‹ La Réunion et MadagascarChapitre 17 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Madagascar possession française. — La France à Madagascar de 1642 à 1810. — Frise de Madagascar par les Anglais. — 1816. — Raiama I et l’Angleterre. — Farquhar gouverneur de l’île Maurice. — MM. Lambert et Laborde. — L’amiral Pierre. — Les derniers événements. — Le traité de 1886.

Toutes les nations de l’Europe ont admis en principe — et ce principe vient d’être consacré par la conférence de Berlin — que les pays habités parles peuples sauvages, c’est-à-dire chez lesquels n’ont encore pénétré ni la religion chrétienne, ni la civilisation, appartiennent à la première paissance policée qui occupe leur territoire, en prend possession, y fait flotter son drapeau.

C’est en vertu de ces droits de premiers occupanls que nous appartient la grande île Malgache et que nous la plaçons au nombre de nos grandes colonies.

Nous allons résumer brièvement l’histoire de Madagascar ; nous verrons que jamais nous ne l’avons abandonnée* et que des traités librement consentis à diffé-

rentes époques par les chefs indigènes nous ont confirmé nos droits de propriété et de premiers occupants.

Dans le premier chapitre de T histoire de l’île de la Réunion, nous avons dit comment, à la suite du monopole accordé par Richelieu, la Compagnie de l’Orient vint s’établir à Fort-Dauphin, et comment, en 1665, époque /le la créatiorî de la Compagnie des Indes, cinq cents colons débarquèrent à Fort-Dauphin. Le même édit prescrivait de donner désormais le nom d’île Dauphine à l’île de Madagascar, qui, depuis sa découverte par les Portugais, s’était appelée Saint-Laurent. Nous ne rechercherons pas les conséquences du régime de la Compagnie pour Madagascar. Les agents, mal choisis, gênés dans leur action parles conseils privés, avec lesquels ils étaient toujours en antagonisme, et parle directeur qui, de Paris, voulait donner des ordres aux agents, sans tenir compte des pays ou ils opéraient ou de l’attitude des indigènes, ruinèrent la Compagnie. L’exemple de Dupleix n’est-il pas là pour montrer combien d’entraves étaient apportées aux directeurs par les marchands rapaces et imbéciles qui dirigeaient la Compagnie?

Qu’il nous suffise de dire que notre colonie de Fort- Dauphin perdit peu à peu de son importance, sans que cependant nos nationaux abandonnassent jamais les établissements de la côte de Madagascar, et qu’en 1670, six ans après sa création, la Compagnie, à bout de ressources, malgré un subside de deux millions versés par Louis XIV, remettait Madagascar aux mains du roi.

L’île fut réunie aux biens de la couronne, et l’amiral Jacob de la Haye en reprit possession le 24 novembre 1670.

Deux ans après, la petite garnison de Fort-Dauphin était assaillie à l’improviste par les indigènes qui massacraient 75 colons, sur 127 dont se composait la population.

Selon certains auteurs, et notamment M. Guet, c’est à l’arrivée des 16 Françaises dont nous avons parlé dans un précédent chapitre, qu’il faut attribuer ce massacre : la plupart des colons étaient mariés avec des femmes malgaches; or, ces femmes, épouses et mères dévouées, souveraines jusqu’alors au foyer, dont elles avaient bien souvent empêché le pillage, grâce à leurs relations avec les indigènes, craignirent de voir ces jeunes filles prendre leur place.

D’abord on leur avait dit que ces Françaises étaient destinées à une autre colonie; mais elles virent six des jeunes filles se marier. « La colère fut plus forte que l’affection qui attachait les femmes malgaches aux Français dit M. Guet. Le lien brisé, la colonie fut condamnée, et les <( noirs domestiques » soulevés firent œuvre de bourreaux. »

Les graves événements qui se déroulaient en Europe à cette époque, et auxquels la France prenait une si large part, empêchèrent l’envoi immédiat de troupes pourvengerledésastre de Fort-Dauphin; maisLouisXIV considérait toujours avec raison Madagascar comme une colonie française et ne désespérait pas de la voir florissante.

RÉUNION ET MADAO.

En 1733, l’ingénieur Cossigny fut chargé de visiter la baie d’Antongil pour y créer désétablissements. Quelques années plus tard, 1746, Mahé de La Bourdonnais, gouverneur des îles de France et de Bourbon, vint à Madagascar, point stratégique de première importance, dont il voulait faire un centre d’approvisionnements pour la flotte de la mer des Indes; il s’arrêta dans labaie d’Antongil, répara ses vaisseaux et les ravitailla amplement^

En 1750, sous le ministère de Choiseul, qui fit en Guyane une tentative de colonisation si malheureuse, la France acquérait l’île de Sainte-Marie de Madagascar (1). De ce jour date une période de prospérité, pendant laquelle le commerce entre la petite île et la Grande Terre (2) fut des plus florissants ; quand, en 1767, M. de Monda ve vint à Madagascar pour rétablir la colonie de Fort-Dauphin, il trouva de nombreux établissements français sur toute la côte, de Fort-Dauphin à la baie d’Antongil.

