CHAPITRE V
Le 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauohe se 5 couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils teignaient de leur sang. Une bande de Cosaks, qu'on vit bientôt au milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce dés-
io ordre. Le maréchal étonné ayant fait dissiper cette
nuée d'ennemis, aperçut derrière elle l'armée d'Italie
revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.
Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogo-
bouje. Le prince Eugène avait quitté la grande route
15 près de cette ville, et repris, pour se diriger sur Vitepsk, celle qui, deux mois avant, l'avait amené de Smolensk ; mais alors le "Wop, qu'il traversa, n'était qu'un ruisseau ; on l'avait à peine remarqué : on y retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange
20 que resserrent deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges raides et glacées, et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient
abrités s'y opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les pontonniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaks, le pont, deux fois rompu, était abandonné.
Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois 5 autant d'hommes débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons et une multitude d'équipages bordaient l'obstacle. Ils couvraient une lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le torrent. Les premiers canons 10 qui se présentèrent atteignirent l'autre rive ; mais de moment en moment l'eau s'élevait, en même temps que le gué se creusait sous les roues et sous les efforts deê chevaux. Un chariot s'engrava ; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté. 15
Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en efforts inutiles : la faim, le froid et les Cosaks devenaient pressants, et le vice-roi se vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. 20 Les possesseurs de ces biens eurent à peine le temps de s'en séparer ; pendant qu'ils choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent des chevaux, une foule de soldats accourent : c'est surtout sur les voitures de luxe qu'ils se précipitent : ils 25 brisent, ils enfoncent tout, se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur ces jouissances, et les enlevant aux Cosaks qui les regardaient de loin. C'était aux vivres que la plupart en vou-
laient. Ils écartaient et rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtements brodés, des ta-, bleaux, des ornements de toute espèce et des bronzes dorés. Le soir ce fut un singulier aspect que celui 5 de ces richesses de Paris et de Moscou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant épars et dédaignés sur une neige sauvage et déserte.
En même temps la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs pièces et dispersent leur poudre.
io D'autres en établissent une traînée, qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin, en arrière de nos bagages. Ils attendent que les Cosaks les plus avides soient accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tous acharnés au pillage, ils jettent la
15 flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu court, et dans l'instant il atteint son but ; les caissons sautent, les obus éclatent, et ceux des CosaJcs qui ne sont pas détruits se dispersent épouvantés.
Quelques centaines d'hommes qu'on appelait en-
20 core la lte division furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de portée jusqu'au •lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs, femmes et enfants, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis, se pressaient sur la rive du torrent.
25 Mais à la vue de ses eaux grossies, de leurs glaçons massifs et tranchants, et de la nécessité d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un froid déjà intolérable, tous hésitèrent. Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le pre-
mier. Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus faibles, les moins déterminés ou les plus avares. Ceux qui ne surent point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait, ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lende- 5 main on vit de sauvages Cosaks, au milieu de tant de richesses, être encore avides des vêtements sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers ; ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils les faisaient marcher nus sur la neige 10 à grands coups de leurs lances.
L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village où ses généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces 15 maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de reconnaître leurs chefs et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout, portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu 20 touchés de réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.
Leurs généraux les repoussaient inutilement ; ils se laissaient frapper sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des gardes royales et 25 impériales ; car, dans toute l'armée, c'était, chaque nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous côtés à la fois, et
qu'après de vains efforts leurs chefs étaient obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était un singulier mélange de persévérance dans leur dessein et de respect pour l'emportement de 5 leurs généraux. Les feux bien allumés, ils passèrent la nuit à se sécher au bruit des cris, des imprécations, des gémissements de ceux qui achevaient de franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se perdaient dans ses glaçons.
10 C'est un fait honteux pour l'ennemi qu'au milieu de ce désastre, et à la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant vingt heures, non seulement le courage, mais
15 aussi la cupidité des Cosaks de Platof. Peut-être l'hetman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises qu'à l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée, apercevait
20 Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaks avec des canons, qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof, avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses
25 deux flancs.
Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre complet ; que les hommes débandés, les femmes, les valets, se précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs ; qu'enfin
il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus qu'une foule informe, une vile cohue qui tour- ' billonnait sur elle-même. On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les 5 rangs se rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi, qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât, s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.
On prit sa place encore toute chaude dans cette 10 ville, hors de laquelle il alla bivouaquer et préparer de pareilles surprises jusques aux portes de Smolensk; car le désastre du Wop avait fait renoncer à se séparer de l'empereur ; là ces hordes s'enhardirent, elles enveloppèrent la quatorzième division. Quand 15 le prince Eugène voulut la dégager, les soldats et les officiers, raidis par vingt degrés d'un froid que le vent rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi qui 20 s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient, déjà ; ils s'obstinèrent à ne point se lever, protestant qu'ils aimaient mieux périr que d'avoir à supporter plus longtemps des maux aussi cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné 25 leurs postes. Le prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde. C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été culbutés sur les soldats de Ney. Ils leurs communi-
quèrent leur effroi, tous se précipitèrent vers le Dnieper ; et ils s'amoncelaient à l'entrée du pont, sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du quatrième régiment arrêta l'ennemi.
5 Son colonel, le jeune Fezensac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des sentiments de l'ame sur les sensations du corps ; car toute sensation plwsique portait à se rebuter et à fuir, la
10 nature le conseillait de ses cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque. Les soldats du quatrième régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne de neige et de
15 glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord, car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer.
Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples soldats se dévouaient pour ne pas
20 se manquer à eux-mêmes, par cet instinct qui veut du courage dans l'homme ; enfin par habitude et amour de la gloire, mot bien éclatant pour une position si obscure ! car qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoins, qui n'est loué, blâmé
25 ou regretté que par une escouade ! mais le cercle de chacun lui suffit ; une petite association renferme autant de passions qu'une grande. Les proportions des corps sont différentes ; mais ils sont composés des mêmes éléments, c'est la même vie qui les anime,
et les regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée enflamment un général.
Enfin l'armée a revu Smolensk ; elle a touché à ce terme tant de fois offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà, cette terre promise, où sans 5 doute leur famine va retrouver l'abondance, leur fatigue le repos, où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être oubliés dans des maisons bien chauffées. Là ils goûteront un sommeil réparateur ; ils pourront refaire leur habillement ; là de nouvelles 10 chaussures et des vêtements propres au climat leur seront distribués !
A cette vue, les corps d'élite, quelques soldats, et les cadres ont seuls conservé leurs rangs ; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers d'hommes, la 15 plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du Borysthène ; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et les portes de la ville ; mais leur foule désordonnée, leurs figures hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lam- 20 beaux, les vêtements bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que, si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim, elle mettrait tout au pillage, et les 25 portes lui ont été fermées.
