‹ La Réunion et MadagascarChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Climat. — Température. — Saisons. — Pluies. — Nuages. — Orages. — Ouragans. — Raz de marée. — Cyclones. — Un cyclone dans la plaine des Cafres. — Le cyclone de 1868.

Autrefois, l’île de la Réunion était réputée pour la salubrité de son climat ; aujourd’hui, sans être malsaine, notre colonie a hérité de quelques-unes des maladies si fréquentes dans les mers des Indes ; peut-être les doitelle aux immigrants qui ont apporté avec eux le germe de ces maladies qui, hâtons-nous de le dire, ne sévissent sérieusement qu’à de rares intervalles.

La température de l’île, quoique élevée, n’est cependant pas excessive, mais elle est assez variable ; le thermomètre oscille entre 12° et 36° selon la saison, et aussi selon les localités ; entre Saint-Denis et Saint-Pierre, par exemple, il y a toujours deux ou trois degrés de différence ; Saint-Pierre est moins chaud ; la moyenne de l’île, sur le littoral, peut être estimée à 24° 6.

Comme dans tous les pays tropicaux, on ne compte à la Réunion que deux saisons :1a belle saison, de mai à octobre, époque du beau temps, de la sécheresse et de la

chaleur, et la saison des pluies ou hivernage, de novembre à avril ; les pluies, fort abondantes du reste, tombent surtout en décembre, janvier et février.

Pendant cette période, les nuages, dans l’intérieur, sont généralement bas et cachent aux regards les sommets des montagnes. Pour le voyageur placé sur un des points élevés de l’île, l’effet produit par cette brume est merveilleux ; on dirait qu’une mer légèrement ondulée s’est tout à coup répandue sur la Réunion, voilant les plaines, les plateaux et les navires ;les pics du Pilon des Neiges, du Volcan et du Grand-Bernard, éclairés par le soleil levant, émergent, comme des îlots, de cet océan de brume, et au loin, à l’horizon, l’œil aperçoit les flots bleus de la mer et quelquefois jusqu’à Maurice.

Mais ces nuages ne sont pas sans danger pour le touriste : ils se forment parfois avec une rapidité effrayante et changent, en quelques minutes, l’atmosphère la plus pure, en un brouillard intense. Malgré lui, le voyageur est effrayé lorsque le vent chasse de son côté les premiers flocons qui se forment, lorsqu’il voit s’avancer vers lui ces misses blanches qui ont un aspect presque solide. Heureux, s’il s’est prémuni contre ce danger , s’il a de chaudes couvertures et surtout de quoi faire du feu, car il court risque de succomber en quelques heures, dans cette atmosphère humide, par une chaleur de 35° et plus , à ce que les habitants du pays appellent la crampe : une somnolence presque invincible s’empare de lui ; il éprouve le besoin de se coucher et de s’endormir,

Gorges du Bornieu-Saint-Paul

LARÉUNION.

il devient incapable de tout mouvement , comme paralysé, et meurt s’il n’a les moyens de réagir et de lutter contre l’humidité. Ce phénomène se produit, du reste, dans toutes les contrées montagneuses.

L’hivernage est aussi la saison des orages, des raz de marée, des ouragans et de ces terribles tempêtes que l’on nomme cyclones dans la mer des Indes.

Les orages ne sont ni violents ni très fréquents à la Réunion, moins qu’en France, peut-être ; en revanche, les ouragans sont terribles ; c’est, avec les raz de marée, le plus grand fléau qu'ait à redouter la colonie. Quand un de ces tourbillons vient à fondre sur l’île, il laisse, comme trace de son passage, des cases renversées, des villages détruits, des arbres déracinés et des plantations bouleversées ; souvent, ses effets se font sentir sur les côtes et bon nombre de navires périssent corps et biens. Dans les raz de marée, la mer, calme au large, vient se briser sur la côte en lames monstrueuses qui emportent tous les débarcadères et occasionnent de terribles malheurs dans les villages du littoral.

Pour donner une idée de la violence de ces ouragans qui vinrent fondre trop souvent sur la Réunion, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le récit, fait par M. Maillard, d’un de ces coups de vent qu’il éprouva dans la plaine des Cafres :

« Le 17 janvier 1858, je fus chargé d’aller faire une étude pour le détournement des eaux d’une source située dans la plaine des Cafres. Nous nous mîmes en route

le 16, à cinq heures du matin, c’est-à-dire une demiheure avant l’apparition du jour.

a Mes compagnons étaient : le maire de la commune au profit de laquelle le gouverneur avait autorisé le détournement du cours de la source ; le conducteur des ponts et chaussées, qui devait faire exécuter les travaux d’après mon tracé ; deux employés emmenés comme aides ; enfin, Jacques, créole malais de quatorze ans, élevé dans ma maison, et qui me servait toujours de porte-mire. Nous étions suivis de nos domestiques portant nos effets et nos instruments. Une douzaine de terrassiers, dont trois Chinois, les autres Cafres et Malgaches, étaient partis d’avance pour porter les outils et les provisions, et installer notre campement.