En 1774, une nouvelle expédition arrivait à Madagascar ; elle se composait de 300 hommes commandés par le comte hongrois Maurice Benyowski. Le chef de l’expédition avait eu une vie des plus orageuses * après diverses aventures qui tiennent plutôt du roman qüe de l’histoire, Benyowski se rend à Macao, où il est recueilli par un navire français qui le débarque à l’île de France ;

(1) Voir Nos Petites Colonies , par Fernand Hue et G. Haurigot. 1 vol. in-12, 3e édition (Lecène et Oudin, Paris).

(2) Grande ïerre. CT est le nom que les habitants des îles donnent à Madagascar.

MADAGASCAE.

de là il gagne Madagascar, visite Fort-Dauphin, et enfin se rend à Paris. Présenté au duc d’ Aiguillon, le Hongrois lui soumet tout un projet de colonisation pour l’île Formose. Le duc approuva les vues de Benyowski, mais il les appliqua à Madagascar, et confia au comte le commandement d’une expédition chargée de créer un établissement dans la baie d’Antongil.

Débarqué le 14 février 1774, Benyowski entra immédiatement en rapport avec les chefs indigènes et reçut leur sermentde coopérer à la prospérité de la colonie ; puis il construisit des forts à Angontzy,TénérifFe, Foulpointe, Tamatave, Manahar et Antsirak. La nouvelle colonie, établie au fond de la baie d’Antongil, reçut le nom de Louisbourg .

Cependant, Benyowski voyait tous ses efforts paralysés par les autorités de l’île de France et ne pouvait se maintenir que grâce à ses alliances avec les chefs indigènes. Après une série d’aventures qu’il serait trop long de raconter ici, une assemblée des chefs de toutes les tribus le proclama ampandzaha , c’est-à-dire chef souverain, et dans un grand Kabar tenu les 13, 14 et 15 octobre 1776, le chargea d’aller en France avec leurs pleins pouvoirs pour négocier leur soumission au roi.

Econduit à Paris, où il arriva à la fin de cette même année 1776, Benyowski alla sans aucun droit offrir son traité en Angleterre et en Autriche, sans plus dé succès ; puis il passa en Amérique, où il resta jusqu’en 1785. Quand il revint à Madagascar, après neuf années

d’absence, les chefs le reçurent avec enthousiasme. Dès son arrivée, Benyowski, devenu en quelque sorte rebelle à la France, se mit en devoir de fortifier tous les points environnant le village d’Ambohirafia, où il s’était établi ; ces travaux étaient à peine achevés, qu’une expédition envoyée contre lui par le gouverneur de l’île de France débarquait à Madagascar. Le 23 avril 1786, soixante soldats du régiment de Pondichéry débarquaient et donnaient l’assaut au fort Mauritiana, où Benyowski s’était enfermé avec deux blancs et trente indigènes seulement ; car, du jour où Benyowski était devenu rebelle à la France, les indigènes l’avaient abandonné. Au moment où il pointait une pièce de canon qui devait balayer les Français montant à l’assaut, il reçut une balle en pleine poitrine ; son corps resta trois jours sans sépulture. C’est M. de Lassale qui le fit enterrer et planta deuxcocotiers sur sa tombe.

En 1792, le gouvernement de Louis XVI chargea M. Lescalier d’étudier les moyens de rétablir les établissements français sur la côte ; la Convention lui confirma son titre officiel de commissaire civil et affirma de nouveau les droits de la France sur Madagascar.

En 1801, M. Boryde Saint-Vincent recevait du premier consul la mission d’explorer la grande île africaine ; en 1804, M. Decaen, gouverneur des îles de France et de Bourbon, faisait de Tamatave le centre de nos possessions à Madagascar et envoyait M. Sylvain Roux pour organiser les établissements. Les travaux étaient à peine

commencés que les Anglais s’emparaient de Bourbon, de l’île de France, et venaient s’embosser devant Tamatave.

Le 18 février 1811, M. Sylvain Roux signait la reddition de nos établissements de Madagascar et de ses dépendances et en faisait la remise à M. Linné, capitaine de la corvette anglaise Y Eclipse.