On espérait ainsi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier. Alors, dans le reste de cette malheureuse armée, il s'est établi une horrible lutte entre
l'ordre et le désordre. Cest vainement que les uns ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les portes, qu'ils sont tombés mourants aux pieds de leurs compagnons chargés de les repousser ; 5 ils les ont trouvés inexorables ; il a fallu qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et en ordre.
C'étaient la vielle et la jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à sa suite ; eux et les autres
10 corps qui, depuis le 8 jusqu'au 14, arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances les rendirent injustes ; ils la maudirent : " Seraient-ils donc sans cesse sacrifiés
15 à cette classe privilégiée ! à cette vaine parure qu'on ne voyait plus la première qu'aux revues-, aux fêtes, et surtout aux distributions ! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes ? pour les obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée ? " On ne
20 pouvait que leur répondre qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre ; qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un plus puissant effort.
25 Cependant ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée ; ils ont laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourants des plus faibles d'entre eux : l'impatience et plusieurs heures d'attente les ont achevés. Ils en laissent d'autres sur
l'escarpement de glace qu'il leur faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux magasins, et là il en expire encore pendant qu'ils en assiègent les portes, car on les en a repoussés: " Qui sont-ils ? de quel corps ? comment les reconnaître ? Les dis- 5 tributeurs des vivres en sont responsables ; ils ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés et porteurs de reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont confiées ; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils né savent où sont 10 leurs régiments." Les deux tiers de l'armée sont ainsi. Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le pillage. Mais partout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent la famine; partout les portes et les fenêtres des maisons, 15 brisées et arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs ; ils n'y trouvent point d'asiles, point de quartiers d'hiver préparés, point, de bois ; les malades, les blessés, restent dans les rues, sur les charrettes qui les ont apportés. 20
Alors seulement ces hommes débandés cherchent» leurs drapeaux ; ils les rejoignent momentanément pour y trouver des vivres ; mais tout le pain qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué ; il n'y avait plus de biscuit, point de viande. On leur 25 délivra de la farine de seigle, des légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouïs pour empêcher les détachements dos différents corps de s'entretuer aux portes des magasins ; puis, quand après
de longues formalités ces misérables vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs régiments, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres de farine, et s'allaient cacher pour les 5 dévorer. Il en fut de même pour l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de ces infortunés.
L'empereur arriva le 9 novembre, au milieu de cette scène de désolation. Il s'enferma dans l'une des
10 maisons de la place neuve, et n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille hommes ; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie. La viande manquait. On
15 entendit ses cris de fureur contre l'un des hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la vie qu'en se traînant longtemps sur ses genoux aux pieds de Napoléon. Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses sup-
20 plications.
Ainsi les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les bornes humaines avaient été dépassées : le génie de Napoléon, en voulant s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était
25 comme perdu dans l'espace ; quelque grande que fût sa mesure, il avait été au-delà.
Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher de tout par la
terreur de son nom et par l'étonnement qu'inspiraient son audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de l'Egypte, de Marengo, d'Esslingen ; c'était Fernand Cortez ; c'était 5 le Macédonien, brûlant ses vaisseaux, et surtout voulant, malgré ses soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue ; c'était enfin Ccc-ar, risquant sur une barque toute sa fortune.
Cette armée était sortie de Moscou forte de cent 10 mille combattants : en vingt-cinq jours elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons ; et pourtant ces faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que surchargeaient soixante mille traîneurs 15 sans armes, et une longue tramée de canons et de bagages. On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. 20 Mais enfin lui, Eugène, Davout et Ney ne sortirent de Smolensk que successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de 25 pousser tous les traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la ville
CHAPITEE VI.
Ce fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et 5 décolorée au milieu de laquelle elle s'avançait. Ce silence n'était interrompu que par le retentissement des coups dont on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes, quand les ravins se présentèrent, et que, sur ces pentes de glace,
io les hommes, les chevaux et les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir. Néanmoins cette première colonne arriva
15 sans une grande perte d'hommes à Korythnia, que dépassa Junot avec son corps d'armée westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été poussée jusqu'à Krasnoé. De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues à droite du grand chemin,
20 coule le Borysthène. C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à Krasnoé, se rapproche du grand chemin. Ce jour-là même elle nous amenait Kutusof : il la couvrait tout entière
avec quatre-vingt-dix mille hommes ; il côtoyait, il dépassait Napoléon ; et par des chemins qui vont d'une route à l'autre il envoyait des avant-gardes traverser notre retraite.
En même temps Kutusof, avec le gros de son 5 armée, s'acheminait et s'établissait en arrière de ces avant-gardes et à portée de toutes, s'applaudissant du succès de ses manœuvres, que sa lenteur lui aurait fait manquer sans notre imprévoyance ; car ce fut un combat de fautes, où, les nôtres ayant été plus 10 graves, nous pensâmes tous périr. Les choses ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui appartenait de droit ; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à lui-même au moment de l'action ; sa vieillesse exécuta à demi et mal ce 15 qu'elle avait sagement combiné. Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui, tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de Korythnia, semblait ou ignorer ou mépriser tous ces mouvements d'hommes, d'armes 20 et de chevaux, qui l'environnaient de toutes parts ; du moins n'envoya-t-il pas l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter : lui-même attendit le jour pour se mettre en mouvement.
Sa colonne s'avança sans précaution : elle était 25 précédée par une foule de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux lieues de cette ville une rangée de Cosaks, placés depuis les hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de
la grande route, leur apparut. Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent : ils ne s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que, sur cette neige, un destin ennemi avait 5 tracé entre eux et l'Europe cette ligne longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs espérances. Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers leur patrie, en suivant machinalement et obstinément cette direc-
iotion, n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer ; les autres se pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais bientôt quelques officiers survinrent ; ils mirent quelque ordre dans ces hommes débandés, et sept à huit tirailleurs
15 qu'ils lancèrent suffirent pour percer ce rideau si menaçant.
Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata ; ses boulets
20 traversaient la route. En même temps trente escadrons se montrèrent du même côté ; ils menacèrent le corps westphalien qui s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.
Ce fut un officier blessé, inconnu à ces
25 Allemands, et que le hasard avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement. Ils obéirent, ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant les distances de convention disparurent. L'homme réellement supérieur, s'étant mon-
tré, servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant docilement son impulsion et reconnaissant sa supériorité, qu'après le danger il contesta, mais dont il ne chercha 5 pas, comme il arrive trop souvent, à se venger. L'ennemi voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre n'osa l'attaquer que par ses boulets ; ils furent méprisés, et bientôt on les laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à 10 passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon, comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger.
En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya éteindre, et deux heures 15 après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient avait suffi pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet, ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible pour qu'il 20 pût se faire éclairer par elle hors de portée du grand chemin. Il laissa Mortier et sa jeune garde à une lieue derrière lui, tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à l'attendre.
Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, 25 mais elle n'avait pu vaincre le terrain comme les hommes ; la route était montueuse, chaque éminence retint des canons qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on pilla avant de les abandonner. Les Russes,
de leurs collines, virent tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses parties les plus honteuses, enfin tout ce que d'ordinaire on cache avec le plus de soin.
