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CHAPITRE VI

Population. — Différentes races. — Les créoles. — Mulâtres. — Petits créoles. — Les citoyens. — Cafres. — Malgaches. — Indiens. — Chinois. — L’immigration des coolies hindous et l’Angleterre.

La population de l’île de la Réunion s’élève à 166.764 habitants ; elle est composée des éléments les plus divers, et peu de pays offrent une galerie ethnologique aussi complète que notre colonie.

A côté du créole de race pure , nous voyons le petit créole , descendant direct des premiers Français établis à Bourbon. Le noir, l’ancien esclave affranchi depuis 1848, qui est né sur le sol de la colonie et y a fait souche luimême. Puis les immigrants introduits à la Réunion à la suite de l’émancipation : Malgaches, Cafres , Indiens de toutes races et Chinois.

Le créole blanc diffère bien peu de l’Européen i apparence moins vigoureuse, teint plus pâle et plus mat, cheveux et barbe plus noirs.

Chez la femme, le type est plus accentué : sveltes, délicates, gracieuses, d’allure souple et un peu indolente, les créoles ont dans toute leur personne un charme indé-

finissable ; c’est elles c^ue Victor Hugo a voulu peindre quand il disait :

« Un œil noir où luisaient des regards de créole,

« Et le charme inconnu, cette fraîche auréole,

< Que couronne un front de quinze ans. »

Ajoutez un teint mat et d’une blancheur telle qu’on a pu dire, en exagérant toutefois : « Les créoles ne seraient que pâles si, au lieu de poudre, elles mettaient du rouge. )) Au moral, la différence avec l’Européen n’est pas plus grande. Certains auteurs se sont plu à nous dépeindre le créole de la Réunion comme un homme paresseux, indolent, allangui par une température excessive, enclin à la mollesse. Rectifions cette erreur. Et d’abord, ainsi que nous l’avons vu dans un précédent chapitre, la chaleur est très supportable, tempérée qu’elle est par les brises du sud-est ; ensuite, nous pouvons affirmer que les créoles possèdent l’énergie, l’activité, l’ardeur de nos méridionaux ; la lecture de l’histoire de Bourbon suffit pour montrer que toutes les qualités, toutes les vertus qui forment le caractère distinctif de notre race, se retrouvent chez nos compatriotes de la Réunion : braves jusqu’à la témérité, chevaleresques, enthousiastes, capables de tous les dévouements, de tous les héroïsmes, ils se sont toujours montrés dignes de leur origine. Leurs titres de gloire s’appellent Pondichéry, Mahé, Madras, le Grand- Pont ; les volontaires de Bourbon ont combattu dans l’Inde avec Dupleix, La Bourdonnais, Lally-Tollendal; montés sur les vaisseaux de Collet, de Villeneuve, de Bou-

Type de maison coloniale.

vet, de Philibert, des créoles de Bourbon, eux aussi, ils ont fait aux Anglais une guerre acharnée ; et tout dernièrement encore, n’avons-nous pas vu les fils de ces vaillants solliciter de la France l’honneur d’aller à Madagascar combattre à côté des soldats et des marins de la mère-patrie, pour l’honneur du drapeau, pour l’agrandissement de l’empire colonial de la France ?

Puis, quand la paix est venue, dans le doux far niente d’une vie aisée, inspirés par la îherveilleuse nature qui les entourait, quelques-uns sont devenus poètes : Parny, Télëgiaque par excellence, surnommé le Tibulle français ; Ber tin, le chantre d’Eucharis, < en amitié fidèle aussi bien qu’en amour ». Plus récemment, Leconte de Lisle, maintenant à l’Académie ; Dayot, Lacaussade, Léon Dierx et tant d’autres dont les œuvres, appréciées là-bas, mériteraient d’être mieux connues en France.

D’autres, tournant toute leur intelligence vers la recherche du bien-être de leurs compatriotes et l’amélioration de la colonie, s’adonnèrent aux sciences, à l’agriculture, à la politique, et ce ne sont pas ceux dont la Réunion a lieu d’être le moins fière ; ils se nomment de la Serre, Ïïubert-Delisle, Joseph Hubert, Lislet Geoffroy, Imhaus (1).