Le traité de Paris (30 mai 1814) nous remettait en possession de Madagascar ; en effet, l’article VIII est ainsi conçu :

« Toutes les colonies que possédait la France au 1er « janvier 1792, lui seront rendues, à l’exception de « Tabago, Sainte- Lucie, l’île de France et ses dépende dances, nommément Rodrigues et les Seychelles. »

Lors de la remise entre les mains de M. Bouvet de Loziers de notre colonie de Bourbon, l’amiral anglais Sir Robert Townshend Farquhar, gouverneur de l’île Maurice, refusa de rendre Madagascar ;pour motiver ce refus, l’amiral se basait sur ces mots : Vile de France et ses dépendances ; il affectait de considérer Madagascar comme une dépendance de l’île de France. Le gouvernement de Bourbon protesta énergiquement contre cette singulière interprétation du texte du traité ; il était au moinsétrange que, dans l’article où l’on citait nommément Rodrigues et les Seychelles, on eût passé sous silence une des plus grandes îles du monde.

Cette, fausse interprétation du traité donna lieu à un échange de notes diplomatiques entre les cabinets de Londres et de Paris, à la suite desquelles le gouverne-

MADAGASCAB.

ment britannique reconnut, par une dépêche en date du 18 octobre 1816, que la prétention élevée par Sir Robert Farqubar n’était nullement fondée. N’est-ce pas là une consécration officielle et absolue de nos droits sur Madagascar ?

Cependant Sir Farquhar refusait d’exécuter les ordres de son gouvernement ; aux justes et pressantes réclamations des commissaires français, il répondait par des fins de non-recevoir, et comme il travaillait en secret à nous susciter des embarras dans l’île, il cherchait, par tous les moyens, à temporiser. Enfin, lorsqu’il se crut sûr du succès, il déclara purement et simplement que Madagascar était une terre indépendante, que les Français aussi bien que les Anglais avaient le droit de s’y établir : « c’est de la logique anglaise, s’il en fut jamais (1) ».

En présence de la mauvaise foi évidente du gouverneur de Maurice, M. le comte Molé, ministre de la marine et des colonies, se détermina à passer outre, et, en mars 1817, les administrateurs de Bourbon reçurent l’ordre de procéder à la reprise de possession de Madagascar, « avec le nombre d’hommes nécessaire pour faire respecter le pavillon français » (2).

Après de longues tergiversations, dues au mauvais état de nos finances, une commission spéciale, placée sous les ordres de M. Sylvain Roux, partit pour visiter

(1) Carayon, lnlrignes des Anglais , chapitre III, page 22.

(2) Dépêche ministerielle du 4 mars 1817.

la côte orientale, depuis Tamatave et Foulpointe jusqu’à Tintingue et Sainte-Marie. Les commissaires reprirent possession de Sainte-Marie le 15 octobre 1818, et de Tintingue le 4 novembre suivant, en présence de tous les chefs indigènes assemblés pour assistera la cérémonie. L’accueil fait par les naturels aux membres de la commission fut on ne peut plus cordial, et deux d’entre eux, Jean Réné, roi de Tamatave, et Tsifanin, roi de Tintingue, confièrent, le premier son neveu, le second son fils, à M. le baron de Makau, commandant le Golo , pour qu’il les emmenât en France et les fit élever dans un collège.

La goélette de guerre V Amarante, envoyée, quelques jours après, dans les eaux de Madagascar pour faire respecter notre pavillon arboré à Tintingue et à Sainte- Marie, reprit possession de Fort-Dauphin, dont il restait encore quelques vestiges. Partout où s’arrêta V Amarante, elle put constater les bonnes dispositions des tribus du littoral à notre égard.

Ces premières formalités remplies, on s’occupa de la question de colonisation. Le 7 juin 1821, une expédition, composée de soixante- dix hommes, quittait la France en route pour Sainte-Marie. Les nouveaux colons étaient installés depuis un mois à peine dans la petite île, que la corvette anglaise le Menai entrait en rade. Le commandant du navire était chargé de s’en quérir, auprès de M. Sylvain Roux, de ses intentions quant à l’établissement des Français sur la Grande Terre, et de lui demander quels points de la côte il comptait

oscuper. Sur le refus de M. Roux de répondre à ces questions, le délégué anglais déclara que l’île de Madagascar était territoire indépendant, propriété exclusive de Radama Ier, roi de Madagascar, allié de l’Angleterre, et qu’aucune nation européenne n’avait le droit de s’établir sur l’île. Rotons que le commandant du Menai eut bien soin d’ajouter qu’il n’était pas envoyé par le gouvernement britannique, mais bien par les autorités de la colonie anglaise du Cap.

Avant de continuer le récit des événements qui suivirent cette intervention officieuse et déguisée de l’Angleterre, indiquons par quel concours de circonstances elle était devenue l’alliée des Hovas, et comment le chef de cette tribu avait pris le titre de souverain de Madagascar.

