DE L'OBÉISSANCE DE JÉSUS-CHRIST, ETC
Acte de confiance le plus excellent : car à n'en juger que selon les lumières naturelles, souvent je pourrois craindre de m'égarer en suivant les vues de mes supérieurs. Mais j'obéis néanmoins, parce que j'espère que Dieu, touché de mon obéissance, leur inspirera ce qui me convient ; qu'il ne permettra pas que je me perde dans l'exercice, l'emploi, le lieu où ils m'auront destiné; qu'il me délivrera de tous les dangers qui pourroient s'y rencontrer pour moi ; et que, supposé même qu'ils se fussent trompés, il ne me demandera point compte de leur erreur; enfin, qu'il agréera ce que j'aurait fait, dès que je l'aurai fait par un véritable esprit de dépendance, et qu'il m'en récompensera.
Acte de charité le plus parfait, parce que le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu, c'est celui de ma volonté; et qu'il n'y a que le plus pur amour de Dieu, qui puisse me porter à me dépouiller ainsi de moi-même et de ce que j'ai de plus précieux parmi les biens naturels, qui est ma liberté. Quel fonds de consolation pour une âme religieuse et soumise ! Quel mérite de l'obéissance ! Mais au contraire quand je me rends difficile aux ordres de mes supérieurs, et que je veux m'y soustraire, quel renversement et quel sujet de crainte pour moi ! Ce n'est point vous, disoit Dieu à Samuel, parlant des Juifs, qui demandoient d'être gouvernés par un autre que ce prophète, ce n'est point vous qu'ils ont rejeté, c'est moi-même (1). Ainsi, en désobéissant à un supérieur, c'est à Dieu même que je désobéis, c'est contre Dieu même que je m'élève, c'est de Dieu même que je me sépare, et de volonté, et d'action. Or qu'est-ce que désobéir à Dieu , de se révolter contre Di^u. de se séparer de Di?u?
(i) i Reg. 8.
SECOND POINT
Autant que l'obéissance de Jésus-Christ fut sainte dans son principe, autant devoit-elle être pénible dans l'exécution. De quoi s'agissoit-t-il? De quitter dès les premiers jours de sa naissance son propre pays, et d'être transporté dans un pays étranger; de s'exposer, tout enfant et tout foible qu'il étoit, aux fatigues et aux périls d'un rude voyage; de partir dès la nuit même où l'ordre est donné à Joseph, et de se mettre en chemin sans délai, sans préparatifs, sans provisions, d'aller en Egypte parmi un peuple infidèle et ennemi des Juifs; d'y vivre obscur et inconnu, dans une pauvreté extrême et dans un besoin absolu de toutes choses, enlin d'y demeurer jusqu'à ce que la providence l'en retirât : car l'ange ne marque point pour cela d'autre temps, ni. ne fixe point de terme. Quelle épreuve ! et jamais l'obéissance religieuse eutelle de pareilles difficultés à surmonter ?
Cependant le père, la mère, l'enfant, toute cette sainte famille obéit. Point de retardemens, point d'excuses ni de représentations. Incontinent Joseph se leva, prit l'enfant, et s'enfuit en Egypte (1). A examiner la chose selon les vues humaines, par où il ne m'est que trop ordinaire de me conduire, mille raisons dévoient arrêter une obéissance si prompte et si rigoureuse. Le moyen qu'un enfant, encore au berceau, pût soutenir une telle marche? Comment l'emporter au milieu des ténèbres et de tant de risques qu'il y avoit à courir sur la route ? Où trouver de quoi fournir à sa subsistance, et Dieu ne pouvoit-il pas autrement le sauver de la persécution d'Hérode? Voilà comment (1) Matin. 2.
DE l'obéissance DE JÉSl'S-CriRIST, ETC. 191
on raisonne jusque dans la religion, et n'est-ce pas ainsi que j ai raisonné moi-même sur mille sujets, où il n'étoit pas question à beaucoup près, pour accomplir ma r^ale et pour satisfaire à ce qu'exigeoient des personnes supérieures, de prendre autant sur moi, ni de me faire la même violence ? Le moindre effort m'étonne, le moindre obstacle me retient; tout me devient impossible, et j'ai toujours des prétextes à alléguer, ou de foiblesse, d'incommodité, d'infirmité, ou d'opposition naturelle et d'aversion, ou de quelque sorte que ce soit. Que là-dessus un supérieur ne se rende pas à mes remontrances, et qu'il ne croie pas devoir m'écouter, c'est assez pour me jeter dans le trouble et pour m'indisposer contre lui. Je le regarde comme un homme intraitable, et sa fermeté, toute qu'elle peut être, me paroît rigueur outrée et dureté. Ne m'en suis-je pas expliqué bien des fois en ces termes, ou du moins ne l'ai-je pas ainsi pensé?
Ce qu'il y a de plus étrange, et ce que je ne puis trop de fois me reprocher à moi-même, ni trop reconnoitre à ma condamnation, c'est que la plupart des choses sur lesquelles je murmure avec plus d'amertume, et contre lesquelles je me récrie plus hautement, ne me paroissent insoutenables que dès qu'elles me sont enjointes par l'obéissance. Du moment qu'on les lai=seroit à ma liberté, je ne les trouverois plus au- 5us de mes forces, et je n'en aurois plus tant d'éloignement. Si je veux me juger de bonne foi, tel est L'état de mon cœur, et c'est ce que j'ai pu remarquer dans une infinité de rencontres. Qu'un véritable esprit i=~ince me faciliteroit de devoirs, et qu'il me les adouciroit même ! Car voilà ce qui manque. Avec cet esprit obéissant, il n'y a point de victoire, selon la
parole de l'Écriture, que je ne fusse en état de remporter : mais sans ce même esprit, il n'y a rien de si '* léger qui ne me semble un joug insupportable.
Quand le Fils de Dieu obéissoit à son Père en s' éloignant de sa patrie, et se retirant chez des idolâtres, il ! étoit dès lors, selon la préparation de son cœur, obéissant jusques à la mort de la croix (1) ; c'est-à-dire, que dès lors il étoit disposé à être un jour crucifié, et à mourir par obéissance. Voilà, si mon obéissance est aussi parfaite qu'elle devroit l'être, la disposition où elle me doit mettre. Il ne s'agit point actuellement d'endurer la mort pour me soumettre à l'obéissance, puisque je n'en ai pas l'occasion. Mais ce que je ne puis faire maintenant, faute d'occasion, je dois toujours être prêt à le faire si elle se présentoit. Or, ai-je lieu de croire que je sois ainsi préparé, lorsque l'obéissance dans les plus petites choses me fait tant de peine? J'ai bonne grâce de me plaindre des ordres qu'on me donne et des règles qu'on m'impose. Ai-je obéi jusqu'au prix de mon sang, jusqu'au sacrifice de ma vie?
TROISIÈME POINT
L'obéissance de Jésus-Christ fut bien récompensée par les merveilleux effets qu'elle produisit. Jamais il n'en fut de plus salutaire. 1° Ce divin Sauveur porta avec lui ces grâces de salut qui sanctifièrent l'Egypte, et se répandirent dans la suite des années sur tant de solitaires et de pénitens, dont les déserts furent remplis, et dont la vie angélique a fait l'édification et l'admiration de tout le monde chrétien. 2° Sa fuite le préserva de la fureur d'Hérode, et le déroba à la vio-
(1) Philip. 2.