« L’obscurité nous empêcha d’observer le temps au moment du départ. Nous avions devant nous huit heures de marche, tant à pied qu’à cheval, et un travail pressé. Le jour venu, et à mesure que nous avancions, l'aspect du ciel nous inquiéta un peu ; des nuages noirs chassaient avec rapidité sur nos têtes, tandis que nous traversions une atmosphère brûlante, où pas un souffle d’air ne se faisait sentir. A midi, l’imminence de l’ouragan devint pour moi une presque certitude ; mais nous étions trop avancés pour songer à revenir sur nos pas, et d’ailleurs nous espérions trouver de bonnes cases auprès de la source.

« Le plateau appelé Plaine-des-Cafres est une savane parsemée de pitons à cratères éteints et d’éminences qui sont des soulèvements volcaniques plus ou moins

couverts d’arbres. Les pentes générales. du plateau se dirigent toutes vers le centre, vaste marécage à la saison des pluies, pâturage frais en temps de sécheresse, sur une étendue de deux lieues de long et d’une lieue et demie de large ; ce désert ne présente de trace de culture qu’aux alentours des quelques métairies très distantes les unes des autres, et qui ne sont en réalité que des parcs pour les bœufs, avec une ou deux cabanes pour les tournées accidentelles du propriétaire, un bout de jardin, et quelques semis de sainfoin et de raygrass, comme réserve pour les jours caniculaires.

« Tel était le gîte qui nous attendait, et qui était situé sur une des buttes volcaniques dont la chaîne s’étend du sud au nord, entre deux pitons plus considérables, celui d eDugani etceluide la Grande- Montée. La première case qui s’offrit à nous avait été récemment construite en bois et en paille pour abriter nos ouvriers. Derrière celle-ci se présentait celle que le propriétaire de la métairie occupait lorsqu’il venait voir son troupeau, et qui nous était réservée. Une troisième, celle des bouviers, très petite et de chétive apparence, avait été mise en partie à la disposition de nos domestiques. Enfin, le parc à bœufs, vaste hangar occupé par une cinquantaine de ces animaux, terminait le campement. Ces quatre abris étaient séparés les uns des autres par une dizaine de mètres et protégés par quelques beaux arbres.

« Nous étions encore en route et à pied, lorsque la pluie commença à tomber par ondées chaudes, droites et roides^

augmentant d’intensité à chaque reprise. A deux heures, elle nous cloua dans la case, où nous fîmes notre installationetprîmes notre repas. Un magnifique chien des Alpes., attiré par l’odeur de la cantine, avait quitté les hœufs dont il était le gardien pour s’établir chez nous. Le repas fini, il refusa de nous quitter et donna des marques d’effroi de mauvais augure. Bien qu’il fût caressant et doux, bien que sa haute taille et son air de fierté fussent des indices de courage, il refusa d’obéir au rappel de ses maîtres et se cacha sous un de nos lits, d’où il fut impossible de le faire sortir. Je remarquai qu’il ne dormait pas et qu’il éprouvait une inquiétude extraordinaire, tandis que les bœufs ne paraissaient rien pressentir ou ne se soucier de rien.

« Le baromètre baissait de manière à me donner la crainte d’une nuit terrible. J’examinai la case, qui était composée de deux chambres : l’une servant de magasin, l’autre, fort petite, contenant quatre lits, dont deux devaient être occupés chacun par deux de nos jeunes gens. C’était une construction en bois couché, à la manière du pays, avec une couverture en planches et en bardeaux (essentes), un vrai chalet de montagnes, ayant pour unique ouverture une porte tournée vers le soleil couchant. Une roche sortait de terre à l’angle sud-ouest et à quelques décimètres de distance de la case.