5 Néanmoins il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde depuis si longtemps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris que lorsqu'elle se fut écoulée ; mais alors il 10 s'enhardit, resserra ses forces, et, descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt mille hommes en travers de la grande route ; par ce mouvement il séparait de l'empereur, Eugène, Davout et Ney, et fermait à ces trois chefs le chemin de 15 l'Europe.
Pendant qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans Smolensk ses troupes dispersées ; il les arracha avec peine du pillage des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la 20 journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres et qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk ; déjà la moitié de ses soldats avaient quitté leurs rangs. Le 25 lendemain il continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.
■Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé ; la colonne royale s'avançait péniblement,
ajoutant ses débris à ceux qu'elle rencontrait. A sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté. Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe sans s'apercevoir de leur isolement ; car 5 la route était parsemée de traîneurs et d'hommes marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.
Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé ; mais alors un mouvement singulier qui se pas- 10 sait devant eux fixa leurs regards distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement. Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux ; d'autres, déjà plus avancés, reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient ; 15 bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de lui ; il s'aperçoit qu'il a devancé de près d'une heure de marche son corps d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous grades, de toutes nations, sans organisation, 20 sans chefs, sans ordre, sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se rendre. Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale d'indignation ! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a insisté : 25 " Napoléon et sa garde, a-t-il dit. sont battus ; vingt mille Russes vous environnent ; vous n'avez plus de salut que dans des conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose !"
A ces mots, Guvon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est écrié : " Ketournez promptement d'où vous venez ; allez, dites à celui 5 qui vous envoie que, s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt mille ! " et le Eusse interdit s'est retiré.
Un instant avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à gauche de la route jaillissaient des éclairs
io et des tourbillons de fumée ; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonettes. Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter cette malheureuse troupe ; mais
15 enfin, lui laissant son chef d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou pour périr : car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant de victoires qu'on pouvait
20 songer à se rendre.
Cependant Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent ;
25 ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en pelotons tous ses hommes jusque-là confondus en une seule masse, et qu'il était impossible de remuer. Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs allèrent se placer
fièrement dans les rangs, et redevinrent soldats. Par une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était commandé par un général. Jusque-là ils n'avaient eu que l'empereur 5 pour colonel ; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur faisait oublier, et qu'on respecta.
Tous ses braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers Krasnoé ; et déjà ils avaient dépassé i° les batteries de Miloradowitch, quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si près qu'il les força de faire volte-face et de choisir une position pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces guerriers, ces quinze cents Français et '5 Italiens, un contre dix, et n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.
Les Eusses, placés dans une position offensive, s'y 20 défendaient ; leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade foudroyante de leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de leurs feux, se décide ; il appelle la 14e division française, la dispose à gauche du grand chemin, et lui 25 montre la hauteur boisée où s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force ; c'est le point décisif, et, pour faire tomber le reste, il faut l'enlever. Il ne
l'espérait pas ; mais cet effort fixerait de ce côté l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.
5 Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable. Une batterie de la garde italienne s'avança
io pour les protéger ; mais d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en empara. Cependant les trois cents Français, que déchire la mitraille, persévèrent ; et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand soudain, des deux côtés du bois,
15 débouchent au galop deux masses de cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent, et les massacrent. Tous périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de courage dans leur division.
Ce fut alors que reparut le général Guilleminot.
20 Dans une position si critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré, qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce chef ; mais que la vue de notre désastre
25 et l'ardeur du succès n'aient inspiré aux Eusses que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le sujet de notre étonnement. La victoire
était si nouvelle pour eux que, la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter ; ils remirent au lendemain pour achever.
Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moscovites, attirés par ses démonstrations, s'étaient 5 portés à la gauche de la route, et il attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous leurs mouvements. Alors, laissant des feux de ce côté pour tromper l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il dépasse en silence 10 la gauche de la position de Miloradowitch, pendant que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de recevoir le lendemain l'épée du fils de Napoléon.
Au milieu de cette marche hasardeuse il y eut un 15 moment terrible. Dans l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long de l'armée russe ; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri d'alarme, tout-à- 20 coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint éclairer leurs mouvements. En même temps une voix russe éclate, leur crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont. Ils se crurent perdus ! mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et lui parlant dans sa 25 langue sans se troubler : " Tais-toi, malheureux ! lui dit-il à voix basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof,et que nous allons en expédition secrète?" Le russe trompé se tut. Enfin, après deux heu-
res d'une marche cruelle, on rejoignit la grande route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé quand, le 17 novembre, Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait plus sur le champ de ba- 5 taille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait pu déterminer la veille à quitter leurs feux.
CHAPITEE VII.
De son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait attendu le vice-roi. Dans son anxiété, il rassemble les maréchaux qui lui restent. C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre : eux sont sauvés ; ils ont franchi l'obstacle ; la 5 Lithuanie leur est ouverte ; ils n'ont qu'à continuer leur retraite ; mais abandonneront-ils leurs compagnons au milieu de l'armée russe ? non, sans doute ; et ils se décident à rentrer dans cette Kussie pour les en sauver ou pour y succomber avec eux. Cette 10 détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvements qui se manifestaient autour de lui ne l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. 15
Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Kapp, et s'était écrié " qu'il fallait partir surle-champ, et, tout au travers de l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette ; que c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et 20 qu'il voulait l'en faire repentir de manière à ce qu'elle n'osât plus approcher de si près de son quartier
néral." Puis, rappelant aussitôt son aide de camp : " Mais non, avait-il repris : que Eoguet et sa division marchent seuls ! Toi, reste ; je ne veux pas que tu sois tué ici ; j'aurai besoin de toi dans Dantzick." 5 Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt nulle ennemis qu'il allait attaquer le lendemain avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son saJut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une
10 ville dont l'hiver, deux autres armées ennemies, la famine, et cent quatre-vingts lieues le séparaient.
L'attaque nocturne réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux ; ils occupaient deux villages liés par un plateau que
15 défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d'attaque : celles de droite et de gauche s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi ; puis, au signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se précipite-
20 ront sur les Russes, sans tirer, à coups de baïonnettes. Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusque-
25 ment sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin et de mettre le feu à leurs abris ; mais ces flammes, au
lieu de les préserver, ne firent qu'éclairer leur destruction.
Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée russe ; il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au prince 5 Eugène celle de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon reçut ce prince avec une joie vive ; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davout.
Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, io il sort, et lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie naissante et l'empereur de FOccident. Il a dit, en 15 saisissant son épée : " J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général." Et c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davout et de Ney. et arracher ces deux 20 chefs du sein de cette Eussie qui s'était refermée sur eux.