Sir Robert Farquhar, l’auteur du plan que nous allons résumer, présente le type le plus parfait du diplomate anglais faux et retors, et pour qui tous les moyens sont bons, pourvu qu’ils réussissent.

Lorsque Sir Farquhar se vit forcé de remettre Madagascar aux mains de la France, il temporisa, cherchant le moyen d’éviter cette restitution et d’en annuler les effets. Il fut merveilleusement servi dans ses projets par les événements-.

Depuis 1810, la tribu des Hovas avait choisi pour roi un jeune chef qui prit le nom de Radama Ier. Actif, ambitieux, le jeune souverain rêvait d’étendre les possessions de son petit peuple et de soumettre à sa domi-

Dation toutes les peuplades de l’île. Instruit des projets de Eadama, Farquhar résolut de faire du roitelet un instrument de l’Angleterre et de s’en servir pour la réalisation de ses projets contre la France.

Une ambassade anglaise chargée de présents fut dépêchée au roi Eadama, et après de longs pourparlers habilement conduits, les agents Stanfell et Pye signaient, le 22 octobre 1817, un traité d’alliance avec le roi des Hovas. L’Angleterre reconnaissait Eadama Ier comme roi de Madagascar; elle s’engageait à payer au souverain une pension annuelle de 2,000 dollars ; à lui fournir 1,000 livres de poudre, 100 fusils, des effets d’équipement pour ses troupes et pour lui, un effet d'uniforme , avec chapeau et hottes , le tout complet , et deux chevaux. En outre, l’Angleterre devait envoyer au roi des instructeurs pour organiser son armée. En échange de ces avantages, Eadama promettait l’abolition de la traite sur tous les territoires soumis à sa domination ; il acceptait la présence à ses côtés d’un agent du gouvernement anglais, qui devait l’accompagner dans tous ses voyages, ainsi que des missionnaires protestants chargés de l’éducation de ses enfants.

Il est bien entendu que le prétexte de ce traité était l’abolition de la traite ; les sommes .allouées au roi n’étaient qu’une faible indemnité pour les pertes que cette mesure allait lui faire subir ; les armes étaient destinées à le défendre contre ses ennemis ; or, qui était l’ennemi ? La France.

Quant à la traite, jamais elle n’a été abolie, et l’esclavage existe toujours à Madagascar ; en 1882, c’est en répandant le bruit que dès leur arrivée les F rançais aboliraient l’esclavage, que les méthodistes ameutaient le peuple de Tananarive contre nos nationaux et poussaient la populace à menacer notre consul. Est-il bien possible de ne pas reconnaître là cette même politique britannique qui, pendant qu’elle nous accuse d’avoir fait la traite il y a un siècle, protège, en Egypte, le trafic des noirs et rétablit l’esclavage ?

La fin malheureuse de Gordon, lâchement abandonné par l’Angleterre, peut faire oublier bien, des actes de sa vie ; mais nous devons toujours nous souvenir qu’il fut l’ennemi acharné de la France, et que c’est lui qui, dans l'intérêt de sa patrie, rétablit l’esclavage sur la terre d’Afrique.

Le premier agent placé par Farquhar auprès de Radama fut un nommé James Hastie , simple sergent dans un régiment anglais.

En même temps, le révérend John était chargé de fonder des écoles, de convertir les Hovas au protestantisme et de racoler des partisans au gouvernement britannique. Nous ne parlerons pas des moyens dont se servirent les missionnaires , évangélistes, de peur d’être taxés de partialité.

Telle était la situation des Anglais à la cour de Radama, lorsque celui-ci fit publier (13 avril 1822) une proclamation déclarant nulles toutes les cessions qui

auraient pu être faites à la France et qu’il n’aurait pas ratifiées lui-même. Afin de donner plus de force à cet édit, le roi envoyait sur la côte trois mille hommes, commandés par un général accompagné de Hastie, d’un officier et de quelques soldats anglais. La petite armée se dirigea sur Foulpointe, dont elle s’empara, plantant son drapeau sur la pierre même dressée en mémoire de notre prise de possession.

Les chefs de Tani-bé (1) se réunirent immédiatement et, dans un grand kabar tenu le 7 juillet, renouvelèrent la déclaration de soumission faite à la France, peu de temps auparavant. Malheureusement M. Sylvain Roux n’avait pas de forces suffisantes pour attaquer les Hovas, reprendre possession du territoire qu’ils venaient de voler, et profiter des bonnes dispositions des indigènes à notre égard ; tous les hommes valides lui étaient indispensables pour la défense de Sainte-Marie, qui pouvait être attaquée d’un moment à l’autre ; il n’avait pas même un navire de guerre à sa disposition. Peu de temps après ces événements, M. Roux expirait, emportant les regrets de tous ceux qui l’avaient connu. Son successeur fut M. de Blevec.