« La pluie cessa, et aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre avant cinq heures du soir. Alors s’élevèrent de courtes rafales, qui devinrent de plus en plus menaçantes. A la nuit tombante, — six heures et demie,

— l’atmosphère redevint calme et chargée de brumes qui voilaient l’horizon. A huit heures, le baromètre était si bas que je m’étonnais de ne pas voir la tempête se déclarer, lorsqu’elle arriva, ronflant et mugissant entre les pitons et faisant craquer les arbres. Puis un silence, un calme plat qui dure quelques secondes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour reprendre haleine et nous attaquer de nouveau. Il reprend sa course, et, cette fois, il accourt si vite qu’il ne s’annonce plus par des menaces lointaines; il s’abat sur nous brutalement et nous porte un choc semblable à celui d’un corps solide. Le toit craque et sebrise, nous nous sentons soulevés et penchés en avant. Le chien s’agite et gémit, nos lumières sont éteintes par le vent qui pénètre dans l’intérieur. Heureusement, il a emporté au loin les débris de la charpente; personne n’est blessé. Il pleut serré, mais nous pouvons encore nous abriter sous une partie du toit.

a Les intervalles de calme, de ce calme extraordinaire qui succède aux rafales, nous laissaient à chaque instant l’espoir d’avoir essuyé la dernière bordée de cette furie. Vers dix heures, nous essayâmes de sortir pourvoir si les autres cases nous offriraient un autre refuge meilleur ou pire. Mais il nous fut impossible d’ouvrir. Le vent avait fait marcher la case de manière à ce que la porte vînt butter contre la roche. Nous étions calés , mais prisonniers, avec la chance d’être renversés et brisés, ou celle d’être écrasés par les débris de la toiture.

cc De onze heures à minuit, elle fut enlevée planche par

planche, et chaque fois dispersée au loin. A minuit, la paroi située vers l’est et qui maintenant, par suite de l’évolution que nous avions subie, se présentait presque de face à la rage obstinée du nord-est, fut enfoncée et trouée. Nous étions à peu près libres de fuir; mais l’obscurité était complète, eh, à deux pas de nous, autour de la petite éminence que nous occupions, l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Les autres cases étaient peut-être entraînées déjà par la bourrasque de ce déluge, et la sensation du froid était si vive, que l’idée de nous égarer dans les ténèbres nous frappait de terreur.

(< Quelque précaire que fût notre refuge, — nous ne pouvions plus dire notre abri, — l’instinct du gîte, qui domine toujours la pensée humaine, et le sentiment fraternel de la lutte en commun contre le danger commun, nous engagèrent à rester ensemble jusqu’au dernier moment. Mais le plus grand péril de notre situation ne s’était pas encore dessiné à nos yeux, et bientôt il s’annonça par de douloureux symptômes. Je veux parler du découragement, de cet état nerveux et tout physique de prostration morale qui, sous l’influence de certains agents extérieurs, s’empare quelquefois de préférence des âmes les plus énergiques. Quelques-uns de mes compagnons commencèrent à donner des signes de désespérance, adressant au ciel de délirantes prières, en appelant leur famille et leurs amis absents pour leur dire adieu. Je craignis un instant pour moi-même la contagion de ce

trouble fatal, et je fis un effort pour me rappeler que j’étais le chef de la bande , et par conséquent appelé à ne m’occuper que des autres. Voyant que l’inaction était le seul fléau qu’il me fût possible de conjurer, je résolus d’essayer, à tout hasard, de lutter contre les éléments. Je fis porter et accoter nos quatre lits contre la paroi la plus menacée. Je m’opposai à ce que personne eût recours aux alcools pour se réchauffer et s’étourdir. J e veillai à ce que chacun avalât de temps en temps un verre de bouillon concentré dont nous avions une provision convenable. Je fis jeter sur notre petit groupe serré une grande couverture, qu’il fallait retenir de toutes nos forces pour qu’elle ne fût pas arrachée par le vent. Enfin je parvins à installer au milieu de nous une double caisse vide et retournée, au moyen delaquelle un bougeoir garni et des allumettes me permirent, dans l’intervalle des rafales, de nous procurer un instant de lumière pour regarder l’heure et consulter le baromètre qui, sans merci, descendait toujours.

« Quelle attente ! et combien de fois, après des angoisses qui nous semblaient avoir duré une heure, nous étions frappés de stupeur en voyant à la montre qu’à peine dix minutes s’étaient écoulées ! Sans doute ces fréquentes constatations de notre péril n’étaient pas de nature à nous rassurer ; mais elles tenaient notre attention éveillée sur nous-mêmes. Elles entretenaient le sentiment de l’amour de la vie prête à nous abandonner. Dans ces rapides intervalles de silence, nous respirions ensemble, et chaque fois

nous pouvions nous croire prêts à sortir du paroxysme de l’ouragan. Mais, tout à coup, des craquements formidables nous annonçaient le retour du monstre.

« Chose remarquable, les plus faibles étaient ceux dont l’énergie se soutenait le mieux, et mon petit Jacques montra, sans se démentir un instant, une présence d’esprit, un courage et un dévouement à toute épreuve.