Le jour parut alors, montrant, d'un côté les bataillons et les batteries russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient l'horizon ; et, 25 de l'autre, Napoléon et ses six mille gardes ^'avançant d'un pas ferme, et s'allani placer au milieu de cette terrible enceinte. En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en face de
LA RETRAITE DE MOSCOU. 5'i
toute la grande armée russe les cinq mille hommes qui lui restent. Leur but était de défendre le liane droit de la grande route. Un bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un fort, 5 auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes soldats. A leur droite, dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les douze cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smo-
10 lensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à l'armée française.
Cependant Eoguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait des
15 colonnes au travers de ce village, et s'étendait de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La bataille s'engage alors ! mais quelle bataille ? Il n'y avait plus là pour l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs, ni rien de
20 ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis : tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à se
25 défendre.
Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides précautions
qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Eusses n'avaient qu'à marcher en avant, sans manœuvres, sans feux même ; leur masse suffisait ; ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe ; mais ils n'osèrent l'aborder ! l'aspect du conquérant de 5 l'Egypte et de l'Europe leur imposa.
Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. L'est, le sud, l'ouest étincelaient de feux ennemis ; on ne respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et du Dnieper, 10 vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon ; ils l'auraient écrasé à bout portant ; on l'en avertit ; il y jeta un moment les 15 yeux et dit ces seuls mots : " Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare ! " Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention se retournèrent vers le péril de Mortier.
Alors enfin parut Davout au travers d'un nuage de 20 Cosaks, qu'il dissipait en marchant précipitamment. A la vue de Krasnoé, les troupes de ce maréchal se débandèrent et coururent à travers champs, pour dépasser la droite de la ligne ennemie, par derrière laquelle elles arrivaient. Davout et ses généraux ne 25 purent les rallier qu'à Krasnoé.
Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé ; que Ney était peut-être
encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre. Pourtant Napoléon hésitait : il ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice.
Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide ; 5 il appelle Mortier, et, lui .-errant la main avec douleur, il lui dit *" qu'il n'a plus un instant à perdre ; que L'ennemi le déborde de toutes parts ;" que déjà Kutusof peut atteindre Lyadi, Orcha même, et le dernier repli du Borysthène avant lui : il va
ic donc s'y porter rapidement avec sa vieille garde pour occuper ce passage. Davout relèvera Mortier ; mais tous deux doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils viendront le rejoindre." Alors, le cœur plein du malheur de Xey et du dése-
15 spoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille.
Cependant l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière lui, l'a dé-
20 passé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et, d'une voix émue, il lui dit " que sans doute il s'est battu glorieusement ; qu'il a bien souffert : mais pourquoi met-il son empereur entre lui et l'ennemi ? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé ? "
25 Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua ; il répondit " qu'il avait d'abord laissé Davout dans Krasnoé, cherchant encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là ; mais que le premier corps, Tenversé sur le sien, l'avait
forcé de rétrograder ; qu,'au reste Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que pour contempler notre misère et ramasser nos débris."
Le lendemain on marcha avec hésitation. Les 5 traîneurs impatients prirent les devants ; tous dépassèrent Napoléon ; ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille Russie, dont alors il IO dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d'armes.
Le soir, on atteignit Dombrowna, ville de bois et peuplée comme Lyadi ; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines. 15 On était enfin hors de la vieille Russie, hors de ces déserts de neige et de cendres ; on entrait dans un pays habité, ami, et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le dégel commença ; on reçut quelques vivres. 20
Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même, pour quelques-uns, les bivouacs et la famine, tout cessait à la fois ; mais il était trop tard. L'empereur voyait son année détruite ; à tout moment le nom de Ney s'échappait de sa bouche avec des exclama- 25 fions de douleur. Cette nuit surtout on l'entendit gémir et s'écrier "que la misère de ses pauvres soldats lui déchirait le cœur, et pourtant qu'il ne pouvait les secourir Bans Be fixer en quelque lieu ;
mais où pouvoir se reposer, Bans munitions de guerre ni de bouche, et sans canons ? Il n'était plus assez fort pour s'arrêter ; il fallait donc gagner Minsk le plus vite possible." 5 II parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Eusses. Tchitchakof }r était entré le 16. Napoléon resta d'abord muet et comme frappé par ce
io dernier coup ; puis, s'élevant en proportion de son
danger, il reprit froidement : " Eh bien ! il ne nous
reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes."
Mais, pour joindre ce nouvel ennemi, et pour
échapper à Kutusof et à Wittgenstein, il fallait tra-
15 verser la Bérézina à Borizof : c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ à Dombrowski l'ordre d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc de Eeggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir reprendre Minsk.
20 A Orcha on trouva des établissements de vivres assez abondants, un équipage de pont de soixante bateaux avec tous ses agrès, qui furent tous bridés, et trente-six canons attelés, qui furent distribués entre Davout, Eugène et Maubourg. On revit là,
25 pour la première fois, des officiers et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles qui jadis promettaient tout, on les voyait comme de sinistres augures.
Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq mille ! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux mille ! Davout avec quatre mille combattants, restes de soixante-dix mille ! Ce maréchal lui-même avait tout perdu ; 5 il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essu}^er sa figure couverte de frimas. Il s'écriait "' que des hommes de fer pouvaient seuls supporter i° de pareilles épreuves ; qu'il y avait impossibilité matérielle d'y résister ; que les forces humaines avaient des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées."
L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on l'entendait gémir sur les souf- 15 frances de ses soldats ; mais au-dehors, sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer " que chacun eût à rentrer dans ses rangs ; que sinon il ferait arracher aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie." Cette menace ne produisit 20 ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la leur offrait.
CHAPITKE VIII.
Cependant tout était changé : deux armées ennemies lui coupaient sa retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire jour ; et comme ces forêts lithuaniennes où il allait 5 s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les avaient traversées pour arriver jusqu'à lui. L'empereur commença par leur dire " que le trop d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais qu'il n'était pas question de
10 récriminer." Puis il parle de la prise de Minsk ; et, convenant de l'habileté des manœuvres persévérantes de Kutusof sur son flanc droit, il déclara " qu'il voulait abandonner sa ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de Reggio, passer sur
15 le ventre à "Wittgenstein, et regagner Yilna en tournant la Bérézina par ses sources."
Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de "Wittgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être ou opiniâtre,
20 ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il ajouta que, dans cette saison et dans un si grand désordre, un changement de route achèverait de perdre l'armée ; qu'elle s'égarerait dans ces che-
rains de traverse, au milieu de forêts stériles et marécageuses. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore libres ; il suffirait de l'atteindre.
Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se décida pour Borizof. Il ordonna 5 au général Eblé d'aller, avec huit compagnies de sapeurs et de pontonniers, assurer son passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant " qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir. Pourquoi n'a-t-il aucun 10 magasin, aucun point d'appui qui lui permette de s'arrêter et de montre à l'Europe qu'il sait toujours combattre et vaincre ? "
Toutes ses illusions étaient détruites. A Smolensk, où il était arrivé et d'où il était parti le pre- 15 mier, il avait plutôt encore appris que vu son désastre. A Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction ; mais à Orcha il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune. A Smolensk, 20 trente mille combattants, cent cinquante canons, le trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient encore ; ici c'étaient à peine dix mille soldats presque sans vêtements. Bans chaussure, embarrassés dans une foule de mourants, quelques 25 canons et un trésor pillé.
Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Xey. et renoncer pour
toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Lyadi et à Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il euvoie demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal ; mais rien de 5 son existence ne transpire au travers de l'armée russe ; voilà quatre jours que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.
Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, Mortier et Davout, et s'arrête
IO à deux lieues de là, demandant Xey, l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont alors Orelia contenait les restes. Dès que les soins les plus pressants laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se tournèrent vers
IS la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre n'annoncerait pas l'arrivée de Xey, ou plutôt ses derniers soupirs ; mais l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du Borysthène ! L'un des trois chefs voulut alors les détruire ; les
20 autres s'y opposèrent: c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.
Mais enfin avec cette quatrième journée finit
25 l'espoir. La nuit n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Xey, comme s'il eût été possible d'attendre plus longtemps le troisième corps dans les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, quand il ne restait de forces
et de munitions que pour une heure. Il est vrai que, le 16, Davout l'avait fait prévenir de son danger ; mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre Davout, lui avait fait répondre " que tous les Cosaks de l'univers ne l'empêcheraient pas d'exé- 5 cuter ses instructions."
Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un plus triste silence, quand soudain Ton entendit les pas de quelques chevaux, puis ce cri de joie : " Le maréchal Ney est sauvé ! il repa- io raît, voici des cavaliers polonais qui l'annoncent ! " En effet un de ses officiers accourait : il apprit que le maréchal s'avançait par la rive droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.
La nuit commençait ; Davout, Eugène et le duc 15 de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moscou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisants : ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à 20 couvert ; comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable ? Qui leur persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer dans les ténè- 25 bres et les glaces russes ?
Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta qu'en se réclamant de son rang suprême. Ses soldats s'avancèrent dans l'obscu
rite, par des chemins inconnus, et firent an hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l'anxiété augmentait. S'était-on égaré ? était-il trop tard ? leurs malheureux compagnons 5 avaient-ils succombé ? était-ce l'armée russe triomphante qu'on allait rencontrer ? Dans cette incertitude, le prince Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse : c'étaient ceux du
10 troisième corps qui, n'ayant plus d'artillerie, répondait au canon du quatrième par des feux de pelotons.
Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney et
15 Eugène ; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène pleurait ; Ney laissait échapper des accents de colère. L'un, heureux, attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque venait
20 recueillir ; l'autre encore tout échauffé du combat, irrité des dangers que l'honneur de l'armée avait courus dans sa personne, et s'en prenant à Davout, qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné. Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus, ils n'a-
25 vaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux,
tous avaient couru les uns vers les autres. Puis tous
ensemble ils marchent vers Orcha, tous impatients,
ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de raconter.
Ils dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sor-
lis de Smolensk avec douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y a ban donnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi ; et que, sans le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal n'eût jamais pu arracher aux 5 décombres de cette ville sept mille traîneurs sans armes qui s'y étaient abrités. Ils racontent quels furent les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs enfants, et que cette fois encore le plus brave a été le plus humain. Ils racontent 10 comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillements épars, de voitures et de canon-, les uns renversés, les autres encore attelés de chevaux abattus, expirants, et à demi dévorés. 15
Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est passé, quel est donc le découragement universel, et pourquoi l'on a abandonné à l'ennemi des armes tout entières. N'avait-on pas eu le temps d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter 20 leurs approvisionnements ?
Jusque-là cependant ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils conviennent de lenrs sinistres pressentiments quand ils sont arrivés à cette 25 neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres mutilés. Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se sont avancés sans obstacle jusqu'à cet endroit où la route plonge dans
un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau. Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des 5 siens, a descendu la colline : il s'est présenté seul devant leur maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le malheur de leur chef ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de termes adulateurs l'injonction de se rendre.
10 C'est Kutusof qui l'a envoyé. ': Ce feld-maréchal n'oserait faire une si cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute,
15 Kutusof lui offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces."
Le Russe n'avait point achevé, que tout-à-coup quarante décharges de mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant l'air et nos
20 rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps un officier français s'élance sur lui, comme sur un traître, pour le tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au sien, lui crie : " Un maréchal ne se rend point ; on ne parlemente pas
25 sous le feu ; vous êtes mon prisonnier ! " Et le malheureux officier désarmé est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché qu'à Kowno, après vingtsix jours, ayant partagé toutes nos douleurs, libre d'y échapper, mais enchaîné par sa parole.
Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatre-vingt mille hommes, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une position formidable , de l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, 5 des armes incomplètes, sales dans des mains affaibles. Et cependant le général français n'a songé ni à se reudre, ni même à mourir, mais à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente un effort sublime.
Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, 10 Ney les lance contre l'armée ennemie et dispose le reste pour les suivre. Cette division plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe écrasée par la première ligne russe. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, la plupart de ses 15 soldats morts ; leurs rangs sont vides, leur colonne déformée tourbillonne ; elle chancelle, recule, et l'entraîne. Alors il reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule res- 20 source : là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille ; il répond au feu de deux cents bouches avec six canons.
Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons 25 que dans ses soldats, ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un homme du premier raag allait tuer sur
les dernières voitures les femmes fugitives de Moscou. Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles, regardaient leur chef, attendant sa décision pour se cvoire perdus, espérant sans savoir 5 pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de leurs officiers, parce qu'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son âme tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était devenue silencieuse et recueillie ; il observait l'armée ennemie, qui s'é-
10 tendait au loin sur ses flancs pour lui fermer toute voie de salut.
La nuit commençait à confondre les objets ; l'hiver, en cela seulement favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Xey l'avait attendue,
15 mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont demeurés glacés d'étonnement. Son aide de camp lui-même n'en a pu croire ses oreilles ; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant
20 son chef d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre ; à son accent bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres. Alors ils ont obéi, et, sans hésiter, ils ont tourné le
25 dos à leur armée, à Napoléon, à la France ! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche rétrograde a duré une heure ; ils ont revu le champ de bataille : là ils se sont arrêtés, et leur maréchal, resté seul à l'arrière-garde, les a rejoints.
Ils suivaient des yeux tous ses mouvements. Qu'allait-il faire ? et, quel que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays inconnu ? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un ravin assez considérable pour 5 qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il en fait écarter la neige et briser la glace: alors, consultant son cours, il s'écrie " que c'est un affluent du Dnieper ! que voilà notre guide ! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le francbirons ! 10 notre salut est sur son autre rive ! " Il marche aussitôt dans cette direction.
En même temps ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux fut le seul habitant qu'ils purent découvrir ; ce fut un bonheur inespéré. Il 15 annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il n'était point guéable et ne devait pas être gelé. " Il le sera," répond le maréchal ; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il ajouta " qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que 20 cette ressource."
Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le. ravin finit, et le mougik boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. ISTey et les premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était 35 pris, il portait : le cours des glaçons que jusque là il charriait, contrarié par un brusque contour de ses rives, s'était suspendu ; l'hiver avait achevé de le glacer, et c'était sur ce point seulement ; au-dessus
et au-dessous sa surface était mobile encore. Cette observation fit succéder au premier mouvement de bonheur de l'inquiétude. Le fieuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide apparence. Un officier se dé- 5 voua : on le vit arriver difficilement à l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser, la glace commençant à se dissoudre par le dégel.
10 Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs enfants, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se désunir, et perdre dans l'obscurité la
15 trace les uns des autres. Ney s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens : néanmoins il pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par là son salut, et attendre à l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas. Il donna trois heures au ralliement ; et, sans se
20 laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit s'envelopper de son manteau, et, ces trois heures si dangereuses, les passer à dormir profondément sur le bord du fleuve : tant il avait ce tempérament des grands hommes, une âme forte dans un
25 corps robuste, et cette santé vigoureuse sans laquelle il n'y a guère de héros.
Enfin, vers minuit, le passage a commencé ; mais les premiers qui s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle s'enfonce, qu'ils marchent
dans l'eau jusqu'aux genoux ; et bientôt on entend ce frêle appui se fendre avec des craquements effroyables qui se prolongent au loin comme une débâcle. Tous s'arrêtent consternés. Ney ordonne de ne passer qu'un à un, et l'on s'avance avec précaution, ne sa- 5 chant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur les glaçons ou dans quelque intervalle ; car il y eut des endroits où il fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les 10 premiers hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter. Lorsque enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup 15 furent rejetés sur la glace qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés.
Depuis la veille, quatre mille traaneurs et trois mille soldats étaient ou morts ou égarés, les canons et tous les bagages perdus ; à peine restait-il à Ney 20 trois mille combattants et autant d'hommes débandés. • Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur allié et leur guide.
On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque 25 l'un d'eux, en tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs niuin>, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant "qu'ils voyaient tics
traces toutes fraîches d'une grande quantité de canons et de chevaux." Ils n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une autre ; lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra 5 donc encore combattre ! la guerre est donc partout ! Mais Xey les poussa en avant, et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.
Elles le conduisirent à un village où ils entrèrent brusquement ; tout y fut saisi : on y trouva tout ce
io qui manquait depuis Moscou, habitants, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de Cosaks, qui se réveillèrent prisonniers. Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir
15 de mouvements. Pendant qu'on s'appelle, qu'on se regarde, et qu'on se concentre dans celui des deux hameaux qui était le plus prés du Borysthène, des milliers de Cosaks sortent d'entre tous les arbres, et entourent la malheureuse troupe de leurs lances et de
20 leurs canons.
C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Xey à découvert et l'achever : mais ils sont restés trois heures immobiles,
25 sans même tirer ; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point eu d'ordre ; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et qu'en Bussie l'on n'ose rien prendre sur soi.
La contenance de Xey les contint. Lui et quelques
soldats suffirent ; il ordonna même au reste des siens de continuer leur repas jusqu'à la nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés, y Puis, tous ensemble se sont mis en mouvement ; mais 5 leur premier pas a été comme un signal pour l'ennemi : toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à la fois. A ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois ou quatre mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait 10 çà et là ; leur foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Eusses, dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus découragés servirent à préserver les plus braves. 15
En même temps que sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de plis de terrain en plis de terrain, profitant de 20 toutes les sinuosités, des moindres accidents du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner du fleuve ; alors Platof l'environne de toutes parts.
C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaks ont voltigé sans cesse sur les flancs 25 de leur colonne, réduite à quinze cents hommes armés. La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant aux
derniers adieux de ceux qui tombaient faibles ou blessés, on perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels moments, bien des instants de désespoir ; cependant l'ennemi lâcha prise. 5 La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons dans un bois épais, quand tout-àcoup, à quelques pas devant elle, une vive lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du premier rang. Saisis de frayeur, ils croi-
10 ent que c'en est fait, qu'ils sont coupés, ,et ils tombent terrifiés ; le reste, derrière eux, se mêle et se culbute. JSTey, qui voit tout perdu, se précipite, et, comme s'il eût prévu cette attaque, il s'écrie : " Compagnons, voilà l'instant, en avant ! Ils sont à nous ! " A ces
15 paroles, ses soldats courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent, au travers des forêts, la fuite précipitée.
Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on marcha sans rencontrer
20 d'autre ennemi qu'un terrain montueux ; mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres qui les
25 abritaient et sillonner leurs bivouacs ; car on n'avait plus que de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaks à une distance suffisante. Les officiers de Ney finirent en disant que, quant au reste de leur route, et quoiqu'ils eussent encore
rencontré des obstacles cruels, ils n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois ils s'exaltaient toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration, car ses égaux eux-mêmes ne songèrent point à en être jaloux. On l'avait trop regretté, on avait 5 trop besoin de douces émotions pour se livrer à l'envie : Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que, sans l'éclat de sa glorie dans les yeux, dans les gestes et dans les acclamations de tous, 10 il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une action sublime. Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers jours avait eu ses hommes remarquables ; entre autres celui du 16, Eugène; celui du 17, Mortier ; mais dès lors tous proclamé- 15 rent ÏSTey le héros de la retraite.
Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet que de gloire recueillie ! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une renommée immortelle ! et de quelle nature sont donc ces grandes 20 inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouements, produits de quelques instants, issus d'un seul cœur, et qui doivent remplir les temps et l'immensité ?
Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que 25 Ney venait de reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria : " J'ai donc sauvé mes aigles ! j'aurais donné trois cents millions de mon trésor pour racheter la perte d'un tel homme."
CHAPITEE IX.
Ainsi l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le Dnieper. Les quatre-vingt mille Eusses de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible obstacle. Jusque-là ils avaient été plutôt spectateurs qu'au- 5 teurs de notre désastre. Xous ne les revîmes plus ; l'armée fut délivrée du supplice de leur joie.
Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof le servit plus que ses talents. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, son esprit as-
iotucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'euxmêmes ; il se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer. Mais depuis Smolensk, Platof avait passé le flanc droit de la route,
15 comme pour se joindre à "Wittgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.
Le 22 on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin bordé d'un double rang de grands bouleaux, dans une neige fondue et au travers
20 d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent ; elle retint et livra aux Cosaks tous ceux des blessés qui, croyant la gelée établie pour toujours,
avaient, à Smolensk, changé leurs voitures contre des traîneaux.
Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne par une bande 5 de Tartares. L'un perdit courage et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que, s'il commettait cette lâcheté, il le tuerait ; et, en effet, voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit d'un coup de feu entre les mains 10 des Cosaks, puis, profitant de leur étonnement, il rechargea promptement son arme, dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à rejoindre sa troupe. 15
Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes portèrent autour d'eux des regards consternés ; leur imagination, blessée par une si longue suite de spectacles af- 20 freux, entrevit un avenir plus sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs s'écriaient que, " comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené son armée se perdre dans Moscou."
