CHAPITRE IV
Toutefois l'exemple des chefs et l'espoir de recouvrer tout à Smolensk soutenaient les courages, et surtout l'aspect d'un soleil brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui semblait con- 5 fcredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de mort qui déjà nous environnaient.-
Mais le G novembre le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent: bientôt c'est un nuage
io immense, qui s'abaisse et fond sur elle en gros flocons de neige. Il semble que le ciel descende, et se joigne à cette terre et à ces peuples ennemis pour achever notre perte. Tout alors est confondu et méconnaissable : les objets changent d'aspect ; on marche sans
15 savoir où l'on est, sans apercevoir son but ; tout devient obstacle. Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les
20 cavités : leur surface cache des profondeurs inconnues qui s'ouvrent perfidement sur nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y restent ensevelis.
Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre ; elle semble vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moscovite, sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: 5 il pénètre au travers de leurs légers vêtements et de leur chaussure déchirée. Leurs habits mouillés se gèlent sur eux ; cette enveloppe de glace saisit leurs corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe leur respiration ; il s'en empare au 10 moment où ils l'exhalent et en forme des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.
Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une branche, ou 15 le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. Là ils gémissent en vain ; bientôt la neige les couvre, de légères éminences les font reconnaître ; voilà leur sépulture ! La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ 20 funéraire ; les plus intrépides ou les plus indifférents s'affectent : ils passent rapidement en détourna ut leurs regards. M'ais devant eux, autour d'eux, tout est neige : leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité ; l'imagination s'étonne : c'est 25 comme un grand linceul dont la nature enveloppe Tannée ! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sonl de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, el la gigantesque immobilité de
leurs noires tiges, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.
5 Tout, jusqu'à leurs armes, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils
10 se relevaient, c'était sans elles : car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un reste de chaleur et de
15 vie.
Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs drapeaux ; c'était le froid, l'inanition, qui les avait détachés de
20 leurs colonnes. Dans cette lutte générale et. individuelle, ils s'étaient séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur conservation.
25 La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri pour la nuit qui s'approche ; mais, dans leur premier passage, tout a été dévasté sur une largeur de sept à huit lieues ; ils ne
rencontrent que des Cosaks et une population armée qui les entourent, les blessent, les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expirer tout nus sur la neige. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques et leurs haches, ils les ramènent sur la 5 fatale et dévorante grande route.
La nuit arrive alors, une nuit de seize heures ! Mais, sur cette neige qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour 10 allumer les feux ! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir ; mais la tempête toujours active disperse les premiers ap- 15 prêts des bivouacs. Les sapins, tout chargés de frimas, résistent ob ".inément aux flammes ; leur neige, celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des premiers feux, 20 éteignent ces feux, les forces et les courages.
Lorsque enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas : c'étaient des lambeaux maigres et sanglants de chair arrachés à des chevaux abattus, 25 et, pour bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle délayée dans de l'eau de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus raides morts marquèrent les bivouacs ; les alentours étaient
jonchés des corps de plusieurs milliers de chevaux.
Depuis ce jour on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans cette armée vive, susceptible 5 de toutes les impressions et raisonneuse par une civilisation avancée, le désordre se mit vite ; le découragement et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque
10 bivouac, à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et de découragement. Ce furent les officiers,
*S les sous-officiers et les soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires : ils s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont ils se sentaient approcher et où tout leur avait été promis.
20 Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on avait vu le plus
25 rigoureux pour le maintien de la discipline ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et, jugeant avant les autres tout
perdu, il se sentit lui-même prêt à tout abandonner.
Depuis Viazma, le maréchal Ney avait commencé à soutenir cette retraite, mortelle pour tant d'autres et pour lui immortelle. Jusqu'à Dorogobouje, elle 5 n'avait été inquiétée que par quelques bandes de Cosaks, insectes importuns, qu'attiraient nos mourants et nos voitures abandonnées, fuyant partout où l'on portait la main, mais fatiguant par leur retour continuel. En approchant de Dorogobouje il avait 10 rencontré les traces du désordre dans lequel étaient tombés les corps qui le précédaient ; il n'avait pu les effacer. Jusque-là il s'était résigne à laisser à l'ennemi des bagages ; mais il avait rougi de honte à la vue des premiers canons abandonnés devant 15 Dorogobouje.
Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige, le vent et la famine avaient Chassé des feux la plupart de ses soldats, l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, 20 avait amené la tempête, l'ennemi et le spectacle d'une défection presque générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui restait de soldats et d'officiers ; il se voyait obligé de reculeT précipitamment jusque derrière le Dnieper : c'est de quoi 25 il faisait avertir l'empereur.
Il voulait qu'il sût tout. Son aide de camp, le colonel Dalbignac, devait lui dire "que. dès Malolaroslavetz, le premier mouvement de retraite, pour
des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait décontenancé l'armée ; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il annonçait, en achevait la dés- 5 organisation.
" Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons, régiments, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les voyait par troupes de généraux, de colonels et d'officiers de
ïo tous grades, mêlés avec des soldats et marchant à l'aventure, tantôt avec une colonne, tantôt avec une autre ; que l'ordre ne pouvant exister devant le désordre, cet exemple entraînait jusque'à ces vieux régiments qui avaient traversé toute la guerre de la
15 révolution.
" Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres ; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les
20 cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moscou, venaient d'être abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait ; qu'avaient-ils à gagner autour du drapeau ? Pendant le jour, c'é-
25 taient des travaux, des combats continuels, et la nuit la famine : jamais d'abris, des bivouacs encore plus meurtriers que les combats ; la faim et le froid en repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le repos, qui devait refaire, achevait.
Enfin l'aigle ne protégeait plus, il tuait." Enfin l'aide de camp devait dévoiler à l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la responsabilité.
Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les fuyards le dépassaient : il sentait 5 qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide de camp voulut commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots : " Colonel, je ne vous demande 10 pas ces détails ! " Celui-ci se tut, comprenant que, dans ce désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait. Il re- 15 marqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute cette retraite : elle était grave, silencieuse et résignée, souffrant moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit et acceptant son malheur. 20
En ce moment le général Charpentier lui envoyait de Smolensk un convoi de vivres. Bessières voulut s'en emparer ; mais l'empereur les fit passer sur-lechamp au prince de la Moskwa, en disant " que c'était à ceux qui se battaient à manger avant les autres." 25 En même temps il envoya recommander à Ney " de se défendre assez pour lui donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, reposerait et se réorganiserait."
Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime et qu'il était désigné ; 5 il se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage : dès lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en arrête et retient une partie au
10 pied de ses rampes de glace ; il les sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.
Toutefois les Eusses s'avançaient à la faveur d'un
15 bois et de nos voitures abandonnées ; de là ils fusillaient les soldats de Ney : la moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies, se découragent ; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la veille, fuyant parce qu'ils avaient fui ;
20 ce qu'avant ils auraient regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une de leurs armes et les ramène au feu, que lui-même recommence, exposant sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux, ni père, ni riche, ni
25 puissant et considéré, enfin comme s'il avait encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il redevint soldat il resta général : il" s'aida du terrain, s'appuya d'une hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses colonels le
secondèrent vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula.
Par cette action Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée ; elle en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain et tous les jours suivants, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix jours entiers.