A peine arrivé, le nouveau gouverneur recevait l’avis que Radama, en personne, se proposait d’occuper Foulpointe ; c’était une menace contre tous les établis-

(1) Tani-bé, grande terre, continent, par opposition à Nossi-bé, île, terre entourée d’eau.

sements du littoral „ En effet, au mois de juillet 1823, le roi Hova, toujours accompagné des agents et officiers anglais, détruisait Foulpointe, Fondaraze et Tintingue ; il enlevait même un troupeau de bœufs appartenant à l’administration de Sainte-Marie, laissé en garde sur la Grande Terre. Comme son prédécesseur, M. de Blevec était hors d’état de se défendre; il dut se contenter d’adresser une protestation digne et énergique à Radama contre l’envahissement de nos possessions. Le roirépon dit que lui seul était maître et roi de Madagascar, qu’il ne reconnaissait ni à la France ni à aucune puissance étrangère des droits à la possession d’un point quelconque de l’île^ qu’il permettait seulement aux étrangers de venir s’y établir. Quant au titre de roi de Madagascar , il le prenait parce que lui seul, dansl’île, était capable de le soutenir.

En quittant Foulpointe, Radama se dirigea sur la baie d’Antongil, pour réduire les tribus du Nord, qui refusaient de reconnaître sa souveraineté. Notons que le roi et ses officiers furent transportés sur la frégate anglaise. V Ariadme. Partout et toujours c’est aidé par les Anglais que Radama réussit à imposer un semblant de domination aux autres peuplades de l’île.

Au mois de février 1825, quatre mille soldats hovas se présentaient devant Fort-Dauphin et sommaient la garnison de se rendre ; l’officier français refusa d’obéir aux injonctions du Hova et demanda, pour donner sa réponse, un délai de deux mois, c’est-à-dire le temps

Vohémar.

nécessaire pour en référer aux autorités de Bourbon. Au mépris de cet armistice, les Hovas attaquèrent le fort à l’improviste le 14 mars ; ils s’en emparèrent, et les défenseurs furent faits prisonniers ; la garnison se composait d’un officier et de cinq hommes ! Les assaillants 'Hrn'ent quatre mille!

Quelque temps après, les mêmes Hovas qui avaient pris Fort-Dauphin, comme nous venons de le voir, se trouvèrent cernés dans notre possession par des Sakalaves; le gouverneur de Bourbon, M. de Freycinet, eut alors la faiblesse de les ravitailler et de leur aider à forcer le blocus.

Pressé par le gouvernement de Bourbon de venger la prise de Fort-Dauphin le ministre de la marine, M. de Chabrol, décida, après delongues tergiversations, l’envoi à Madagascar d’un petit corps expéditionnaire composé de deux compagnies de cent yolofs chacune, formées au Sénégal et commandées par des officiers et des sousofficiers d’artillerie de marine. Qu’était-ce que deux cents hommes à opposer aux quinze mille hommes de troupes presque organisées dont disposait Radama ?

La petite expédition allait se mettre en route, lorsqu’on apprit la mort de Radamaler, le 27 juillet 1828 ; il avait 37 ans. En même temps on était avisé de l’avènement de sa veuve, la reine Ranavalo, dont le règne allait être un instant funeste à l’influence anglaise à Madagascar. Le premier acte de la nouvelle souveraine des Hovas fut

de faire déclarer nul le traité signé entre l’Angleterre et Radama Ier.

Cependant, le 28 janvier 1829, l’expédition projetée se mettait en route : elle se composait d’une division navale placée sous les ordres du capitaine de vaisseau Gourbeyre, qui devait débarquer à Madagascar 156 hommes d’artillerie, 90 hommes d’infanterie légère et les deux compagnies de yolofs ; au mois de juin 1829, elle était réunie devant Bourbon.

Le 7 juillet, l’escadre mouillait en rade de Tamatave, dont les Hovas préparaientla défense ; le 14, le commandant Gourbeyre notifiait son ultimatum à Banavalo ; il lui donnait un délai de vingt jours pour répondre à cette sommation. Pendant ce temps, la division se rendait à Tin tin gue, o ii elle arrivait le 2 août, relevait le fort et y plantait le drapeau français.

