un officier, autrefois soi ami. a Je ne vous connais plus, lui dit à haute voix cet ofiicier, et ce n'était pas la peine de m'appeler »; puis tout bas : < Pourquoi n'interceptez-vous pas nos convois qui viennent de Gliâlons ? Tout serait fini '. »
Vil. Au milieu de ces allées et venues d*officiers def deux partis, Dumouriez poursuivait son dessein ave( chaleur. Il ne perdait pas Tespoir de gagner Prédéric- Guillaume à Talliance française. Détacher le roi d( Prusse, tel était le mot qui revenait à tout instant dam ses dépèches et qui devait être désormais le schihboletl de la diplomatie révolutionnaire. Son collègue Keller manu, qu'il tenait au courant de la négociation, n( doutait pas que Frédéric-Guillaume ne devint hientd un des meilleurs amis de la République, s'il pouvait s< tirer avec honneur des engagements qu'il avait prij avec ses alliés '.
« Jusqu'à présent, écrivait Dumouriez le 26 septembre je ne suis que la raquette qui reçoit et qui renvoie le! propositions. Mais, comme les Prussiens paraissent m* témoigner une confiance exclusive parce que j'ai été ministre des affaires étrangères, je pourrai, si la République le juge à propos, et si Ton m'envoie des bases travailler activement à profiter des circonstances. » Fré déric-Guillaume, ajoutait-il, devait : 4* reconnaître li République et traiter avec elle ; %"* rompre la conventiof de Pilnitz ; 3° évacuer le territoire français après avoi rendu les deux forteresses de Verdun et de Long\i7" 4° rester neutre dans la lutte de la France contre l'Au
1 Massenbach, Mém,, I, p. 120-121 ; cp. Gkiuvion Sain^Cyi
p. LXXXII.
« Nassau-Siegen, 357-358; Fersen, II, 50.
3 KellermaiiQ à Servan, 27 septembre (Arch. guerre).
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triche et promettre de ne pas regarder cette guerre comme une guerre d'Empire ; 5<^ se borner à intercéder en faveur de Louis XVI « sans rien exiger à cet égard »; 6® laisser se terminer par une discussion juridique l'affaire des princes possessionnés. Qu'on se mit d'accord sur ces six points, et les deux nations seraient prochainement unies par un traité d'alliance qui « donnerait presque sans combattre la liberté aux peuples de la Belgique* ».
Il voulut brusquer l'affaire et, en renonçant aux ambages diplomatiques, amener le roi de Prusse à se prononcer. Le 27 septembre il envoyait à Manstein une nouvelle lettre. « J'ai l'honneur, disait-il, de vous envoyer, vertueux Manstein, douze pains, douze livres de café, douze livres de sucre que je vous supplie d'offrir à Sa Majesté. » Il faisait l'éloge de Frédéric-Guillaume, de son cœur et de ses grandes qualités ; la France aimait ce monarque et l'estimait; tous les Français gémissaient sur l'alliance qu'il avait faite avec une cour légère et perfide. Mais, s'il continuait la guerre, ne serait-il pas inhumain et injuste? Nos malheurs, ajoutait Dumouriez, ont amené une révolution qui a entraîné l'abolition de la monarchie ; ou il faut traiter avec nous, ou il faut nous détruire, et on n'efface pas de la surface du globe ime nation courageuse de vingt-six millions d'hommes 1
CSette lettre était accompagnée d'un second mémoire de Dumouriez sur les dangers que courait la Prusse en s*anissant à l'Autriche et sur le profit qu'elle tirerait d'une alliance avec la République française. Il était impossible, écrivait le général, de relever le trône. Pourquoi le rai de Prusse ne traiterait^il pas avec la République? Voulait-il être l'instrument de l'Autriche qui ne faisait que le compromettre et ne lui fournissait qu'un faible contingent ? Voulait-il sacrifier son armée
1 Dumouriez à Servan, 26 septembre et a Lebrun, même jour. < Envojez-moi, dit-il à Lebrun, des bases claires et précises, et je voas jure ^e je mènerai lestement cette négociation avec le roi des Bulgares. Voub savez que je vous aime bien, votre titre de républicain ajoute un grain de sel à notre liaison. >
et ses trésors à rambitîon d'une puissance toujours plus redoutable à ses alliés qu'à ses ennemis, toujours avare et avide, manquant de franchise et de courage, ne connaissant d'autres armes que la politique subtile et tortueuse V Un tel renversement de tous les principes ne pouvait durer. Ëst-il impossible, disait crûment Dumouriez, de rompre avec des brigands? Oui, le roi de Prusse abandonnerait des alliés indignes de lui. L'illu* sion du point d'honneur ne remporterait pas sur ses vertus, sur son humanité, sur ses vrais intérêts. 11 jouerait le plus beau rôle qu'un roi puisse jouer; il se ferait de la nation française un allié généreux, puissant, invariable, qui lui donnerait tous ses secours et son sang môme. La Franco avait aboli la royauté parce qu'elle n'avait eu depuis Henri IV que des rois faibles et lâches, gouvernés par des maltresses et des confesseurs, par d'insolents ministres et de vils courtisans. Mais elle aimait, elle estimait le roi de Prusse ; ses troupes ne pouvaient se résoudre à le regarder comme leur ennemi ; dans l'intérôt de sa gloire et principalement dans l'intérêt de deux peuples magnanimes, Frédéric-Guillaume abandonnerait les émigrés, ces véritables rebelles qu'il tolérait dans son armée, et surtout ces barbares Autrichiens dont il était la dupe^
Mais les choses n'étaient pas aussi avancées que le croyait Dumouriez et il se trompait étrangement sur les dispositions du roi de Prusse. Frédéric-Guillaume se regardait comme le représentant du droit divin et défendait la cause de Louis XVI parce qu'elle était commune à tous les rois. Pouvait-il s'allier à la République, à ceux qu'il n'avait cessé de nommer des factieux et des révoltés, à ces maudits hommes du 10 août, et comme disait Goethe, à ces jacobins détestés que le manifeste avait voués à la mort * ? Pouvait-il, sans déshonneur, manquer à la parole qu'il venait à peine de donner et rompre une alliance tout fraîchement conclue?
L'ambassadeur d'Autriche, le prince de Reuss, était au camp de Hans ; mais les Prussiens ne lui cachaient
> Tous les journaux du temps ont publié ce mémoire. * Gœthe, Camp, de France^ 180.