CHAPITRE IX
Instruction publique. — Collèges et écoles. — Le patois créole. — Journaux. — Sociétés savantes.
Dans aucune colonie, croyons-nous, on n’a plus fait pour l’instruction publique qu’à la Réunion : les établissements scolaires de toutes natures y sont fort nombreux, et bien avant que l’on ne songe à appliquer en France la gratuité à l’instruction primaire, elle existait de fait à la Réunion, tant les écoles, libres ou communales, étaient nombreuses.
La population française s’élève à 120.000 habitants environ, et ces écoles ne sont fréquentées que par 12.000 enfants ; or, d'après la quantum ordinaire, qui est de 15 0[0 de la population, 5 0j0 des enfants ne fréquentent pas l’école ; ces enfants sont généralement ceux des habitants qui vivent isolés, loin d«s villes et des centres de population possédant des écoles.
Ces 12.000 élèves sont répartis dans les maisons d'éducation suivantes :
Le lycée de Saint-Denis, créé par ordonnance du 24 décembre 1818 ; puis les collèges communaux de Saint-
André, Saint-Paul et Saint-Pierre ; malheureusement, les statistiques publiées sur Yi le de la Réunion ne nous disent pas par combien d’élèves chacune de ces institutions est fréquentée.
L’instruction secondaire comprend :
Une école normale primaire d’instituteurs créée par décret du 24 avril 1883.
Cent trois écoles communales dirigées par des instituteurs et institutrices laïque3 et congréganistes.
Six écoles libres subventionnées par les communes.
Vingt écoles libres et onze ouvroirs.
Soit en tout cent quarante-quatre établissements.
Ajoutons que, chaque année, un certain nombre de jeunes gens sont envoyés en France, soit à Paris, soit dans les départements, comme boursiers, aux frais de la colonie, qui fait encore les frais d’une bourse à l’Ecole polytechnique, deux à l’Ecole centrale et plusieurs aux écoles d’Alfort et de Châlons.
Quelques-uns de ces jeunes gens, envoyés ainsi dans la métropole, sont devenus des hommes fort distingués , et nos compatriotes de la Réunion ont fourni, dans la presse locale, et même dans la presse parisienne, des journalistes de talent et des littérateurs distingués ; pour n’en citer que trois, nommons MM. de Kérohan, Hervé et Leconte de Lisle, ces deux derniers nommés académiciens le même jour ; notre colonie doit être hère d’avoir donné du même coup un prosateur et un poète à l’Académie.
Les journaux sont, du reste, assez nombreux, dans la colonie. L’introduction des feuilles publiques remonte à 1804 ; la première feuille périodique qui parut fut la Gazette de Vîle de la Réunion , qui devint plus tard Y Indicateur colonial , puis le Moniteur officiel.
Peu après, on fonda les Petites Affiches , à Saint-Paul; elles prirent bientôt le nom du Glaneur , puis du Créole •
Lors dé la période de 1848, parurent une foule de journaux plus ou moins sérieux, dont quelques-uns n’eurent qu’une existence éphémère. Déjà, en 1836, on avait essayé de publier un journal artistique, l'Entracte , qui, ressuscité en 1848, mourut à l’apparition du choléra. C’est peu avant 1848 que fut publié le Colonial, qui prit, à cette époque, le titre de Conservateur .
En 1831 et en 1847 parurent à la Réunion deux journaux clandestins, le Salazien , réclamant la liberté coloniale, et le Cri public , demandant la liberté de la presse; ces deux journaux ont pu paraître à la Réunion, et n’ont jamais été saisis, malgré toutes les recherches de l’autorité; ils ont cessé leur publication quand leur but a été atteint. Citons encore, comme ne paraissant plus, le Cri d'alarme.
Aujourd’hui, onze journaux se publient dans notre colonie :
A Saint-Denis : le Journal officiel , bi-hebdomadaire, paraissant le mercredi et le samedi.
Le Nouveau Salazien et le Moniteur de la Réunion , le lundi et le jeudi.
La Malle, paraissant le jeudi et le dimanche.
Le Créole , journal quotidien.
Le Bulletin commercial , courrier mensuel du Créole pour l’Europe.
L ’ Eclipse, tri-hebdomadaire, mardi, jeudi et samedi.
Le Sport colonial , paraissant le lundi.
La Revue commerciale, publiée le jour du départ de chaque courrier pour l’Europe.
li Enfant terrible , journal charivarique, paraissant à des époques indéterminées.
A Saint-Pierre : le Port de Saint-Pierre , bi-hebdomadaire, paraissant le jeudi et le dimanche.
A Saint-Paul : le Petit Saint-Paulois.
Les créoles de la Réunion, qui s’intéressent vivement aux choses de l’esprit, aux questions scientifiques, ont fondé un certain nombre de sociétés.