Déplorant alors la téméraire obstination des jours 25 de Moscou, et la funeste hésitation de ceux de Malo- Iaroslavetz, ils comptent leurs malheurs. Ils ont perdu depuis Moscou tous leurs bagages, cinq cents ennons, trente et une aigles, vingt-sept généraux,
quarante mille prisonniers, soixante mille morts : il ne leur reste que quarante mille traîneurs sans armes et huit mille combattants. Qu'une faute eiït été faite, il était impossible d'en douter ; mais de dire com- 5 ment on eût pu l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose décider : on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et gigantesques, tout devient faute
10 quand le but en est manqué.
Napoléon était alors dans Toloczine ; il se faisait décrire la position de Borizof. On lui confirme que sur ce point la Bérézina n'est pas seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvants ; que son
15 pont a trois cents toises de longueur ; que sa destruction est irréparable-, et le passage désormais impossible.
Un général du génie arrivait en ce moment. Napoléon l'interpelle ; le général déclare " qu'il ne voit
20 plus de salut qu'au travers de l'armée de Wittgenstein." L'empereur répond " qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à tout le monde, à Kutusof, à Wittgenstein, à Tchitchakof ;" et il montre du doigt sur sa carte le cours de la Bérézina
25 au-dessous de Borizof ; c'est là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la présence de Tchitchakof sur la rive droite ; et l'empereur désigne un autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus près encore du Dnieper.
Alors, sentant qu'il s'approche du pays des Cosaks, il s'arrête et s'écrie : " Ah, oui ! Pultawa ! c'est comme Charles XII ! "
En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé ; aussi la triste conformité de 5 sa situation avec celle du conquérant suédois le jeta-telle dans une si grande contention d'esprit, que sa santé en fut ébranlée. Néanmoins ces premiers mouvements furent les seuls qui lui échappèrent, et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui 10 s'aperçut de son agitation. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le virent inébranlable ; ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force de l'homme ne consiste le plus 15 souvent qu'à cacher sa faiblesse.
Au reste, un entretien digne de remarque, qu'on entendit cette même nuit, montrera tout ce qu'avait de critique sa position et comment il la supportait. La nuit s'avançait : Xapoléon était couché. Duroc et 20 Daru, encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres conjectures, croyant leur chef endormi ; mais lui les écoutait, et le mot de " prisonnier d'état " venant à frapper son oreille : " Comment, s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient ! " 25
Daru, d'abord surpris, répondit bientôt " que, si l'on était forcé de se rendre, il faudrait s'attendre à tout ; qu'il ne se fiait pas à la générosité d'un ennemi ; qu'on savait assez que la grande politique se
croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi. — Mais la France ! reprit l'empereur ; et que dirait la France ? Oh, pour la France, continua Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus ou moins 5 fâcheuses, mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait."
Et alors il ajoute "que pour les premiers officiers de l'empereur comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait que, par les airs ou autrement, puisque
10 la terre était fermée, il p$t gagner la France, d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu d'eux ! — Ainsi donc je vous embarrasse, reprit l'empereur en souriant. — Oui, sire. — Et vous ne voulez pas être prisonnier d'état ? — Daru répondit, sur le
15 même ton, qu'il lui suffisait d'être prisonnier de guerre." Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un profond silence : puis d'un air plus sérieux : " Tous les rapports de mes ministres sont-ils brûlés ? — Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu permettre.
20 — Eh, bien, allez les détruire ; car, il faut en convenir, nous sommes dans une triste position ! " Ce fut là le seul aveu qu'elle lui arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le fallait, tout remettre au lendemain.
CHAPITKE X.
L'espoir de passer entre les armées russes était donc perdu ; poussé par celles de Kutusof et de Wittgenstein contre la Bérézina, il fallait traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la bordait. 5
Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde, dont onze cent cinquante-quatre seulement io étaient armés de fusils et de carabines.
La cavalerie de l'armée de Moscou était tellement détruite, qu'il ne restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval. L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme i5 encore montés, il appela cette troupe son escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement ; des généraux de division y servirent comme capitaines.
Napoléon ordonne encore que toutes les voitures 20 inutiles soient brûlées, qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des fourgons et des
voitures de tous les corps, et qu'on en donne les chevaux à l'artillerie de la garde. En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misé- 5 râbles habitations se sont fait à peine quelques éclaircies. Le bruit du canon de Wittgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Eusse accourait sur le flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous rapportant l'hiver qui nous avait quittés
10 avec Kutusof ; ce bruit si menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et enfants, s'écmihient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.
lS Ces marches forcées, commencées avant le jour, et qui ne finissaient pas avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir on s'arrêtait, le matin on se remettait en route
20 dans l'obscurité, au hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevèrent alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit.
Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on approchait de Borizof, on entendit de-
25 vant soi de grands cris. Quelques-uns y coururent, croyant à une attaque. C'était l'armée de Victor, que Wittgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière encore et toute vive,
elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec ces acclamations d'usage, depuis longtemps oubliées.
Elle ignorait nos désastres ; on les avait cachés soigneusement, même à ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de Moscou, elle 5 n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres couverts de lambeaux, de pelisses de femmes, de morceaux de tapis, ou de sales manteaux roussis et troués parles feux, et dont les pieds étaient enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura 10 consternée. Elle regardait avec effroi dénier ces malheureux soldats décharnés, le visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte, marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre et en silence, comme un troupeau de 15 captifs.
Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes, ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne ; ils mar- 20 chaient pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la misère. 25
Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards. Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les
secouraient de leurs vivres et de leurs vêtements, puis ils leur demandaient où étaient donc leurs corps d'armée. Et quand ceux-ci les leur montraient, n'apercevant, au milieu de tant de milliers d'hommes, 5 qu'un faible peloton d'officiers et de sous-officiers autour d'un chef, ils les cherchaient encore.
L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, les gagna;
10 car il semble que l'ordre soit un effort contre la nature. Et cependant les désarmés, les mourants même, quoiqu'ils n'ignorassent plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.
15 Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la grande armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de son empereur la rassurait. Depuis longtemps elle était accoutumée à ne plus compter sur lui pour la faire vivre, mais
20 pour la faire vaincre. C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant d'heureuses ! il ne fallait que pouvoir le suivre : lui seul, qui avait pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les sauver. 11 était donc encore au
25 milieu de son armée comme l'espérance au milieu du cœur de l'homme.
Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur, marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans affectation, sûr d'être res-
pecté tant qu'on respecterait la gloire, sachant bien qu'il nous appartenait autant que nous lui appartenions, sa renommée étant conime une propriété nationale. On aurait plutôt tourné ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un 5 moindre suicide. Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et, en effet, ne partageait-il pas le danger commun ? Qui d'eux tous risquait autant que lui ? Qui perdait 10 plus à ce désastre ?