« Enfin, à deux heures du matin, le baromètre cessa de descendre, et à deux heures et demie il commença à remonter. Les rafales faiblirent progressivement, et l’espérance remonta comme le baromètre.

« J’étais brisé de fatigue ; je m’allongeai comme je pus sur un matelas, une véritable éponge dont le poids de mon corps exprimait Teau, et je dormis une demi-heure.

« Dès que le jour commença à poindre, nous réunîmes nos efforts pour nous ouvrir un passage à travers les débris de la cloison et parvenir jusqu’aux autres cases, que nous n’étions pas sûrs de retrouver, même en ruines. Quelle fut notre surprise, en voyant debout et intacte la plus voisine, qui était la plus petite, celle que nos domestiques partageaient avec les ouvriers ! Elle était fermée, muette et comme inhabitée. Nous y pénétrons, et nous trouvons nos gens bien tranquilles autour d’un bon feu qu’ils avaient pu entretenir toute la nuit, sans se douter qu’à deux pas de là nous soutenions contre la mort une lutte désespérée.

(( Nous étions tellement transis, que la vue de ce feu bienfaisant faillit nous faire tout oublier. Mais il fallait

songer à nos douze travailleurs installés dans la case neuve, et nous fîmes, pour aller de suite à leur recherche, un effort que je me rappellerai toujours comme une chose considérable dans ma vie d’aventures.

« La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. De la grande case en bois et en paille, il ne restait que quelques débris épars, ballottés encore par les derniers souffles de l’ouragan. Sept de nos hommes s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, sous les débris d’un gros arbre abattu et brisé. Les cinq autres gisaient dans l’eau, raides et froids comme des cadavres. Nous nous hâtâmes de les emporter près du feu et de les frictionner de toutes nos forces ravivées par le danger. La scène qui suivit fut véritablement effrayante. Les premiers qui se ranimèrent sortirent de leur léthargie dans un état de démence complet, et, s’échappant de nos bras, voulurent se précipiter dans le feu. Deux autres, — deux Malgaches, — en revenant à la vie, eurent un réveil encore plus terrible. Leur face souillée, égarée, furieuse, était horrible à voir, et notre lutte pour les sauver ressemblait à un combat.

« Mais le dernier de ces malheureux ne se réveilla pas, et plusieures heures de frictions ne purent pas seulement lui enlever la raideur cadavérique. L’asphyxie par l’eau ou la paralysie du sang par le froid avait été complète.

« A neuf heures du matin, il fallut renoncer à l’espoir d’arra cher cette victime au désastre. Nous la couvrîmes

d’un peu de terre, nous abandonnâmes une partie de notre bagage, et les buttes ayant cessé d’être des îles sans issue, nous pûmes descendre dans la plaine, où l’écoulement se faisait assez régulièrement par les deux ravines qui sillonnent en sens contraire le nord et le sud du plateau. Nous pûmes franchir, non sans peine, mais sans catastrophe nouvelle, les trois courants du bras du Ponteau, qui ne charriait ni arbres, ni rochers, et dont les flots étaient restés clairs, grâce à la compacité du sol. Ainsi, marchant dans l’eau, jusqu’aux genoux dans la plaine, jusqu’aux épaules dans les fonds, le plus souvent sans retrouver ancune trace de chemin, rencontrant à chaque pas les énormes tamarins des hauteurs gisant brisés sur le sol, nous atteignîmes, après trois heures do marche bien pénible, la métairie la plus voisine. Le temps était magnifique, le ciel d’un bleu pur, et le soleil brillait sur la campagne dévastée. »

Sur mer , ces immenses tourbillons qui parcourent l'Océan, poussés par une force irrésistible, sont plus terribles encore.

Ces phénomènes sont si fréquents dans les parages de la Réunion, qu’on a pu étudier leur marche, calculer leur vitesse, et les lois qui les régissent ; c’est à un créole de la Réunion, Joseph Hubert, que revient l’honneur de cette découverte. Le cyclone est un tourbillon d’un diamètre de cinquante à cent milles, qui s’avance sur l’Océan avec une vitesse variant entre un et cinquante milles à l’heure, mais dont la moyenne est de cinq à dix milles,

Au centre du cyclone règne un espace de calme, où la mer est moins grosse et le vent presque insensible, tandis que, à la circonférence, tous les éléments semblent déchaînés.

Etant donné les études faites sur les cyclones, un marin peut, en manœuvrant suivant certaines instructions, éviter la partie dangereuse, pour se tenir dans la partie maniable, c’est-à-dire dans celle où, malgré la tempête, il reste maître de son navire. Au moyen de certains calculs, on connaît le point où est le centre du cyclone, la direction qu’il suit, et la vitesse de sa translation.