On a beaucoup reproché à tous les créoles, en général, leur vanité, leur orgueil, leur fierté et leur indolence. Sans vouloir dire que les créoles de la Réunion sont

(1) Voir à l'appendice la biographie des hommes célèbres nés à la ftéunion.

absolument exempts de ces défauts, si communs à la nature humaine, nous pouvons affirmer qu’ils sont beaucoup moins prononcés chez eux que partout ailleurs ; nous n’en voulons donner pour preuve que ce fait qui nous semble très caractéristique : à la Réunion on ne trouve pas, comme aux Antilles, lahaine qui divise les blancs et les gens de couleurs ; les créoles n’éprouvent pas pour le noir, et surtout pour le mulâtre, l’aversion profonde que leur témoignent les créoles des Antilles ; nous pourrions citer bon nombre de créoles fort hono<» râbles, qui n’ont pas craint de s’allier à des femmes de couleurs, et qui, pour cela, ne se sont pas vu fermer les portes des maisons amies.

L’éducation est pour beaucoup dans ce fait ; blancSj mulâtres et noirs se coudoient sur les bancs du collège et dans les écoles ; à cet âge, il n’existe pas de distinction de races, et quand plus tard, devenus hommes, ces anciens condisciples se rencontrent dans la vie, peuventils oublier qu’ils sont égaux par le savoir et par l’intelligence?

Il est à remarquer que le mulâtre, qui est toujours supérieur à son parent noir, est rarement inférieur à son parent blanc ; qu’il est en outre désireux de s’instruire et qu’il arrive généralement à force d’étude et de travail. Le fait capital, présenté du reste par la famille des mulâtres, c’est que, loin de se continuer à l’état de race, leurs descendants reviennent rapidement au type primitif, presque toujours au blanc, et rarement au noir.

A côté de ces créoles , existe une autre famille nommée petits créoles , petits blancs ou créoles bichiques. Ce sont les descendants directs des premiers colons établis à Bour • bon, des premiers Français mariés à des femmes malgaches, et aux jeunes filles que Colbert envoya dans la colonie.

Le 27 février 1673, Louis XIV ordonnait au sieur Beauregard d’aller prendre seize jeunes filles mises à sa disposition par le directeur de l’hôpital général de Paris, et un prêtre, « pour être portez en l’isle Bourbon ». Cet ordre fut exécuté, mais en partie seulement : au lieu de se rendre directement à la Béunion, Beauregard toucha à Fort- Dauphin, où il espérait vendre la cargaison qu’il avait emportée ; les jeunes filles débarquèrent là, et quelques-unes s’y marièrent ; mais la plupart périrent dans le massacre de Fort-Dauphin. Les survivantes s’embarquèrent sur le Blanc-Pignon , qui, au lieu de profiter de la mousson S.-O. pour gagner Bourbon, se dirigea sur Mozambique, qu’il mit sept mois à atteindre ; la plupart se dispersèrent , et du convoi de seize Parisiennes destinées à Bourbon, deux seulement y arrivèrent.

Notons que ces jeunes filles n’avaient rien de commun avec les femmes que l’on dit avoir été envoyées en Louisiane; c'était des orphelines, élevées à Paris par les religieuses.

La plupart de ces petits créoles sont un exemple frappant du fait que nous avancions plus haut : beaucoup,

au début, n’étaient que des mulâtres ; mais, comme ils se sont mariés entre eux, ils sont revenus au blanc le plus pur ; ils présentent, du reste, une physionomie particulière, bien reconnaissable, mais difficile à définir : ils ont les cheveux châtain clair ou roux, les yeux grisbleu, le teint terreux, les jambes arquées, le mollet très haut.

On a fait à ces petits créoles une réputation déplorable et qui n’est point méritée : ils sont vaniteux, indisciplinés, vivant dans une insouciance et une paresse incomparables, ont écrit certains auteurs. La vérité est qu’ils habitent peu les villes, mais plutôt les montagnes, où ils se livrent à la pêche, à la chasse, et cultivent leurs champs ; un certain nombre s’emploient comme charretiers. En général, les familles des petits blancs sont très nombreuses.