S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence ; il semblait que de tant de maux le plus grand fût encore celui de lui déplaire : tant la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet 15 homme qui leur avait soumis le monde, dont le génie, jusque-là toujours victorieux et infallible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui pendant si longtemps, ayant tenu le grand livre des pensions, celui des rangs et celui de l'histoire, avait eu de quoi satis- 20 faire, non seulement les esprits avides, mais aussi tous les cœurs généreux.
CHAPITEE X.
On approchait ainsi du moment le plus critique : Victor en arrière avec quinze mille hommes ; Oudinot en avant avec cinq mille, et déjà sur la Bérézina ; l'empereur entre eux avec sept mille hommes, 5 quarante mille traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.
Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation dans sa marche. Il s'arrêtait
io à chaque instant sur la grande route, attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps au duc de Reggio d'évacuer Borizof. En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont de trois cents toises de longueur détruit sur
15 trois points, et que la présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille au-dessus de Borizof, Stachow
20 marquait un autre gué, mais peu abordable. Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka,à deux lieues au-dessus de Stadhow, était un troisième point de passage.
Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que Wrede avait enlevée au deuxième corps. Ce général bavarois l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe 5 de Tchitchakof maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina, de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le cheval, encore mouillé, paraissait en 10 sortir. Il s'était saisi de cet homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut. 15
L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Vilna, le maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Wittgen- 20 stein et Kutusof, n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la cavalerie le passeraient; qu'alors tout ne serait pas perdu, et la paix et la guerre, comme si Napoléon -s lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.
Aussi le maréchal n'avail-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le général d'artillerie, une compagnie de pontonniers; un régiment d'infanterie et la
brigade Corbineau avaient occupé Studzianka. En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus : tous avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et de déplacer 5 l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse : c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec l'instruction d'y ramasser à grand bruit tous les matériaux nécessaires à la con-
10 struction d'un pont ; on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi toute la division des cuirassiers.
Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de Tchitchakof, on préparait secrè-
15 tement à Studzianka des moyens de passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Eblé y arriva, suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon, de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de pontonniers.
20 Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la nuit ; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26,
25 pendant le jour, et sous le feu de l'ennemi : mais il n'y avait plus à hésiter.
Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son corps à
Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité, sans bruit, et se recommandant mutuellement le plus profond silence. A huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Eblé en de- 5 scendait. Ce général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontonniers et un caisson rempli de fers de roues abandonnées, dont à tout hasard, il avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver cette faible ressource : elle sauva l'armée. IO
A la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet dans le lit fangeux de la rivière. Mais, pour comble de malheur, la crue des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouïs, et que nos malheureux pontonniers, plongés dans les 15 flots jusqu'à la bouche, combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de froid, ou submergés par ces glaçons que poussait un vent violent. Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmospbère était au juste degré qu'il co fallait pour rendre le passage du fleuve plus difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance, l'hiver se montra plus notre ennemi que les Russes eux-mêmes. 25
Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis qui étincelaient sur la hauteur de la rive oppo-éo. A la portée du canon et des fusils d ! la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter
de notre dessein en envoya prévenir son général en chef. *
La présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé l'amiral russe. On s'attendait à 5 chaque moment à entendre éclater toute son artillerie sur nos travailleurs, et quand même le jour seul découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez avancé ; et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux positions de
10 Tchaplitz pour qu'un passage de vive force fût possible. Aussi Napoléon, en sortant de Borizof à dix heures du soir, crut-il partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre cents gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un château ap-
15 partenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points. Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort
20 s'accomplissait. Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit achevée. Plusieurs fois ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.
L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se ré-
25 unit à Oudinot. La présence du danger le calma, comme il arrivait toujours ; mais à la vue des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés, tels que Bapp, Mortier et Xey. décrièrent " que, si l'empereur sortait de se péril, il faudrait
décidément croire à son étoile ! " Murât lui-même pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Napoléon. Des Polonais le lui proposèrent.
L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la rivière, sur un escarpement que cou- 5 ronnait l'artillerie d'Oudinot. Murât y pénètre, il déclare à son beau-frère " qu'il regarde le passage comme impraticable ; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la Bérézina à 10 quelques lieues au-dessus de Studzianka; quedanscinq jours il sera dans Vilna ; que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils répondent de son salut."
Mais Napoléon repoussa cette proposition comme 15 unevoie honteuse, comme une lâche fuite, s'indignant qu'on eût osé croire qu'il quitterait son armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois il n'en voulut pointa Murât, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa fermeté, ou plutôt parce qu'il ne 20 vit dans son offre qu'une marque de dévouement, et que la première qualité, aux yeux des souverains, est l'attachement à leur personne.
En ce moment le jour faisait pâlir et disparaître les feux moscovites. Nos troupes prenaient les armes, 25 les artilleurs se plaçaient à leurs pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et précurseur des grands dangers.
Depuis le veille, chacun des coups de nos pontonniers, retentissant sur ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi. Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons 5 et son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éfolé devait encore mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut : nous vîmes des feux abandonnés, une rive déserte, et, sur les hau-
io teurs, trente pièces d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets eût suffi pour anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les deux rives ; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se mettait en batterie. Plus loin on
15 apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait vers Borizof sans regarder derrière elle : cependant un régiment d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre position, et l'on voyait une horde de Cosaks errer sur la lisière des
20 bois : c'était l'arrière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage. Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris.
25 Rapp et Oudinot entrent précipitamment chez l'empereur. " Sire, lui dirent-ils, l'ennemi vient de lever son camp et de quitter sa position ! — Cela n'est pas possible ! " répond l'empereur ; mais Ney et Murât accourent et confirment ce rapport. Alors
Napoléon s'élance hors de son quartier-général ; il regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz s'éloigner et disparaître dans les bois ; et, transporté, il s'écrie : " J'ai trompé l'amiral !" .5
Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaks, et le pont pour l'infanterie achevé ; la division Legrand le traversait rapidement avec ses canons, aux cris de " vive l'empereur ! " et devant ce souverain, qui aidait lui-même au passage de l'artillerie en en- 10 courageant ces braves soldats de sa voix et de son exemple. Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé : " Voilà donc encore mon étoile ! " car il croyait à la fatalité, comme tous les conquérants, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter 15 avec la fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui, d'ailleurs, sans puissance intermédiare entre eux et le ciel, se sentent plus immédiatement sous sa main.
Cependant ce premier pont qu'on venait d'achever 20 n'avait été fait que pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre heures du soir. En même temps, le reste du deuxième corps et la division Dombrowski suivaient 25 le général Legrand et le duc de Reggio : c'étaient environ sept mille hommes. Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin par un détachement qui en chassa quelques Cosaks ; de
pousser l'ennemi vers Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de Studzianka.
Le même jour Napoléon, avec environ six mille gardes et le corps de Ney, réduit à six cents hommes, 5 passait la Bérézina vers deux heures de l'après-midi : il se plaçait en réserve d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof le débouché des ponts. Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup traversèrent encore le fleuve 10 après lui tant que le jour dura. En même temps l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de Studzianka.
98 LA RETliAlTE DE MOSCOU.