Le 3 octobre, le commandant Gourbeyre était de retour à Tamatave, et le 10, après les formalités d’usage, il ouvrait le feu sur la ville ; après quelques heures de bombardement, 238 hommes étaient mis à terre et enlevaient toutes les positions. Nos soldats s’élancèrent ensuite à la poursuite des Hovas et leur infligèrent une nouvelle défaite. De Tamatave, la division se rendit à Foulpointe ; là, nos armes ne furent pas heureuses: accablés par le nombre, nos soldats essuyèrent une défaite ; les cartouches avaient été mouillées pendant le débarquement ; nos soldats, en fort petit nombre, durent donner immédiatement l’assaut du fort. Une décharge de sept

pièces de canon, chargées à mitraille, mit la panique dan3 la petite troupe, qui battit en retraite et regagna les embarcations à la bâte. Quelques jours après, nous remportions un éclatant succès à la Pointe-à-Larrée, où le commandant laissa une garnison de 400 hommes, au nombre desquels figuraient les indigènes qui s’étaient joints à nous.

Cependant, sous le coup de la panique accasionnée par nos victoires, la reine manifesta le désir de faire la paix. En attendant la réponse de la reine, M. Gourbeyre se rendit à Bourbon, pour conférer avec les autorités ; à son retour, il apprit que Ranavalo refusait de traiter sur les bases qu’elle-même avait proposées.

Pour reprendre les hostilités, il fallait attendre des renforts, car on ne pouvait se contenter de bombarder les villes de la côte, on devait pénétrer jusqu’au cœur du royaume hova et s’emparer de Tananarive.

Sur ces entrefaites, la révolution de Juillet s’accomplit. L’année 1830 s’était écoulée en préparatifs d’expéditions et en vaines tentatives d’arrangement avec la reine. En 183L alors qu’on pouvait se croire à la veille d’une action décisive, le gouvernement transmettait l’ordre à l’expédition d’évacuer Madagascar ; le 3 juillet 1831, au moment même où Ranavalo, redoublant d’insolence; nous intimait l’ordre d’abandonner File, le commandant quittait Madagascar, sous les yeux d’une troupe de 3,000 Hovas. On songea jusqu’à évacuer même Sainte-Marie ; mais la difficulté des transports, l’impossibilité d’abandonner l’île

sans livrer à la vengeance des Hovas les indigènes qui s’y étaient réfugiés, firent renoncer à ce projet ; et puis, le gouvernement conservait Sainte-Marie, pour bien établir qu’il n’entendait abandonner aucun de ses droits sur Madagascar.

Pendant que le gouvernement de Juillet commettait ces fautes, un officier de marine distingué, un homme d’une grande valeur, M. l’amiral de Hell, alors gouverneur de Bourbonien exécution d’ordres généraux, les réparait en dotant la France de stations navales dans le nordouest de Madagascar ; il voulait créer des établissements sur la côte occidentale, « de telle sorte que la grande île indienne fût comme enveloppée dans les plis tutélaires du pavillon français. »

Dès 1838, l’amiral avait fait visiter le groupe d’îles situé en face delà côte nord-ouest. En 1840, il envoyait son aide de camp, le capitaine d’infanterie de marine Passot, s’enquérir des moyens les plus efficaces à la réalisation de son projet (1).

Le 13 mai 1845, sans cause connue, tous les étrangers résidant à Tamatave étaient convoqués, par ordre de la reine Ranavalo, chez le grand juge Philibert, pour entendre la lecture d’une proclamation leur enjoignant de prendre la loi malgache faite en ce jour contre les étrangers, c’est-à-dire de faire toutes les corvées de la reine ; d’être assujettis à tous les travaux, même ceux que font

(1) Voir Nos 'petites Colonies , déjà cité.

des esclaves; d’être vendus comme esclaves, s’ils ont des dettes, de subir la loi du tanguin (1) j d’obéir à tous les officiers, même au dernier des Hovas; de ne faire aucun commerce avec l’intérieur de l’ile... « Quinze jours de réflexion sont accordés aux traitants et commerçants. Si, à ce terme, ils n’ont pas accédé, leurs clôtures seront brisées, leurs marchandises livrées au vol et au pillage , et eux-mêmes seront embarqués sur le premier navire qui se trouvera en rade. »

A toutes les protestations adressées par les victimes de cet ordre inique, qui se réclamaient des promesses faites par les Hovas eux-mêmes, il fut répondu que les Hovas étaient les maîtres chez eux de changer du jour au lendemain.

Les navires français le Berceau , la Zélée , et la corvette anglaisé le Conway, prévenus par les rapports officiels des persécutions dont les Européens étaient victimes, vinrent s’embosser devant Tamatave ; ils recueillirent à leur bord tous les traitants, avec les objets qu’ils eurent le temps d’emporter, et du pont des navires ces malheureux purent assister au pillage et à l’incendie de leurs propriétés. A la protestation qui lui fut adressée par les deux commandants de la flotte, la reine répondit par un refus de rien modifier à la loi de Madagascar ; les navires

(1) Le tanguin ( Tanguinia venenifiua ) est un fruit vénéneux ; le sue de son noyau, pris à une certaine dose, a la propriété de coaguler le sang, plus ou moins vite, en occasionnant d’affreuses convulsions et d’abominables souffrances. C’était une des trois épreuves judiciaires alors en usage chez les Hovas.