Le nègre qui est né dans la colonie, qui ne l’a jamais quittée et qui vit libre depuis 1848, forme, lui aussi, une race à part : c’est le citoyen , comme il se désigne lui-même depuis l’émancipation ; l’appeler noir ou nègre serait l’insulter ; pour lui, noir est synonyme d’esclave, et blanc veut dire libre ; de sorte que ce citoyen, à la peau bronzée, pour vous faire comprendre qu’il est un homme libre, vous dira très bien qu’il est blanc.

Peu d’entre ces anciens esclaves sont restés dans les ateliers ; presque tous possèdent une case et autour un petit jardin où croissent, presque sans culture, les plantes nécessaires à leur existence, et ils sont satisfaits.

Il y a cependant des exceptions à cette règle : quelques noirs travaillent sur les habitations, et presque tous envoient leurs enfants dans les écoles de la colonie.

Le reste de la population noire est composé de nègres engagés à Madagascar et sur la côte d’Afrique comme travailleurs; ceux venant des côtes d’Afrique, au nombre de 9,500 environ, sont connus sous le nom de Cafres ; mais il y a parmi eux des Iambanes , des Macouas et même des Abyssins. Les Malgaches, 6,400 environ, sont presque tous Sakalaves , Betsimisaraks, Antanosses, etc....

Forts, robustes, bien constitués, les Cafres fournissent une excellente classe de travailleurs, quand ils ont franchi la période d’acclimatement, qui est parfois pour eux assez pénible.

Même après un assez long séjour dans la colonie, ces Africains conservent une partie des coutumes de la terre natale, et par-dessus tout un amour profond pour la danse, la musique et les chants.

Sa journée de travail terminée, le Cafre s'assied volontiers devant sa case et chante, en s’accompagnant d’instruments primitifs, qu’il fabrique lui-même; mélancolique, et quoique sur un rythme uniforme, son chant arrive à produire des effets de tristesse, d’espérance et de force qui étonnent; mais la grande distraction des Cafres, les jours de chomâge, c'est la Sega ou Tsega , où la danse s’allie au chant. L’orchestre prélude par quelques coups de tambour; le chef redit plusieurs

f jis le commencement de l’air qu’on doit chanter, et les autres instrumentistes frappent aussi sur leurs tambours, comme pour prendre l’accord.

Alors, hommes et femmes s’alignent en fredonnant et en marquant la mesure du pied, du corps et de la tête Peu à peu, l’orchestre prend plus de force; les danseurs s’animent, chantent plus haut, mêlent leurs voix et arrivent à cet ensemble parfait qui n’a pour loi qu’un instinct musical exquis.

A ce moment, un danseur entre dans le cercle et se livre à une suite de mouvements du corps et des membres, et hr des poses d’une grâce naturelle et charmante, qui témoignent de la souplesse du danseur, bien plus que de ses connaissances chorégraphiques. Cette mimique du cavalier seul a pour but d’engager une danseuse à entrer avec lui dans l’arène; souvent, les supplications sont longues et permettent au danseur de montrer toutes les ressources de son talent. Enfin la jeune Cafrine accepte, et alors commence une de ces scènes qui laissent Join derrière elles tout ce qu'ofc a .pu voir üans un .ballet.

Pendant tout le temps que dure cette figure, les danseurs et les danseuses continuent à tourner autour des acteurs en dansant et en chantant.

Moins robustes que les Cafres, les Malgaches s’acclimatent plus facilement, au physique du moins, et deviennent aussi de bons ouvriers, parfaitement inoffensifs, honnêtes et pleins de bonne volonté; mais ils ont un atta^

chement profond pour leur patrie, pour la grand.e île, et n’ont qu'une pensée, qu’un espoir : y retourner.

Cet amour du pays natal, le regret de l’avoir quitté, l’espérance de le revoir un jour, se montrent partout, jusque dans leurs chants, dont les airs se réduisent à une mélodie triste et mélancolique ; quant aux paroles, elles ont toujours pour texte la patrie absente : ils expriment le regret de ne pas être à Tani-bé , la Grande Terre, demandent oùest leur père, leur mère, leurs amis.