Afin de mieux faire comprendre ce phénomène, nous allons résumer le récit du cyclone éprouvé par la frégate la Junon , aux environs de l’île de la Réunion, au mois d’avril 1868.

La frégate de premier rang la Junon, allant de France aux Indes, relâcha à l’île de la Réunion; le 28 avril, elle quitta la rade de Saint- Paul.

Pendant toute la traversée, les officiers avaient étudié les lois des cyclones dans un ouvrage que venait de publier le commandant Bridet, directeur du port de Saint-Denis ; ils allaient bientôt pouvoir mettre en pratique les règles contenues dans cet excellent ouvrage.

Dès le lendemain du départ de Saint-Paul, le vent fraîchit sensiblement, et la mer devint grosse ; en même temps les officiers constataient une baisse continue du baromètre, signe précurseur du cyclone.

Aussitôt, M. de Marivaux, capitaine de vaisseau com-

mandant la Junon , se mit en devoir de déterminer la position du centre du météore, sa direction et sa vitesse. Le cyclone s’avançait en droite ligne sur la frégate avec une vitesse moyenne. La distance du centre permettait de couper la ligne de translation pour atteindre le cercle maniable. Le commandant fit allumer les feux afin que la machine aidât à franchir la région dangereuse.

La Junon fuyait vent arrière avec une vitesse de dix nœuds dans une obscurité profonde ; la mer devenait plus grosse, et le roulis était tel que l’eau embarquait par les hauts et par les sabords mal joints.

Malheureusement, vers minuit, l’eau pénétra dans la machine, et un grand coup de roulis éteignit les fourneaux ; il fut impossible de les rallumer ; les plaques des parquets s’étant détachées rendaient l’accès des fourneaux impossible.

Le vent augmentait et soufflait en tempête ; la voilure et. le gréement subirent des avaries : dans un coup de roulis, la grande vergue se brisa ; tous les huniers furent emportés, et la rupture du minot de misaine causa la perte de cette voile ; bientôt deux mâts supérieurs tombèrent. La Junon était immobile et n’obéissait plus au gouvernail.

La Junon resta ainsi exposée à la fureur du cyclone qui s’avançait avec rapidité. La mer s’élevait en véritables montagnes, elle avait emporté les galeries, les embarcations suspendues sur les porte-manteaux d’arrière et de côté, et une grande ancre, détachée de ses liens

avait, en frappant la muraille, défoncé un sabord et produit une large voie d’eau, qu’on eut bien de la peine à aveugler.

Une pluie torrentielle se joignit aux coups de mer, et tous les efforts tendaient maintenant contre les envahissements de l’eau.

« La tourmente durait depuis sept heures, écrit un officier, redoublant à chaque heure de violence et de

bruit . Tout à coup, un silence absolu se fit, un

silence que je ne puis comparer qu’à celui qui suit l’explosion d’une mine ou d’un bastion pris d’assaut. C’était le calme central, calme subit et étrange, qui produisit plutôt de l’étonnement qu’une impression de sécurité, tant on s’y sentait comme en dehors des lois de la nature. Le mouvement du tourbillon continuait dans le haut de la colonne d’air dont nous occupions la base. Des oiseaux, des poissons, des sauterelles, des débris sans forme tombaient de tous côiés, et l’état électrique de l’atmosphère produisait une sensation vertigineu«e sans analogue dans nos souvenirs, se manifestant par un état extraordinaire d’exaltation chez des hommes habituellement très calmes (1). »

On put heureusement, grâce au dévouement de l’équipage, profiter de ce moment de répit pour réparer la mâture, débarrasser les foyers, rallumer les fourneaux et vider une partie de l’eau qui envahissait la cale.

(1) Cité dans le Tour du Monde , année 1869, 2e semestre.

Après cinq heures de calme, la tempête reprit de nouveau la frégate et l’emporta dans toute sa force ; l’ouragan se déchaînait avec plus de violence qu’auparavant. La membrure du bâtiment se déliait ; les membrures craquaient et se brisaient ; mais il était impossible d’apprécier l’origine des voies d’eau qui pénétraient par tous les points à la fois.

Enfin, le 5 mai, on put remettre la machine en mouvement, et gagner Mahé, dans les Seychelles, où. la frégate put subir les réparations les plus indispensables ; un mois après, elle était à Saïgon.

A son retour, la Junon devait encore traverser un cyclone presque aussi terrible que le premier, et grâce à l’habileté de son commandant, au courage et au sangfroid de ses officiers et de ses marins, en sortir victorieuse, comme la première fois.

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