MADAGASCAE.

ouvrirent le feu sur Tamatave. Après avoir bombardé les forts, ils jetaient à terre leurs compagnies de débarquement et enlevaient les positions des Hovas à la baïonnette. Cette expédition n’obtint pas de résultats pratiques.

Ajoutons que, le lendemain de ce combat, les marins français et anglais purent voir les têtes de leurs camarades, tués pendant l’action, fixées au bout de sagayes et plantées en vue des côtes. « Pendant une dizaine d’années, les têtes de nos malheureux compatriotes restèrent exposées ainsi à tous les outrages, jusqu’au jour ou elles furent enlevées courageusement et ensevelies par M. Charles Jeannette, créole de la Réunion (1). » Nous avions perdu quinze hommes et trois officiers ; les Anglais avaient quatre morts et douze blessés.

La nouvelle de ces événements souleva en France une légitime indignation ; le gouvernement ordonna les préparatifs immédiats d’une expédition qui devait être placée sous les ordres du général Duvivier ; malheureusement, des questions de politique intérieure vinrent se mêler à la discussion ouverte en faveur de l’intervention des troupes françaises à Madagascar.

Sans s’inquiéter de l’honneur du drapeau engagé dans cette affaire, sans tenir compte des intérêts de la France, sans s’occuper des particuliers ruinés par les Hovas, les députés de l’opposition, tout en déclarant quec< la France n’abandonnait aucun de ses droits sur Madagascar, émet-

(1) H. d’Escamp, déjà cité, en note, pages 17B et 174.

taient le vœu qu’elle ne s’engageât pas sans nécessité dans de lointaines et onéreuses expéditions (1). » C’est grâce à cette politique que, pendant tout le règne de Louis-Philippe, on vit les hommes les plus dévoués à l’agrandissement de la France, abandonnés, et souvent désapprouvés, chaque fois qu’ils ont voulu, par des mesures énergiques, faire respecter le pavillon français, partout abaissé par les agents de l’Angleterre ; nous n’en voulons citer qu’un exemple, celui du méthodiste-pharmacienconsul de Taïti, l’illustre Pritchard (2). Nous verrons que cette affaire eut son pendant à Madagascar durant les derniers événements dontl’île a été le théâtre.

Les Anglais, qui par tous les moyens cherchaient à nous supplanter à Madagascar, envoyèrent une flotte devant Tamatave. Il fallait se faire pardonner les coups de canon et profiter de nos discussions politiques pour reprendre l’influence un instant perdue à Madagascar, et reconnaître la souveraineté des Hovas sur la grande île. L’Angleterre employa un moyen pratique, comme elle seule est capable d’en trouver : elle paya 15.000 dollars à la reine pour l’indemnité du dommage causé par le bombardement, alors que, par les ordres de cette meme reine, les comptoirs des sujets anglais avaient été pillés, incendiés, et les propriétaires honteusement chassés du sol malgache.

fl) Lire les détails de l’afliaire Pritchard dans Nos petites colonies, déjà cité, page 290.

(2) Moniteur du 5 février 1846, discussion de l’adresse au roi.

Les pourparlers engagés entre le commandant de la flotte anglaise et Ranavalo furent longtemps avant d’aboutir ; enfin, en 1856, il obtint qu’un résident reviendrait auprès delà reine.

Pendant qu’à prix d’argent l’Angleterre tentait de nous supplanter à Madagascar (24 septembre 1856), la France prodiguait son or et ses soldats pour servir les intérêts britanniques contre la Russie : elle faisait la guerre de Crimée.

Un mois à peine après le retour des Anglais dansl’île, deux mille soldats hovas envahissaient le domicile de M. d’Arvoy, établi dans la baie de Bavatoubé, sur le territoire français ; notre compatriote, ainsi que plusieurs autres Français et un grand nombre de Sakalaves, furent égorgés, puis mutilés. La reine fit tirer sept coups de canon en l’honneur de la victoire remportée par ses trou pes sur les Français , et elle écrivit une lettre au gouverneur de Maurice, à l’occasion de sa victoire de Bavatoubé, Le croirait-on? le représentant de l’Angleterre, notre alliée, pour laquelle nous venions de combattre à Inkermann, à Balaclava, à Sébastopol, répondait à la reine une lettre dans laquelle il lui faisait toutes sortes de compliments pour sa victoire sur les Français et lui promettait d’envoyer incessamment une frégate pour saluer son pavillon !