Plus intelligents, plus rusés que les précédents, sont les coolies indiens; on les emploie aux travaux des champs, mais plus souvent comme domestiques, service auquel une certaine intelligence les rend assez propres; mais l’Indien est lâche, paresseux, voleur, cupide; beaucoup d’entre eux ramassent un petit pécule, et, leur engagement terminé, se font usuriers ou marchands ; ils excellent dans le mercantilisme et se livrent à une foule de petits trafics, moins avouables les uns que les autres.

Sobre, l’Indien se contente d’un peu de riz pour sa nourriture; la plupart sont affectés de maladies de peau qui les rendent impropres au travail ; dans les premiers mois qui suivent leur arrivée, beaucoup meurent de la dyssenterie.

Nous avons déjà exposé, en parlant de l’introduction des Indiens à la Guyane, les causes auxquelles il faut attribuer la grande mortalité qui frappe les coolies hindous : recrutés dans les bas-fonds de la société par des raccoleurs peu consciencieux, ces malheureux, affaiblis

par la misère et la souffrance dans leur pays, supportent mal la traversée ; les Bengalis surtout arrivent hâves et décharnés ; le voyage les affaiblit encore, et le changement de climat fait le reste ; aussi, l’immigration du Bengali est aujourd’hui condamnée.

Comme dans toutes nos colonies, le manque de travailleurs a toujours été le mal dont a souffert la Réunion depuis 1848. Instruits de ce fait, les Anglais ont résolu de l’exploiter : ils ont cessé de permettre l’immigration de coolies de l’Inde anglaise à la Réunion. Puis ils ont demandé pour leur consul à la Réunion un droit d’ingérence dans les affaires de notre colonie, à cette condition ils consentaient à donner autant de coolies qu’on voudrait.

Ces conditions étaient contraires à l’honneur de la colonie ; elle les a rejetées; elle a préféré sacrifier son intérêt matériel à son honneur, à son patriotisme. Elle a préféré manquer de bras et laisser des terres sans culture plutôt que de capituler sur le point d’honneur.

— Notre dignité de Français avant tout, a dit la colonie par l’organe de ses représentants.

— Plutôt la ruine , ont dit les propriétaires ; plutôt la ruine que la moindre concession pouvant porter atteinte à notre dignité de Français.

Pour se venger de ce refus, l’Angleterre a déclaré que la Réunion n’aurait plus de coolies, parce qufils étaient maltraités.

C’est une calomnie indigne, et les Anglais le savent

bien. C’est bien à l’Angleterre, dn reste, qu’il convient de plaindre les coolies engagés dans une colonie française, elle qui laisse des centaines de mille Hindous mourir de faim chaque année dans sa vice-royauté de l’Inde ; c’est bien à l’Angleterre à nous accuser de traiter les Indiens comme des esclaves, elle qui, pour les besoins de sa « politique libérale », rétablit l’esclavage au Soudan !

Quels cris d’horreur et de réprobation pousserait la philanthropique Angleterre, si une nation européenne parlait de rétablir la traite ! Mais que pèsent les scrupules et les principes quand les intérêts anglais sont en jeu ? Depuis les affaires d’Egypte, les marchands d’esclaves peuvent pourchasser leur gibier récalcitrant R l’ombre du drapeau de l’Impératrice des Indes !

Il ne nous reste plus qu’à parler des Chinois ; ils sont peu nombreux : cinq cent vingt, tout au plus, et presque tous marchands. Aussi mal recrutés que les Indiens, ce sont en général des gens sans aveu, vindicatifs, malhonnêtes et voleurs. Les Chinois qui s’expatrient sont pour la plupart gens de peu, et sujets à caution ; cela tient à leur organisation sociale : à de rares exceptions près, ceux qui quittent le Céleste Empire y sont forcés ; c’est une punition qui leur est infligée par le tribunal familial, pour une grosse faute, pour un crime même. Ils doivent aller sur la terre étrangère pour expier leur forfait ; à cette condition seule, ils ne seront pas séparés des ancêtres, ils seront ensevelis dans le champ patrimonial. C'est pourquoi, dans leurs contrats d’engagement,

ils stipulent qu’en cas de mort, leur corps sera reconduit en Chine.

Bien souvent, sur la terre étrangère, ils oublient les promesses faites à la famille au moment du départ pour le “voyage d’expiation, et retombent dans les crimes qui les avaient fait condamner jadis.

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