Citons d’abord la Société des sciences et des arts , créée par arrêté du 27 décembre 1855 ; cette Société compte parmi ses membres non seulement tous les hommes distingués de la colonie, mais encore, comme membres honoraires et membres correspondants, des notabilités du monde politique, littéraire et savant. Chaque année, elle publie un bulletin rédigé par les sociétaires, et elle délivre une médaille d’or au meilleur ouvrage écrit sur le sujet qu’elle propose.
Viennent ensuite :
La Société des anciens élèves du Lycée , fondée en 1856.
. Le Comité de patronage pour V enseignement secondaire,
La Société pour V enseignement supérieur.
L’ Union sténographique , et un grand nombre de sociétés de secours mutuels et d'œuvres de charité.
A côté du français, que parle tout le monde à la Réunion, on trouve, comme dans toutes nos colonies, un patois: c’est le langage créole. Celui delà Réunion diffère notablement de celui des Antilles ; il est plus français, si nous pouvons nous exprimer ainsi, se rapproche davantage de notre langue et est intelligible pour tout le monde.
Ce patois, dans la bouche d’une femme, a quelque chose de naïf et de charmant, que M. Héry, le poète créole., traduisait ainsi, en dédiant aux dames de Bourbon ses délicieuses fables en langage du pays :
« Le créole naïf et tendre « Dans votre bouche est enchanteur;
« Lorsque vous le parlez, qui ne voudrait l’apprendre ?
« Rien n’est plus doux, c’est la langue du cœur (1). »
Le patois créole est un composé de mots français mélangés à des termes de marine et quelquefois à des expressions malgaches ou indiennes. Tout le monde ne le parle pas de la même façon ; dans la bouche d’un créole, d’un petit blanc, d’un Cafre ou d’un Malgache, il subit des modifications.
Plusieurs auteurs, en parlant de la langue créole, ont
(1) Nous donnons en appendice une fable de M. Héry en langue créole, publiée par lui dans V Album de la Réunion (Roussin),
cité, comme exemple du patois des Mozambiques, une histoire bien connue ; nous la 'répéterons, cependant, pour ceux de nos lecteurs qui ne l’auraient pas encore entendue :
Un planteur qui avait convié quelques amis à dîner, avait recommandé tout spécialement de faire un carry de l’un des chapons qu’il engraissait depuis deux mois pour cette circonstance.
Lorsqu’on apporta la volaille sur la table, l’hôte s’aperçut qu’une cuisse de l’animal avait disparu.
— Qu’on appelle Chariot, dit-il.
Chariot était le nègre mozambique chargé de la cuisine.
— Dis-moi, Chariot, depuis quand les chapons n’ontils plus qu’une cuisse ?
- — Si pas moussié ; çapon là pet-être li malade.
— Malade ou non, il devait avoir ses deux jambes.
— Bébête là, moussié, il en vét à moi ; l’a caçé son patte, ça pour faire gagne à moi li fouet.
— Tu as mangé la cuisse du chapon ?
— Bon Dié puni à moi, moussié, si moi l’a mangé.
— Si tu me dis la vérité, il ne te sera rien fait.
— Ah! moussié mon maître, grand malhérl’a arrivé! moi l’était pour faire bouille marmite, vous connaît à c’thère la cuisse çapon la sourti marmite et li là timbé dans li fé. Moi l’a dit : mon maître bon blanc, li manze la cende, liva gagne malade, moi l’a ramassé, moussié, après, moi l’a goûté.
— Après tu l’as mangé ?
— Ça même, mon maître, vous l’a dit, diable l’a tenté à moi : siquizé.
Il ne nous reste plus maintenant qu’à parler des arts à la Réunion ; hélas î nous aurons peu de chose à en dire : à part la musique, pour laquelle nos compatriotes semblent avoir un certain goût, et encore cette musique est-elle traduite, la plupart du temps, par un piano, les créoles de la Réunion ne paraissent pas doués d’un tempérament artistique bien accentué. Certes, ils aiment le théâtre, adorent l’opéra, raffolent de concerts, mais.. . c’est tout.
Hâtons-nous de dire que ce n’est pas un reproche que nous adressons à nos compatriotes ; c’est un fait que nous constatons ; ils pourraient nous répondre que la nature qui les entoure est assez belle, assez grandiose, assez admirable pour que sa contemplation vaille celle de tous les chefs-d’œuvre de l’art. Des tableaux ! mais de quelque côté qu’ils se tournent, ils en ont de sublimes devant les yeux : les arbres, les montagnes aux sommets couronnés de nuages, la mer bleue et calme, ou l’océan soulevé par l’ouragan, dont les lames noires roulent sous les gros nuages gris.
Des statues ! n'ont-ils pas les Cafres et les Mozambiques, qui promènent par les rues leur torse nu, aux muscles saillants, aux formes athlétiques ? Quel bronze froid et mort vaut ces chairs bronzées gu déborde la vie ?
Non, quand on est assez heureux pour vivre sous le ciel de la Réunion, on est presque pardonnable de considérer d’un œil froid les pâles copies de l’admirable tableau qui se déroule sans cesse aux regards.
Madagascar - Résidenc3 royale de Tannikily.