Depuis cette époque jusqu’en 1862, Madagascar fut le théâtre d’événements que nous devons résumer rapidement;

Deux Français, MM. Laborde et Lambert, étaient depuis de longues années établis dans l’île, où ils avaient su se créer une situation commerciale honorable. Malgré la haine de la reine pour les Européens, ils avaient eu l’heureuse fortune de rester dans ses bonnes grâces, et son fils Rakoto, héritier présomptif du trône des Hovas, avait pour eux une affection particulière. Le prince, jeune, intelligent et bon, souffrait de la présence sur le trône de sa mère Ranavalo ; ses cruautés révoltaient sa nature généreuse, et il voyait avec peine son pays livré aux superstitions des sorciers et des vieux Hovas. Il rêvait de régénérer le pays par le travail, d’y introduire l’élément européen, et surtout français. Cependant, ne voulant pas donner à la déposition de sa mère le caractère d’une révolution, le jeune prince résolut de s'appuyer sur sa protectrice naturelle, la France. Il écrivit à Napoléon III une lettre dans laquelle il déclarait qu’en s’emparant du pouvoir, il n'avait d’autre but que la grandeur de la nation ho va et lui demandait son appui. M. Lambert fut chargé par le prince de porter cette missive à Paris, ainsi qu’une lettre des principaux chefs demandant aussi le secours de la France.

Napoléon III reçut l’envoyé de Rakoto, écouta ses explications et parut très favorable aux projets commerciaux de M. Lambert. Malheureusement, sur le conseil de l’empereur, et toujours afin de ménager V entente cordiale , M. Lambert se rendit en Angleterre, où il vit lord Clarendon. L'homme d'Etat anglais comprit qu’ap-

prouver le plan de M. Lambert, c’était augmenter l’influence française ; tout en feignant d’entrer dans les vues de la France, lord Clarendon se mit en devoir de déjouer tous les plans de M. Lambert et de M. Laborde. Dans ce but, il chargea M. Ellis, cet ennemi acharné de la France, qui s’était déjà trouvé mêlé aux affaires Pritchard, de se rendre à Madagascar; le révérend emportait des instructions secrètes, qui consistaient à révéler à la reine le prétendu complot tramé contre elle.

Pas n’est besoin de dire que le digne M. Ellis employa dans raccomplissement de sa mission toutes les finesses anglaises dont il fut capable : il raconta à la reine-mère le voyage de M. Lambert à Paris et à Londres ; lui annonça l’arrivée prochaine d’une armée française à Madagascar, envoyée pour la détrôner ; il osa dire au jeune prince Rakoto qu’à la nouvelle de son complot contre sa mère, la cour de Londres avait été si affligée qu’elle en avait pris le deuil.

Malgré ces calomnies, malgré l’argent dépensé sans compter pour se faire des partisans, Ellis fut chassé de Tananarive, un mois après son arrivée. M. Lambert revint à Madagascar au commencement de 1857 ; son retour était attendu avec impatience. C'est avec douleur que le prince, M. Laborde et les amis de la France apprirent le peu de succès de l’envoyé.

Depuis cette époque jusqu’au 18 août 1861, date de la mort de Ranavalo, la terreur régna à Madagascar : on fit des exécutions en masse, et MM. Laborde et

Lambert durent quitter l’île et se rendre, le premier à Bourbon, le second en France, pour reprendre les négociations.

C’est pendant cette période, et notamment en 1859 et 1860, que le capitaine de vaisseau Fleuriot de Langle passa avec tous les chefs de la côte occidentale de Madagascar des conventions par lesquelles tous ces cJufs reconnaissaient itérativement la souveraineté de la France et lui renouvelaient la cession de tous les territoires situés sur cette côte et commandant le canal de Mozambique. Les gouvernements de la France et de l’Angleterre se firent représenter au couronnement du jeune roi, qui remontait sur le trône sous le nom de Iiadama II ; les envoyés anglais furent reçus avec politesse, la mission française avec tous les honneurs et toutes les distinctions possibles. C’est à cette occasion que l’on signa le traité dit de 1862, qui attribuait à la Compagnie de Madagascar la concession exclusive des terres situées dans l’intérieur et sur la côte. L’article II donnait à la Compagnie le privilège de choisir sur les côtes et dans l’intérieur du pays toutes les terres inoccupées qui lui conviendraient ; cc en conséquence, la Compagnie deviendra propriétaire des terres qu’elle choisira, aussitôt qu’elle en aura pris possession ». Les produits minéraux et agricoles de ces exploitations étaient déclarés exempts d’impôts, ainsi que les propriétés de la Compagnie.

L’acte, daté du 8 makaraho 1862 (9 novembre 1861) et signé le même jour, fut ratifié et contre-signé par le

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